L’image de Mohamed al-Durah tué dans les bras de son père est devenue une icône de la cause palestinienne, une justification de l’ « antisionisme ». C’est pourtant une mise en scène, comme le montre l’enquête étayée de Philippe Karsenty. Malgré des preuves tangibles, France 2 et ses nombreux soutiens n’ont jamais voulu le reconnaître.
Causeur. Pourquoi revenir sur l’affaire Al-Durah vingt-cinq ans après ?
Philippe Karsenty. Tout simplement parce que le dossier n’est pas clos. La mise en scène diffusée par France 2 n’est toujours pas reconnue comme telle alors que l’image du « petit Mohamed » est présente dans les esprits. Chaque 30 septembre, jour anniversaire de la diffusion du reportage de France 2, sa photo est republiée, tout comme lorsque la situation se tend au Proche-Orient, notamment après le pogrom du 7 octobre 2023.
Plus récemment, lorsque les corps des enfants Bibas ont été restitués, un journaliste a déclaré : « Ce matin, je suis Kfir Bibas, ce matin, je suis Mohamed al-Durah… »
Cette icône médiatique doit être dénoncée pour ce qu’elle est : le plus grand faux antisémite de notre génération, probablement l’image la plus dévastatrice jamais produite depuis la création de l’État d’Israël.
Des rues et des écoles portent le nom de Mohamed al-Durah. L’image-choc du « petit Mohamed » est reprise à la télévision, sur des monuments, dans les manuels scolaires, sur des timbres-poste et des T-shirts.
Les islamistes qui ont égorgé Daniel Pearl prétendaient venger Mohamed al-Durah.
Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que le reportage de France 2 était un faux ?
L’observation attentive des images et le simple bon sens auraient dû conduire France 2 à ne pas diffuser ces images.
Commençons par la version des faits décrite par le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, qui n’était pas sur les lieux mais qui n’a fait que monter et commenter les images de son cameraman en poste à Gaza, Talal Abu Rahma.
Selon eux, les soldats israéliens, qui se trouvaient à 80 mètres de leur « cible », auraient tiré sans discontinuer pendant quarante-cinq minutes sur Mohamed et son père.
Première incohérence : il ne faut pas quarante-cinq minutes de tirs pour abattre une cible de cette taille à 80 mètres de distance. Quelques secondes suffisent.
Deuxième incohérence : le père et l’enfant auraient été touchés par 15 balles d’armes de guerre. Or, il n’y a pas de lésion, pas de sang sur les « victimes », pas plus que sur le mur. Demandez à n’importe quel reporter de guerre, à n’importe quel militaire, ils vous décriront les dégâts que causent les armes de guerre.
Est-il possible que le père et l’enfant aient reçu 15 balles d’armes de guerre et que l’on ne voie rien sur les images ? Certainement pas !
Il existe une bonne dizaine d’incohérences dans le reportage de quarante-huit secondes diffusé par France 2; et plus encore dans les rushes dont est extrait le segment diffusé.
Ainsi, France 2 a affirmé détenir vingt-sept minutes de rushes qui accréditaient sa version des faits.
Lors de mon procès en appel, ces vingt-sept minutes de rushes ont été exigées par les juges. La chaîne publique n’en a produit que dix-huit. Dix-huit minutes toutes plus accablantes les unes que les autres pour France 2.
Des jeunes gens simulaient des blessures, d’autres accouraient et les évacuaient sans ménagement dans l’une des nombreuses ambulances qui semblaient servir d’accessoires de tournage.
Lors d’une interview parue dans Télérama en octobre 2000, Charles Enderlin a déclaré : « Je n’ai pas voulu montrer l’agonie de l’enfant, c’était insoutenable. » Cette scène d’agonie n’a jamais été produite par France 2 : dans les rushes, sur les images qui suivent la fin du reportage de France 2, on voit l’enfant lever le coude et jeter un regard furtif en direction de la caméra.
Charles Enderlin a supprimé cette séquence de son reportage. Est-ce parce qu’elle invalidait son récit ?
Que voulez-vous dire? Que le père et l’enfant sont vivants ?
Ils sont vivants au moment où Talal Abu Rahma coupe sa caméra : voilà pourquoi j’affirme que l’intégralité des quarante-huit secondes de son reportage était une mise en scène.
Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils sont vivants, car mon « job » s’arrête au moment où le cameraman arrête de tourner. Pour mémoire, avant que le montage de France 2 soit repris par les médias du monde entier, ses images brutes avaient été proposées à CNN qui les avait refusées et demandé des garanties d’authenticité. Prudence que n’a pas eue Charles Enderlin.

