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« L’assistance médicale à mourir est une loi rétro-progressiste »

Entretien avec Gérard Rabinovitch. Propos recueillis par Philippe Delaroche


« L’assistance médicale à mourir est une loi rétro-progressiste »
Image d'illustration.

Rejetée par le Sénat, cette réforme sociétale majeure qui suscite de nombreux débats fait son retour en deuxième lecture au Palais Bourbon. L’Assemblée nationale sera appelée à voter le texte dans quelques jours. Une bascule civilisationnelle.


Philippe Delaroche. Le projet de loi sur «l’assistance médicale à mourir» risque fort d’être adoptée par l’Assemblée nationale le 16 février prochain. Coauteur de la loi sur l’obligation de soins palliatifs, le député LR Jean Leonetti estime depuis le départ que le débat est biaisé. Êtes-vous de cet avis ?

Gérard Rabinovitch. L’insistance de la gouvernance sur son inscription fait signe. Il y a belle lurette que la question sociale est passée à la trappe. Pour le faire oublier, c’est depuis de nombreuses années sur le terrain sociétal, celui des mœurs, que les parlementaires prétendument progressistes se trouvent du grain à moudre. Aujourd’hui, l’ironie voudra que, dans une assemblée divisée, polarisée et redoutant sa dissolution, ce soit autour d’une loi sur le suicide assisté que convergent élus du centre, de la gauche et de l’extrême gauche.

Le projet n’a pas été adopté en première lecture à une majorité écrasante (305 voix). Près de 200 députés l’ont rejeté, plus de 70 se sont abstenus. Jean Leonetti estime – bien civilement – qu’en l’état le texte demeure déséquilibré, qu’il est trop permissif et, par ailleurs, ouvertement coercitif puisque dès lors qu’il s’abstiendrait d’assister le candidat au suicide le médecin se rendrait coupable d’un « délit d’entrave ». Cet abus de pouvoir est indéfendable. Il met en cause l’éthique médicale et, au-delà, contourne un enjeu civilisationnel.

Hélas, c’est – ce qu’il semble – par excellence sous la présente législature que les porteurs de la loi ont toutes les chances de la faire adopter : au paroxysme de la confusion et de l’instabilité gouvernementale. En profitant du fait qu’une majorité de parlementaires, peu au fait ou insensibles à l’enjeu anthropologique, n’en mesure pas la portée ou, lâchement, s’en dispense.

Vous en parlez comme d’une loi de circonstance ?

Comme d’un projet de loi, pour le moins, à l’aveugle ! Le minimum à attendre du législateur, c’est de le voir s’efforcer d’évaluer les conséquences de ses actes, leurs effets en termes de « vie bonne » ou son contraire, jusqu’aux plus lointains. Cette éthique « conséquentialiste » est inséparable du devoir de responsabilité.

On vous objectera que, d’après les sondages, l’écrasante majorité des Français, y compris parmi les médecins approuve le projet…

Certes, car le terrain est préparé depuis longtemps : celui du prisme compassionnel. Qui serait insensible à la situation d’une femme requérant l’euthanasie parce qu’elle souffre d’un cancer incurable et invalidant ? Qui s’indignerait de sa résolution ? Toute histoire individuelle a sa singularité, et mérite considération. Pour autant, a-t-elle valeur d’exemplarité ? C’est dans la rhétorique pathétique du cas particulier vers le général que s’insinuent des entourloupes propagandistes.

Dans l’Antiquité gréco-latine, le mépris nobiliaire, la dérision et la raillerie visaient à déstabiliser et humilier l’interlocuteur identifié comme un adversaire afin de faire adhérer l’auditoire à sa cause. Il en va autrement de nos jours. C’est par l’appel à la compassion qu’on suscite de nouveaux consentements publics. Celui qui objecte, interpelle, ou a minima interroge, est suspect d’inhumanité ! Le pathos d’empathie identificatoire de chacun éclipse les enjeux de valeurs symboliques. Sitôt que la sensiblerie occupe le premier plan la réflexion paraît déplacée, incongrue…

Cette rhétorique est apparue ces cinquante dernières années. Avec la propagande « biotech ». D’un côté, pour épater le novice, on vante les chimères fabriquées en laboratoire ; de l’autre, on fraie avec l’eugénisme en promettant d’éradiquer avant-terme les anomalies ou difformités physiologiques.

