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Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Entretien avec le journaliste qui publie «Nous vivions côte à côte. Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue»


Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»
Alexandre Devecchio © Hannah Assouline

Alexandre Devecchio a grandi dans le 9-3 à une époque où la religion et la couleur de peau n’avaient pas d’importance, puis il a connu le basculement progressif vers le séparatisme. Nous vivions côte à côte est le récit de cette fracture démographique et idéologique qui a changé le visage de la France.


Causeur. En lisant le récit de votre jeunesse en Seine-Saint-Denis, on apprend que vous avez commencé votre carrière au Bondy Blog, un média aux antipodes du conservatisme bon teint du Figaro, dont vous dirigez à présent les pages opinions. Seriez-vous un agent double ?

Alexandre Devecchio. Pour être honnête, je ne me sentais pas en phase avec la ligne éditoriale, mais j’y ai vu l’opportunité de faire mes premières armes dans le journalisme et d’avoir une tribune pour y défendre les idées qui me tenaient à cœur. Le Bondy Blog, média associatif, avait été créé au lendemain des émeutes de 2005 pour donner la parole aux habitants des « quartiers », et après tout j’étais tout aussi représentatif des banlieues que les autres blogueurs, même si je portais sur celles-ci un regard différent. Y travailler m’a offert la possibilité de faire entendre une autre voix. Par ailleurs, Nordine Nabili et Antoine Menusier, qui étaient à sa tête à l’époque, avaient le souci de ne pas en faire un média communautaire.

Il faut aussi savoir que le Bondy Blog comporte une branche formation, associée à l’ESJ de Lille, qui prépare chaque année une vingtaine de boursiers aux concours des écoles de journalisme. En 2010, j’ai été l’un des premiers élèves de ce programme, grâce auquel j’ai pu rentrer au CFJ de Paris, ce qui a permis par la suite mon ascension sociale dans la presse écrite, moi qui venais d’Épinay-sur-Seine et dont les parents travaillaient sur les marchés.

Qu’auriez-vous fait dans la vie si vous n’étiez pas rentré au CFJ ?

J’aurais peut-être enseigné dans le secondaire. Mais ma première vocation, c’était le cinéma. C’est pour étudier dans une section cinéma que j’ai quitté l’établissement Jean-Baptiste-de-La-Salle, que Jordan Bardella fréquentera des années après moi, pour le lycée Suger, un lycée public de Saint-Denis situé entre la cité des 4 000 et celle des Francs-Moisins. Ensuite, j’ai été étudiant à l’université Paris 8 de Saint-Denis. Après avoir raté deux fois l’entrée de la Femis, la seule grande école de cinéma française gratuite, j’étais en train de m’orienter, un peu à contrecœur, vers un Capes d’histoire pour devenir professeur. C’est alors que mes parents m’ont soufflé l’idée de postuler à la prépa Bondy Blog, dont ils avaient entendu parler à la radio. Comme je vous l’ai dit, l’idée de ce projet, mené en collaboration avec l’ESJ de Lille, était de diversifier le recrutement des journalistes.

De diversifier socialement ou ethniquement ?

L’objectif était d’ouvrir davantage les écoles de journalisme aux classes populaires d’où qu’elles viennent. Ce n’était pas un dispositif de discrimination positive ou un système de quotas. Contrairement aux élèves des conventions d’éducation prioritaire (CEP) de Sciences-Po, imaginées par Richard Descoings, nous n’avons pas été sélectionnés sur des critères territoriaux ou ethniques. Et si nous avons eu la chance de bénéficier d’un accompagnement scolaire et d’aides financières, nous ne sommes pas passés par des voies d’admission dérogatoires. À l’écrit comme à l’oral, nous avons passé les mêmes concours que tous les autres, de manière anonyme.

Seriez-vous par ailleurs l’un des derniers étudiants à avoir appris quelque chose à Paris 8 ?

Figurez-vous que oui ! J’ai eu la chance d’y avoir comme professeur le regretté Daniel Lefeuvre, un ancien communiste, spécialiste de l’histoire coloniale, dont le cours démontait la légende selon laquelle la France aurait été un empire génocidaire. En 2006, dans son livre, Pour en finir avec la repentance coloniale, il a été le premier à pointer du doigt la mouvance indigéniste, voyant dans celle-ci un poison idéologique susceptible de dresser ses élèves contre la France. Il pressentait que l’université de Saint-Denis deviendrait le bastion de l’islamo-gauchisme. Mais il n’avait pas imaginé qu’on y ferait aujourd’hui applaudir le pogrom du 7-Octobre !

Après Paris 8, vous vous retrouvez à Lille à préparer les concours de journalisme avec d’autres jeunes venus de la France entière. Y avait-il beaucoup de « petits Blancs », pour reprendre le sous-titre de votre livre ?