Disposez-vous d’autres éléments qui accréditent vos accusations ?
Les images qui ont été filmées le même jour, au même endroit par d’autres cameramen, infirment la version des faits de France 2 et montrent surtout que ce jour-là, c’était jour de tournage de mises en scène à Gaza, ce que l’on appelle maintenant communément « Pallywood ».
Au fil des mois qui ont suivi la diffusion du reportage contesté, toutes les expertises effectuées, tant balistiques que médico-légales ou biométriques, ont confirmé cette accumulation de preuves qui aboutissent toutes à la même conclusion : le reportage de France 2 était une pure mise en scène, une mascarade.
Comment expliquez-vous que cette « mascarade » n’ait pas été découverte immédiatement ?
Lorsque les images de France 2 ont été diffusées, YouTube et les réseaux sociaux, qui auraient immédiatement permis de revoir les images en détail et de découvrir la supercherie, n’existaient pas. Du reste, qui aurait pu imaginer qu’une chaîne comme France 2 diffuserait une mise en scène ?
Est-ce vous qui avez découvert cette mise en scène ?
Absolument pas ! C’est un chercheur israélien, Nahum Shahaf. Ses travaux n’ont pas été pris au sérieux par les autorités israéliennes qui étaient pressées de passer à autre chose, ne comprenant pas l’impact historique et planétaire qu’elles allaient prendre.
D’autres ont poursuivi et prolongé son travail. Pierre Rehov, Stéphane Juffa, le regretté Gérard Huber qui avait publié en janvier 2003 Contre-Expertise d’une mise en scène, Esther Schapira et Georg Hafner qui ont réalisé deux documentaires (en 2002 et en 2009) sur l’affaire qui ont été diffusés par la chaîne publique allemande ARD, partenaire d’Arte qui, elle, ne les a jamais montrés. Ensuite, Denis Jeambar, Daniel Leconte et le regretté Luc Rosenzweig ont repris le flambeau.
Pensez-vous que le correspondant de France 2 était complice de la mise en scène, ou bien a-t-il été trompé ?
Je ne peux répondre à cette question, il est tout à fait possible qu’il ait, dans un premier temps, cru à l’authenticité des images. Par la suite, quand les premiers doutes ont surgi, les équipes de France 2 se sont arcboutées et ont refusé toute contestation. Au lieu d’affronter la réalité, Charles Enderlin s’est érigé une muraille de soutiens destinée à le protéger de toute critique.
Il faut cependant rappeler le contexte. Ce que je peux affirmer, c’est que les cameramen avec lesquels travaillait France 2 à l’époque avaient l’habitude de filmer des mises en scène… que France 2 avait malheureusement aussi coutume de diffuser. Sans doute parce qu’elles validaient son récit idéologique.
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Est-ce que France 2 a collaboré honnêtement à la révélation de la vérité ?
Luc Rosenzweig résumait assez bien l’attitude de la chaîne publique dans les années 2000 : « On peut affirmer qu’à chaque stade de cette affaire, la direction de France 2 a mis tous les moyens en œuvre pour empêcher la vérité de se manifester. Dissimulation des rushes, présentation de “preuves” de blessures de Jamal al-Durah, qui se révéleront ensuite être dues à d’autres causes, diffamation des contradicteurs, qualifiés “d’extrémistes sionistes”, et enfin, sabotage conscient – et organisé ? – d’une commission d’enquête, concédée de mauvaise grâce au président du CRIF, voilà la liste – non exhaustive – des manœuvres de la chaîne publique française pour sauver sa réputation et le soldat Enderlin du déshonneur professionnel qui l’attend. »
En 2008, lorsque vous avez gagné votre procès en appel, Le Nouvel Obs a publié une pétition « Pour Charles Enderlin » signée par des centaines de journalistes, d’intellectuels et de politiques.
Je ne m’attendais pas à voir autant de gens se liguer pour défendre des images qu’ils ne s’étaient même pas donné la peine d’analyser sérieusement. Par amitié ? Aveuglement idéologique ? Corporatisme ? Voir coalisés dans la même pétition des antisémites patentés, d’autres que je croyais honnêtes et certains qui ont probablement été trompés m’a beaucoup étonné.
Pascal Boniface, Hubert Védrine, Claude Askolovitch, Jean Daniel, Vincent Hugeux, Jean Lacouture, Daniel Mermet, Denis Olivennes, Maurice Szafran, Jacques Attali, Régis Debray, Jack Lang, Erik Orsenna, pour n’en citer que quelques-uns, c’était assez surprenant.
