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Carmen, prends garde à toi

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Opéra de Paris : Calixto Bieito frappe encore.


Dommage ! Carmen, film muet allemand réalisé en 1918 par le tout jeune Ernst Lubitsch (le futur – et génial- cinéaste de Trouble in Paradise ou de To be or not to be), a disparu de l’offre Arte TV le lendemain même de la reprise de Carmen à l’Opéra-Bastille, dans la mise en scène de l’Ibère Calixto Bieito, inaugurée au festival catalan Castell de Peralada en… 1999 ! Le plateau de la Bastille accueille pendant plus d’un mois, à cheval sur février et mars, la troisième reprise de cette production depuis son importation à Paris, en l’an 2017.

Un tube mondial

Dommage pour Lubitsch, car le scénario de l’ambitieux et spectaculaire long métrage puise à la source même du drame lyrique, à savoir la célèbre nouvelle de Prosper Mérimée publiée en 1847, laquelle inspirera comme l’on sait Henri Mailhac et Ludovic Halévy, les librettistes du chef d’œuvre de Bizet créé en 1875 à l’Opéra-Comique, trois mois avant la mort prématurée du compositeur, à peine âgé de 37 ans, victime d’un refroidissement suite à une baignade dans les eaux glacées de la Seine…

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Signée Tobias Schwencke, la bande-son contemporaine du long métrage de Lubitsch ne se fait pas faute de citer, réarrangée avec beaucoup de talent, la mélodie mondialement connue du compositeur français, en particulier le motif de la habanera andalouse – scie absolue du répertoire, fredonnée jusqu’à l’écœurement par le populo depuis dix générations : « si tu ne m’aimes pas je t’aime…prends garde à toi », etc., etc.

Si, comme on s’en doute, la régie de Calixto Bieito récuse frontalement toute littéralité – cf. sa production du Ring de Wagner, dont l’Opéra Bastille nous délivrait sous ses auspices, il y a quelques semaines à peine, l’interminable Siegfred selon une recette particulièrement assommante -, ses partis pris de transposition radicale n’en rendent pas pour autant la lecture, ni plus limpide, ni plus délectable. Il faut croire que le public, le temps passant, s’habitue à tout : les huées qui naguère mugissaient au tomber de rideau n’ont plus court en 2026 : au soir de la première, le 7 février dernier, la salle réservait tout uniment les mêmes salves de bravi aux chanteurs et à la mise en scène.

Pas loin de la catastrophe

Et pourtant… Ce joggeur en slip blanc qui tournicote comme un derviche avant de tomber d’épuisement, à plat ventre, le rebondi de ses fesses douché par un spot au premier plan du plateau ; cette cabine de téléphone, accessoire déjà vintage, plantée là pour offrir bientôt ses vitres aux coups de guibolles d’une horde de bidasses ; ce corps de garde de légionnaires en treillis vert d’eau (qui, assez vite, tombent le haut pour faire valoir leurs biscoteaux et leurs tatouages) ; ces couleurs hispaniques qu’on hisse sur un mât phalliquement érigé en plein centre ; cette silhouette de taureau, panneau publicitaire géant découpé en fond de scène ; ces berlines Mercedes, signature supposée (au reste tellement convenue) des ‘’gens du voyage’’ qui, une, puis deux, puis trois, puis jusqu’au nombre de sept, pleins phares, éblouissent crûment la salle entière ; ce coitus interruptus d’un Don José débraguetté qui s’affaire non sans mal à culbuter sa cigarière ; ce tableau final figuré par cette arène curieusement évidée, tendue de toile grise telle une cellule d’asile XXL, et dans la pénombre de laquelle viendra scintiller le traje de luces du ‘’toreador’’ Escamillo, de prime abord en costard trois pièces ; ces selfies pris avec un petit  appareil (Nokia ? Lumix ?) dont on en vient à arracher la péloche (le smartphone n’est pas encore né) ; une Carmen en nuisette à dentelles noires, qui ôte sa culotte (assortie), plus tard toilettée d’une petite robe à strass ; un Don José en blouson de cuir beigeasse ; et toute une friperie très « movida » pour nipper les chœurs d’enfants… Prosaïsme à tous les étages !

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Comme souvent, c’est le cast vocal qui sauve Carmen de la cata. A commencer par la mezzo Stéphanie d’Oustrac, au répertoire vocal exceptionnel (du baroque au romantique) et qui conjugue ici sa remarquable présence scénique à une articulation impeccable. La soprano égyptienne Amina Edris campe quant à elle une Micaëla vocalement nuancée, d’une puissance dramatique émouvante, tandis qu’Escamillo, sous les traits du baryton-basse natif de Montevideo Erwin Schrott, déploie sa flamboyante projection vocale avec une maîtrise toute en finesse.

Photo : Benoîte Fanton

Mais s’il fallait trouver un sauveur à ce spectacle, il s’incarnerait sans conteste dans la prestation de Russell Thomas, ténor américain inattendu dans la peau de Don José, d’un lyrisme à la fois incandescent et velouté. A noter que notre compatriote Jean-François Borras prendra le relai dans cet emploi de haute exigence à partir du 7 mars, et ce jusqu’à la dernière représentation, le 19 mars. Victoria Karkacheva, mezzo-soprano russe qui, l’automne dernier, au Théâtre des Champs-Elysées chantait à merveille Marguerite dans La damnation de Faust de Berlioz, reprendra quant à elle le rôle-titre jusqu’au bout.

Au pupitre, Keri-Lynn Wilson, celle-là même qui déjà, à l’Opéra-Bastille, dirigeait avec brio le Cendrillon de Massenet il y a trois ans, peine cette fois à donner un peu de panache et d’éclat à cette production, entachée qu’est celle-ci de cette insondable, inexpiable vulgarité : elle désigne à la damnation le caballero Calixto Bieito, décidément trop omniprésent à Paris cette saison.      


Carmen. Opéra en quatre actes de Georges Bizet. Direction : Keri-Lynn Wilson. Mise en scène : Calixto Bieito. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris.

Avec Russell Thomas/ Jean-François Borras, Stéphanie d’Oustrac/ Victoria Karkacheva, Amina Edris, Erwin Schrott…

Durée : 3h

Les13,19, 25 février, 3,7,10,13,16,19 mars à 19h30 ; le 22 février à 14h30.

Affranchissez-vous!

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Dans son roman, Cyril Bennasar raconte les forfaits et tribulations d’un personnage quelque peu phallocrate, obsédé par le sexe et le « grand remplacement », dont les traits d’esprit — pour le moins douteux — sont dénoncés avec la plus grande fermeté par la patronne de votre gazette préférée.


Si je rencontrais Pierre Schwab, 58 ans, je me demande si j’en tomberais sottement amoureuse ou s’il me taperait prodigieusement sur les nerfs. Probablement les deux. Ce drôle de paroissien, menuisier de son état, possède un bien précieux et infiniment dangereux : une liberté totale, un refus de censurer ses idées les plus révoltantes, une joyeuse indifférence aux arrêts du tribunal de l’opinion. Dépourvu d’un statut social qu’il aurait peur de perdre, et ne désirant nullement en avoir un, il s’emploie à s’émanciper des scrupules moraux que partagent spontanément la plupart des êtres humains – en pensée, en parole et parfois en actes. Encore que de son point de vue, les forfaits dont il se fait une fierté, et qui vont d’une blague racistoïde avec un calicot « Justice pour Adama » au meurtre final en passant par l’incendie d’une mosquée qui se construisait en loucedé, ne sont qu’un moyen de rétablir une balance déséquilibrée par notre angélisme. D’où le sort qu’il réserve, en toute bonne conscience, au dealer arabe qui a assassiné son amie. Ou peut-être pas.

Demandez le programme

Schwab ne s’est pas « radicalisé » en regardant CNews ni « affranchi » sous l’effet d’une colère accumulée. Cet artisan qui gravite entre la capitale et la France périphérique voit ce qu’il voit. Sur les chantiers, les Arabes avec lesquels il fraternisait autour d’un joint ou d’une bière ont laissé la place aux « musulmans priants ». Dans l’espace public, des « racailles allogènes » qu’il qualifie également de « nuisibles » intimident, menacent ou emmerdent tout le monde avec « leur musique de merde ».

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Il entend parler d’une expérience dans laquelle des rats, soumis à un stress aigu, fuient quand ils le peuvent ou se battent quand ils ne le peuvent pas, tandis que le rat esseulé et coincé développe un cancer. Schwab n’entend pas fuir comme sa famille qui a quitté l’Algérie, puis sa cité de Saint-Ouen : « Je décide donc de cesser de subir, d’encaisser et de me taire. Je ne tolérerai plus l’intolérable, et ne regarderai plus ailleurs devant le spectacle du désastre. Je ne serai plus fataliste et défaitiste, et, partout, tout le temps, en paroles et en actions, j’agirai. Avec ma tête ou avec mes poings (…). En prenant le risque de choquer, de blesser, de heurter. À 58 ans, avant d’aborder mon troisième tiers, j’opposerai une résistance à tout ce qui me révolte, et, sans limites, ni légales, ni morales, j’entrerai dans toutes les batailles de la guerre de civilisation. » Voilà le programme. Il est vrai que, n’aspirant à aucune position sociale et n’en ayant aucune, il n’est pas paralysé par la peur de la perdre.

Mauvaises pensées

Résultat, le gaillard passe son temps à dire des choses qu’on s’efforce de ne pas penser, à faire des amalgames douteux et des vannes auxquelles on a honte de s’esclaffer comme « une place de charter ça coûte moins cher qu’une place de prison ». Une blague comme ça, et c’est l’une des plus soft, peut vous envoyer en taule – peut-être même que la citer est pénalement répréhensible, je précise donc que je désapprouve. Ce cochon s’en prend même à Yseult : « Là, c’est le pompon. Toutes les semaines, on vient nous les briser avec l’appropriation culturelle et voilà qu’une Noire d’un bon quintal s’appelle Yseult, qui selon la légende celte était la reine blanche, la princesse aux mains blanches. » En somme, non content d’être passablement raciste, encore qu’il faudrait nuancer, plutôt grossophobe et absolument islamophobe, toutes déviances que je condamne vigoureusement, il revendique son nomadisme sexuel, son goût pour l’ordre genré du monde et son dégout pour les « boudins hallal ». Et ne se cache pas d’être obsédé depuis sa première branlette. Quand il ne pense pas avec rage et désespoir au grand remplacement, à la tiers-mondisation et à tous ces Français qui refusent de répondre à la violence parce qu’ils croient « décourager un adversaire par la soumission », Schwab court l’amour. Trompe ses femmes avec ses maitresses et inversement, envisage toute rencontre comme une possibilité de volupté – mot dont il donne sa définition: « faire de la douceur une sensation forte ». Seulement, « les filles sont chiantes pour ça, elles ne font pas le premier soir ce pour quoi elles se roulent par terre la deuxième semaine ». Et en plus elles réclament des mots tendres et des voyages à Venise. Fallait demander avant de le faire jouir, bécasse.

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Autant dire que chacune de ces paroles allume des voyants rouges dans les officines de surveillances et délations qui prolifèrent. Ce Pierre Schwab est dangereux. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’existe pas. Sauf que Cyril Bennasar l’a inventé : Schwab est le narrateur (omniscient) de son roman L’Affranchi, le double sans filtre auquel il délègue ses pensées les plus troubles, ses pulsions les plus sombres et ses saillies les plus drôles.

Rire coupable

Journalistes, sociologues et commentateurs sentencieux qui prétendent disséquer et décrypter les affects coupables et les votes déplorables de ces contemporains qu’ils qualifient, selon les heures et leurs humeurs de réacs, fachos, extrême droite ou, quand ils sont polis, de populistes, devraient dresser une statue à Bennasar. Quand eux observent cette peuplade bizarre au prisme d’études et courbes qui confirment leur vision du monde, il leur offre un branchement direct sur le cerveau d’un électeur zemmourien. Ils pourraient voir à travers ses yeux, éprouver avec lui sa peur de devenir minoritaire dans son pays. Et en prime piquer quelques fous rires coupables car Bennasar a l’humour radioactif et les pauvres n’ont pas l’air de beaucoup se marrer. Vous connaissez l’humour antiraciste, vous ? Son Schwab n’est pas un de ces bourrins adeptes de la théorie des races et équipés de tout un fatras conspirationniste qu’on adore mépriser. Il philosophe, argumente contre lui-même, défend la légitimité de ses actes face à un juge invisible. Il ne s’interdit pas les généralisations abusives, surtout quand elles lui permettent un bon mot qui fait grincer les copains bien élevés : « Elle m’avait racontée qu’une nuit, dans un squat, un Arabe l’avait violée. Elle ne voyait pas le rapport entre un viol et un Arabe. Moi si. » Puis des visages comme celui de Hamid qui déteste tellement les barbus qu’il se fait son complice, troublent ses certitudes. Pas son sentiment aigu de la différence des civilisations ni sa détermination à défendre celle qu’il dit sienne. Par tous les moyens, proclame-t-il. Vraiment ? Invité dans cette conversation silencieuse, le lecteur se récrie, objecte qu’il ne jettera pas l’humanisme occidental avec l’eau du bain droit-de-l’hommiste, humanitariste et masochiste, qu’il ne sauvera pas la civilisation en piétinant les valeurs qui la fondent. Reste à savoir si elle ne périra pas d’être trop civilisée.