La couleur de peau n’avait pas d’importance pour la plupart d’entre nous. Mes camarades de prépa s’appelaient Kevin, Claudia, Faïza, Arthur, Ikram, Nassira, Louisa, Mehdi, Ludivine… Nous avions pour point commun notre ambition de devenir journalistes, d’être tous boursiers, d’avoir un bon dossier scolaire et une vingtaine d’années. Pour le reste, nous avions des parcours très différents et nous venions des quatre coins de la France. Certains habitaient en Seine-Saint-Denis comme moi ou dans les Yvelines comme Ikram, qui avait grandi à Mantes-la-Jolie, dans les grands ensembles du Val-Fourré. Louisa était niçoise, Arthur, montpelliérain, Kevin, lensois, Ludivine, jurassienne. La France périphérique et rurale était aussi bien représentée que celle des banlieues.

Avec le recul, diriez-vous que cela a été une expérience concrète du fameux « vivre-ensemble » !

L’expression « vivre-ensemble » est insupportable tant elle sonne comme un slogan publicitaire. Mais comme l’indique le titre de mon livre, nous vivions encore « côte à côte » et pas « face à face ».

Certes mais à côté de vous, justement, il y avait aussi les futures stars de la génération décoloniale. Finalement, vous vivez à petite échelle ce qui adviendra à la France.

Oui, derrière l’ambiance bon enfant affleuraient malgré tout les fractures qui allaient diviser la France d’après. Nous étions à un tournant et la « prépa égalité des chances » a représenté les derniers feux de la France d’avant, où le mélange pouvait encore être fraternel. Mais en même temps, elle préfigurait la France archipélisée qui est aujourd’hui la nôtre. Les relations étaient déjà houleuses avec une petite minorité d’étudiantes militantes. Elles revendiquaient bruyamment leurs origines et manifestaient de manière obsessionnelle leur détestation de la France, pays qu’elles jugeaient raciste et « islamophobe ». Je pense à Nassira El Moaddem. À l’époque, nous étions, Nassira et moi, déjà en désaccord sur tout, ou presque. Mais nous ne pouvions pas imaginer que, quinze ans plus tard, nous continuerions à nous opposer par médias interposés, défendant des visions du monde radicalement antagonistes. Nous avons connu une ascension parallèle, mais Nassira est devenue l’une des figures de proue du décolonialisme tandis que j’en suis un adversaire résolu. Avec le recul, la prépa égalité des chances m’apparaît comme une sorte de laboratoire. Les dynamiques à l’œuvre dans notre groupe se sont ensuite prolongées dans le pays tout entier.

Quand voyez-vous apparaître les premières tensions entre « communautés », terme qu’on n’employait pas au xxe siècle, sinon pour le récuser ?

S’il faut donner une date, je dirais le 11 septembre 2001, quand au lycée Suger, j’ai entendu mes camarades ricaner de l’attentat contre les tours jumelles. Mais je dépeins plutôt un glissement progressif, un bouleversement démographique insensible au terme duquel les « petits Blancs » comme moi sont devenus minoritaires dans leur ville et ont fini par en éprouver parfois une forme de ressentiment : pas envers les immigrés, mais envers les élites qui non seulement ont favorisé cette évolution, mais en plus ont diabolisé tous ceux qui osaient se rebiffer.

Un jour, alors que vous avez été agressé, votre père a une altercation avec un surveillant de votre collège qui est maghrébin. Et il lui lance : « Je ne suis pas raciste, mais je vais finir par voter Le Pen ! »

C’était en 2002, à la veille de l’élection présidentielle. Mon père a agressé verbalement ce surveillant qui venait juste de l’informer que le proviseur ne le recevrait pas, et qui n’y était pour rien. Cela m’a évidemment mis mal à l’aise. Ça ne lui ressemblait pas, mais a posteriori, je revois cette scène comme un symptôme des fractures que j’analyse. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen était au second tour. Si finalement mon père n’a pas voté pour le FN, d’autres, emportés par leur colère, écœurés par l’insécurité, ont basculé.

Le livre fourmille de scènes comme celle-là, autrement plus instructives qu’un précis de sociologie. Elles disent le malaise et le sentiment de dépossession culturelle des classes populaires.

C’est vraiment la raison d’être de cet ouvrage : raconter ce qu’il y a dans le cœur de cette population que Canal + a longtemps traité de « Deschiens ». Cependant, je déteste le pathos victimaire.

Il est pourtant de bon ton aujourd’hui à droite de dénoncer le racisme antiblanc.

Je suis bien placé pour vous confirmer que ce racisme existe, mais ne comptez pas sur moi pour lui opposer un antiracisme problanc. Il y a suffisamment d’antiracisme comme ça ! À la place, j’ai voulu écrire un livre de combat constructif, pour dire que les Français « de souche » sont en réalité la solution aux problèmes d’intégration dans les banlieues. On devrait les présenter aux nouveaux arrivants comme des modèles au lieu de les mépriser et de les traiter, en dépit des évidences, de xénophobes. C’est ce que j’appelle l’intégration ou l’assimilation par le bas.

Ce n’est pas gagné ! Vous observez que les enfants d’immigrés sont bien souvent plus rétifs à l’intégration que leurs parents.

