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Israël: le pays retient son souffle

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En Israël, la vie du ciel et celle de la terre sont souvent indissociables. Aujourd’hui, la matinée fut venteuse, couverte même, tandis que l’après-midi s’est offert un soleil franc et un ciel parfaitement dégagé, à l’image des va-et-vient des nouvelles et des menaces de guerre qui affleurent, puis s’effacent, avant de revenir.

Malgré le plan de paix de Charm el-Cheikh, la guerre n’est pas vraiment terminée

Depuis la mi-octobre, et plus précisément depuis le 13 octobre, jour de la libération d’otages, le pays traverse une période singulière : un entre-deux marqué à la fois par l’espoir et l’inquiétude, par l’envie d’en finir avec la guerre et la conscience qu’elle n’est pas vraiment terminée.

À ce jour, il reste encore le corps de Ran Gvili, qui n’a pas été restitué. Comme si ce corps, celui du dernier otage, était devenu le symbole même de cette parenthèse impossible à refermer. Tant qu’il n’est pas revenu, rien ne se clôt vraiment.

Il est toujours difficile de prendre le pouls d’un pays aussi disparate qu’Israel. Dans les grandes villes, la reprise est visible. Les terrasses de Tel Aviv se remplissent à nouveau, la vie sociale redémarre, les invitations reprennent, les touristes étaient là, en nombre, pour les fêtes de fin d’année.

Mais derrière cette apparence de normalité, le ressenti dominant demeure celui d’une pesanteur collective. Les énergies circulent moins librement, les conversations se font plus prudentes, les rassemblements sont plus laborieux, comme si la société vivait dans une attente diffuse, inconsciente, traversée d’une lassitude larvée.

Phase de décompression

Comme toujours, chacun se raconte l’histoire qui lui permet d’expliquer cette atmosphère étrange. Certains y lisent la conviction qu’une confrontation directe avec l’Iran pourrait être imminente : les citoyens économisent leurs forces, sortent un peu moins, se concentrent sur l’essentiel. D’autres soulignent l’effet combiné de l’hiver, des tempêtes annoncées, et de la fatigue générale après des mois de tension continue. Nous sommes nombreux à vivre une forme de décompensation émotionnelle après deux années de résilience forcée. D’autres encore y voient l’effet d’échéances politiques prochaines, qui pourraient raviver les fractures internes.

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Ce qui domine également, c’est la divergence des narratifs autour de la guerre du 7-Octobre et de ses conséquences. Si tous s’accordent pour parler du 7-Octobre comme d’un point de bascule stratégique majeur, certains y voient aussi la manifestation d’une puissance divine. Dans une lecture largement partagée, l’attaque du Hamas, aussi meurtrière fût-elle, n’a pas atteint ce qui aurait pu être son objectif ultime : l’éradication totale d’Israël par une attaque coordonnée de grande ampleur, simultanée sur plusieurs fronts, y compris à l’intérieur du pays.

Sans l’orgueil de Yahya Sinwar, qui a voulu agir seul et précipiter l’offensive, Israël n’aurait peut-être pas eu le temps de se ressaisir, de reprendre l’initiative militaire et de contrôler le rythme de l’escalade.

Pour d’autres, la question des responsabilités politiques n’a toujours pas été posée, et à mesure que les élections approchent, elle promet de devenir explosive.

Tel Aviv – Téhéran

Mais c’est en Iran que se joue peut-être la mutation la plus déterminante. Ce que beaucoup espéraient, une révolution venant de la base, semble progressivement se profiler. Ce basculement s’inscrit dans une réalité économique et morale : l’épuisement d’un peuple dont les ressources ont été détournées, pendant des décennies, au profit de la projection régionale des mollahs. L’argent de la santé, de l’éducation, des infrastructures a alimenté les proxies : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen.

Dans les conversations israéliennes, l’Iran cesse ainsi d’être seulement un ennemi lointain ou une menace nucléaire : il devient une question historique. Si l’Iran islamiste s’effondre, c’est le centre de gravité de la guerre régionale qui tombe. Les proxies perdent leur cerveau, leur financement, leur souffle idéologique. Et l’on voit poindre à l’horizon un scénario qu’on n’osait même pas formuler il y a encore quelques années : celui d’un Iran libéré, réconcilié avec sa jeunesse, ouvert à un autre rapport au monde, et donc, peut-être un jour, à Israël.