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Les docteurs affairés à rééduquer l’électeur déviant n’ont que faire de la complexité et de la pluralité humaines. Un électeur « d’extrême droite » et, au-delà, tout citoyen rétif aux joies du multiculti est un salaud et un idiot qui se trompe sur tout, y compris sur ce qu’il voit et vit. Ils ne veulent surtout pas comprendre ceux qu’ils ont déjà condamnés. Ils se sentiraient déjà compromis s’ils écoutaient ce que Schwab a à leur dire. S’exposer volontairement à des propos scandaleux, seraient-ils tenus par un personnage de roman, c’est le début de la pente glissante. Redoutant plus que tout qu’on les affranchisse, les vierges antifascistes outragées ne liront pas Bennasar. Et s’en feront une gloire. Tant pis pour elles.


L’Affranchi, Cyril Bennasar (préface de Renaud Camus), Périphérique, 2025, 260 pages. A commander sur bennasarlaffranchi.fr 

«Musulmans en Occident» : échange gros pavé contre petite réforme

Chems-Eddine Hafiz, le recteur la Grande Mosquée de Paris publie un livre: « il faut qu’on explique l’islam à la République et qu’on explique aux musulmans la République ». Une entreprise louable ? Elisabeth Lévy donne son avis.


La Grande Mosquée de Paris a publié un guide pour adapter l’islam à la France. Il s’agit d’un pavé de mille pages, intitulé Musulmans en Occident. Cinq ans de travail et des centaines d’heures d’audition ont été nécessaires. Deux commissions ont été mobilisées, avec des religieux, des chercheurs, et des personnalités comme l’avocat de Charlie Hebdo Richard Malka.  


Islam et laïcité : ce n’est pas trop ça

But affiché : adapter le discours religieux musulman à la société et à la culture françaises. Le recteur de la mosquée, Chems-Eddine Hafiz dit qu’il veut remédier à l’image désastreuse de l’islam en déminant les points de crispation, recensés dans un glossaire disponible en ligne où on apprend que les femmes peuvent se dévoiler pour obtenir un emploi ou que le mariage religieux ne peut intervenir sans mariage civil. Il y a en plus une charte qui proclame la liberté absolue de croire ou de ne pas croire.

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Bien sûr, c’est un projet très louable. Primo, il ne démarre pas sur les récriminations habituelles sur l’islamophobie – un bon point. Et on reconnait qu’il y a bien un problème. Le guide va jusqu’à critiquer en creux certaines pratiques – par exemple, le refus de la mixité ou la violence face au blasphème. Deuxio, il mobilise les réformateurs musulmans pour suggérer certains accommodements. Evidemment, tout ceci suscite l’enthousiasme de la presse progressiste. Alléluia, tout est pardonné !

Pourquoi suis-je nettement moins enthousiaste ?

L’influence de la Mosquée de Paris dans la jeunesse tentée par l’islam radical est nulle. Elle considère au contraire qu’il s’agit là de gens vendus à la France ou à la dictature algérienne. Et quand on lit bien, quand on va dans les détails du fameux glossaire, la victimisation est en réalité omniprésente. Concernant la radicalisation, par exemple, il est question de pauvreté, d’échec scolaire et de politiques d’exclusion. J’aimerais bien savoir quelles sont ces politiques d’exclusion des musulmans qu’on aurait menées en France ! Enfin, il y a dans tout ce projet une vision irénique de l’islam et du Coran. Dans le chapitre « Antisémitisme », on apprend, certes, qu’à Médine les musulmans ont châtié des juifs méchants. Mais sinon, rien à voir, Coran et islam sont étrangers à l’antisémitisme. Et la Grande Mosquée a caché des juifs pendant la guerre. Aucune mention des alliances entre certains dignitaires musulmans et Hitler, de l’antisémitisme d’atmosphère ni des juifs tués ou agressés aux cris de « Allah Ouakbar ». Pas un mot des versets très problématiques. Or, comme l’a dit Philippe Val en audition, dans le judéo-christianisme le commentaire a recouvert le texte. Il est presque devenu aussi important que le texte. Cela est impossible avec le Coran incréé. Puisqu’on nous dit que le Coran a été écrit directement par Dieu. Alors, on ne sait toujours pas quoi faire des versets antijuifs ou de ceux qui disent qu’il faut punir les blasphémateurs.

Il y a un malentendu de départ. Ce guide veut expliquer l’islam à la République et la République aux musulmans. Mais la République n’a pas à connaître l’islam – elle ne reconnaît et ne salarie aucun culte. Les musulmans comme les autres doivent se débrouiller avec nos lois et nos mœurs. Aveu du recteur : il ne s’agit pas de « faire une réforme de l’islam, ni de le changer ». Dommage, parce que c’est précisément cela dont les musulmans et la France ont besoin.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale, au micro de Patrick Roger

Affaire Epstein: Starmer désarmé

L’affaire Epstein connaît ses effets les plus dévastateurs chez nos voisins britanniques. Le Premier ministre est en sursis. Grand récit.


Dans l’Ancien Testament, le livre de Daniel raconte l’histoire de Belschatsar roi de Babylone qui, un jour, donne un grand festin au cours duquel il profane les vases sacrés volés au sanctuaire de Jérusalem. « Soudain apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire, sur le plâtre du mur du palais royal ». Le monarque n’arrive pas à déchiffrer le sens de la formule énigmatique rédigée par la main mystérieuse, mais il comprend obscurément que son sort est scellé. Il meurt la nuit suivante.

En anglais, cet épisode biblique a donné lieu à une expression courante, « the writing is on the wall », pour indiquer qu’un certain dénouement négatif est devenu inévitable. Et que ce n’est plus qu’une question de temps… C’est ainsi que l’on peut dire, à propos de sir Keir Starmer, Premier ministre et chef du Parti travailliste, que « the writing is on the wall ». Car les ondes de choc successives provoquées par le véritable tremblement de terre politique et social qu’est l’affaire Epstein ont eu des effets plus dramatiques au Royaume Uni qu’ailleurs. Les révélations apportées, d’abord par les témoignages des femmes victimes du financier pédocriminel, ensuite par la publication échelonnée des innombrables documents recueillis au cours de l’enquête menée par les autorités américaines, entachent non seulement la famille royale en la personne de l’ex-prince Andrew, mais aussi le gouvernement à travers la nomination par Starmer de Peter Mandelson comme ambassadeur britannique à Washington. Cette décision, qui semble aujourd’hui incompréhensible, n’a pas encore provoqué la chute du Premier ministre, mais a tellement ébranlé son autorité dans le parti et au-delà, que tout le monde se demande, non pas s’il va démissionner, mais quand ? 

Un revenant devenu encombrant

Le Premier ministre a annoncé la nomination de M. Mandelson à la fin de 2024, avant même que ne soit achevé le processus de vérification de l’aptitude pour le poste de l’ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown. Starmer aurait été encouragé à le faire par son chef de cabinet et conseiller le plus proche, Morgan McSweeney. Ce dernier, qui a été l’architecte de la victoire électorale des travaillistes en juillet 2024, avait eu comme mentor politique Peter Mendelson. Le nouvel ambassadeur, en fonction à partir de février 2025, avait pour mission de faciliter les négociations commerciales entre le Royaume Uni et l’administration de Donald Trump. Mais en septembre, une première publication de documents concernant Jeffrey Epstein par le House Oversight Committee, une des commissions les plus puissantes de la Chambre des Représentants américaine, a focalisé l’attention générale sur les relations étroites entre l’ambassadeur et le multimillionnaire. Face au scandale, M. Mandelson a refusé de démissionner, obligeant M. Starmer à le limoger. Si, à ce moment-là, sa décision de le désigner comme ambassadeur a été vivement critiquée par l’opposition parlementaire et la presse, les attaques contre sa capacité de discernement ont explosé quand, le 30 janvier, le département de la Justice américain, contraint par le passage d’une loi, l’Epstein Files Transparency Act, le 19 novembre, a publié un ensemble de plus de 3 millions de pages de documents, 180 000 images et 2 000 enregistrements vidéo et audio. Le monde a ainsi appris que les liens entre MM. Mandelson et Epstein étaient encore plus proches qu’on ne croyait et ont persisté bien après la condamnation et le passage en prison d’Epstein entre 2008 et 2009. Plus choquant encore, on a appris que Mandelson, ministre à cette époque – époque qui est aussi celle de la crise financière – a partagé avec son ami américain des informations sensibles sur le plan financier.

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Devant le tollé général, Starmer a contraint Mandelson à démissionner du Parti travailliste et de lquitter son statut de membre de la Chambre des Lords. On parle même de lui ôter son titre de « Lord », procédure inhabituelle et laborieuse.

De son côté, la police anglaise annonce l’ouverture d’une enquête pour déterminer si les actions de M. Mandelson sont criminelles.

Sommé de dire ce qu’il savait des relations Epstein-Mandelson avant la nomination, Keir Starmer a nié être au courant et a accusé les insuffisances du système de vérification par les services de renseignement. Pourtant, le Parlement a décidé qu’une commission devait avoir accès à tous les documents concernant le processus de nomination et de vérification. Ladite commission doit porter un jugement sur ce processus et rendre publics certains des documents – une sorte de mini-Epstein-files. Sera-ce le coup de grâce pour la carrière politique de Starmer ? Le Premier ministre est déjà impopulaire et faisait l’objet de différents complots ourdis par certains de ses collègues travaillistes qui voudraient le remplacer. Pour l’instant, il survit seulement à travers le sacrifice de son chef de cabinet, M. McSweeney, contraint de démissionner le 8 février. Le retour de Mandelson et le discrédit qu’il jette – à travers Epstein – sur le gouvernement travailliste actuel représente un étrange retour de bâton, par lequel le Labour de Starmer est comme sapé de l’intérieur par le New Labour de Blair et de Brown.

« Mandy » ou « Petie » : celui par qui le scandale arrive

Mandelson était une figure centrale du mouvement réformiste lancé au sein du parti travailliste par Tony Blair et Gordon Brown dans les années 1990. Arrivés au pouvoir après leur victoire aux élections de 1997, les hommes du New Labour ont gouverné jusqu’en 2010. Cette période peut être comprise aujourd’hui comme étant celle d’une certaine mondialisation naïve, fondée sur la croyance que, grâce aux progrès illimités de la technologie et à l’ouverture des frontières à la circulation des capitaux et des personnes, le monde allait connaître un âge de prospérité et de liberté sans parallèles dans l’histoire. Nommé ministre sans portefeuille en 1997, Mandelson devient secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce pendant six mois en 1998, avant d’être nommé secrétaire d’État pour l’Irlande du Nord en 1999, jusqu’en 2001. Entre 2004 et 2008, il est envoyé à Bruxelles comme commissaire européen au Commerce, l’époque de la grande ouverture aux exportations chinoises. De retour à Londres en 2008, il retrouve le poste de secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce, maintenant dans le gouvernement de Gordon Brown dont il devient le numéro deux et l’homme à tout faire.

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Pourquoi tous ces changements de poste ? Au-delà des prétendues compétences de M. Mandelson, il ne cesse d’être poursuivi par des scandales de corruption. Il démissionne une première fois en 1998 pour un conflit d’intérêt : son département gouvernemental est censé enquêter sur les activités financières d’un collègue qui, en l’occurrence, a prêté de l’argent à M. Mandelson pour l’achat d’une maison, fait que celui qu’on surnomme « Mandy » avait caché. Il démissionne une deuxième fois en 2001, accusé d’avoir essayé d’utiliser son influence pour la délivrance d’un passeport britannique à un homme d’affaires indien. Une enquête officielle le blanchit, mais il est alors « grillé » comme ministre. Pendant son mandat comme commissaire européen, on l’accuse d’avoir des relations qui frôlent le conflit d’intérêt avec Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, et l’oligarque russe, Oleg Deripaska, mais rien n’est prouvé. Telle est sa réputation d’homme politique manipulateur adonné aux magouilles. Et son surnom gentillet de « Mandy » cède la place à celui, satanique, de « the Prince of Darkness », « le Prince de la nuit ».

Ce que révèlent les « Epstein files », c’est que pendant toute cette époque, Mandelson entretenait une complicité étroite avec le financier pédophile dont il partageait dans une certaine mesure, non les tendances sexuelles (M. Mandelson est homosexuel), mais la vénalité. Les deux hommes se rencontrent en 2001 et maintiennent des relations jusqu’en 2011, donc bien après la condamnation d’Epstein. Pendant tout ce temps, l’homme politique a reçu des dons d’argent de la part du financier. Par exemple, 75 000 dollars en trois versements entre 2003 et 2004. Son partenaire, un Brésilien, a également profité de la générosité d’Epstein, recevant des milliers de livres en 2009 et 2010, au moment où Mandy était secrétaire aux Affaires et au Commerce. En retour, Mandelson semble avoir fourni des informations et des mises en relations pour faciliter les affaires d’Epstein. C’est notamment au moment de la crise financière que le ministre a donné à son ami des tuyaux, l’avertissant de la vente par le gouvernement britannique de biens valant 20 milliards de livres, ou de l’opération de sauvetage de l’euro par l’UE pour un coût de 500 milliards d’euros. Outre leurs affaires véreuses, les deux hommes ont fait preuve d’une grande connivence sur le plan personnel. Mandelson a voyagé dans le jet privé d’Epstein, a visité son île de Little Saint James et a séjourné dans sa maison newyorkaise. Des photographies dans les archives d’Epstein montrent le Britannique debout en slip à côté d’une jeune femme. Dans un livre d’or pour l’anniversaire de l’Américain en 2003, M. Mandelson a écrit qu’il était son « meilleur pote ». Et celui que le financier appelait familièrement « Petie » (de Peter) se confiait à Epstein sur les difficultés de sa relation avec son compagnon (aujourd’hui mari) brésilien.

