Ces derniers jours, l’affaire Epstein a pu réveiller aux marges des réseaux sociaux quelques vieux poncifs antisémites. L’humanité ne change pas, perpétuellement à la recherche de l’ennemi corrupteur qu’il convient de bannir. Projeter le mal sur une figure commode afin de préserver l’illusion de sa propre innocence est un réflexe ancien.
Il y a, dans le vacarme contemporain, un retour de formules que l’on croyait ensevelies avec les siècles. Autour de la guerre à Gaza, une accusation ressurgit avec une insistance presque incantatoire : celle du « tueur d’enfants ». Elle naît d’images réelles, insoutenables, de civils pris dans la violence — mais, dans certains discours, elle déborde rapidement la critique d’actes militaires pour se muer en soupçon global visant une identité collective.
Dans un registre différent, mais psychiquement voisin, les crimes monstrueux commis par des individus — tel le scandale Epstein — sont parfois réinvestis dans l’espace public comme s’ils révélaient une souillure plus vaste, une corruption essentielle attribuée à un ensemble indistinct. L’horreur singulière devient alors matière à généralisation mythique.
Coupable total
Ces deux registres réactivent un archétype très ancien : celui de la profanation de l’innocence. Lorsque la figure de l’enfant — innocence absolue — est convoquée, le débat se ferme, la complexité disparaît, et la désignation d’un coupable total s’impose avec une force émotionnelle qui excède les faits eux-mêmes. C’est ce déplacement, du réel vers le mythe, qu’il faut interroger.
L’histoire est un fleuve opaque où surnage, parfois, quelque carcasse pourrissante, quelque tronçon de mémoire que l’on croyait disparu. Ainsi en va-t-il de l’antisémitisme, ce mal ancien, ce miasme séculaire, que l’on feint d’oublier et qui pourtant, comme tout archaïsme, comme toute nuit des origines, travaille silencieusement sous les civilisations policées.
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Les Allemands, au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, n’étaient pas, pour la plupart, des antisémites violents ou hystériques. Beaucoup vivaient dans l’indifférence bourgeoise, ce « Mittelstand » que Musil a si bien saisi, ce confort moral qui s’accommode de tout tant qu’il garantit la chaleur du foyer et le pain sur la table. Mais il existait, en Allemagne, depuis des siècles, un vieux fond d’antisémitisme, souterrain, larvé, prêt à s’enflammer dès que les circonstances l’y autoriseraient. Après 1918, après l’humiliation du Traité de Versailles, après la crise économique de 1929, ce fond remonta lentement, comme les eaux noires d’un puits, aidé par la propagande de partis comme celui d’Hitler, par l’hystérie collective, par la quête désespérée d’un bouc émissaire. On pense ici à Carl Schmitt, pour qui la politique se définit toujours par la distinction de l’ami et de l’ennemi : dans une Allemagne en ruine, le Juif fut désigné comme l’ennemi interne, l’élément corrosif qu’il fallait extirper pour régénérer le corps national.
Frustration transfigurée
Mais il faut remonter plus loin encore. Derrière la haute culture allemande, derrière la philosophie, la musique, la littérature — tout ce que l’Europe admire — couvait un ressentiment ancien, une obsession de la pureté, une nostalgie d’un Volk homogène, d’une communauté organique, que les Juifs venaient déranger par leur simple existence. Nietzsche, qui haïssait l’antisémitisme, voyait pourtant bien que l’Europe était rongée par ce qu’il appelait les « ressentiments » : des haines secrètes, des frustrations transfigurées en pulsions destructrices. Quand Hitler arrive au pouvoir, ce n’est pas seulement l’économie qui le propulse, ni même le nationalisme blessé : c’est un réveil de l’archaïque, un ressac des âges sombres, où le Juif est l’étranger par excellence, l’intrus qui menace l’homogénéité du monde germanique.