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Mais l’expérience, ici, a appris la prudence. Et le ciel n’est pas encore tout à fait dégagé en ce mois de janvier.

A l’heure où j’écris ces lignes, la situation sécuritaire renforce cette impression de suspension. Comme pour rappeler brutalement cette réalité, nous venons de recevoir un nouveau message des autorités concernant la situation sécuritaire. Les abris publics sont ouverts. Les consignes élémentaires de protection civile sont rappelées. Ordre nous est donné de nous tenir prêts à toute éventualité, y compris à l’absence d’événement. Cette ambivalence résume une réalité israélienne récurrente: le pays doit gérer simultanément une vie quotidienne qui reprend et une menace qui ne disparaît jamais complètement.

Ce n’est peut-être pas la tempête qui nous tiendra confinés chez nous, mais la menace d’une guerre. Ici, le ciel peut s’éclaircir en quelques minutes, et l’Histoire, elle, ne dort jamais.

Maduro: pourquoi l’opération «Absolute Resolve» était légitime et ce qu’elle signifie

En droit de se défendre, les États-Unis ont mené l’opération « Absolute Resolve » pour capturer Nicolás Maduro, présenté comme le dirigeant d’un narco-État responsable d’une agression continue contre leur sécurité nationale. Washington justifie ainsi cette action spectaculaire par la légitime défense, après des années d’accusations de narco-terrorisme, de collusion avec des groupes criminels et de déstabilisation volontaire du continent américain. Très critiqué, le président Trump n’a toutefois employé la manière forte qu’après avoir épuisé les autres méthodes, observe Gerald Olivier.


Dans la nuit du 3 janvier 2026 les forces armées des Etats-Unis ont capturé le président du Venezuela Nicolas Maduro, et son épouse Cilia Flores, au cœur de la base militaire qui leur servait de résidence, à Caracas, la capitale du Venezuela. L’opération éclair, baptisée « Absolute Resolve » (Détermination Absolue), a duré moins de cinq heures (de 22h46 à 03h29, EST), a impliqué toutes les composantes des forces armées américaines (Army, Navy, Air Force, Marines) et des membres d’agences fédérales (CIA, FBI, DEA). Elle a mobilisé plus d’une centaine d’appareils, (navires, avions, hélicoptères) nécessité des milliers de participants, dont plusieurs dizaines de combattants de la Force Delta, au sol, pour l’appréhension de Maduro.

L’opération a provoqué une onde de choc à travers le monde et un déferlement d’opinions et analyses. Par-delà la cacophonie des commentaires seules deux choses sont à retenir : un, les Etats-Unis ont agi dans leur droit, deux, le président Trump est décidé à rétablir une suprématie américaine exclusive et incontestée sur le continent américain.

Insolente audace

Dans un premier temps, la complexité de l’opération et l’excellence de son exécution ont impressionné les alliées et surtout les adversaires des Etats-Unis. Jusqu’à l’incrédulité. Il n’y a eu, officiellement, aucune victime côté américain, ni même perte de matériel. Juste quelques blessés et un hélicoptère touché. Alors même que Maduro était retranché dans une base comptant plusieurs périmètres de défense et une garde rapprochée de plusieurs centaines d’hommes armés et entrainés… Et alors même qu’il s’était tourné vers la Chine et la Russie pour renforcer les défenses extérieures de son pays, notamment face à une attaque aérienne….

L’insolente audace du président Trump a également inquiété quelques autres dirigeants, en froid avec les Etats-Unis et en difficulté avec leur propre population, de Téhéran à Rio en passant par La Havane et Bogota… Ces dirigeants ont condamné ce coup de force, parlant de « kidnapping » contraire aux règles du droit international. Le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres et le président français Emmanuel Macron, ont également condamné l’intervention.  