« Mene, mene, tekel, upharsin »

« Compté, compté, pesé, divisé » : tel était le texte énigmatique écrit par la main mystérieuse sur le mur du palais de Belschatsar. Les jours de Starmer comme Premier ministre sont désormais comptés. Survivra-t-il jusqu’aux élections locales du mois de mai, qui tombent le même jour que les élections pour les assemblées galloises et écossaises ? Si oui, la débâcle électorale qui attend inévitablement les travaillistes mettra fin à sa carrière de dirigeant à ce moment-là. Mais Starmer survivra-t-il même jusqu’à l’élection partielle de Gorton et Denton (dans la région de Manchester) qui aura lieu le 26 février ? Les sondages suggèrent que, dans cette circonscription jusqu’à présent travailliste, la victoire sera disputée par les Verts et Reform UK. Une défaite pourrait également provoquer la chute de l’actuel Premier ministre.

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Pourtant, si les conclusions de la commission parlementaire interviennent avant cette date et si elles montrent clairement que M. Starmer n’a pas dit toute la vérité sur ce qu’il savait à propos de M. Mandelson, la chute pourrait arriver encore plus vite.

Pour l’instant, le locataire du 10 Downing Street a reçu le soutien de ses élus. Mais il se pourrait bien que ces derniers prennent simplement le temps d’aiguiser leur couteau avant la mise à mort finale…  

Le promeneur du Val

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Un nouveau jardin vient d’ouvrir ses grilles à Paris: les abords immédiats du Val-de-Grâce, dans le Ve arrondissement, sont désormais accessibles au public. L’occasion d’admirer l’ancien hôpital militaire et son église sous toutes les coutures.


Les pelouses viennent d’être semées et sont encore interdites au pique-nique. Mais dans ce matin froid de février, personne n’aurait l’idée d’aller s’y prélasser à l’ombre des arbres dénudés par l’hiver. Aux beaux jours, c’est certain, les centaines de chênes blancs et verts, tilleuls, lilas, magnolias, arbres de Judée et allées fleuries offriront un plaisant spectacle de verdure. Dit avec les mots de la Mairie de Paris, cela donne ça : « Ce projet s’inscrit dans l’objectif de lutter contre le réchauffement climatique en augmentant significativement la surface d’espaces verts et représente une part conséquente des nouveaux espaces végétalisés inscrits au Plan local d’urbanisme (PLU) bioclimatique de la capitale. » Mais la réussite de cette réalisation, en partie due à l’État, permet d’oublier sans efforts les prosateurs municipaux atteints de végétalite aigüe.

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Ce jardin planté au XVIIe siècle, en même temps qu’était édifiée l’abbaye voulue par Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, est resté inaccessible aux Parisiens jusqu’en ce début d’année 2026. Réservé aux religieuses jusqu’à leur expulsion par la Révolution en 1793, il a ensuite été dévolu à l’Armée, lorsqu’en 1796 l’ensemble du monument est réaffecté en hôpital militaire et en hôpital d’instruction. Une activité qui a perduré jusqu’à une période récente, bien que la Grande Muette occupe encore une partie du site – des véhicules à carrosserie de camouflage sont visibles à travers les grilles. Le réaménagement de cette promenade, autrefois destinée aux pénitentes et aux convalescents, a permis d’en restituer le tracé d’origine et de s’approcher au plus près du splendide édifice. Un petit bassin central a également été reconstitué à partir de vestiges retrouvés dans le sol. Le Val-de-Grâce, avec son dôme ceint de bulbes et de groupes sculptés, est sans conteste le plus italien des monuments parisiens (avec, peut-être, la Fontaine des Quatre-Saisons, plus tardive, située rue de Grenelle).

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Jamais contents, ces Parisiens !

La sobriété des façades souligne le raffinement de leurs rares ornements : armes de la bienfaitrice reine-mère, balustrades en fer forgé, pots à feu… Cette majesté « discrète » du XVIIe français se retrouve dans les pierres de l’Institut de France et dans celles de l’hôtel des Invalides – encore un site militaire.

Cependant, un détail heurte le regard dès l’entrée du visiteur qui lèverait les yeux. Pour ouvrir le jardin au public il a fallu pratiquer une nouvelle porte dans la grille existante et, classement monument historique oblige, reproduire les motifs anciens. Or, les grilles d’origine coiffées de simples mais élégantes volutes de fer voisinent avec de ridicules pastiche s’apparentant à de vulgaires cœurs de Saint-Valentin. Dommage, car les Français ont su faire de belles grilles : jardin du Luxembourg, parc Monceau, château de Versailles… Mais ça, c’était avant.

Jardins du Val-de-Grâce : 74 ter, boulevard de Port-Royal 75005 Paris.

Jonathan Siksou vient de publier Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas1, Perrin, 2026.

Triompher en festins: Une histoire de France en vingt repas

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  1. Lire notre critique dans le magazine ↩︎

La profanation de l’innocence: Gaza, Epstein et le retour d’un très vieux mythe

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Ces derniers jours, l’affaire Epstein a pu réveiller aux marges des réseaux sociaux quelques vieux poncifs antisémites. L’humanité ne change pas, perpétuellement à la recherche de l’ennemi corrupteur qu’il convient de bannir. Projeter le mal sur une figure commode afin de préserver l’illusion de sa propre innocence est un réflexe ancien.


Il y a, dans le vacarme contemporain, un retour de formules que l’on croyait ensevelies avec les siècles. Autour de la guerre à Gaza, une accusation ressurgit avec une insistance presque incantatoire : celle du « tueur d’enfants ». Elle naît d’images réelles, insoutenables, de civils pris dans la violence — mais, dans certains discours, elle déborde rapidement la critique d’actes militaires pour se muer en soupçon global visant une identité collective.

Dans un registre différent, mais psychiquement voisin, les crimes monstrueux commis par des individus — tel le scandale Epstein — sont parfois réinvestis dans l’espace public comme s’ils révélaient une souillure plus vaste, une corruption essentielle attribuée à un ensemble indistinct. L’horreur singulière devient alors matière à généralisation mythique.

Coupable total

Ces deux registres réactivent un archétype très ancien : celui de la profanation de l’innocence. Lorsque la figure de l’enfant — innocence absolue — est convoquée, le débat se ferme, la complexité disparaît, et la désignation d’un coupable total s’impose avec une force émotionnelle qui excède les faits eux-mêmes. C’est ce déplacement, du réel vers le mythe, qu’il faut interroger.

L’histoire est un fleuve opaque où surnage, parfois, quelque carcasse pourrissante, quelque tronçon de mémoire que l’on croyait disparu. Ainsi en va-t-il de l’antisémitisme, ce mal ancien, ce miasme séculaire, que l’on feint d’oublier et qui pourtant, comme tout archaïsme, comme toute nuit des origines, travaille silencieusement sous les civilisations policées.

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Les Allemands, au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, n’étaient pas, pour la plupart, des antisémites violents ou hystériques. Beaucoup vivaient dans l’indifférence bourgeoise, ce « Mittelstand » que Musil a si bien saisi, ce confort moral qui s’accommode de tout tant qu’il garantit la chaleur du foyer et le pain sur la table. Mais il existait, en Allemagne, depuis des siècles, un vieux fond d’antisémitisme, souterrain, larvé, prêt à s’enflammer dès que les circonstances l’y autoriseraient. Après 1918, après l’humiliation du Traité de Versailles, après la crise économique de 1929, ce fond remonta lentement, comme les eaux noires d’un puits, aidé par la propagande de partis comme celui d’Hitler, par l’hystérie collective, par la quête désespérée d’un bouc émissaire. On pense ici à Carl Schmitt, pour qui la politique se définit toujours par la distinction de l’ami et de l’ennemi : dans une Allemagne en ruine, le Juif fut désigné comme l’ennemi interne, l’élément corrosif qu’il fallait extirper pour régénérer le corps national.

Frustration transfigurée

Mais il faut remonter plus loin encore. Derrière la haute culture allemande, derrière la philosophie, la musique, la littérature — tout ce que l’Europe admire — couvait un ressentiment ancien, une obsession de la pureté, une nostalgie d’un Volk homogène, d’une communauté organique, que les Juifs venaient déranger par leur simple existence. Nietzsche, qui haïssait l’antisémitisme, voyait pourtant bien que l’Europe était rongée par ce qu’il appelait les « ressentiments » : des haines secrètes, des frustrations transfigurées en pulsions destructrices. Quand Hitler arrive au pouvoir, ce n’est pas seulement l’économie qui le propulse, ni même le nationalisme blessé : c’est un réveil de l’archaïque, un ressac des âges sombres, où le Juif est l’étranger par excellence, l’intrus qui menace l’homogénéité du monde germanique.

Dans le monde arabo-musulman, un antisémitisme d’atmosphère s’est également maintenu, inscrit non seulement dans l’histoire des relations entre Juifs et Arabes, mais dans certaines traditions interprétatives héritées de textes anciens et de leurs usages politiques. René Girard l’a montré : les sociétés ont besoin de boucs émissaires, de figures sacrificielles qui portent les tensions internes. Pendant des siècles, les Juifs, en terre d’islam, ont occupé cette place ambiguë : tolérés mais subordonnés, protégés mais méprisés. Cet antisémitisme n’a pas toujours été violent ; il a souvent pris la forme d’une coexistence asymétrique, où l’infériorité du Juif était admise comme une évidence religieuse. Mais depuis le XXᵉ siècle, avec la naissance d’Israël, cet antisémitisme a changé de nature : il est devenu une passion politique, une haine collective, une composante centrale de certains discours identitaires. Chaque guerre, chaque drame, chaque humiliation vient ressusciter les vieilles rancunes, exacerber les blessures religieuses, ranimer les archétypes de l’ennemi corrupteur.

Ce vieux fond ne s’exprime plus seulement par les formes classiques de la haine déclarée ; il ressurgit aujourd’hui sous des habits moraux apparemment irréprochables. À chaque conflit, et singulièrement lorsque des images d’enfants victimes circulent, un mécanisme psychique ancien se réactive : celui qui consiste à condenser toute la complexité d’une guerre en une scène morale élémentaire. La figure de l’enfant, incarnation de l’innocence absolue, agit comme un opérateur de simplification. Elle transforme une situation historique et stratégique en tribunal immédiat où la question n’est plus seulement « que s’est-il passé ? » mais « qui porte la faute essentielle ? ».

Corruption globale

Cette dynamique n’est pas nouvelle. Elle prolonge, sous des formes contemporaines, l’antique motif de la profanation de l’innocence, qui a souvent servi, dans l’histoire européenne, à désigner un ennemi absolu. Aujourd’hui, la circulation instantanée des images sur les réseaux sociaux accélère ce processus : l’émotion devient preuve, la répétition fabrique la certitude, et la responsabilité politique tend à se transformer en culpabilité collective. L’indignation face à la souffrance réelle des civils — indignation légitime — peut alors se trouver captée par un mécanisme de projection qui déplace vers une figure unique l’ensemble des tensions morales du conflit.

À cela s’ajoute parfois l’exploitation de scandales impliquant des individus pour alimenter des amalgames plus vastes, où la faute personnelle est réinscrite dans un imaginaire de corruption globale. Le passage du fait au mythe, de l’événement singulier à l’accusation généralisée, correspond à une logique psychique bien connue : face à l’horreur, la collectivité cherche une explication totale qui restaure une cohérence morale au monde.

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Ce qui frappe, dans ces résurgences, n’est pas tant la nouveauté des arguments que leur capacité à recycler des archétypes anciens sous des langages contemporains — humanitaires, médiatiques, moraux. Le visage de l’enfant devient ainsi un écran de projection où se cristallisent des peurs, des humiliations, des rivalités identitaires bien plus vastes que l’événement qui les déclenche.

Et alors, au bout de tout cela, vient l’interrogation grave : pourquoi, en dépit des siècles, en dépit des Lumières, en dépit des progrès affichés de l’humanité, ce fond noir subsiste-t-il ? Pourquoi l’homme, toujours, cherche-t-il l’ennemi intérieur, l’autre à haïr, le visage à désigner du doigt ? Ce n’est pas seulement une question politique. C’est une question ontologique. Nous vivons, croyons-nous, dans l’ère post-historique, post-religieuse, post-nationale. Mais ce qui revient, ce qui toujours revient, ce sont les passions archaïques, les nostalgies sanglantes, les identités blessées. Comme si l’homme, privé de grands récits capables de contenir son angoisse, n’avait plus d’autre ressource que de chercher en lui-même ce qui le divise et de l’expulser hors de lui.

L’antisémitisme, à cet égard, n’est pas seulement une haine dirigée vers un groupe : il révèle une tendance humaine plus générale à externaliser le mal pour préserver l’image de sa propre innocence.

Peut-être en est-il ainsi : nous avançons vers un monde où plus rien ne nous retient, ni les dieux, ni les rois, ni les grandes idées. Et pourtant, jusque dans cette agonie, nous restons les mêmes : orgueilleux, divisés, passionnés, obscurs. Peut-être est-ce cela, le dernier mot de l’Histoire : non pas le progrès, mais la répétition obstinée des mêmes structures psychiques, cette danse macabre des haines immémoriales dont nul progrès technique ne nous délivre.