Oui, il y a une génération perdue, il ne faut pas se le cacher. Faute d’avoir valorisé notre identité nationale et à force de dire que la France est un pays structurellement raciste, on a poussé beaucoup de gamins de banlieue à chercher une fierté d’appartenance dans une communauté de substitution. Mais je suis persuadé qu’on peut inverser la tendance pour les générations suivantes. Compte tenu du caractère massif de l’immigration, renouer avec une politique d’assimilation sera difficile. S’il est possible d’assimiler des individus, même issus d’une culture très différente, il est en revanche plus ardu d’assimiler des peuples. C’est pourquoi la première urgence est de réduire drastiquement les flux migratoires et de renvoyer les délinquants étrangers. Ensuite, pour les enfants de la deuxième et troisième génération qui ont vocation à rester en France, je ne vois pas d’autre solution que le modèle assimilationniste. Je rappelle comment cela a pu fonctionner pour mon grand-père italien ou ma mère portugaise. Il est vrai que ces deux pays sont proches culturellement du nôtre et partagent le même héritage chrétien.

Symbole des dérives militantes de l’université française : Paris 8, lors d’une journée de mobilisation pour la Palestine, 3 octobre 2025. DR.

Le racialisme antiraciste a-t-il entraîné en réaction une ethnicisation de l’identité française ? Le « peuple old school » comme dit Michel Onfray, a-t-il tendance à se définir comme blanc ?

En devenant minoritaire dans certains quartiers ou dans certaines villes, ce « peuple old school » a sans doute pris conscience de sa couleur de peau. Mais l’extension du communautarisme aux « petits Blancs » ne ferait qu’accélérer l’archipellisation de la France. Pour l’heure, il me semble que la vraie fracture dans les banlieues n’oppose pas les « petits Blancs » et les « musulmans », mais ceux qui désirent conserver un modèle français commun et ceux qui le refusent et souhaitent imposer, par l’intimidation ou la force, leurs propres codes identitaires ou religieux.

Il y a une dizaine d’années, vous avez participé à la création du FigaroVox, sous la direction de Vincent Trémolet de Villers, avec notre chère Eugénie Bastié comme première stagiaire. Seriez-vous l’un des responsables de la droitisation du pays ?

 C’est la réalité qui s’est droitisée ! Pourtant, jamais Le Figaro n’a accueilli autant de voix de gauche que depuis la naissance du Vox. Nous avons ouvert en grand nos pages à des auteurs comme Laurent Bouvet, Régis Debray, Christophe Guilluy, Jacques Julliard, Jean-Claude Michéa ou Michel Onfray.

Du reste, au Figaro, vous êtes un drôle de zèbre, assez loin des convictions libérales de la maison et même franchement populiste sur les bords. Cela ne vous pose pas de problèmes en interne ?

Absolument pas. Le Figaro est une maison pluraliste, c’est sans doute la clé de son succès. Et puis je ne suis pas en opposition frontale avec les principes fondamentaux du journal. Sur le régalien, je suis tout à fait d’accord avec les valeurs d’ordre républicain et de patriotisme de mes camarades. Ensuite, d’un point de vue humain, je dois dire que les bourgeois catholiques avec lesquels je travaille ont un grand respect pour les classes populaires. Et parfois même davantage de considération pour les questions sociales que les milieux progressistes.

Vos camarades d’origine immigrée, expliquez-vous, ont vite compris que les portes de médias progressistes s’ouvraient plus volontiers quand ils s’identifiaient au cliché sociétal du « racisé » plutôt qu’à la réalité sociale du prolo. Le journalisme woke est-il une façon d’arriver ?

Un peu. Le wokisme a ses Rastignac ! Mais il nourrit et amplifie aussi un véritable conflit de loyauté. Quand mes ex-camarades du Bondy Blog ont commencé à voir leur carrière s’envoler, beaucoup ont eu un complexe de culpabilité vis-à-vis de leur famille et de leurs amis restés en bas de l’échelle. Ajoutez à cela qu’ils se sentent regardés de haut par les collègues venus des beaux quartiers. Certains se sont alors tournés vers la radicalité et le séparatisme, parfois de façon spectaculaire, comme ma camarade de promotion Louisa Yousfi, qui était une jeune femme parfaitement assimilée quand elle avait 20 ans et qui, dix ans plus tard, est le quasi-bras droit d’Houria Bouteldja. Elle a écrit récemment un livre hallucinant, Restez barbare, dans lequel elle explique pourquoi elle se méfie de ce qu’elle appelle la « culture légitime », comprenez la culture occidentale. Qu’on se rassure toutefois, Yousfi n’a pas poussé la logique jusqu’à s’inscrire à une madrasa en Afghanistan. Aux dernières nouvelles, elle était… pensionnaire à la Villa Médicis !

Alexandre Devecchio, Nous vivions côte à côte. Itinéraire d’un « petit Blanc » de banlieue, Fayard, 2026. 264 pages

Nous vivions côte à côte

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Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




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Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

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