En pleine tourmente, le monde de l’édition est traversé par le doute. L’IA s’est infiltrée dans les catalogues et la tête des lecteurs. Qui croire, désormais? Monsieur Nostalgie ne jure que par la traçabilité de la filière, du manuscrit original à la mise en rayon. Il nous donne quelques pistes : une traduction d’Isabelle Marin, un roman mélancolique de Thierry Clech et un thriller mordant d’Aymeric Patricot…
Le critique se fait « profiler », ces dernières semaines. Il traque les algorithmes du langage, les répétitions suspectes, les aphorismes foireux, les mécaniques virtuelles de l’écriture. Le doute s’est immiscé. Dans cette formulation hasardeuse, souvent dissonante et dérangeante, n’y aurait-il pas la main invisible de la machine ? L’écrivain, supplétif de l’IA, est sur le banc des accusés. Aurions-nous tous été mystifiés ? Tous, victimes. Les journalistes spécialisés, les lecteurs et même les éditeurs n’étant plus capables de différencier un texte original d’une construction informatique. La fin de l’écrit est désormais programmée. À vrai dire, la machination n’est pas nouvelle. Dans les milieux autorisés chers à Coluche, on savait que l’IA était devenue la béquille, voire la colonne vertébrale de nombreux romanciers. Une drogue qui vient palier au départ une défaillance de l’imaginaire, on peine à terminer un paragraphe, on consulte l’IA et on finit par s’adonner aux plaisirs coupables de l’automaticité. Un engrenage mortifère. Une faillite de l’intelligence et de la raison. Mais, avant l’IA tentatrice, de nombreuses maisons d’édition, souvent de taille fort respectable, avec prix et lauréats, pratiquaient, elles aussi, discrètement une écriture mensongère. Combien de manuscrits ont été triturés, ripolinés, passés par le tamis, par le goulot d’étranglement, parfois de plusieurs équipes de « rewriters » pour arriver à un produit standardisé correspondant à la ligne éditoriale voulue ?
Les lecteurs seraient effarés de voir le manuscrit originel, extrêmement faiblard et bancal, de quelques vedettes des étals. La transformation génétique est saisissante. Je ne parle pas ici du travail naturel d’un éditeur sur l’harmonisation d’un texte, mais bien du charcutage qui vire à la supercherie et au remodelage total. Maintenant, avec l’IA, ces maisons feront des économies de personnel car le manuscrit arrivera déjà calibré telle une tomate hors-sol poussant dans une serre surchauffée de Bretagne. Dans la confusion générale, je vous conseille de faire confiance aux « petits » producteurs. Bientôt, on leur décernera un label rouge ou une AOC éditoriale.
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À Nice, Michel Orcel, chez Arcades Ambo, patiemment, savamment, avec une érudition lumineuse construit un catalogue de premier ordre, dans la discrétion et le bonheur des esthètes. Lisez L’amour a tardé d’un jour de Lili Zografou, traduit admirablement du grec par Isabelle Marin. Dans cette même ville de Nice, la maison d’édition indépendante de littérature générale, Les livres de la Promenade, en dehors des modes, à la marge du tout-venant, choisit l’exigence et l’évasion intérieure avec une sélection d’auteurs sans ajouts chimiques. Une manière nouvelle d’éditer avec parcimonie et discernement. Cet automne, paraît S’envoler de Thierry Clech. Un roman introspectif, parfaitement tenu de la première à la dernière page, qui raconte l’errance d’un homme riche fuyant l’ennui et sa propre peau dans un tour du monde. Clech est un conteur soyeux, à la phrase sans graisse, aux mots travaillés, orfévrés qui réussit à décrire l’état de solitude. Ce texte m’a ramené à mes lectures d’adolescence quand je m’engouffrais dans les romans de Mario Soldati illustrés par Pierre Le-Tan, une mélancolie sourde et obsédante, une étrangeté attirante chez des personnages en dissidence et un plaisir équivoque que je qualifierais de lisboète, une saudade sinueuse qui nous emporte et nous déstabilise. Les maisons indépendantes ne sont pas toutes situées dans le Sud-est du pays. À Paris, derrière la place de la Bastille, avec patience et courage, on construit également des catalogues riches et différents. Héliopoles a fait son chemin. Elle a réussi à passer le difficile cap des premières années et s’est installée comme une découvreuse de talents émergents. Dans la collection Serge Safran, sort Les Crapules d’Aymeric Patricot, plume solide, inspirée et féroce. Cet essayiste n’a pas peur du roman, c’est assez rare pour le souligner. Il sait donner vie à ses personnages, leur infuser une vérité sociale et une sincérité dans l’échange des dialogues. Ce que j’aime particulièrement chez cet auteur agile, c’est sa capacité à convoquer le réel (ici, il aborde pêlemêle les violences faites aux femmes, les hypocrisies, l’éducation défaillante et les veules masques de la modernité) sans pour autant les enfermer dans un roman à thèses. Au contraire, il y a un côté Alexandre Dumas dans ce thriller ; une actrice porno mène une enquête pour découvrir l’origine de la « fuite » d’une vidéo. Cette cavalcade mordante est soutenue par un rythme, une énergie salvatrice, une cascade d’événements, vraiment très plaisante simplement pour le plaisir gourmand d’un lecteur avide, et en même temps, sans les forceps idéologiques habituelles, Les Crapules, nous alerte sur une société d’apparence proprette qui dévisse sérieusement. Et nous terrifie par sa vacuité triomphante.
L’IA peut-elle procurer cette effusion-là ? Je ne le crois pas. Par principe de précaution, je préfère donc aujourd’hui me diriger vers des maisons qui croient encore aux vertus de la littérature sans additif.
L’amour a tardé d’un jour de Lili Zografou traduit par Isabelle Marin – Arcades Ambo 160 pages.
S’envoler de Thierry Clech – Les Livres de la Promenade 157 pages.
Les Crapules d’Aymeric Patricot – Héliopoles – Collection Serge Safran 362 pages