La société malade

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« L’assistance médicale à mourir est une loi rétro-progressiste »

Rejetée par le Sénat, cette réforme sociétale majeure qui suscite de nombreux débats fait son retour en deuxième lecture au Palais Bourbon. L’Assemblée nationale sera appelée à voter le texte dans quelques jours. Une bascule civilisationnelle.


Gérard Rabinovitch est philosophe et sociologue.


Philippe Delaroche. Le projet de loi sur «l’assistance médicale à mourir» risque fort d’être adoptée par l’Assemblée nationale le 16 février prochain. Coauteur de la loi sur l’obligation de soins palliatifs, le député LR Jean Leonetti estime depuis le départ que le débat est biaisé. Êtes-vous de cet avis ?

Gérard Rabinovitch. L’insistance de la gouvernance sur son inscription fait signe. Il y a belle lurette que la question sociale est passée à la trappe. Pour le faire oublier, c’est depuis de nombreuses années sur le terrain sociétal, celui des mœurs, que les parlementaires prétendument progressistes se trouvent du grain à moudre. Aujourd’hui, l’ironie voudra que, dans une assemblée divisée, polarisée et redoutant sa dissolution, ce soit autour d’une loi sur le suicide assisté que convergent élus du centre, de la gauche et de l’extrême gauche.

Le projet n’a pas été adopté en première lecture à une majorité écrasante (305 voix). Près de 200 députés l’ont rejeté, plus de 70 se sont abstenus. Jean Leonetti estime – bien civilement – qu’en l’état le texte demeure déséquilibré, qu’il est trop permissif et, par ailleurs, ouvertement coercitif puisque dès lors qu’il s’abstiendrait d’assister le candidat au suicide le médecin se rendrait coupable d’un « délit d’entrave ». Cet abus de pouvoir est indéfendable. Il met en cause l’éthique médicale et, au-delà, contourne un enjeu civilisationnel.

Hélas, c’est – ce qu’il semble – par excellence sous la présente législature que les porteurs de la loi ont toutes les chances de la faire adopter : au paroxysme de la confusion et de l’instabilité gouvernementale. En profitant du fait qu’une majorité de parlementaires, peu au fait ou insensibles à l’enjeu anthropologique, n’en mesure pas la portée ou, lâchement, s’en dispense.

Vous en parlez comme d’une loi de circonstance ?

Comme d’un projet de loi, pour le moins, à l’aveugle ! Le minimum à attendre du législateur, c’est de le voir s’efforcer d’évaluer les conséquences de ses actes, leurs effets en termes de « vie bonne » ou son contraire, jusqu’aux plus lointains. Cette éthique « conséquentialiste » est inséparable du devoir de responsabilité.

On vous objectera que, d’après les sondages, l’écrasante majorité des Français, y compris parmi les médecins approuve le projet…

Certes, car le terrain est préparé depuis longtemps : celui du prisme compassionnel. Qui serait insensible à la situation d’une femme requérant l’euthanasie parce qu’elle souffre d’un cancer incurable et invalidant ? Qui s’indignerait de sa résolution ? Toute histoire individuelle a sa singularité, et mérite considération. Pour autant, a-t-elle valeur d’exemplarité ? C’est dans la rhétorique pathétique du cas particulier vers le général que s’insinuent des entourloupes propagandistes.

Dans l’Antiquité gréco-latine, le mépris nobiliaire, la dérision et la raillerie visaient à déstabiliser et humilier l’interlocuteur identifié comme un adversaire afin de faire adhérer l’auditoire à sa cause. Il en va autrement de nos jours. C’est par l’appel à la compassion qu’on suscite de nouveaux consentements publics. Celui qui objecte, interpelle, ou a minima interroge, est suspect d’inhumanité ! Le pathos d’empathie identificatoire de chacun éclipse les enjeux de valeurs symboliques. Sitôt que la sensiblerie occupe le premier plan la réflexion paraît déplacée, incongrue…

Cette rhétorique est apparue ces cinquante dernières années. Avec la propagande « biotech ». D’un côté, pour épater le novice, on vante les chimères fabriquées en laboratoire ; de l’autre, on fraie avec l’eugénisme en promettant d’éradiquer avant-terme les anomalies ou difformités physiologiques.

Depuis le dernier quart du XIXe siècle jusqu’aux passages à l’acte totalitaires du XXe siècle, on disait : « sélectionner », « stériliser », « écarter », « éliminer ». Plus rassurants en apparence, de nouveaux éléments de langage impriment l’aujourd’hui. On dit désormais : « corriger », « anticiper », « éviter ». L’euphémisation trahit une détestation du fatum autant qu’un repoussoir hors de la société humaine tant des handicapés en gestation que des grabataires vus comme des boulets qui auraient motif de s’estimer indignes de vivre.

La loi à venir ne mentionne pas l’euthanasie dans son libellé mais « l’assistance médicale à mourir ». La commission des affaires sociales l’a préférée à « l’aide à mourir ». Est-ce du marketing législatif ?

Les dispositifsrhétoriques se sont renversés. À la relégation violente du contradicteur a succédé l’inclusion égalitaire en forme de piège affectif, inhibiteur des objections. Car qui est prêt à passer pour un salaud sans cœur ? Dans nos démocraties, l’adhésion massive n’est plus imposée par brutalité et contrainte ; elle n’en est pas moins requise sourdement par la mise en demeure compassionnelle et un sournois chantage.

Quel formidable oxymore que « l’assistance médicale à mourir » quand on attendrait des élus de la nation qu’ils soutiennent l’aide à vivre. Vingt départements n’ont toujours pas d’unités de soins palliatifs. C’est à souligner. Quelle hypocrisie d’invoquer le « consentement éclairé » pour tous quand on ne soulage pas les souffrances de tous !

Le modelage du langage vise à gagner l’assentiment, à modeler les comportements. Lorsqu’il engagea le programme T4, le pouvoir nazi usa de formules frelatées au timbre compatissant pour couvrir sa campagne d’euthanasie. C’est à l’enseigne de la Gnatentod (« mort miséricordieuse ») qu’il extermina les handicapés et les grabataires dérogeant à l’idéal narcissique du collectif « aryen ». Et à celle de l’Übermensch (du « Sur homme ») qu’il flatta le narcissisme de masse.

On objectera que nous ne vivons pas sous un régime totalitaire mais dans une démocratie de marché, délibérative et contractuelle. Demeure néanmoins la déclinaison d’une question fondamentale. Qu’est-ce qui insiste là ? Qu’est-ce qui se perpétue historiquement en dépit de contextualités politiques si manifestement antagonistes ?

Cependant, les campagnes en faveur de l’eugénisme et de l’euthanasie n’ont pas débuté sous le régime nazi, mais dès le XIXᵉ siècle.

Assurément. Ces thèmes apparaissent au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « Seconde modernité ». Dans la voie des Lumières, l’Europe est le théâtre d’une impérieuse levée des « mainmises » au titre de l’Émancipation, le nom majuscule de cette nouvelle Magna carta libertatum. Elle promettait « raison », « progrès », « justice » et « autonomie ».

De fait, nous restons débiteurs d’une marche précaire, claudicante mais continue d’un idéal de « vie bonne » qui pensait faire du savoir et de la technique les gages d’une émancipation démocratique. Il s’agissait de garantir les libertés publiques, l’instruction publique, la santé publique, la réglementation du travail, les droits de la guerre, l’émancipation des nationalités, la protection des minorités nationales. Ce n’est pas rien !

Mais s’il faut se réjouir de la délivrance de la Tyrannie, il est des « émancipations » qui ouvrent un frayage à la destruction de l’humain dans l’homme. Appelons-les « involutives ». Théodor Adorno disait : « un progrès régressif ». À travers l’Europe dès la seconde moitié du XXe siècle et dans l’ombre du progrès civique, la supériorité de la science et de la technique paraît si éclatante qu’elles déconsidèrent les ressources religieuses antérieures et s’y substituent. D’où l’essor d’un scientisme lexicalement ensemencé d’exclusion, d’éradication, d’anéantissement. Entre autres occurrences : « racisme », « dégénérescence », « euthanasie » toujours corrélée à « eugénisme », « sélection », « extermination », « antisémitisme ». Le nazisme fera son nid dans ce terreau sémantique.

À partir de là, une science idéologisée, dévoyée, détournée du travail éthique de la Connaissance est réquisitionnée contre le christianisme tandis qu’un paganisme trivialisé est convoqué contre le judaïsme. Dans ces hostilités parallèles, ce sont les héritages communs du monothéisme éthique, échos du « Grand Code biblique » comme le nommait William Blake, qu’il s’agit de balayer.

Peut-il y avoir du nazisme résiduel dans nos sociétés alors que l’aspiration à l’émancipation est toujours aussi vive ? N’est-elle pas la clef de voûte du progressisme ?

En vérité, il n’a pas été assez observé que la langue des Lumières est bifide. Elle serpente entre deux dynamiques spirituellement antagonistes. Il y a sous le grand signifiant de l’Émancipation deux types de progressisme, parfois entremêlés.

Un progressisme civique, éthico-politique, humaniste, qui relie le meilleur de l’héritage hellénistique athénien et le meilleur de l’empreinte sinaïtique jérusalémite.

Je l’oppose au progressisme scientiste qui cherche à supplanter jusqu’à les exclure les sources et modèles qui inspirent le premier. Ce progressisme-là, même sans s’y référer ou en percevoir l’écho, consonne avec ce que La Philosophie dans le boudoir, de Sade, et son manifeste politique d’émancipation sans limite ont condensé : jeter à bas les montages symboliques du « Grand Code » dans un vibrato de pousse-au-jouir et de pousse-à-la-mort. En clair, Sade lorgne vers Sparte et certaines mesures eugénistes de Platon dans La République. Ce qui ne doit pas nous surprendre, euthanasie et eugénisme sont liées, en sous texte, depuis toujours.

Le débat sur la fin de vie et l’euthanasie procéderait donc de ces deux conceptions du progrès ?

Rivaux sur le fond mais superposés dans la forme, ces deux progressismes sont sourdement et gravement en conflit. Entre « pulsions de vie » pour le premier, et « pulsions de destruction » pour le second, tel que la psychanalyse a pu les ressortir des dynamiques psychoculturelles de l’humanité.  

D’un côté, la congruence éthique de l’enseignement d’Hippocrate de Kos avec le « Choisis la vie » du Deutéronome. La Loi Claeys-Léonetti en est l’expression concrète. Elle répond à l’interpellation contemporaine du refus légitime de la souffrance et de l’acharnement thérapeutique.

De l’autre, la reprise entêtée et la poursuite d’un projet accordé au second progressisme. Où le gauchisme culturel et, faux antagonisme, le libertarianisme sociétal trouvent leur compte, attendu que « l’homme est quelque chose qui doit être affranchi ». À cette aune, tout est « fasciste » : toute dissymétrie, toute asymétrie, toute limite, tout marqueur. Et ce qui est consubstantiel au « fascisme », tel l’eugénisme, est rhabillé « progressiste ».

Sous l’alibi compassionnel qu’induit le lien démocratique, il y a quelque chose de profondément cynique. Les promoteurs de la loi sur l’euthanasie feignent d’ignorer que les règles du marché sont toujours disponibles à l’avantage de nouveaux prestataires de service ; et que les logiques administratives lésineuses produisent des calculs avaricieux. Il faut s’attendre à d’inévitables débordements du cadre de ce que la législation aura consigné et à son progressif dévoiement.

La libre disposition législative d’un droit à l’« assistance médicale à mourir » est une loi rétro-progressiste, où l’on voit converger le libertarien et le communiste. Par pente de rationalisation budgétaire et virtuelle complaisance morbide, cette loi deviendra poreuse d’un devoir de « mise à mort ». Une « mise à mort » similaire à celle qui prend ses marques dans l’eugénisme qui couve.

Après l’avoir euphémisée et banalisée, l’étape suivante consistera à susciter le désir d’euthanasie. À la façon dont les propagandes de la « surhumanité » du Transhumanisme vantent l’eugénisme généralisé. Au nom de la dignité dans un cas, de la toute-puissance narcissique dans l’autre. En exploitant ici la culpabilité qu’entraîne la dépendance, et là un idéal narcissique rejetant le poinçon du fatum dont témoignent les handicapés, dans l’autre.


Philosophe et sociologue, Gérard Rabinovitch est directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas. Auteur de Leçons de la Shoah, aux éditions Canope, il vient de publier D’une permanence païenne – Sur quelques invariants anti-judaïques (Le Bord de l’eau, octobre 2025).

Pourquoi les Français ont-ils le conservatisme si honteux?

Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.


« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !

Graduel et maîtrisé

Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.

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Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.

Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice

Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.

L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.  

There is no such thing as society

Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.

La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.

Conservatisme, mot français

Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.

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Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.

Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».

Le dictionnaire du conservatisme

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🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: l’affaire Epstein, le mouvement « no kids », Melania Trump, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le rétablissement de l’esclavage en Afghanistan.

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Tant qu’il y aura des films

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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Carmen, prends garde à toi

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© Benoîte Fanton / Opéra national de Paris

Opéra de Paris : Calixto Bieito frappe encore.