Leurs lamentations sont néanmoins aussi vaines qu’hypocrites. Maduro lui-même violait le « droit international » en se maintenant par la force et la répression à la présidence du Venezuela après avoir perdu mais « volé » deux élections présidentielles et réduit son peuple à la misère ou à l’exil.  Ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne ne le reconnaissaient comme le président légitime du Venezuela depuis 2024. Les Etats-Unis ont agi en lien avec leur conviction. Les Européens n’ont rien fait. Sans, au passage, se soucier du droit des Vénézuéliens, victimes de sa répression. C’est tout le problème ! Le soi-disant « respect du droit international » n’est bien souvent qu’une excuse pour ne rien faire face à tous ceux qui le bafouent ouvertement… Dénoncer l’intervention américaine « Absolute Resolve », après avoir dénoncé l’illégitimité du régime de Maduro, sans avoir osé confronter ce régime c’est le comble de l’hypocrisie et peut-être de la lâcheté…

Donald Trump, lui, a agi. Comme il le fait toujours. Surtout après en avoir brandi la menace. Il a agi en conformité avec la loi et les institutions américaines.

Nicolas Maduro était en effet accusé, par la justice fédérale des Etats-Unis, d’être le parrain d’un réseau de trafic de drogue international. Aux yeux de l’administration américaine, Maduro était, avec d’autres, responsable de la mort de dizaines de milliers de citoyens américains.

Le Cartel de los Soles dans le viseur de la justice américaine

Il était inculpé aux Etats-Unis depuis 2020 et une récompense pouvant atteindre 50 millions de dollars avait été proposée pour toute information menant à sa capture. Les Américains lui reprochent d’avoir organisé et dirigé le « Cartel de los Soles » (Le cartel des soleils) et d’avoir transformé le Venezuela en « narco-Etat » facilitant l’acheminement de cocaïne et de fentanyl – une drogue dévastatrice élaborée à partir de composants fabriqués en Chine, puis acheminés au Venezuela et au Mexique avant d’être assemblés et expédiés frauduleusement aux Etats-Unis – puis d’avoir récupéré les profits de ce trafic pour s’enrichir lui-même, sa famille, ainsi que le premier cercle de ses collaborateurs.

Quatre chefs d’accusations ont été retenus contre Maduro par le district fédéral du sud de New York, dont narco-terrorisme, trafic de drogue, possession d’armes et conspiration pour utiliser ces armes dans la poursuite d’activités liées au narco-terrorisme. Maduro encourt la prison à vie aux Etats-Unis.

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L’acte d’accusation détaille des dizaines d’années d’activités illicites et les liens de Nicolas Maduro avec des groupes terroristes sud-américains, notamment les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) ou l’ELN (Armée de Libération nationale) qui utilisent le trafic de drogue pour financer leurs guérillas. Ces activités ne sont pas nouvelles. Elles remontent au début des années 2000, sous la présidence d’Hugo Chavez, alors que Maduro n’était encore que le ministre des Affaires étrangères du Venezuela. Il utilisait alors les privilèges de sa fonction pour rapatrier les profits de la drogue au Venezuela sous couvert diplomatique et donc à l’insu des services de douane, suspecte la justice américaine. L’acte d’accusation détaille aussi le rôle des principaux collaborateurs de Maduro dans cette organisation, dont celui de l’actuel ministre de l’Intérieur du Venezuela, M. Diosdado Cabello, numéro trois du régime. Enfin, l’acte d’accusation évoque des liens sur plusieurs décennies entre Nicolas Maduro et des cartels de la drogue déjà connus, notamment le Cartel de Sinaloa, et leurs recours à des gangs criminels, tels The Zetas et Tren de Aragua, pour mettre en place et soutenir leurs opérations.

En plus de cela, l’administration Trump accusait le « président » Nicolas Maduro d’avoir, ouvert les prisons de son pays et libéré ses pires criminels pour les expédier aux Etats-Unis, profitant du laxisme de l’administration démocrate en matière d’immigration illégale, afin d’y semer le désordre et la violence. A preuve, la présence de membres du gang Tren de Aragua – gang né dans les prisons du Venezuela – sur le sol américain et les exactions et crimes dont ils ont été coupables ce dernières années. Plusieurs jeunes femmes ont été violées et assassinées ces dernières années aux Etats-Unis par des criminels membres de gangs vénézuéliens entrés clandestinement aux Etats-Unis. Début 2025 le département d’Etat avait d’ailleurs désigné le gang Tren de Aragua et les cartels de la drogue comme des « organisation terroristes », soulignant la gravité de la menace et autorisant l’administration à avoir recours à la force militaire dans sa lutte contre ces organisations.

