Monsieur Nostalgie nous parle ce dimanche d’une chanson porte-drapeau de l’esprit français qui fête ses 50 ans et en profite pour souhaiter un bon anniversaire à son interprète née en janvier 1946, notre candidate de cœur du Grand Paris…
En 1976, la disco étend son domaine d’influence sur toutes les stations de la planète. Impossible d’y échapper. La tenaille idéologique est là. L’heure est aux paillettes et aux sons synthétiques, à la danse solitaire et à la moiteur de discothèques. On se déhanche sur des musiques électroniques et on oublie, durant quelques nuits d’insomnie, les crises économiques. Il est bien difficile d’exister en dehors de cette pensée unique. Bientôt, la disco se fabriquera à la chaîne, en cascade, dans une répétition et un automatisme qui n’auraient pas déplu à Henry Ford. La musique sera dorénavant disco comme la purée lyophilisée se vendra en sachet dans les supermarchés. On n’arrête pas le progrès à marche. La modernité musicale passera en force s’il le faut, à coups de matraquage et de conditionnement. Les voix du marché sont impénétrables au doute, elles croient en leur pouvoir de transformer le microsillon en or. Elles déverseront leur surproduction jusqu’à épuiser le filon. En 1976, chaque matin, on ouvre sa radio et on tombe sur le langoureux « Love Hangover » qui donne des complexes à la ménagère, l’époque est à la libération des mœurs et à l’érotisation du quotidien. La libido est un produit de consommation courante. Ne pas participer à la grande bacchanale des sens est une faute politique. Quand ce n’est pas Diano Ross qui appelle au rapprochement des corps huileux, ce sont les Boney M qui réclament un certain « Daddy Cool ». Les Bee Gees nous conseillent de bouger sur la piste pour exhorter notre peur de l’avenir. Leur « You Should Be Dancing » s’illumine dans La fièvre du samedi soir sous les assauts rythmiques de Travolta. Même The Trammps nous prévient par son prophétique « Disco Inferno ».
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Face à ce rouleau mécanique d’une musique de masse, les voix discordantes se font discrètes. Elles longent les murs. La chanson française à textes hiberne dans les cabarets, en attendant des jours meilleurs. Sylvie se demande qu’est-ce qui fait pleurer les blondes et Mort Shuman réclame Papa-Tango-Charlie à la rescousse. Et puis est arrivée Marie-Paule Belle, la Niçoise aux cheveux frisés, regard de mésange rieuse, elle est de la famille des passereaux, sociable et mutine, franche comme le soleil du midi, spirituelle à la manière de ces provinciales qui ont dû se faire un nom et une place dans une capitale phagocytée par les fausses gloires. Marie-Paule nous est apparue dans les émissions de variété, seule derrière son piano, et encore un pas, derrière son micro. Originale dans une époque trop clinquante pour être respectable, cette brune piquante à l’intelligence poulbote, droite dans ses bottes, n’a pas regardé ailleurs, n’a pas copié les vieilles recettes, n’a pas singé les vedettes d’alors, n’a pas fait semblant ; Marie-Paule est restée fidèle à son art populaire, celui d’une chanson française ne faisant aucune concession sur la qualité des textes et ne se prenant pas pour une tragédienne évanescente. Sa dignité dans l’expression nous frappe encore plus aujourd’hui qu’hier. Sans intellectualisme dérisoire, sans ce snobisme de l’entre-soi, sans ce parisianisme moribond, sans la morgue des Artistes, Marie-Paule est restée elle-même, jouant une partition particulièrement raffinée. De haute volée.
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Presque trop délicate pour les âmes englouties dans la névrose. Celle de l’émotion et de la transmission, de l’humour fêlé à la déclaration de guingois, tout un monde, fin, drôle, léger et amer, évanoui sous la mitraille. Lorsqu’on écoute Marie-Paule, quelque chose de joyeux et d’un peu fissuré, de triste et de palpitant, d’entraînant et d’introspectif, une part de rêverie et d’abandon, de force aussi, ne serait-ce pas là, les interludes de la nostalgie, vient nous remplir totalement. Nous nourrir intérieurement. Marie-Paule n’est pas karatéka, cinéphile ou nymphomane, elle n’est pas non plus la chanteuse d’un seul standard « La Parisienne » créé avec ses complices, Françoise Mallet-Joris et Michel Grisolia, elle est le visage d’une liberté et d’un ton, d’une civilisation. Elle sera au Théâtre de Passy du 19 au 31 mai pour son spectacle « Au revoir et merci ».

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