Dommage ! Carmen, film muet allemand réalisé en 1918 par le tout jeune Ernst Lubitsch (le futur – et génial- cinéaste de Trouble in Paradise ou de To be or not to be), a disparu de l’offre Arte TV le lendemain même de la reprise de Carmen à l’Opéra-Bastille, dans la mise en scène de l’Ibère Calixto Bieito, inaugurée au festival catalan Castell de Peralada en… 1999 ! Le plateau de la Bastille accueille pendant plus d’un mois, à cheval sur février et mars, la troisième reprise de cette production depuis son importation à Paris, en l’an 2017.

Un tube mondial

Dommage pour Lubitsch, car le scénario de l’ambitieux et spectaculaire long métrage puise à la source même du drame lyrique, à savoir la célèbre nouvelle de Prosper Mérimée publiée en 1847, laquelle inspirera comme l’on sait Henri Mailhac et Ludovic Halévy, les librettistes du chef d’œuvre de Bizet créé en 1875 à l’Opéra-Comique, trois mois avant la mort prématurée du compositeur, à peine âgé de 37 ans, victime d’un refroidissement suite à une baignade dans les eaux glacées de la Seine…

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Signée Tobias Schwencke, la bande-son contemporaine du long métrage de Lubitsch ne se fait pas faute de citer, réarrangée avec beaucoup de talent, la mélodie mondialement connue du compositeur français, en particulier le motif de la habanera andalouse – scie absolue du répertoire, fredonnée jusqu’à l’écœurement par le populo depuis dix générations : « si tu ne m’aimes pas je t’aime…prends garde à toi », etc., etc.

Si, comme on s’en doute, la régie de Calixto Bieito récuse frontalement toute littéralité – cf. sa production du Ring de Wagner, dont l’Opéra Bastille nous délivrait sous ses auspices, il y a quelques semaines à peine, l’interminable Siegfred selon une recette particulièrement assommante -, ses partis pris de transposition radicale n’en rendent pas pour autant la lecture, ni plus limpide, ni plus délectable. Il faut croire que le public, le temps passant, s’habitue à tout : les huées qui naguère mugissaient au tomber de rideau n’ont plus court en 2026 : au soir de la première, le 7 février dernier, la salle réservait tout uniment les mêmes salves de bravi aux chanteurs et à la mise en scène.

Pas loin de la catastrophe

Et pourtant… Ce joggeur en slip blanc qui tournicote comme un derviche avant de tomber d’épuisement, à plat ventre, le rebondi de ses fesses douché par un spot au premier plan du plateau ; cette cabine de téléphone, accessoire déjà vintage, plantée là pour offrir bientôt ses vitres aux coups de guibolles d’une horde de bidasses ; ce corps de garde de légionnaires en treillis vert d’eau (qui, assez vite, tombent le haut pour faire valoir leurs biscoteaux et leurs tatouages) ; ces couleurs hispaniques qu’on hisse sur un mât phalliquement érigé en plein centre ; cette silhouette de taureau, panneau publicitaire géant découpé en fond de scène ; ces berlines Mercedes, signature supposée (au reste tellement convenue) des ‘’gens du voyage’’ qui, une, puis deux, puis trois, puis jusqu’au nombre de sept, pleins phares, éblouissent crûment la salle entière ; ce coitus interruptus d’un Don José débraguetté qui s’affaire non sans mal à culbuter sa cigarière ; ce tableau final figuré par cette arène curieusement évidée, tendue de toile grise telle une cellule d’asile XXL, et dans la pénombre de laquelle viendra scintiller le traje de luces du ‘’toreador’’ Escamillo, de prime abord en costard trois pièces ; ces selfies pris avec un petit  appareil (Nokia ? Lumix ?) dont on en vient à arracher la péloche (le smartphone n’est pas encore né) ; une Carmen en nuisette à dentelles noires, qui ôte sa culotte (assortie), plus tard toilettée d’une petite robe à strass ; un Don José en blouson de cuir beigeasse ; et toute une friperie très « movida » pour nipper les chœurs d’enfants… Prosaïsme à tous les étages !

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Comme souvent, c’est le cast vocal qui sauve Carmen de la cata. A commencer par la mezzo Stéphanie d’Oustrac, au répertoire vocal exceptionnel (du baroque au romantique) et qui conjugue ici sa remarquable présence scénique à une articulation impeccable. La soprano égyptienne Amina Edris campe quant à elle une Micaëla vocalement nuancée, d’une puissance dramatique émouvante, tandis qu’Escamillo, sous les traits du baryton-basse natif de Montevideo Erwin Schrott, déploie sa flamboyante projection vocale avec une maîtrise toute en finesse.

Photo : Benoîte Fanton

Mais s’il fallait trouver un sauveur à ce spectacle, il s’incarnerait sans conteste dans la prestation de Russell Thomas, ténor américain inattendu dans la peau de Don José, d’un lyrisme à la fois incandescent et velouté. A noter que notre compatriote Jean-François Borras prendra le relai dans cet emploi de haute exigence à partir du 7 mars, et ce jusqu’à la dernière représentation, le 19 mars. Victoria Karkacheva, mezzo-soprano russe qui, l’automne dernier, au Théâtre des Champs-Elysées chantait à merveille Marguerite dans La damnation de Faust de Berlioz, reprendra quant à elle le rôle-titre jusqu’au bout.

Au pupitre, Keri-Lynn Wilson, celle-là même qui déjà, à l’Opéra-Bastille, dirigeait avec brio le Cendrillon de Massenet il y a trois ans, peine cette fois à donner un peu de panache et d’éclat à cette production, entachée qu’est celle-ci de cette insondable, inexpiable vulgarité : elle désigne à la damnation le caballero Calixto Bieito, décidément trop omniprésent à Paris cette saison.      


Carmen. Opéra en quatre actes de Georges Bizet. Direction : Keri-Lynn Wilson. Mise en scène : Calixto Bieito. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris.

Avec Russell Thomas/ Jean-François Borras, Stéphanie d’Oustrac/ Victoria Karkacheva, Amina Edris, Erwin Schrott…

Durée : 3h

Les13,19, 25 février, 3,7,10,13,16,19 mars à 19h30 ; le 22 février à 14h30.

Affranchissez-vous!

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L'écrivain Cyril Bennasar © Hannah Assouline

Dans son roman, Cyril Bennasar raconte les forfaits et tribulations d’un personnage quelque peu phallocrate, obsédé par le sexe et le « grand remplacement », dont les traits d’esprit — pour le moins douteux — sont dénoncés avec la plus grande fermeté par la patronne de votre gazette préférée.


Si je rencontrais Pierre Schwab, 58 ans, je me demande si j’en tomberais sottement amoureuse ou s’il me taperait prodigieusement sur les nerfs. Probablement les deux. Ce drôle de paroissien, menuisier de son état, possède un bien précieux et infiniment dangereux : une liberté totale, un refus de censurer ses idées les plus révoltantes, une joyeuse indifférence aux arrêts du tribunal de l’opinion. Dépourvu d’un statut social qu’il aurait peur de perdre, et ne désirant nullement en avoir un, il s’emploie à s’émanciper des scrupules moraux que partagent spontanément la plupart des êtres humains – en pensée, en parole et parfois en actes. Encore que de son point de vue, les forfaits dont il se fait une fierté, et qui vont d’une blague racistoïde avec un calicot « Justice pour Adama » au meurtre final en passant par l’incendie d’une mosquée qui se construisait en loucedé, ne sont qu’un moyen de rétablir une balance déséquilibrée par notre angélisme. D’où le sort qu’il réserve, en toute bonne conscience, au dealer arabe qui a assassiné son amie. Ou peut-être pas.

Demandez le programme

Schwab ne s’est pas « radicalisé » en regardant CNews ni « affranchi » sous l’effet d’une colère accumulée. Cet artisan qui gravite entre la capitale et la France périphérique voit ce qu’il voit. Sur les chantiers, les Arabes avec lesquels il fraternisait autour d’un joint ou d’une bière ont laissé la place aux « musulmans priants ». Dans l’espace public, des « racailles allogènes » qu’il qualifie également de « nuisibles » intimident, menacent ou emmerdent tout le monde avec « leur musique de merde ».

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Il entend parler d’une expérience dans laquelle des rats, soumis à un stress aigu, fuient quand ils le peuvent ou se battent quand ils ne le peuvent pas, tandis que le rat esseulé et coincé développe un cancer. Schwab n’entend pas fuir comme sa famille qui a quitté l’Algérie, puis sa cité de Saint-Ouen : « Je décide donc de cesser de subir, d’encaisser et de me taire. Je ne tolérerai plus l’intolérable, et ne regarderai plus ailleurs devant le spectacle du désastre. Je ne serai plus fataliste et défaitiste, et, partout, tout le temps, en paroles et en actions, j’agirai. Avec ma tête ou avec mes poings (…). En prenant le risque de choquer, de blesser, de heurter. À 58 ans, avant d’aborder mon troisième tiers, j’opposerai une résistance à tout ce qui me révolte, et, sans limites, ni légales, ni morales, j’entrerai dans toutes les batailles de la guerre de civilisation. » Voilà le programme. Il est vrai que, n’aspirant à aucune position sociale et n’en ayant aucune, il n’est pas paralysé par la peur de la perdre.

Mauvaises pensées

Résultat, le gaillard passe son temps à dire des choses qu’on s’efforce de ne pas penser, à faire des amalgames douteux et des vannes auxquelles on a honte de s’esclaffer comme « une place de charter ça coûte moins cher qu’une place de prison ». Une blague comme ça, et c’est l’une des plus soft, peut vous envoyer en taule – peut-être même que la citer est pénalement répréhensible, je précise donc que je désapprouve. Ce cochon s’en prend même à Yseult : « Là, c’est le pompon. Toutes les semaines, on vient nous les briser avec l’appropriation culturelle et voilà qu’une Noire d’un bon quintal s’appelle Yseult, qui selon la légende celte était la reine blanche, la princesse aux mains blanches. » En somme, non content d’être passablement raciste, encore qu’il faudrait nuancer, plutôt grossophobe et absolument islamophobe, toutes déviances que je condamne vigoureusement, il revendique son nomadisme sexuel, son goût pour l’ordre genré du monde et son dégout pour les « boudins hallal ». Et ne se cache pas d’être obsédé depuis sa première branlette. Quand il ne pense pas avec rage et désespoir au grand remplacement, à la tiers-mondisation et à tous ces Français qui refusent de répondre à la violence parce qu’ils croient « décourager un adversaire par la soumission », Schwab court l’amour. Trompe ses femmes avec ses maitresses et inversement, envisage toute rencontre comme une possibilité de volupté – mot dont il donne sa définition: « faire de la douceur une sensation forte ». Seulement, « les filles sont chiantes pour ça, elles ne font pas le premier soir ce pour quoi elles se roulent par terre la deuxième semaine ». Et en plus elles réclament des mots tendres et des voyages à Venise. Fallait demander avant de le faire jouir, bécasse.

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Autant dire que chacune de ces paroles allume des voyants rouges dans les officines de surveillances et délations qui prolifèrent. Ce Pierre Schwab est dangereux. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’existe pas. Sauf que Cyril Bennasar l’a inventé : Schwab est le narrateur (omniscient) de son roman L’Affranchi, le double sans filtre auquel il délègue ses pensées les plus troubles, ses pulsions les plus sombres et ses saillies les plus drôles.

Rire coupable

Journalistes, sociologues et commentateurs sentencieux qui prétendent disséquer et décrypter les affects coupables et les votes déplorables de ces contemporains qu’ils qualifient, selon les heures et leurs humeurs de réacs, fachos, extrême droite ou, quand ils sont polis, de populistes, devraient dresser une statue à Bennasar. Quand eux observent cette peuplade bizarre au prisme d’études et courbes qui confirment leur vision du monde, il leur offre un branchement direct sur le cerveau d’un électeur zemmourien. Ils pourraient voir à travers ses yeux, éprouver avec lui sa peur de devenir minoritaire dans son pays. Et en prime piquer quelques fous rires coupables car Bennasar a l’humour radioactif et les pauvres n’ont pas l’air de beaucoup se marrer. Vous connaissez l’humour antiraciste, vous ? Son Schwab n’est pas un de ces bourrins adeptes de la théorie des races et équipés de tout un fatras conspirationniste qu’on adore mépriser. Il philosophe, argumente contre lui-même, défend la légitimité de ses actes face à un juge invisible. Il ne s’interdit pas les généralisations abusives, surtout quand elles lui permettent un bon mot qui fait grincer les copains bien élevés : « Elle m’avait racontée qu’une nuit, dans un squat, un Arabe l’avait violée. Elle ne voyait pas le rapport entre un viol et un Arabe. Moi si. » Puis des visages comme celui de Hamid qui déteste tellement les barbus qu’il se fait son complice, troublent ses certitudes. Pas son sentiment aigu de la différence des civilisations ni sa détermination à défendre celle qu’il dit sienne. Par tous les moyens, proclame-t-il. Vraiment ? Invité dans cette conversation silencieuse, le lecteur se récrie, objecte qu’il ne jettera pas l’humanisme occidental avec l’eau du bain droit-de-l’hommiste, humanitariste et masochiste, qu’il ne sauvera pas la civilisation en piétinant les valeurs qui la fondent. Reste à savoir si elle ne périra pas d’être trop civilisée.