La fin du chavisme

Avec des milliers de morts, victimes d’overdoses de fentanyl au sein de sa population, et la présence non autorisée de gangs criminels étrangers sur son sol, les Etats-Unis étaient donc légitimement en droit de se considérer comme face à une agression et autorisés à se défendre selon les termes de l’article 51 de la Charte des Nations-Unies. Pour rappel, cet article autorise un Etat à recourir à la force militaire contre un autre en cas de « légitime défense ».  Une « agression continue et documentée » constitue l’un des cas pouvant justifier la légitime défense. C’est exactement ce à quoi les Etats-Unis ont été confrontés pendant des années vis-à-vis du Venezuela de Nicolas Maduro.

La presse bienpensante, avec sa sensibilité de gauche, refuse d’envisager que le « narco-terrorisme » ait pu être une arme de la politique étrangère du Venezuela de Nicolas Maduro. Et pourtant cela a bel et bien été le cas. La « révolution bolivarienne » (du nom de Simon Bolivar, libérateur de l’Amérique Latine du joug espagnol dans les années 1810- 1820) vantée par Hugo Chavez (président du Venezuela de 1999 à sa mort en 2013) et le mouvement « chaviste » qui en est issu, sont bâtis sur une opposition frontale avec les Etats-Unis. Le Venezuela « bolivarien » de Chavez allait remettre « Uncle Sam » à sa place et lui donner des leçons de politique et d’économie. La solidarité allait l’emporter sur le capitalisme.  C’était l’idée du moins.

D’inspiration marxiste-léniniste et anticolonialiste, le « chavisme » ambitionnait rien moins que de mettre à bas l’hégémonie américaine sur le continent. Et tous les moyens étaient bons. Maduro est l’héritier désigné de ce mouvement et il a délibérément et consciemment utilisé tous les moyens à sa disposition. Mais en 2013, quand Maduro succède à Chavez, qui avait fait de lui, simple chauffeur de bus, son héritier désigné, le Venezuela est déjà en ruine. Quarante ans de nationalisation du pétrole et quinze ans de « chavisme » ont détruit les infrastructures industrielles, et fait fuir les élites et les capitaux notamment vers les Etats-Unis. Déstabiliser le grand méchant empire yankee de l’intérieur, et favoriser l’accès de ses adversaires, tels que la Chine, l’Iran, la Russie, ou la Corée du Nord, aux richesses du Venezuela vont devenir les deux priorités de la politique étrangère du régime. Le trafic de drogue, à une heure où les Etats-Unis, en pleine désindustrialisation font face à une épidémie d’addiction aux opioïdes, va être l’arme de cette politique de déstabilisation. Suppléée quelques années plus tard par une invasion migratoire de gangsters et criminels. Tout cela est parfaitement documenté et l’homme qui a orchestré cette politique s’appelle Nicolas Maduro. Attaqués depuis des années, les Etats-Unis étaient en droit de se défendre…

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Et encore, ils n’ont choisi la manière forte qu’après avoir épuisé les autres méthodes. Pour rappel, l’opération Absolute Resolve ne fut ordonnée qu’en dernier recours. Tout au long du printemps 2025 et jusque début décembre le président Trump a offert à Nicolas Maduro la possibilité de quitter le pouvoir de son plein gré. Des discussions ont eu lieu. Richard Grenell, un émissaire spécial nommé par Donald Trump fut dépêché à Caracas, dès la fin janvier, pour négocier la libération d’otages américains détenus par Maduro, et envisager l’avenir. Les Etats-Unis ont également mis à contribution leur envoyé spécial pour l’Amérique latine, Mauricio Claver-Carone, tout au long de l’année. Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud, a même affirmé que la possibilité d’un exil doré a été offerte à Maduro. Jusqu’à la mi-décembre 2025. Il a refusé. « Maduro pourrait être tranquillement en Turquie aujourd’hui » a dit le sénateur, plutôt qu’en confinement solitaire dans une geôle de New York.

