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Malaise espagnol

L'Espagne, les migrants et les juifs : d'encombrants bagages...


Malaise espagnol
Lors d'une manifestation contre les Etats Unis et Israël à Madrid, on peut voir des portraits du Premier ministre Sanchez et de l'ayatollah Khamenei éliminé en février, 4 mars 2026 © Jordi Boixareu/ZUMA/SIPA

Nos voisins progressistes d’outre-Pyrénées n’en finissent pas de nous impressionner! Pour réparer une injustice vieille de cinq siècles, il faut presque prouver que l’on mérite d’exister; mais pour répondre à un besoin économique immédiat, il suffit d’être déjà là.


Quand j’ai appris que le gouvernement espagnol allait régulariser près de 500 000 sans-papiers, j’ai immédiatement pensé à Pierre Assouline. Je me suis demandé ce qu’il avait pu ressentir en entendant cette nouvelle.

Descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492, il a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole, au terme d’un parcours kafkaïen qu’il relate dans son livre Retour à Séfarad. Cinq années pour un droit présenté comme une réparation historique. Une épopée administrative pour accéder à ce qui devait être une reconnaissance.

Différences de traitement

Pour les bénéficiaires de la régularisation récente, les conditions sont autres : prouver une présence en Espagne et l’absence de casier judiciaire. Pas de test de connaissance culturelle. Pas d’épreuve d’appartenance.

Je ne remets pas en cause cette régularisation. Ces hommes et ces femmes travaillent, vivent, existent en Espagne – souvent dans des conditions précaires. Leur situation mérite d’être régularisée.

Mais je ne peux pas ignorer l’écart. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’appartenance culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle demande simplement d’être là.

It’s the economy, stupid !

La différence n’est pas seulement dans les exigences. La régularisation des 500 000 répond à une nécessité économique assumée, l’Espagne a besoin de ces travailleurs. La réparation historique aux Séfarades, ne semble pas répondre aux mêmes logiques d’intérêt immédiat. C’est un geste purement éthique. Ce qui rend l’écart de traitement d’autant plus révélateur : on facilite ce qui est utile, on complique ce qui est juste.

Ce n’est pas un malaise politique – c’est un malaise de cohérence. Mais ce malaise ne s’arrête pas là.

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En adoptant la loi de 2015 permettant aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité espagnole, l’Espagne a posé un principe fort : un peuple chassé d’un territoire peut, des siècles plus tard, être légitime à y revenir. Le lien entre un peuple et une terre ne s’efface pas avec le temps. La mémoire longue peut fonder des droits.

Mais ce même principe, le gouvernement de Sanchez semble le contester ailleurs. Car Israël repose précisément sur cette idée : qu’un peuple dispersé, chassé, persécuté pendant des siècles, peut revenir sur une terre à laquelle il est profondément lié. C’est, au fond, le même principe : celui d’un peuple qui, malgré l’exil, demeure lié à une terre, et dont la mémoire longue peut fonder des droits légitimes.

Pourtant, l’Espagne adopte vis-à-vis d’Israël des positions parmi les plus critiques d’Europe.

La question s’impose alors, sans détour : comment peut-on reconnaître un principe pour les Séfarades et le contester pour les Israéliens ? Comment une mémoire devient-elle légitime dans un cas et encombrante dans l’autre ?

Trouble

Une réponse me vient, et elle est troublante : la reconnaissance est plus facile quand elle ne dérange plus. Quand la blessure est ancienne, refroidie, sans enjeux contemporains. Quand réparer ne coûte rien politiquement.

Mais quand la mémoire est vivante – quand elle s’incarne dans un État, dans un conflit, dans une actualité brûlante – elle devient soudainement plus difficile à assumer.

Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle quelque chose de plus profond sur la manière dont nos sociétés traitent la mémoire juive : avec bienveillance quand elle est historique, avec embarras quand elle est présente.

Je ne prétends pas trancher un conflit qui dépasse largement ce texte. Mais je pose la question, simplement : sommes-nous capables d’appliquer les mêmes principes à tous – ou seulement quand cela ne contrevient pas à nos convictions du moment ?

Retour à Séfarad

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