A relire, éditorial : Ice crime

Les docteurs affairés à rééduquer l’électeur déviant n’ont que faire de la complexité et de la pluralité humaines. Un électeur « d’extrême droite » et, au-delà, tout citoyen rétif aux joies du multiculti est un salaud et un idiot qui se trompe sur tout, y compris sur ce qu’il voit et vit. Ils ne veulent surtout pas comprendre ceux qu’ils ont déjà condamnés. Ils se sentiraient déjà compromis s’ils écoutaient ce que Schwab a à leur dire. S’exposer volontairement à des propos scandaleux, seraient-ils tenus par un personnage de roman, c’est le début de la pente glissante. Redoutant plus que tout qu’on les affranchisse, les vierges antifascistes outragées ne liront pas Bennasar. Et s’en feront une gloire. Tant pis pour elles.


L’Affranchi, Cyril Bennasar (préface de Renaud Camus), Périphérique, 2025, 260 pages. A commander sur bennasarlaffranchi.fr 

«Musulmans en Occident» : échange gros pavé contre petite réforme

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Conférence de presse pour la publication de l'ouvrage ‘Musulmans en Occident’ © Omar Boulkroum / Grande mosquée.

Chems-Eddine Hafiz, le recteur la Grande Mosquée de Paris publie un livre: « il faut qu’on explique l’islam à la République et qu’on explique aux musulmans la République ». Une entreprise louable ? Elisabeth Lévy donne son avis.


La Grande Mosquée de Paris a publié un guide pour adapter l’islam à la France. Il s’agit d’un pavé de mille pages, intitulé Musulmans en Occident. Cinq ans de travail et des centaines d’heures d’audition ont été nécessaires. Deux commissions ont été mobilisées, avec des religieux, des chercheurs, et des personnalités comme l’avocat de Charlie Hebdo Richard Malka.  


Islam et laïcité : ce n’est pas trop ça

But affiché : adapter le discours religieux musulman à la société et à la culture françaises. Le recteur de la mosquée, Chems-Eddine Hafiz dit qu’il veut remédier à l’image désastreuse de l’islam en déminant les points de crispation, recensés dans un glossaire disponible en ligne où on apprend que les femmes peuvent se dévoiler pour obtenir un emploi ou que le mariage religieux ne peut intervenir sans mariage civil. Il y a en plus une charte qui proclame la liberté absolue de croire ou de ne pas croire.

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Bien sûr, c’est un projet très louable. Primo, il ne démarre pas sur les récriminations habituelles sur l’islamophobie – un bon point. Et on reconnait qu’il y a bien un problème. Le guide va jusqu’à critiquer en creux certaines pratiques – par exemple, le refus de la mixité ou la violence face au blasphème. Deuxio, il mobilise les réformateurs musulmans pour suggérer certains accommodements. Evidemment, tout ceci suscite l’enthousiasme de la presse progressiste. Alléluia, tout est pardonné !

Pourquoi suis-je nettement moins enthousiaste ?

L’influence de la Mosquée de Paris dans la jeunesse tentée par l’islam radical est nulle. Elle considère au contraire qu’il s’agit là de gens vendus à la France ou à la dictature algérienne. Et quand on lit bien, quand on va dans les détails du fameux glossaire, la victimisation est en réalité omniprésente. Concernant la radicalisation, par exemple, il est question de pauvreté, d’échec scolaire et de politiques d’exclusion. J’aimerais bien savoir quelles sont ces politiques d’exclusion des musulmans qu’on aurait menées en France ! Enfin, il y a dans tout ce projet une vision irénique de l’islam et du Coran. Dans le chapitre « Antisémitisme », on apprend, certes, qu’à Médine les musulmans ont châtié des juifs méchants. Mais sinon, rien à voir, Coran et islam sont étrangers à l’antisémitisme. Et la Grande Mosquée a caché des juifs pendant la guerre. Aucune mention des alliances entre certains dignitaires musulmans et Hitler, de l’antisémitisme d’atmosphère ni des juifs tués ou agressés aux cris de « Allah Ouakbar ». Pas un mot des versets très problématiques. Or, comme l’a dit Philippe Val en audition, dans le judéo-christianisme le commentaire a recouvert le texte. Il est presque devenu aussi important que le texte. Cela est impossible avec le Coran incréé. Puisqu’on nous dit que le Coran a été écrit directement par Dieu. Alors, on ne sait toujours pas quoi faire des versets antijuifs ou de ceux qui disent qu’il faut punir les blasphémateurs.

Il y a un malentendu de départ. Ce guide veut expliquer l’islam à la République et la République aux musulmans. Mais la République n’a pas à connaître l’islam – elle ne reconnaît et ne salarie aucun culte. Les musulmans comme les autres doivent se débrouiller avec nos lois et nos mœurs. Aveu du recteur : il ne s’agit pas de « faire une réforme de l’islam, ni de le changer ». Dommage, parce que c’est précisément cela dont les musulmans et la France ont besoin.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale, au micro de Patrick Roger

Affaire Epstein: Starmer désarmé

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Le Premier ministre britannique Keir Starmer à Welwyn Garden City, dans le nord de Londres, le 10 février 2026 © Suzanne Plunkett/AP/SIPA

L’affaire Epstein connaît ses effets les plus dévastateurs chez nos voisins britanniques. Le Premier ministre est en sursis. Grand récit.


Dans l’Ancien Testament, le livre de Daniel raconte l’histoire de Belschatsar roi de Babylone qui, un jour, donne un grand festin au cours duquel il profane les vases sacrés volés au sanctuaire de Jérusalem. « Soudain apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire, sur le plâtre du mur du palais royal ». Le monarque n’arrive pas à déchiffrer le sens de la formule énigmatique rédigée par la main mystérieuse, mais il comprend obscurément que son sort est scellé. Il meurt la nuit suivante.

En anglais, cet épisode biblique a donné lieu à une expression courante, « the writing is on the wall », pour indiquer qu’un certain dénouement négatif est devenu inévitable. Et que ce n’est plus qu’une question de temps… C’est ainsi que l’on peut dire, à propos de sir Keir Starmer, Premier ministre et chef du Parti travailliste, que « the writing is on the wall ». Car les ondes de choc successives provoquées par le véritable tremblement de terre politique et social qu’est l’affaire Epstein ont eu des effets plus dramatiques au Royaume Uni qu’ailleurs. Les révélations apportées, d’abord par les témoignages des femmes victimes du financier pédocriminel, ensuite par la publication échelonnée des innombrables documents recueillis au cours de l’enquête menée par les autorités américaines, entachent non seulement la famille royale en la personne de l’ex-prince Andrew, mais aussi le gouvernement à travers la nomination par Starmer de Peter Mandelson comme ambassadeur britannique à Washington. Cette décision, qui semble aujourd’hui incompréhensible, n’a pas encore provoqué la chute du Premier ministre, mais a tellement ébranlé son autorité dans le parti et au-delà, que tout le monde se demande, non pas s’il va démissionner, mais quand ? 

Un revenant devenu encombrant

Le Premier ministre a annoncé la nomination de M. Mandelson à la fin de 2024, avant même que ne soit achevé le processus de vérification de l’aptitude pour le poste de l’ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown. Starmer aurait été encouragé à le faire par son chef de cabinet et conseiller le plus proche, Morgan McSweeney. Ce dernier, qui a été l’architecte de la victoire électorale des travaillistes en juillet 2024, avait eu comme mentor politique Peter Mendelson. Le nouvel ambassadeur, en fonction à partir de février 2025, avait pour mission de faciliter les négociations commerciales entre le Royaume Uni et l’administration de Donald Trump. Mais en septembre, une première publication de documents concernant Jeffrey Epstein par le House Oversight Committee, une des commissions les plus puissantes de la Chambre des Représentants américaine, a focalisé l’attention générale sur les relations étroites entre l’ambassadeur et le multimillionnaire. Face au scandale, M. Mandelson a refusé de démissionner, obligeant M. Starmer à le limoger. Si, à ce moment-là, sa décision de le désigner comme ambassadeur a été vivement critiquée par l’opposition parlementaire et la presse, les attaques contre sa capacité de discernement ont explosé quand, le 30 janvier, le département de la Justice américain, contraint par le passage d’une loi, l’Epstein Files Transparency Act, le 19 novembre, a publié un ensemble de plus de 3 millions de pages de documents, 180 000 images et 2 000 enregistrements vidéo et audio. Le monde a ainsi appris que les liens entre MM. Mandelson et Epstein étaient encore plus proches qu’on ne croyait et ont persisté bien après la condamnation et le passage en prison d’Epstein entre 2008 et 2009. Plus choquant encore, on a appris que Mandelson, ministre à cette époque – époque qui est aussi celle de la crise financière – a partagé avec son ami américain des informations sensibles sur le plan financier.

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Devant le tollé général, Starmer a contraint Mandelson à démissionner du Parti travailliste et de lquitter son statut de membre de la Chambre des Lords. On parle même de lui ôter son titre de « Lord », procédure inhabituelle et laborieuse.

De son côté, la police anglaise annonce l’ouverture d’une enquête pour déterminer si les actions de M. Mandelson sont criminelles.

Sommé de dire ce qu’il savait des relations Epstein-Mandelson avant la nomination, Keir Starmer a nié être au courant et a accusé les insuffisances du système de vérification par les services de renseignement. Pourtant, le Parlement a décidé qu’une commission devait avoir accès à tous les documents concernant le processus de nomination et de vérification. Ladite commission doit porter un jugement sur ce processus et rendre publics certains des documents – une sorte de mini-Epstein-files. Sera-ce le coup de grâce pour la carrière politique de Starmer ? Le Premier ministre est déjà impopulaire et faisait l’objet de différents complots ourdis par certains de ses collègues travaillistes qui voudraient le remplacer. Pour l’instant, il survit seulement à travers le sacrifice de son chef de cabinet, M. McSweeney, contraint de démissionner le 8 février. Le retour de Mandelson et le discrédit qu’il jette – à travers Epstein – sur le gouvernement travailliste actuel représente un étrange retour de bâton, par lequel le Labour de Starmer est comme sapé de l’intérieur par le New Labour de Blair et de Brown.

« Mandy » ou « Petie » : celui par qui le scandale arrive

Mandelson était une figure centrale du mouvement réformiste lancé au sein du parti travailliste par Tony Blair et Gordon Brown dans les années 1990. Arrivés au pouvoir après leur victoire aux élections de 1997, les hommes du New Labour ont gouverné jusqu’en 2010. Cette période peut être comprise aujourd’hui comme étant celle d’une certaine mondialisation naïve, fondée sur la croyance que, grâce aux progrès illimités de la technologie et à l’ouverture des frontières à la circulation des capitaux et des personnes, le monde allait connaître un âge de prospérité et de liberté sans parallèles dans l’histoire. Nommé ministre sans portefeuille en 1997, Mandelson devient secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce pendant six mois en 1998, avant d’être nommé secrétaire d’État pour l’Irlande du Nord en 1999, jusqu’en 2001. Entre 2004 et 2008, il est envoyé à Bruxelles comme commissaire européen au Commerce, l’époque de la grande ouverture aux exportations chinoises. De retour à Londres en 2008, il retrouve le poste de secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce, maintenant dans le gouvernement de Gordon Brown dont il devient le numéro deux et l’homme à tout faire.

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Pourquoi tous ces changements de poste ? Au-delà des prétendues compétences de M. Mandelson, il ne cesse d’être poursuivi par des scandales de corruption. Il démissionne une première fois en 1998 pour un conflit d’intérêt : son département gouvernemental est censé enquêter sur les activités financières d’un collègue qui, en l’occurrence, a prêté de l’argent à M. Mandelson pour l’achat d’une maison, fait que celui qu’on surnomme « Mandy » avait caché. Il démissionne une deuxième fois en 2001, accusé d’avoir essayé d’utiliser son influence pour la délivrance d’un passeport britannique à un homme d’affaires indien. Une enquête officielle le blanchit, mais il est alors « grillé » comme ministre. Pendant son mandat comme commissaire européen, on l’accuse d’avoir des relations qui frôlent le conflit d’intérêt avec Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, et l’oligarque russe, Oleg Deripaska, mais rien n’est prouvé. Telle est sa réputation d’homme politique manipulateur adonné aux magouilles. Et son surnom gentillet de « Mandy » cède la place à celui, satanique, de « the Prince of Darkness », « le Prince de la nuit ».

Ce que révèlent les « Epstein files », c’est que pendant toute cette époque, Mandelson entretenait une complicité étroite avec le financier pédophile dont il partageait dans une certaine mesure, non les tendances sexuelles (M. Mandelson est homosexuel), mais la vénalité. Les deux hommes se rencontrent en 2001 et maintiennent des relations jusqu’en 2011, donc bien après la condamnation d’Epstein. Pendant tout ce temps, l’homme politique a reçu des dons d’argent de la part du financier. Par exemple, 75 000 dollars en trois versements entre 2003 et 2004. Son partenaire, un Brésilien, a également profité de la générosité d’Epstein, recevant des milliers de livres en 2009 et 2010, au moment où Mandy était secrétaire aux Affaires et au Commerce. En retour, Mandelson semble avoir fourni des informations et des mises en relations pour faciliter les affaires d’Epstein. C’est notamment au moment de la crise financière que le ministre a donné à son ami des tuyaux, l’avertissant de la vente par le gouvernement britannique de biens valant 20 milliards de livres, ou de l’opération de sauvetage de l’euro par l’UE pour un coût de 500 milliards d’euros. Outre leurs affaires véreuses, les deux hommes ont fait preuve d’une grande connivence sur le plan personnel. Mandelson a voyagé dans le jet privé d’Epstein, a visité son île de Little Saint James et a séjourné dans sa maison newyorkaise. Des photographies dans les archives d’Epstein montrent le Britannique debout en slip à côté d’une jeune femme. Dans un livre d’or pour l’anniversaire de l’Américain en 2003, M. Mandelson a écrit qu’il était son « meilleur pote ». Et celui que le financier appelait familièrement « Petie » (de Peter) se confiait à Epstein sur les difficultés de sa relation avec son compagnon (aujourd’hui mari) brésilien.