En clair, les Américains ont fait usage de la force militaire – une force massive – uniquement après que les autres tentatives de persuasion aient échoué. La nature même de l’opération et notamment l’importance de l’élément de surprise, empêchaient bien sûr de notifier le Congrès à l’avance, et à fortiori de demander un blanc-seing aux Nations-Unies…

Aussi légitime donc qu’impressionnante, cette opération illustre la détermination de Donald Trump à imposer sa loi sur le continent américain. C’est le message le plus important d’ »Absolute Resolve « ! C’est d’ailleurs le sens littéral de cette expression, « détermination absolue ». Comme c’est écrit dans le document détaillant la Stratégie de Sécurité Nationale – publié fin novembre 2025 – les Etats-Unis entendent à la fois chasser les acteurs « non-hémisphériques » du continent américain, et combattre tout acteur hémisphérique essayant de « semer le chaos » dans la région.  C’est la Chine qui est visée par la première proposition et le Venezuela qui l’était par la seconde.

La doctrine « Donroe »

Donald Trump a remis la fameuse Doctrine Monroe à l’ordre du jour. Datant de 1823, celle-ci affirme la volonté des Etats-Unis de défendre « l’indépendance » des Etats du continent américain, face à toutes velléités coloniales. C’est à l’origine une doctrine anticoloniale qui visait les Européens. Elle a ensuite servi de justification à une ingérence répétée des Etats-Unis dans les affaires intérieures de ces pays et à de multiples déploiements militaires en Amérique latine et dans les Caraïbes, tout au long du vingtième siècle, avant d’être officiellement abandonnée par l’administration Obama et son secrétaire d’Etat John Kerry en novembre 2013. « L’ère de la doctrine Monroe appartient au passé » avait-il affirmé alors.

A l’évidence, cette ère est de retour. Dès le premier mandat de Trump, le néo-conservateur John Bolton, que Trump avait nommé conseiller à la sécurité nationale, avait évoqué de manière informelle, la persistance de cette doctrine. Donald Trump en a fait désormais un axe officiel et revendiqué de la politique étrangère des Etats-Unis. Le document de stratégie nationale qualifie même de « corollaire Trump » la volonté des Américains d’être à nouveau maître chez eux dans le cadre de l’application de cette doctrine…

De là à penser que les Américains vont attaquer demain la Colombie parce que son président est un révolutionnaire marxiste ; ou envahir Cuba ; voire s’emparer par la force du Groenland, il y a un pas, et même plusieurs, à ne pas franchir pour l’instant. Ces dossiers mijotent. Ils ne sont pas encore « brûlants. » La seule certitude est que l’administration Trump entend repousser la Chine hors du continent américain, pour rétablir la prééminence commerciale et militaire des Etats-Unis dans la région. Cette éviction est en train de se dérouler sous nos yeux. La reprise de contrôle du canal de Panama avec le rachat de ses deux ports d’entrée et de sortie, à des entreprises chinoises au printemps 2025 en a été la première illustration. La reprise en main du Venezuela, inévitable après la chute de Maduro, est une deuxième étape et (pour l’instant) un deuxième succès. Cette étape est toujours en cours et son issue demeure incertaine. La sécurisation du Groenland, enjeu stratégique majeur, sera la troisième étape. Elle viendra une fois la deuxième achevée.

Même si Donald Trump agite beaucoup la menace militaire (avec son habituel esprit de provocation et pour signifier qu’il ne s’interdit aucune option, ce qui est une base lors de toute négociation) il ne s’agira pas d’une opération hostile. Le Groenland appartient au Danemark, allié des Etats-Unis et membre de l’Otan. En revanche, un achat n’est pas à exclure (tout se vend, c’est juste une question de prix !). Et à défaut, un accord de sécurité garantissant aux Américains un accès exclusif à cette terre et aux eaux qui l’entourent, éliminant toute présence russe ou chinoise. Cela mérite des détails. Nous y reviendrons.

Cover Up : Le clan Biden, l'Amérique et l'Etat profond

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Sur la route de la Maison Blanche

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Cet article provient du blog de Gerald Olivier.

Pourquoi Marine Le Pen a déjà gagné

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La victoire idéologique du RN, désormais reconnue jusque dans les colonnes du journal Le Monde, se heurte à une Justice que notre chroniqueur juge volontiers zélée. Au moment même où ses thèmes gagnent l’opinion, Marine Le Pen demeure pour l’instant inéligible.


Le dernier scoop du Monde

Marine Le Pen a gagné : elle doit être éliminée. Alors que la candidate du RN à la présidentielle risque l’inéligibilité dans le procès en appel, ouvert mardi sur une accusation de détournement de fonds du parlement européen, Le Monde reconnait sa victoire idéologique. « Les idées du RN s’installent dans l’opinion », titre en Une le quotidien daté d’hier.