Depuis le dernier quart du XIXe siècle jusqu’aux passages à l’acte totalitaires du XXe siècle, on disait : « sélectionner », « stériliser », « écarter », « éliminer ». Plus rassurants en apparence, de nouveaux éléments de langage impriment l’aujourd’hui. On dit désormais : « corriger », « anticiper », « éviter ». L’euphémisation trahit une détestation du fatum autant qu’un repoussoir hors de la société humaine tant des handicapés en gestation que des grabataires vus comme des boulets qui auraient motif de s’estimer indignes de vivre.

La loi à venir ne mentionne pas l’euthanasie dans son libellé mais « l’assistance médicale à mourir ». La commission des affaires sociales l’a préférée à « l’aide à mourir ». Est-ce du marketing législatif ?

Les dispositifsrhétoriques se sont renversés. À la relégation violente du contradicteur a succédé l’inclusion égalitaire en forme de piège affectif, inhibiteur des objections. Car qui est prêt à passer pour un salaud sans cœur ? Dans nos démocraties, l’adhésion massive n’est plus imposée par brutalité et contrainte ; elle n’en est pas moins requise sourdement par la mise en demeure compassionnelle et un sournois chantage.

Quel formidable oxymore que « l’assistance médicale à mourir » quand on attendrait des élus de la nation qu’ils soutiennent l’aide à vivre. Vingt départements n’ont toujours pas d’unités de soins palliatifs. C’est à souligner. Quelle hypocrisie d’invoquer le « consentement éclairé » pour tous quand on ne soulage pas les souffrances de tous !

Le modelage du langage vise à gagner l’assentiment, à modeler les comportements. Lorsqu’il engagea le programme T4, le pouvoir nazi usa de formules frelatées au timbre compatissant pour couvrir sa campagne d’euthanasie. C’est à l’enseigne de la Gnatentod (« mort miséricordieuse ») qu’il extermina les handicapés et les grabataires dérogeant à l’idéal narcissique du collectif « aryen ». Et à celle de l’Übermensch (du « Sur homme ») qu’il flatta le narcissisme de masse.

On objectera que nous ne vivons pas sous un régime totalitaire mais dans une démocratie de marché, délibérative et contractuelle. Demeure néanmoins la déclinaison d’une question fondamentale. Qu’est-ce qui insiste là ? Qu’est-ce qui se perpétue historiquement en dépit de contextualités politiques si manifestement antagonistes ?

Cependant, les campagnes en faveur de l’eugénisme et de l’euthanasie n’ont pas débuté sous le régime nazi, mais dès le XIXᵉ siècle.

Assurément. Ces thèmes apparaissent au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « Seconde modernité ». Dans la voie des Lumières, l’Europe est le théâtre d’une impérieuse levée des « mainmises » au titre de l’Émancipation, le nom majuscule de cette nouvelle Magna carta libertatum. Elle promettait « raison », « progrès », « justice » et « autonomie ».

De fait, nous restons débiteurs d’une marche précaire, claudicante mais continue d’un idéal de « vie bonne » qui pensait faire du savoir et de la technique les gages d’une émancipation démocratique. Il s’agissait de garantir les libertés publiques, l’instruction publique, la santé publique, la réglementation du travail, les droits de la guerre, l’émancipation des nationalités, la protection des minorités nationales. Ce n’est pas rien !

Mais s’il faut se réjouir de la délivrance de la Tyrannie, il est des « émancipations » qui ouvrent un frayage à la destruction de l’humain dans l’homme. Appelons-les « involutives ». Théodor Adorno disait : « un progrès régressif ». À travers l’Europe dès la seconde moitié du XXe siècle et dans l’ombre du progrès civique, la supériorité de la science et de la technique paraît si éclatante qu’elles déconsidèrent les ressources religieuses antérieures et s’y substituent. D’où l’essor d’un scientisme lexicalement ensemencé d’exclusion, d’éradication, d’anéantissement. Entre autres occurrences : « racisme », « dégénérescence », « euthanasie » toujours corrélée à « eugénisme », « sélection », « extermination », « antisémitisme ». Le nazisme fera son nid dans ce terreau sémantique.

À partir de là, une science idéologisée, dévoyée, détournée du travail éthique de la Connaissance est réquisitionnée contre le christianisme tandis qu’un paganisme trivialisé est convoqué contre le judaïsme. Dans ces hostilités parallèles, ce sont les héritages communs du monothéisme éthique, échos du « Grand Code biblique » comme le nommait William Blake, qu’il s’agit de balayer.