« Mene, mene, tekel, upharsin »

« Compté, compté, pesé, divisé » : tel était le texte énigmatique écrit par la main mystérieuse sur le mur du palais de Belschatsar. Les jours de Starmer comme Premier ministre sont désormais comptés. Survivra-t-il jusqu’aux élections locales du mois de mai, qui tombent le même jour que les élections pour les assemblées galloises et écossaises ? Si oui, la débâcle électorale qui attend inévitablement les travaillistes mettra fin à sa carrière de dirigeant à ce moment-là. Mais Starmer survivra-t-il même jusqu’à l’élection partielle de Gorton et Denton (dans la région de Manchester) qui aura lieu le 26 février ? Les sondages suggèrent que, dans cette circonscription jusqu’à présent travailliste, la victoire sera disputée par les Verts et Reform UK. Une défaite pourrait également provoquer la chute de l’actuel Premier ministre.

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Pourtant, si les conclusions de la commission parlementaire interviennent avant cette date et si elles montrent clairement que M. Starmer n’a pas dit toute la vérité sur ce qu’il savait à propos de M. Mandelson, la chute pourrait arriver encore plus vite.

Pour l’instant, le locataire du 10 Downing Street a reçu le soutien de ses élus. Mais il se pourrait bien que ces derniers prennent simplement le temps d’aiguiser leur couteau avant la mise à mort finale…  

Le promeneur du Val

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© JS

Un nouveau jardin vient d’ouvrir ses grilles à Paris: les abords immédiats du Val-de-Grâce, dans le Ve arrondissement, sont désormais accessibles au public. L’occasion d’admirer l’ancien hôpital militaire et son église sous toutes les coutures.


Les pelouses viennent d’être semées et sont encore interdites au pique-nique. Mais dans ce matin froid de février, personne n’aurait l’idée d’aller s’y prélasser à l’ombre des arbres dénudés par l’hiver. Aux beaux jours, c’est certain, les centaines de chênes blancs et verts, tilleuls, lilas, magnolias, arbres de Judée et allées fleuries offriront un plaisant spectacle de verdure. Dit avec les mots de la Mairie de Paris, cela donne ça : « Ce projet s’inscrit dans l’objectif de lutter contre le réchauffement climatique en augmentant significativement la surface d’espaces verts et représente une part conséquente des nouveaux espaces végétalisés inscrits au Plan local d’urbanisme (PLU) bioclimatique de la capitale. » Mais la réussite de cette réalisation, en partie due à l’État, permet d’oublier sans efforts les prosateurs municipaux atteints de végétalite aigüe.

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Ce jardin planté au XVIIe siècle, en même temps qu’était édifiée l’abbaye voulue par Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, est resté inaccessible aux Parisiens jusqu’en ce début d’année 2026. Réservé aux religieuses jusqu’à leur expulsion par la Révolution en 1793, il a ensuite été dévolu à l’Armée, lorsqu’en 1796 l’ensemble du monument est réaffecté en hôpital militaire et en hôpital d’instruction. Une activité qui a perduré jusqu’à une période récente, bien que la Grande Muette occupe encore une partie du site – des véhicules à carrosserie de camouflage sont visibles à travers les grilles. Le réaménagement de cette promenade, autrefois destinée aux pénitentes et aux convalescents, a permis d’en restituer le tracé d’origine et de s’approcher au plus près du splendide édifice. Un petit bassin central a également été reconstitué à partir de vestiges retrouvés dans le sol. Le Val-de-Grâce, avec son dôme ceint de bulbes et de groupes sculptés, est sans conteste le plus italien des monuments parisiens (avec, peut-être, la Fontaine des Quatre-Saisons, plus tardive, située rue de Grenelle).

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Jamais contents, ces Parisiens !

La sobriété des façades souligne le raffinement de leurs rares ornements : armes de la bienfaitrice reine-mère, balustrades en fer forgé, pots à feu… Cette majesté « discrète » du XVIIe français se retrouve dans les pierres de l’Institut de France et dans celles de l’hôtel des Invalides – encore un site militaire.

Cependant, un détail heurte le regard dès l’entrée du visiteur qui lèverait les yeux. Pour ouvrir le jardin au public il a fallu pratiquer une nouvelle porte dans la grille existante et, classement monument historique oblige, reproduire les motifs anciens. Or, les grilles d’origine coiffées de simples mais élégantes volutes de fer voisinent avec de ridicules pastiche s’apparentant à de vulgaires cœurs de Saint-Valentin. Dommage, car les Français ont su faire de belles grilles : jardin du Luxembourg, parc Monceau, château de Versailles… Mais ça, c’était avant.

Jardins du Val-de-Grâce : 74 ter, boulevard de Port-Royal 75005 Paris.

Jonathan Siksou vient de publier Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas1, Perrin, 2026.

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  1. Lire notre critique dans le magazine ↩︎

La profanation de l’innocence: Gaza, Epstein et le retour d’un très vieux mythe

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Charles Rojzman. Photo: D.R.

Ces derniers jours, l’affaire Epstein a pu réveiller aux marges des réseaux sociaux quelques vieux poncifs antisémites. L’humanité ne change pas, perpétuellement à la recherche de l’ennemi corrupteur qu’il convient de bannir. Projeter le mal sur une figure commode afin de préserver l’illusion de sa propre innocence est un réflexe ancien.


Il y a, dans le vacarme contemporain, un retour de formules que l’on croyait ensevelies avec les siècles. Autour de la guerre à Gaza, une accusation ressurgit avec une insistance presque incantatoire : celle du « tueur d’enfants ». Elle naît d’images réelles, insoutenables, de civils pris dans la violence — mais, dans certains discours, elle déborde rapidement la critique d’actes militaires pour se muer en soupçon global visant une identité collective.

Dans un registre différent, mais psychiquement voisin, les crimes monstrueux commis par des individus — tel le scandale Epstein — sont parfois réinvestis dans l’espace public comme s’ils révélaient une souillure plus vaste, une corruption essentielle attribuée à un ensemble indistinct. L’horreur singulière devient alors matière à généralisation mythique.

Coupable total

Ces deux registres réactivent un archétype très ancien : celui de la profanation de l’innocence. Lorsque la figure de l’enfant — innocence absolue — est convoquée, le débat se ferme, la complexité disparaît, et la désignation d’un coupable total s’impose avec une force émotionnelle qui excède les faits eux-mêmes. C’est ce déplacement, du réel vers le mythe, qu’il faut interroger.

L’histoire est un fleuve opaque où surnage, parfois, quelque carcasse pourrissante, quelque tronçon de mémoire que l’on croyait disparu. Ainsi en va-t-il de l’antisémitisme, ce mal ancien, ce miasme séculaire, que l’on feint d’oublier et qui pourtant, comme tout archaïsme, comme toute nuit des origines, travaille silencieusement sous les civilisations policées.

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Les Allemands, au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, n’étaient pas, pour la plupart, des antisémites violents ou hystériques. Beaucoup vivaient dans l’indifférence bourgeoise, ce « Mittelstand » que Musil a si bien saisi, ce confort moral qui s’accommode de tout tant qu’il garantit la chaleur du foyer et le pain sur la table. Mais il existait, en Allemagne, depuis des siècles, un vieux fond d’antisémitisme, souterrain, larvé, prêt à s’enflammer dès que les circonstances l’y autoriseraient. Après 1918, après l’humiliation du Traité de Versailles, après la crise économique de 1929, ce fond remonta lentement, comme les eaux noires d’un puits, aidé par la propagande de partis comme celui d’Hitler, par l’hystérie collective, par la quête désespérée d’un bouc émissaire. On pense ici à Carl Schmitt, pour qui la politique se définit toujours par la distinction de l’ami et de l’ennemi : dans une Allemagne en ruine, le Juif fut désigné comme l’ennemi interne, l’élément corrosif qu’il fallait extirper pour régénérer le corps national.

Frustration transfigurée

Mais il faut remonter plus loin encore. Derrière la haute culture allemande, derrière la philosophie, la musique, la littérature — tout ce que l’Europe admire — couvait un ressentiment ancien, une obsession de la pureté, une nostalgie d’un Volk homogène, d’une communauté organique, que les Juifs venaient déranger par leur simple existence. Nietzsche, qui haïssait l’antisémitisme, voyait pourtant bien que l’Europe était rongée par ce qu’il appelait les « ressentiments » : des haines secrètes, des frustrations transfigurées en pulsions destructrices. Quand Hitler arrive au pouvoir, ce n’est pas seulement l’économie qui le propulse, ni même le nationalisme blessé : c’est un réveil de l’archaïque, un ressac des âges sombres, où le Juif est l’étranger par excellence, l’intrus qui menace l’homogénéité du monde germanique.

Dans le monde arabo-musulman, un antisémitisme d’atmosphère s’est également maintenu, inscrit non seulement dans l’histoire des relations entre Juifs et Arabes, mais dans certaines traditions interprétatives héritées de textes anciens et de leurs usages politiques. René Girard l’a montré : les sociétés ont besoin de boucs émissaires, de figures sacrificielles qui portent les tensions internes. Pendant des siècles, les Juifs, en terre d’islam, ont occupé cette place ambiguë : tolérés mais subordonnés, protégés mais méprisés. Cet antisémitisme n’a pas toujours été violent ; il a souvent pris la forme d’une coexistence asymétrique, où l’infériorité du Juif était admise comme une évidence religieuse. Mais depuis le XXᵉ siècle, avec la naissance d’Israël, cet antisémitisme a changé de nature : il est devenu une passion politique, une haine collective, une composante centrale de certains discours identitaires. Chaque guerre, chaque drame, chaque humiliation vient ressusciter les vieilles rancunes, exacerber les blessures religieuses, ranimer les archétypes de l’ennemi corrupteur.

Ce vieux fond ne s’exprime plus seulement par les formes classiques de la haine déclarée ; il ressurgit aujourd’hui sous des habits moraux apparemment irréprochables. À chaque conflit, et singulièrement lorsque des images d’enfants victimes circulent, un mécanisme psychique ancien se réactive : celui qui consiste à condenser toute la complexité d’une guerre en une scène morale élémentaire. La figure de l’enfant, incarnation de l’innocence absolue, agit comme un opérateur de simplification. Elle transforme une situation historique et stratégique en tribunal immédiat où la question n’est plus seulement « que s’est-il passé ? » mais « qui porte la faute essentielle ? ».

Corruption globale

Cette dynamique n’est pas nouvelle. Elle prolonge, sous des formes contemporaines, l’antique motif de la profanation de l’innocence, qui a souvent servi, dans l’histoire européenne, à désigner un ennemi absolu. Aujourd’hui, la circulation instantanée des images sur les réseaux sociaux accélère ce processus : l’émotion devient preuve, la répétition fabrique la certitude, et la responsabilité politique tend à se transformer en culpabilité collective. L’indignation face à la souffrance réelle des civils — indignation légitime — peut alors se trouver captée par un mécanisme de projection qui déplace vers une figure unique l’ensemble des tensions morales du conflit.

À cela s’ajoute parfois l’exploitation de scandales impliquant des individus pour alimenter des amalgames plus vastes, où la faute personnelle est réinscrite dans un imaginaire de corruption globale. Le passage du fait au mythe, de l’événement singulier à l’accusation généralisée, correspond à une logique psychique bien connue : face à l’horreur, la collectivité cherche une explication totale qui restaure une cohérence morale au monde.

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Ce qui frappe, dans ces résurgences, n’est pas tant la nouveauté des arguments que leur capacité à recycler des archétypes anciens sous des langages contemporains — humanitaires, médiatiques, moraux. Le visage de l’enfant devient ainsi un écran de projection où se cristallisent des peurs, des humiliations, des rivalités identitaires bien plus vastes que l’événement qui les déclenche.

Et alors, au bout de tout cela, vient l’interrogation grave : pourquoi, en dépit des siècles, en dépit des Lumières, en dépit des progrès affichés de l’humanité, ce fond noir subsiste-t-il ? Pourquoi l’homme, toujours, cherche-t-il l’ennemi intérieur, l’autre à haïr, le visage à désigner du doigt ? Ce n’est pas seulement une question politique. C’est une question ontologique. Nous vivons, croyons-nous, dans l’ère post-historique, post-religieuse, post-nationale. Mais ce qui revient, ce qui toujours revient, ce sont les passions archaïques, les nostalgies sanglantes, les identités blessées. Comme si l’homme, privé de grands récits capables de contenir son angoisse, n’avait plus d’autre ressource que de chercher en lui-même ce qui le divise et de l’expulser hors de lui.

L’antisémitisme, à cet égard, n’est pas seulement une haine dirigée vers un groupe : il révèle une tendance humaine plus générale à externaliser le mal pour préserver l’image de sa propre innocence.