De fait, les sondés soutiennent la suppression de l’aide médicale d’Etat, l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, la préférence nationale en matière d’emploi, la fin du droit du sol, etc.

L’Etat de droit, c’est plus fort que toi

Et là est le cœur du possible scandale démocratique : il verrait la favorite pour l’élection de 2027 empêchée de concourir par la décision de trois juges appliquant à la lettre, voire avec jubilation, une législation de 2017 votée par des parlementaires étourdis de bons sentiments. Lundi, sur RTL, le nouveau procureur du Parquet national financier, Pascal Prache, a également confirmé qu’un même dossier de détournement de fonds concernant Jordan Bardella était en cours d’analyse. Il est incontestable que députés et sénateurs sont les premiers responsables de cette aggravation de l’intrusion judiciaire, permise au nom de la moralisation de la vie politique après, notamment, les affaires Cahuzac et Fillon.

A lire aussi: «Haut-Commissariat aux diasporas»: la nouvelle fausse bonne idée d’Emmanuel Macron

Cette irresponsable légèreté des élus, qui ont pris le risque de priver des électeurs de leur libre choix démocratique, ne dédouane pas pour autant le rôle suspect du Parquet national financier. Il avait déjà montré une surprenante réactivité pour entraver à temps le parcours de François Fillon lors de la présidentielle de 2017.  Mais ceux qui espèrent ainsi bloquer la progression du RN en mobilisant la Justice exacerbent l’exaspération d’une société civile qui se radicalise et veut recouvrer ses souverainetés perdues.

Un système à bout de souffle

Dans le sondage du Monde qui entérine la banalisation du RN, Emmanuel Macron, qui s’en voulait le rempart, apparait désormais comme un danger pour la République pour 56% des sondés. Ce spectaculaire renversement de situation confirme l’agonie d’un régime qui a perpétué, à travers le « progressisme » du chef de l’Etat, un système épuisé, à bout de souffle. La contre-productive diabolisation de la prétendue « extrême droite » montre une opinion de plus en plus lucide, libre, indocile. Le dernier projet de Macron de mettre en place un Haut-commissariat à la diversité et à la diaspora, alors même que les agriculteurs se battent pour ne pas disparaître, confirme le mépris présidentiel pour la France française, enracinée, « populiste ». Cet autre comité Théodule, qui entérinerait le communautarisme de la société et son ethnicisation, exclurait par essence les autochtones mais aussi tous ceux qui, trop blancs, ne rentreraient pas dans la catégorie des « racisés », à commencer par les Français juifs, arméniens, européens.

De ce point de vue, cette vision multiculturelle de la nouvelle France est identique à celle de Jean-Luc Mélenchon quand il estime : « Ceux qui s’appellent « Français de souche » posent un problème sérieux à la cohésion de la société ». Le Pen peut dire merci à Macron pour le dernier coup de pouce ; en attendant le choix des juges et les probables colères contre les maltraitants de la démocratie française.

Queue de poisson mortelle à Minneapolis

Aux États-Unis, la bavure policière encore entourée de zones d’ombre et la mort de Renee Nicole Good, abattue par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), sont utilisées par une partie de l’opposition pour critiquer la politique de lutte contre l’immigration illégale menée par Donald Trump et les agents de l’ICE. Confiée au FBI, l’enquête sur les circonstances du drame soulève des questions quant à son impartialité.


Un homme cruel avec les animaux ne peut être un homme bon.
Gandhi

Dans l’histoire du monde, c’est encore l’absurde qui a le plus de martyrs.
Edmond et Jules de Goncourt


Plantons le décor.

L’État du Minnesota est une contrée emblématique de l’Amérique, bien connu pour son équipe de football, les Vikings, qui a eu pour gouverneur Jesse Ventura, ayant fait ses classes comme catcheur. Il a aussi a produit des hommes, ou plutôt des gens de lettres de marque. Signalons d’abord le prix Nobel de littérature Sinclair Lewis, peintre réaliste de la société et surtout de la mentalité américaine : à cet égard, son œuvre n’a pas pris beaucoup de rides : Main street (« Rue principale ») décrit la difficile adaptation d’une citadine originaire de la métropole de l’État à un milieu de péquenauds de petite ville; Elmer Gantry, un prêcheur corrompu dont la rhétorique religieuse est toujours vivante chez les « televangelists » et bien sûr It can’t happen here (« Ca ne peut pas arriver ici » en v.f.) roman uchronique (farfelu) relatant l’accès d’un vulgaire populiste à la présidence.