Peut-il y avoir du nazisme résiduel dans nos sociétés alors que l’aspiration à l’émancipation est toujours aussi vive ? N’est-elle pas la clef de voûte du progressisme ?

En vérité, il n’a pas été assez observé que la langue des Lumières est bifide. Elle serpente entre deux dynamiques spirituellement antagonistes. Il y a sous le grand signifiant de l’Émancipation deux types de progressisme, parfois entremêlés.

Un progressisme civique, éthico-politique, humaniste, qui relie le meilleur de l’héritage hellénistique athénien et le meilleur de l’empreinte sinaïtique jérusalémite.

Je l’oppose au progressisme scientiste qui cherche à supplanter jusqu’à les exclure les sources et modèles qui inspirent le premier. Ce progressisme-là, même sans s’y référer ou en percevoir l’écho, consonne avec ce que La Philosophie dans le boudoir, de Sade, et son manifeste politique d’émancipation sans limite ont condensé : jeter à bas les montages symboliques du « Grand Code » dans un vibrato de pousse-au-jouir et de pousse-à-la-mort. En clair, Sade lorgne vers Sparte et certaines mesures eugénistes de Platon dans La République. Ce qui ne doit pas nous surprendre, euthanasie et eugénisme sont liées, en sous texte, depuis toujours.

Le débat sur la fin de vie et l’euthanasie procéderait donc de ces deux conceptions du progrès ?

Rivaux sur le fond mais superposés dans la forme, ces deux progressismes sont sourdement et gravement en conflit. Entre « pulsions de vie » pour le premier, et « pulsions de destruction » pour le second, tel que la psychanalyse a pu les ressortir des dynamiques psychoculturelles de l’humanité.  

D’un côté, la congruence éthique de l’enseignement d’Hippocrate de Kos avec le « Choisis la vie » du Deutéronome. La Loi Claeys-Léonetti en est l’expression concrète. Elle répond à l’interpellation contemporaine du refus légitime de la souffrance et de l’acharnement thérapeutique.

De l’autre, la reprise entêtée et la poursuite d’un projet accordé au second progressisme. Où le gauchisme culturel et, faux antagonisme, le libertarianisme sociétal trouvent leur compte, attendu que « l’homme est quelque chose qui doit être affranchi ». À cette aune, tout est « fasciste » : toute dissymétrie, toute asymétrie, toute limite, tout marqueur. Et ce qui est consubstantiel au « fascisme », tel l’eugénisme, est rhabillé « progressiste ».

Sous l’alibi compassionnel qu’induit le lien démocratique, il y a quelque chose de profondément cynique. Les promoteurs de la loi sur l’euthanasie feignent d’ignorer que les règles du marché sont toujours disponibles à l’avantage de nouveaux prestataires de service ; et que les logiques administratives lésineuses produisent des calculs avaricieux. Il faut s’attendre à d’inévitables débordements du cadre de ce que la législation aura consigné et à son progressif dévoiement.

La libre disposition législative d’un droit à l’« assistance médicale à mourir » est une loi rétro-progressiste, où l’on voit converger le libertarien et le communiste. Par pente de rationalisation budgétaire et virtuelle complaisance morbide, cette loi deviendra poreuse d’un devoir de « mise à mort ». Une « mise à mort » similaire à celle qui prend ses marques dans l’eugénisme qui couve.

Après l’avoir euphémisée et banalisée, l’étape suivante consistera à susciter le désir d’euthanasie. À la façon dont les propagandes de la « surhumanité » du Transhumanisme vantent l’eugénisme généralisé. Au nom de la dignité dans un cas, de la toute-puissance narcissique dans l’autre. En exploitant ici la culpabilité qu’entraîne la dépendance, et là un idéal narcissique rejetant le poinçon du fatum dont témoignent les handicapés, dans l’autre.


Philosophe et sociologue, Gérard Rabinovitch est directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas. Auteur de Leçons de la Shoah, aux éditions Canope, il vient de publier D’une permanence païenne – Sur quelques invariants anti-judaïques (Le Bord de l’eau, octobre 2025).




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Journaliste (Le Matin de Paris, Enjeux les Échos, L’Esprit libre, Le Nouvel Économiste), il a présente le 18-20 sur Radio Notre-Dame (100.7).

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