Dans son roman, Cyril Bennasar raconte les forfaits et tribulations d’un personnage quelque peu phallocrate, obsédé par le sexe et le « grand remplacement », dont les traits d’esprit — pour le moins douteux — sont dénoncés avec la plus grande fermeté par la patronne de votre gazette préférée.

Si je rencontrais Pierre Schwab, 58 ans, je me demande si j’en tomberais sottement amoureuse ou s’il me taperait prodigieusement sur les nerfs. Probablement les deux. Ce drôle de paroissien, menuisier de son état, possède un bien précieux et infiniment dangereux : une liberté totale, un refus de censurer ses idées les plus révoltantes, une joyeuse indifférence aux arrêts du tribunal de l’opinion. Dépourvu d’un statut social qu’il aurait peur de perdre, et ne désirant nullement en avoir un, il s’emploie à s’émanciper des scrupules moraux que partagent spontanément la plupart des êtres humains – en pensée, en parole et parfois en actes. Encore que de son point de vue, les forfaits dont il se fait une fierté, et qui vont d’une blague racistoïde avec un calicot « Justice pour Adama » au meurtre final en passant par l’incendie d’une mosquée qui se construisait en loucedé, ne sont qu’un moyen de rétablir une balance déséquilibrée par notre angélisme. D’où le sort qu’il réserve, en toute bonne conscience, au dealer arabe qui a assassiné son amie. Ou peut-être pas.
Demandez le programme
Schwab ne s’est pas « radicalisé » en regardant CNews ni « affranchi » sous l’effet d’une colère accumulée. Cet artisan qui gravite entre la capitale et la France périphérique voit ce qu’il voit. Sur les chantiers, les Arabes avec lesquels il fraternisait autour d’un joint ou d’une bière ont laissé la place aux « musulmans priants ». Dans l’espace public, des « racailles allogènes » qu’il qualifie également de « nuisibles » intimident, menacent ou emmerdent tout le monde avec « leur musique de merde ».
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Il entend parler d’une expérience dans laquelle des rats, soumis à un stress aigu, fuient quand ils le peuvent ou se battent quand ils ne le peuvent pas, tandis que le rat esseulé et coincé développe un cancer. Schwab n’entend pas fuir comme sa famille qui a quitté l’Algérie, puis sa cité de Saint-Ouen : « Je décide donc de cesser de subir, d’encaisser et de me taire. Je ne tolérerai plus l’intolérable, et ne regarderai plus ailleurs devant le spectacle du désastre. Je ne serai plus fataliste et défaitiste, et, partout, tout le temps, en paroles et en actions, j’agirai. Avec ma tête ou avec mes poings (…). En prenant le risque de choquer, de blesser, de heurter. À 58 ans, avant d’aborder mon troisième tiers, j’opposerai une résistance à tout ce qui me révolte, et, sans limites, ni légales, ni morales, j’entrerai dans toutes les batailles de la guerre de civilisation. » Voilà le programme. Il est vrai que, n’aspirant à aucune position sociale et n’en ayant aucune, il n’est pas paralysé par la peur de la perdre.
Mauvaises pensées
Résultat, le gaillard passe son temps à dire des choses qu’on s’efforce de ne pas penser, à faire des amalgames douteux et des vannes auxquelles on a honte de s’esclaffer comme « une place de charter ça coûte moins cher qu’une place de prison ». Une blague comme ça, et c’est l’une des plus soft, peut vous envoyer en taule – peut-être même que la citer est pénalement répréhensible, je précise donc que je désapprouve. Ce cochon s’en prend même à Yseult : « Là, c’est le pompon. Toutes les semaines, on vient nous les briser avec l’appropriation culturelle et voilà qu’une Noire d’un bon quintal s’appelle Yseult, qui selon la légende celte était la reine blanche, la princesse aux mains blanches. » En somme, non content d’être passablement raciste, encore qu’il faudrait nuancer, plutôt grossophobe et absolument islamophobe, toutes déviances que je condamne vigoureusement, il revendique son nomadisme sexuel, son goût pour l’ordre genré du monde et son dégout pour les « boudins hallal ». Et ne se cache pas d’être obsédé depuis sa première branlette. Quand il ne pense pas avec rage et désespoir au grand remplacement, à la tiers-mondisation et à tous ces Français qui refusent de répondre à la violence parce qu’ils croient « décourager un adversaire par la soumission », Schwab court l’amour. Trompe ses femmes avec ses maitresses et inversement, envisage toute rencontre comme une possibilité de volupté – mot dont il donne sa définition: « faire de la douceur une sensation forte ». Seulement, « les filles sont chiantes pour ça, elles ne font pas le premier soir ce pour quoi elles se roulent par terre la deuxième semaine ». Et en plus elles réclament des mots tendres et des voyages à Venise. Fallait demander avant de le faire jouir, bécasse.
