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Tant qu’il y aura des films

"Maigret et le Mort amoureux", de Pascal Bonitzer (18 février) / "Le Gâteau du président", de Hasan Hadi (4 février) / "À pied d’œuvre", de Valérie Donzelli (4 février)


Tant qu’il y aura des films
© Pyramide Distribution

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




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Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

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