Peut-être en est-il ainsi : nous avançons vers un monde où plus rien ne nous retient, ni les dieux, ni les rois, ni les grandes idées. Et pourtant, jusque dans cette agonie, nous restons les mêmes : orgueilleux, divisés, passionnés, obscurs. Peut-être est-ce cela, le dernier mot de l’Histoire : non pas le progrès, mais la répétition obstinée des mêmes structures psychiques, cette danse macabre des haines immémoriales dont nul progrès technique ne nous délivre.

La société malade

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« L’assistance médicale à mourir est une loi rétro-progressiste »

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Image d'illustration.

Rejetée par le Sénat, cette réforme sociétale majeure qui suscite de nombreux débats fait son retour en deuxième lecture au Palais Bourbon. L’Assemblée nationale sera appelée à voter le texte dans quelques jours. Une bascule civilisationnelle.


Gérard Rabinovitch est philosophe et sociologue.


Philippe Delaroche. Le projet de loi sur «l’assistance médicale à mourir» risque fort d’être adoptée par l’Assemblée nationale le 16 février prochain. Coauteur de la loi sur l’obligation de soins palliatifs, le député LR Jean Leonetti estime depuis le départ que le débat est biaisé. Êtes-vous de cet avis ?

Gérard Rabinovitch. L’insistance de la gouvernance sur son inscription fait signe. Il y a belle lurette que la question sociale est passée à la trappe. Pour le faire oublier, c’est depuis de nombreuses années sur le terrain sociétal, celui des mœurs, que les parlementaires prétendument progressistes se trouvent du grain à moudre. Aujourd’hui, l’ironie voudra que, dans une assemblée divisée, polarisée et redoutant sa dissolution, ce soit autour d’une loi sur le suicide assisté que convergent élus du centre, de la gauche et de l’extrême gauche.

Le projet n’a pas été adopté en première lecture à une majorité écrasante (305 voix). Près de 200 députés l’ont rejeté, plus de 70 se sont abstenus. Jean Leonetti estime – bien civilement – qu’en l’état le texte demeure déséquilibré, qu’il est trop permissif et, par ailleurs, ouvertement coercitif puisque dès lors qu’il s’abstiendrait d’assister le candidat au suicide le médecin se rendrait coupable d’un « délit d’entrave ». Cet abus de pouvoir est indéfendable. Il met en cause l’éthique médicale et, au-delà, contourne un enjeu civilisationnel.

Hélas, c’est – ce qu’il semble – par excellence sous la présente législature que les porteurs de la loi ont toutes les chances de la faire adopter : au paroxysme de la confusion et de l’instabilité gouvernementale. En profitant du fait qu’une majorité de parlementaires, peu au fait ou insensibles à l’enjeu anthropologique, n’en mesure pas la portée ou, lâchement, s’en dispense.

Vous en parlez comme d’une loi de circonstance ?

Comme d’un projet de loi, pour le moins, à l’aveugle ! Le minimum à attendre du législateur, c’est de le voir s’efforcer d’évaluer les conséquences de ses actes, leurs effets en termes de « vie bonne » ou son contraire, jusqu’aux plus lointains. Cette éthique « conséquentialiste » est inséparable du devoir de responsabilité.

On vous objectera que, d’après les sondages, l’écrasante majorité des Français, y compris parmi les médecins approuve le projet…

Certes, car le terrain est préparé depuis longtemps : celui du prisme compassionnel. Qui serait insensible à la situation d’une femme requérant l’euthanasie parce qu’elle souffre d’un cancer incurable et invalidant ? Qui s’indignerait de sa résolution ? Toute histoire individuelle a sa singularité, et mérite considération. Pour autant, a-t-elle valeur d’exemplarité ? C’est dans la rhétorique pathétique du cas particulier vers le général que s’insinuent des entourloupes propagandistes.

Dans l’Antiquité gréco-latine, le mépris nobiliaire, la dérision et la raillerie visaient à déstabiliser et humilier l’interlocuteur identifié comme un adversaire afin de faire adhérer l’auditoire à sa cause. Il en va autrement de nos jours. C’est par l’appel à la compassion qu’on suscite de nouveaux consentements publics. Celui qui objecte, interpelle, ou a minima interroge, est suspect d’inhumanité ! Le pathos d’empathie identificatoire de chacun éclipse les enjeux de valeurs symboliques. Sitôt que la sensiblerie occupe le premier plan la réflexion paraît déplacée, incongrue…

Cette rhétorique est apparue ces cinquante dernières années. Avec la propagande « biotech ». D’un côté, pour épater le novice, on vante les chimères fabriquées en laboratoire ; de l’autre, on fraie avec l’eugénisme en promettant d’éradiquer avant-terme les anomalies ou difformités physiologiques.

Depuis le dernier quart du XIXe siècle jusqu’aux passages à l’acte totalitaires du XXe siècle, on disait : « sélectionner », « stériliser », « écarter », « éliminer ». Plus rassurants en apparence, de nouveaux éléments de langage impriment l’aujourd’hui. On dit désormais : « corriger », « anticiper », « éviter ». L’euphémisation trahit une détestation du fatum autant qu’un repoussoir hors de la société humaine tant des handicapés en gestation que des grabataires vus comme des boulets qui auraient motif de s’estimer indignes de vivre.

La loi à venir ne mentionne pas l’euthanasie dans son libellé mais « l’assistance médicale à mourir ». La commission des affaires sociales l’a préférée à « l’aide à mourir ». Est-ce du marketing législatif ?

Les dispositifsrhétoriques se sont renversés. À la relégation violente du contradicteur a succédé l’inclusion égalitaire en forme de piège affectif, inhibiteur des objections. Car qui est prêt à passer pour un salaud sans cœur ? Dans nos démocraties, l’adhésion massive n’est plus imposée par brutalité et contrainte ; elle n’en est pas moins requise sourdement par la mise en demeure compassionnelle et un sournois chantage.

Quel formidable oxymore que « l’assistance médicale à mourir » quand on attendrait des élus de la nation qu’ils soutiennent l’aide à vivre. Vingt départements n’ont toujours pas d’unités de soins palliatifs. C’est à souligner. Quelle hypocrisie d’invoquer le « consentement éclairé » pour tous quand on ne soulage pas les souffrances de tous !

Le modelage du langage vise à gagner l’assentiment, à modeler les comportements. Lorsqu’il engagea le programme T4, le pouvoir nazi usa de formules frelatées au timbre compatissant pour couvrir sa campagne d’euthanasie. C’est à l’enseigne de la Gnatentod (« mort miséricordieuse ») qu’il extermina les handicapés et les grabataires dérogeant à l’idéal narcissique du collectif « aryen ». Et à celle de l’Übermensch (du « Sur homme ») qu’il flatta le narcissisme de masse.

On objectera que nous ne vivons pas sous un régime totalitaire mais dans une démocratie de marché, délibérative et contractuelle. Demeure néanmoins la déclinaison d’une question fondamentale. Qu’est-ce qui insiste là ? Qu’est-ce qui se perpétue historiquement en dépit de contextualités politiques si manifestement antagonistes ?

Cependant, les campagnes en faveur de l’eugénisme et de l’euthanasie n’ont pas débuté sous le régime nazi, mais dès le XIXᵉ siècle.

Assurément. Ces thèmes apparaissent au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « Seconde modernité ». Dans la voie des Lumières, l’Europe est le théâtre d’une impérieuse levée des « mainmises » au titre de l’Émancipation, le nom majuscule de cette nouvelle Magna carta libertatum. Elle promettait « raison », « progrès », « justice » et « autonomie ».

De fait, nous restons débiteurs d’une marche précaire, claudicante mais continue d’un idéal de « vie bonne » qui pensait faire du savoir et de la technique les gages d’une émancipation démocratique. Il s’agissait de garantir les libertés publiques, l’instruction publique, la santé publique, la réglementation du travail, les droits de la guerre, l’émancipation des nationalités, la protection des minorités nationales. Ce n’est pas rien !

Mais s’il faut se réjouir de la délivrance de la Tyrannie, il est des « émancipations » qui ouvrent un frayage à la destruction de l’humain dans l’homme. Appelons-les « involutives ». Théodor Adorno disait : « un progrès régressif ». À travers l’Europe dès la seconde moitié du XXe siècle et dans l’ombre du progrès civique, la supériorité de la science et de la technique paraît si éclatante qu’elles déconsidèrent les ressources religieuses antérieures et s’y substituent. D’où l’essor d’un scientisme lexicalement ensemencé d’exclusion, d’éradication, d’anéantissement. Entre autres occurrences : « racisme », « dégénérescence », « euthanasie » toujours corrélée à « eugénisme », « sélection », « extermination », « antisémitisme ». Le nazisme fera son nid dans ce terreau sémantique.

À partir de là, une science idéologisée, dévoyée, détournée du travail éthique de la Connaissance est réquisitionnée contre le christianisme tandis qu’un paganisme trivialisé est convoqué contre le judaïsme. Dans ces hostilités parallèles, ce sont les héritages communs du monothéisme éthique, échos du « Grand Code biblique » comme le nommait William Blake, qu’il s’agit de balayer.

Peut-il y avoir du nazisme résiduel dans nos sociétés alors que l’aspiration à l’émancipation est toujours aussi vive ? N’est-elle pas la clef de voûte du progressisme ?

En vérité, il n’a pas été assez observé que la langue des Lumières est bifide. Elle serpente entre deux dynamiques spirituellement antagonistes. Il y a sous le grand signifiant de l’Émancipation deux types de progressisme, parfois entremêlés.

Un progressisme civique, éthico-politique, humaniste, qui relie le meilleur de l’héritage hellénistique athénien et le meilleur de l’empreinte sinaïtique jérusalémite.

Je l’oppose au progressisme scientiste qui cherche à supplanter jusqu’à les exclure les sources et modèles qui inspirent le premier. Ce progressisme-là, même sans s’y référer ou en percevoir l’écho, consonne avec ce que La Philosophie dans le boudoir, de Sade, et son manifeste politique d’émancipation sans limite ont condensé : jeter à bas les montages symboliques du « Grand Code » dans un vibrato de pousse-au-jouir et de pousse-à-la-mort. En clair, Sade lorgne vers Sparte et certaines mesures eugénistes de Platon dans La République. Ce qui ne doit pas nous surprendre, euthanasie et eugénisme sont liées, en sous texte, depuis toujours.

Le débat sur la fin de vie et l’euthanasie procéderait donc de ces deux conceptions du progrès ?

Rivaux sur le fond mais superposés dans la forme, ces deux progressismes sont sourdement et gravement en conflit. Entre « pulsions de vie » pour le premier, et « pulsions de destruction » pour le second, tel que la psychanalyse a pu les ressortir des dynamiques psychoculturelles de l’humanité.  

D’un côté, la congruence éthique de l’enseignement d’Hippocrate de Kos avec le « Choisis la vie » du Deutéronome. La Loi Claeys-Léonetti en est l’expression concrète. Elle répond à l’interpellation contemporaine du refus légitime de la souffrance et de l’acharnement thérapeutique.

De l’autre, la reprise entêtée et la poursuite d’un projet accordé au second progressisme. Où le gauchisme culturel et, faux antagonisme, le libertarianisme sociétal trouvent leur compte, attendu que « l’homme est quelque chose qui doit être affranchi ». À cette aune, tout est « fasciste » : toute dissymétrie, toute asymétrie, toute limite, tout marqueur. Et ce qui est consubstantiel au « fascisme », tel l’eugénisme, est rhabillé « progressiste ».

Sous l’alibi compassionnel qu’induit le lien démocratique, il y a quelque chose de profondément cynique. Les promoteurs de la loi sur l’euthanasie feignent d’ignorer que les règles du marché sont toujours disponibles à l’avantage de nouveaux prestataires de service ; et que les logiques administratives lésineuses produisent des calculs avaricieux. Il faut s’attendre à d’inévitables débordements du cadre de ce que la législation aura consigné et à son progressif dévoiement.

La libre disposition législative d’un droit à l’« assistance médicale à mourir » est une loi rétro-progressiste, où l’on voit converger le libertarien et le communiste. Par pente de rationalisation budgétaire et virtuelle complaisance morbide, cette loi deviendra poreuse d’un devoir de « mise à mort ». Une « mise à mort » similaire à celle qui prend ses marques dans l’eugénisme qui couve.

Après l’avoir euphémisée et banalisée, l’étape suivante consistera à susciter le désir d’euthanasie. À la façon dont les propagandes de la « surhumanité » du Transhumanisme vantent l’eugénisme généralisé. Au nom de la dignité dans un cas, de la toute-puissance narcissique dans l’autre. En exploitant ici la culpabilité qu’entraîne la dépendance, et là un idéal narcissique rejetant le poinçon du fatum dont témoignent les handicapés, dans l’autre.


Philosophe et sociologue, Gérard Rabinovitch est directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas. Auteur de Leçons de la Shoah, aux éditions Canope, il vient de publier D’une permanence païenne – Sur quelques invariants anti-judaïques (Le Bord de l’eau, octobre 2025).

Pourquoi les Français ont-ils le conservatisme si honteux?

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Reagan et Thatcher, 1984. DR.

Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.


« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !

Graduel et maîtrisé

Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.

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Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.

Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice

Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.

L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.  

There is no such thing as society

Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.

La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.

Conservatisme, mot français

Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.

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Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.

Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».

Le dictionnaire du conservatisme

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🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.

Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: l’affaire Epstein, le mouvement « no kids », Melania Trump, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le rétablissement de l’esclavage en Afghanistan.

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Tant qu’il y aura des films

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© Pyramide Distribution

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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