Le 19 juin 2008, Dieudonné mettait en ligne sur son site un article intitulé « Charles Enderlin et Dieudonné, cibles de la même secte sioniste française ».
La boucle était bouclée.
J’ajoute que tous ceux qui se proclamaient propalestiniens auraient dû se réjouir d’apprendre que Mohamed al-Durah n’était en fait pas mort.
Pourtant, étrangement, personne dans leur camp ne s’est réjoui de cette bonne nouvelle. Est-ce parce que la vie des enfants de Gaza leur importe peu ? N’était-ce qu’un outil destiné à diaboliser Israël et les juifs ?
Avez-vous eu de bonnes surprises ?
Oui, la meilleure surprise pour moi fut la prise de position de l’historien et ancien ambassadeur d’Israël classé très à gauche, Elie Barnavi, qui a publié dans Marianne le 7 juin 2008 une tribune intitulée « L’honneur du journalisme ». Par la suite, certains signataires de la pétition du Nouvel Obs sont revenus sur leur position. Confrontés aux images et aux évidences, des gens comme Robert Ménard ou Martine Gozlan se sont rétractés.
Qui sont ceux qui vous ont le plus manqué ?
Je pensais que Daniel Schneidermann, l’un des pionniers de la critique des médias en France, serait le premier à dénoncer la supercherie. Il n’en a rien été. Il n’avait pas un regard critique sur les médias, mais un regard idéologique.
Les organisations juives ont aussi été défaillantes. Ainsi, sauf sous la présidence de Richard Prasquier, le CRIF a fait profil bas. L’UEJF pour sa part s’est placée dès le départ et avec constance, et ce quels que soient ses dirigeants, du côté de France 2.
Des politiques sont-ils intervenus, directement ou non, dans l’affaire ?
Officiellement non, mais au cours de l’été 2009, un an après ma victoire en appel qui constituait pour le moins un camouflet pour Charles Enderlin, ce dernier a été décoré de la Légion d’honneur dans le contingent des médailles remises par le ministère des Affaires étrangères. En revanche, très peu de politiques m’ont défendu publiquement, mais pas mal m’ont dit : « Tu as raison, mais on ne peut pas le dire. »
Avez-vous saisi le CSA, ancêtre de l’Arcom ?
Oui, dès 2003, j’ai demandé au regretté Dominique Baudis – alors président du CSA – de faire la vérité sur cette affaire.
Il m’a alors demandé de le saisir officiellement. Ce que j’ai immédiatement fait.
Les choses ont traîné. N’oublions pas qu’à l’époque, Dominique Baudis avait été la victime d’une campagne infâme de dénigrement à caractère sexuel.
C’est son directeur de cabinet, Camille Pascal, qui a traité le dossier. En fait, qui l’a enterré. M’inquiétant de l’absence de réponse du CSA, je l’ai alors eu au téléphone ; conversation au cours de laquelle il m’a accusé « d’appartenir aux services secrets israéliens ». J’ai alors compris qu’il ne serait d’aucune aide. Par la suite, Camille Pascal a rejoint France Télévisions.
Plus tard, le président du CRIF, Richard Prasquier, a demandé la constitution d’une commission d’enquête indépendante destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. La présidence de France Télévisions avait changé, mais pas l’état d’esprit.
Vous avez aussi été élu. Menez-vous un combat politique ? Aujourd’hui, vous êtes porte-parole du comité Trump France. Les attaques du président américain contre notre pays ne vous gênent pas ?
Effectivement, j’ai été maire-adjoint de Neuilly sous l’étiquette UMP, puis LR.
Trump est le Viagra d’une Europe devenue impuissante et j’assume de défendre sa politique étrangère. Trump ne critique pas la France – son histoire, sa gloire passée, ses valeurs… – mais une France qui ne résiste pas, une France décadente, envahie, à plat ventre devant l’Algérie par exemple. Pour autant, je ne suis pas ravi de voir les accointances entre l’administration Trump, le Qatar et la Turquie. Pour ce qui concerne le Groenland par exemple, je conseille aux politiques français de lire The art of the deal. Trump a obtenu tout ce qu’il voulait sans tirer un coup. Dans le même temps, les Européens estiment avoir gagné la bataille. Tout le monde est donc content… sauf que Trump a atteint ses objectifs.
Risquons-nous des poursuites judiciaires en vous interviewant ?
Vous êtes des gens raisonnables. Si vous le faites, c’est parce que vous avez analysé les images et les éléments de preuve. Après tout, des personnalités bien plus connues et légitimes que moi, comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut, ont repris les mêmes accusations que moi sans jamais avoir été inquiétées.
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