Dans le monde arabo-musulman, un antisémitisme d’atmosphère s’est également maintenu, inscrit non seulement dans l’histoire des relations entre Juifs et Arabes, mais dans certaines traditions interprétatives héritées de textes anciens et de leurs usages politiques. René Girard l’a montré : les sociétés ont besoin de boucs émissaires, de figures sacrificielles qui portent les tensions internes. Pendant des siècles, les Juifs, en terre d’islam, ont occupé cette place ambiguë : tolérés mais subordonnés, protégés mais méprisés. Cet antisémitisme n’a pas toujours été violent ; il a souvent pris la forme d’une coexistence asymétrique, où l’infériorité du Juif était admise comme une évidence religieuse. Mais depuis le XXᵉ siècle, avec la naissance d’Israël, cet antisémitisme a changé de nature : il est devenu une passion politique, une haine collective, une composante centrale de certains discours identitaires. Chaque guerre, chaque drame, chaque humiliation vient ressusciter les vieilles rancunes, exacerber les blessures religieuses, ranimer les archétypes de l’ennemi corrupteur.
Ce vieux fond ne s’exprime plus seulement par les formes classiques de la haine déclarée ; il ressurgit aujourd’hui sous des habits moraux apparemment irréprochables. À chaque conflit, et singulièrement lorsque des images d’enfants victimes circulent, un mécanisme psychique ancien se réactive : celui qui consiste à condenser toute la complexité d’une guerre en une scène morale élémentaire. La figure de l’enfant, incarnation de l’innocence absolue, agit comme un opérateur de simplification. Elle transforme une situation historique et stratégique en tribunal immédiat où la question n’est plus seulement « que s’est-il passé ? » mais « qui porte la faute essentielle ? ».
Corruption globale
Cette dynamique n’est pas nouvelle. Elle prolonge, sous des formes contemporaines, l’antique motif de la profanation de l’innocence, qui a souvent servi, dans l’histoire européenne, à désigner un ennemi absolu. Aujourd’hui, la circulation instantanée des images sur les réseaux sociaux accélère ce processus : l’émotion devient preuve, la répétition fabrique la certitude, et la responsabilité politique tend à se transformer en culpabilité collective. L’indignation face à la souffrance réelle des civils — indignation légitime — peut alors se trouver captée par un mécanisme de projection qui déplace vers une figure unique l’ensemble des tensions morales du conflit.
À cela s’ajoute parfois l’exploitation de scandales impliquant des individus pour alimenter des amalgames plus vastes, où la faute personnelle est réinscrite dans un imaginaire de corruption globale. Le passage du fait au mythe, de l’événement singulier à l’accusation généralisée, correspond à une logique psychique bien connue : face à l’horreur, la collectivité cherche une explication totale qui restaure une cohérence morale au monde.
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Ce qui frappe, dans ces résurgences, n’est pas tant la nouveauté des arguments que leur capacité à recycler des archétypes anciens sous des langages contemporains — humanitaires, médiatiques, moraux. Le visage de l’enfant devient ainsi un écran de projection où se cristallisent des peurs, des humiliations, des rivalités identitaires bien plus vastes que l’événement qui les déclenche.
Et alors, au bout de tout cela, vient l’interrogation grave : pourquoi, en dépit des siècles, en dépit des Lumières, en dépit des progrès affichés de l’humanité, ce fond noir subsiste-t-il ? Pourquoi l’homme, toujours, cherche-t-il l’ennemi intérieur, l’autre à haïr, le visage à désigner du doigt ? Ce n’est pas seulement une question politique. C’est une question ontologique. Nous vivons, croyons-nous, dans l’ère post-historique, post-religieuse, post-nationale. Mais ce qui revient, ce qui toujours revient, ce sont les passions archaïques, les nostalgies sanglantes, les identités blessées. Comme si l’homme, privé de grands récits capables de contenir son angoisse, n’avait plus d’autre ressource que de chercher en lui-même ce qui le divise et de l’expulser hors de lui.
L’antisémitisme, à cet égard, n’est pas seulement une haine dirigée vers un groupe : il révèle une tendance humaine plus générale à externaliser le mal pour préserver l’image de sa propre innocence.
Peut-être en est-il ainsi : nous avançons vers un monde où plus rien ne nous retient, ni les dieux, ni les rois, ni les grandes idées. Et pourtant, jusque dans cette agonie, nous restons les mêmes : orgueilleux, divisés, passionnés, obscurs. Peut-être est-ce cela, le dernier mot de l’Histoire : non pas le progrès, mais la répétition obstinée des mêmes structures psychiques, cette danse macabre des haines immémoriales dont nul progrès technique ne nous délivre.
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