Débat public. Sur les plateaux de télévision comme autour des lycées en ébullition, la gauche préfère disqualifier par anticipation ou aboyer pour couvrir la parole de ses contradicteurs que débattre. Le conformisme ne devient pas émancipateur parce qu’il emprunte le langage de la rébellion, rappelle ici Anne Frémaux.
Il existe une manière particulièrement efficace de clore une discussion : c’est de ne pas la commencer. Il suffit d’identifier le camp auquel appartient votre contradicteur, ou mieux encore, celui auquel on a décidé qu’il appartenait. L’argumentation devient alors superflue, le verdict précédant l’examen.
Le 9 octobre, sur BFMTV, un débat consacré à la mobilisation lycéenne dégénérait en affrontement verbal entre plusieurs invités. Face aux interruptions répétées, la philosophe Bérénice Levet quittait momentanément le plateau, tandis que la présentatrice Julie Hammett tentait de rétablir le dialogue. De retour à la table, elle reprocha à l’avocate Elsa Marcel, militante de Révolution permanente, de disqualifier ses contradicteurs par leurs appartenances politiques supposées. Celle-ci invoqua alors sa proximité avec Valeurs actuelles, suscitant la protestation de la philosophe.
Le lendemain, Révolution permanente diffusait la séquence sous un titre triomphal : « Énorme CLASH sur la RÉVOLTE LYCÉENNE : Elsa Marcel DÉTRUIT trois droitards sur BFM ». En qualifiant ses contradicteurs de « droitards » et en proclamant leur « destruction », le mouvement choisit de présenter la séquence comme une victoire sur des adversaires politiquement identifiés. Le titre ne dit rien, en lui-même, de la qualité des arguments échangés. Il privilégie la mise en scène d’une défaite symbolique plutôt que l’examen du débat.
L’incident révèle un mécanisme qui déborde largement les plateaux de télévision : la transformation du désaccord politique en procès d’appartenance. Dans cette logique, il ne s’agit plus de démontrer qu’une proposition est fausse, mais de ranger celui qui la formule dans une catégorie idéologiquement suspecte. L’identité tient lieu d’objection, la fréquentation devient une preuve à charge.
Le casier judiciaire des opinions
La distinction entre la droite et la gauche, issue de conflits politiques réels et traversée de traditions intellectuelles diverses, se trouve ainsi convertie en frontière morale. Dans cette représentation manichéenne, la gauche se voit attribuer les vertus du progrès, de la justice et de l’émancipation, tandis que la droite se trouve renvoyée à la domination et à l’obscurantisme. Le désaccord politique prend alors la forme d’une opposition morale entre des camps supposés vertueux ou condamnables.
Le procédé repose sur une confusion décisive entre l’origine d’une proposition et sa justification. Les engagements d’un auteur peuvent éclairer ses présupposés ou révéler certains intérêts. Ils ne constituent pas pour autant une réfutation. Si publier dans un hebdomadaire conservateur suffisait à disqualifier un intellectuel, faudrait-il considérer qu’un auteur écrivant dans Libération approuve nécessairement toutes les positions de sa rédaction ? Qu’un collaborateur de L’Humanité souscrit à l’ensemble des orientations du Parti communiste ? Un principe qui ne s’applique qu’à l’adversaire n’est plus un principe : c’est un parti pris.
À cette culpabilité par association s’ajoute un répertoire d’accusations infamantes : « fasciste », « raciste », « antisémite », « réactionnaire », « extrême droite ». Ces termes ne sont pourtant pas interchangeables. Le fascisme désigne une tradition politique historiquement identifiable ; le racisme et l’antisémitisme renvoient à des formes précises de discrimination, d’hostilité ou de haine. Leur gravité exige qu’on ne les emploie pas à la légère. Lorsqu’ils servent à condamner indistinctement un désaccord sur l’immigration, l’autorité, l’identité nationale ou la politique internationale, sans examen des propos effectivement tenus, ils cessent de qualifier des positions pour devenir des instruments de disqualification.
Il ne s’agit évidemment pas de soustraire le racisme, l’antisémitisme ou les doctrines autoritaires à la critique. Lorsqu’une déclaration relève effectivement de l’une de ces catégories, il faut pouvoir la nommer et la combattre. Encore faut-il établir en quoi elle y appartient. Si tout contradicteur devient un fasciste, le mot ne permet plus de distinguer le fascisme de ce qui ne l’est pas. L’inflation des accusations les plus graves risque ainsi d’en affaiblir la portée.
L’école à l’épreuve du conformisme
Cette logique prend une portée particulière lorsqu’elle gagne l’Éducation nationale, dont l’une des missions fondamentales consiste précisément à former le jugement. L’école républicaine doit apprendre aux élèves à distinguer une opinion d’un argument, une conviction d’une démonstration, une critique rationnelle d’une attaque personnelle. Elle ne peut accomplir cette mission si le débat entre adultes se trouve lui-même soumis à des critères de conformité idéologique.