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Autant dire que chacune de ces paroles allume des voyants rouges dans les officines de surveillances et délations qui prolifèrent. Ce Pierre Schwab est dangereux. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’existe pas. Sauf que Cyril Bennasar l’a inventé : Schwab est le narrateur (omniscient) de son roman L’Affranchi, le double sans filtre auquel il délègue ses pensées les plus troubles, ses pulsions les plus sombres et ses saillies les plus drôles.
Rire coupable
Journalistes, sociologues et commentateurs sentencieux qui prétendent disséquer et décrypter les affects coupables et les votes déplorables de ces contemporains qu’ils qualifient, selon les heures et leurs humeurs de réacs, fachos, extrême droite ou, quand ils sont polis, de populistes, devraient dresser une statue à Bennasar. Quand eux observent cette peuplade bizarre au prisme d’études et courbes qui confirment leur vision du monde, il leur offre un branchement direct sur le cerveau d’un électeur zemmourien. Ils pourraient voir à travers ses yeux, éprouver avec lui sa peur de devenir minoritaire dans son pays. Et en prime piquer quelques fous rires coupables car Bennasar a l’humour radioactif et les pauvres n’ont pas l’air de beaucoup se marrer. Vous connaissez l’humour antiraciste, vous ? Son Schwab n’est pas un de ces bourrins adeptes de la théorie des races et équipés de tout un fatras conspirationniste qu’on adore mépriser. Il philosophe, argumente contre lui-même, défend la légitimité de ses actes face à un juge invisible. Il ne s’interdit pas les généralisations abusives, surtout quand elles lui permettent un bon mot qui fait grincer les copains bien élevés : « Elle m’avait racontée qu’une nuit, dans un squat, un Arabe l’avait violée. Elle ne voyait pas le rapport entre un viol et un Arabe. Moi si. » Puis des visages comme celui de Hamid qui déteste tellement les barbus qu’il se fait son complice, troublent ses certitudes. Pas son sentiment aigu de la différence des civilisations ni sa détermination à défendre celle qu’il dit sienne. Par tous les moyens, proclame-t-il. Vraiment ? Invité dans cette conversation silencieuse, le lecteur se récrie, objecte qu’il ne jettera pas l’humanisme occidental avec l’eau du bain droit-de-l’hommiste, humanitariste et masochiste, qu’il ne sauvera pas la civilisation en piétinant les valeurs qui la fondent. Reste à savoir si elle ne périra pas d’être trop civilisée.
Les docteurs affairés à rééduquer l’électeur déviant n’ont que faire de la complexité et de la pluralité humaines. Un électeur « d’extrême droite » et, au-delà, tout citoyen rétif aux joies du multiculti est un salaud et un idiot qui se trompe sur tout, y compris sur ce qu’il voit et vit. Ils ne veulent surtout pas comprendre ceux qu’ils ont déjà condamnés. Ils se sentiraient déjà compromis s’ils écoutaient ce que Schwab a à leur dire. S’exposer volontairement à des propos scandaleux, seraient-ils tenus par un personnage de roman, c’est le début de la pente glissante. Redoutant plus que tout qu’on les affranchisse, les vierges antifascistes outragées ne liront pas Bennasar. Et s’en feront une gloire. Tant pis pour elles.

L’Affranchi, Cyril Bennasar (préface de Renaud Camus), Périphérique, 2025, 260 pages. A commander sur bennasarlaffranchi.fr
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