Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.
« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !
Graduel et maîtrisé
Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.
A lire aussi: Socialisme façon Trump
Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.
Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice
Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.
L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.
There is no such thing as society
Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.
La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.
Conservatisme, mot français
Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.
A lire aussi: Cuba à l’agonie
Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.
Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».