Les débats sur l’autorité pédagogique, la transmission des savoirs, la sélection ou la méritocratie républicaine traversent depuis longtemps les traditions politiques de gauche comme de droite. Pourtant, il arrive que la défense de l’autorité pédagogique, de la rigueur des évaluations ou de l’exigence scolaire soit aussitôt interprétée comme un marqueur conservateur. La question n’est plus alors de discuter les effets d’une pratique pédagogique, mais de déterminer ce que sa défense révélerait des convictions de celui qui la propose. L’étiquette politique tient lieu de réfutation.
Or une proposition relative à l’école doit être jugée sur ses fondements, ses objectifs et ses conséquences. La question n’est pas de savoir si l’exigence scolaire serait de droite ou de gauche, mais si elle favorise effectivement l’acquisition des connaissances, l’autonomie intellectuelle et la réussite des élèves. L’autorité pédagogique peut être défendue au nom de l’émancipation, lorsqu’elle garantit les conditions de la transmission des savoirs et de la formation du jugement. Inversement, une critique de la sélection peut procéder d’une exigence de justice sans impliquer le renoncement à toute évaluation.
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Cette disqualification préalable peut instaurer une véritable terreur intellectuelle. Non pas celle d’une interdiction officielle, mais celle d’une surveillance diffuse des opinions, où chacun apprend à mesurer ses paroles à l’aune des accusations qu’elles pourraient lui valoir. Il n’est plus nécessaire de censurer un enseignant pour obtenir son silence : il suffit qu’il redoute d’être publiquement catalogué, moralement suspecté ou professionnellement isolé. Le coût supposé de la dissidence finit par peser davantage que la force des arguments. Le paradoxe touche au fondement même de l’éducation républicaine : comment apprendre aux élèves à penser librement lorsque les adultes chargés de les instruire hésitent eux-mêmes à exercer leur jugement ?
De la disqualification à l’empêchement
Le procès d’appartenance ne constitue pas en lui-même une censure. Critiquer une doctrine, dénoncer les convictions d’un intervenant ou manifester contre une conférence relève de la liberté d’expression. La frontière est franchie lorsque la condamnation idéologique devient un moyen d’empêcher effectivement la parole d’autrui. On ne cherche plus seulement à contredire un adversaire, mais à soustraire ses idées à la confrontation publique.
Les exemples ne manquent pas. En octobre 2019, l’université Bordeaux-Montaigne annulait une conférence de Sylviane Agacinski après des menaces liées à ses positions sur la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui. En avril 2025, à Lyon 2, le géographe Fabrice Balanche devait interrompre son cours après l’irruption d’individus masqués. En octobre 2026, à Avignon, le théâtre du Rouge-Gorge renonçait à accueillir les universités de rentrée du mouvement de Julien Aubert, invoquant des risques de troubles à l’ordre public contestés par la préfecture. Les organisateurs annonçaient un changement de lieu.
Ces affaires ne sont pas équivalentes : une conférence annulée par précaution, un enseignement interrompu et le retrait d’une salle privée n’engagent ni les mêmes responsabilités ni les mêmes libertés. Elles révèlent néanmoins une difficulté commune : dès lors que la contestation rend matériellement impossible ou plus difficile l’exercice de la parole, la liberté de débattre ne dépend plus seulement des règles communes, mais aussi de la capacité à résister aux pressions.
Or la liberté d’expression ne se réduit pas au droit individuel de parler. Elle suppose également la possibilité, pour les autres, d’entendre des arguments qu’ils ne partagent pas, de les examiner et de les réfuter. Empêcher une conférence, ce n’est donc pas seulement faire taire un intervenant : c’est aussi confisquer le jugement de ceux qui souhaitaient l’écouter. Sous prétexte de les protéger d’idées jugées dangereuses, on décide à leur place de ce qu’ils peuvent entendre. La protection devient alors une tutelle intellectuelle.
Cette distinction est fondamentale. Personne ne possède un droit à être invité partout, ni à obtenir l’approbation de son public. En revanche, nul ne peut s’arroger le pouvoir de décider, par l’intimidation ou l’obstruction, quelles opinions les autres sont autorisés à examiner. Le désaccord démocratique autorise la critique la plus sévère ; il ne confère aucun droit de veto sur la liberté de jugement d’autrui.
La liberté d’expression à l’épreuve de la réciprocité
L’attachement à la liberté d’expression se mesure moins à la vigueur avec laquelle on défend ses propres droits qu’à la constance avec laquelle on reconnaît ceux d’autrui.
En avril 2024, après l’annulation d’une conférence de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan à l’université de Lille, La France insoumise dénonçait une atteinte à la liberté d’expression et aux libertés universitaires. Manuel Bompard parlait de censure. La revendication était recevable dans son principe : une opinion politiquement contestée ne saurait suffire à justifier l’empêchement de celui qui la défend.
Cette revendication pose une question de principe à toutes les formations politiques, et singulièrement à celles qui font de l’émancipation leur horizon : la liberté d’expression est-elle défendue avec la même fermeté lorsqu’elle bénéficie à leurs adversaires ? Un droit fondamental ne peut dépendre de la sympathie que l’on éprouve pour ceux qui l’exercent. La tolérance politique commence précisément là où s’arrête l’adhésion intellectuelle.
La tolérance politique ne consiste ni à approuver les opinions d’autrui ni à les tenir pour équivalentes. Elle suppose précisément de reconnaître à ceux dont on conteste les convictions le droit de les défendre. On peut juger une proposition fausse, incohérente ou moralement condamnable sans prétendre interdire à son auteur de l’exprimer. Confondre le droit de parler avec la légitimité de ce qui est dit revient à subordonner la liberté d’expression à un jugement de valeur. Or la condamnation d’une idée ne constitue pas sa réfutation.
John Stuart Mill, dans De la liberté (1859), donne à cette exigence une justification intellectuelle décisive. La confrontation des opinions n’est pas seulement une obligation démocratique ; elle constitue une condition de la recherche de la vérité. Une proposition dissidente peut être juste, partiellement juste ou erronée. Son examen permet de corriger une erreur, de compléter une vérité incomplète ou d’éprouver la solidité d’une conviction. La contradiction n’est donc pas un désagrément auquel il faudrait consentir par générosité, mais une épreuve nécessaire à l’intelligence de ce que l’on croit savoir.Une opinion soustraite à toute discussion risque de se figer en dogme, même lorsqu’elle était initialement fondée.
Le pluralisme démocratique ne garantit pas la disparition des conflits ; il organise leur coexistence sans exiger l’unanimité des consciences. Sa difficulté propre est d’instituer un espace commun entre des individus qui ne partagent ni les mêmes convictions ni la même conception du bien. Dès lors que l’accord idéologique ou moral devient une condition de participation, le pluralisme perd sa raison d’être.
L’émancipation sous surveillance
La contradiction devient particulièrement frappante lorsque les pratiques de disqualification se réclament de l’émancipation. Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Kant définit la sortie de la minorité intellectuelle comme la capacité de se servir de son propre entendement sans la direction d’autrui. L’exigence est radicale : aucune autorité ne saurait soustraire définitivement ses prescriptions à l’examen critique de la raison.
Or le conformisme peut parfaitement emprunter le langage de l’insoumission. Celui qui rejette une idée parce qu’elle vient d’un adversaire politique ne fait pas davantage usage de son jugement que celui qui l’accepte parce qu’elle émane de ses alliés. Tous deux abandonnent à une identité collective le soin de décider à leur place. Le conformisme ne devient pas émancipateur parce qu’il emprunte le langage de la rébellion.
La radicalité des convictions ne constitue donc aucune garantie d’indépendance intellectuelle. Un mouvement peut dénoncer les rapports de domination et reproduire, dans ses propres pratiques, une exigence de soumission à l’orthodoxie du groupe. Il peut combattre les autorités établies tout en érigeant ses propres mots d’ordre en vérités soustraites à la discussion. La contestation d’un ordre ne suffit pas à établir que celui qui le conteste s’est affranchi de toute forme de tutelle.
Rosa Luxemburg avait identifié ce danger au sein même du mouvement révolutionnaire. Dans De la révolution russe, rédigé en 1918, elle écrivait : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. » Cette mise en garde adressée aux bolcheviks venait d’une révolutionnaire convaincue, nullement disposée à renoncer à son idéal politique. Elle ne leur reprochait pas de vouloir transformer radicalement la société, mais de compromettre la liberté en la réservant aux seuls partisans du pouvoir révolutionnaire. Une émancipation qui exige l’adhésion préalable à une doctrine cesse de libérer les consciences : elle leur impose une nouvelle discipline.
Cette leçon dépasse son contexte historique. Un mouvement qui prétend combattre les dominations ne peut réserver la liberté à ceux qui partagent son interprétation du progrès. Il ne suffit pas d’invoquer la justice pour rendre justes les moyens employés en son nom. La valeur d’une cause n’autorise pas ceux qui la défendent à se dispenser de répondre aux objections, pas davantage qu’elle ne leur confère le pouvoir de décider seuls des limites du débat légitime.
Quand la vertu dispense de convaincre
L’épisode de BFMTV prend ici toute sa signification. Que Révolution permanente se félicite d’avoir « détruit trois droitards » ne prouve pas que le mouvement ait exercé une censure. Il révèle une conception de l’affrontement politique dans laquelle l’humiliation supposée des contradicteurs peut être célébrée comme une victoire intellectuelle. L’essentiel n’est plus de convaincre par des arguments, mais de montrer à son camp que l’adversaire a été symboliquement vaincu.
Le danger dépasse les outrances d’un mouvement ou d’une séquence télévisée. Il apparaît chaque fois qu’une cause réputée juste autorise ses défenseurs à s’affranchir des principes qu’ils invoquent contre leurs adversaires. Une telle conception du débat appauvrit ceux qui la pratiquent, puisqu’elle les prive de l’épreuve de la contradiction, sans laquelle aucune conviction ne peut prétendre être véritablement réfléchie.
On ne libère pas les consciences en leur désignant les conclusions auxquelles elles doivent parvenir. On leur impose seulement une nouvelle orthodoxie, avec cette circonstance aggravante qu’elle se présente comme leur émancipation.