Par la suite, il y eut Laura Ingalls dont la série de livres pour enfants La petite maison sur la prairie fut par la suite immortalisée au petit écran par Michael Landon, un quasi-documentaire sur la société américaine pionnière du XIXe siècle, encore que dans les deux cas, la réalité était quelque peu édulcorée : l’autrice avait du se rabattre sur cette formule plus aseptisée car son premier livre autobiographique Pioneer girl (« Pionnière » en v.f.) avait été refusé par les éditeurs vu que sa vision de la ruralité était moins bucolique et sans doute un peu plus proche de celle de William Faulkner.

Le précédent George Floyd

Le Minnesota n’a donc jamais été un paradis perdu. Sa métropole encore moins.

En 2020 mourut George Floyd aux mains, ou plutôt au genou du policier Derek Chauvin, ce qui donna lieu à des troubles civils dans tout le pays.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’une citoyenne américaine, Renee Nicole Good, au volant de sa voiture, se fait abattre de 3 balles en pleine figure par un agent de ICE.

(Note contextuelle : la tactique du président Trump semble consister en des rotations des forces fédérales dans différentes grandes villes, surtout démocrates : Los Angeles, Chicago, Portland…, et maintenant Minneapolis, alors que les pouvoirs locaux déclarent sans ambages ne pas en avoir besoin. Au contraire, notamment ICE, elles ne font qu’augmenter les tensions. D’ailleurs, bien avant les présidences de Trump, des experts dénonçaient la dangereuse « militarisation » croissante des forces de l’ordre, même locales, exacerbée par l’utilisation d’équipements militaires devenus désuets gracieusement offerts par les forces armées. Des cadeaux empoisonnés. Le maintien de l’ordre interne est une chose et la défense, rectification, maintenant il faut dire la « guerre » en est une autre.)

Il ne s’agit pas ici de juger la politique policière de Trump, mais d’essayer de comprendre ce seul incident. Dans ce genre de situation, dans un Etat de droit, en temps normal, les autorités concernées se bornent sobrement à déclarer qu’une enquête sera tenue et à promettre que l’on ira au fond ses choses. Cependant, à (très) chaud les positions se sont bien campées quasi-instantanément.

D’une part, la mairie de Minneapolis et l’État veulent constater un assassinat pur et simple, vu que Renee Nicole Good ne cherchait pas à blesser qui que ce soit ; et qu’elle aurait fait des signes de la main pour inviter d’autres automobilistes à circuler; l’agent Jonathan Ross, ce serait placé devant la voiture de manière dangereuse pour lui-même; si un agent lui a ensuite demandé de sortir de la voiture, elle a simplement essayé de s’en aller, peut-être prise de panique. Selon la femme de Renee Nicole Good, Becca, elles étaient en train de soutenir leurs voisins (par exemple avec des sifflets) quand les agents sont arrivés.

D’autre part, avant même d’avoir pris connaissance d’un minimum de faits, Kristi « Maybelline » Noem, secrétaire à la sécurité intérieure, a immédiatement qualifié la défunte de « terroriste domestique »; pour sa part, la secrétaire de presse de la Maison Blanche, Karoline Leavit la désigne comme une « insurrectionniste [sic] gauchiste »; enfin, le président Trump a parlé d’« agitatrice payée [sic]». Cela dit, les autorités fédérales signalent que les agents de l’ICE étaient en opération ciblée dans le quartier. Renee Nicole Good aurait bloqué ou entravé le passage des agents, puis utilisé son véhicule comme arme contre eux et l’agent Ross, se jugeant menacé, aurait alors ouvert le feu en légitime défense.  De prime abord, on a du mal à voir dans Renee et sa conjointe le profil de « terroristes » ayant pour modèle Timothy McVeigh, leurs éventuels sifflets les rapprochant plutôt de Roger Whittaker.

Mais quid des vidéos filmés par des passants et des agents? Il en ressort ce qui suit.

Renee Nicole Good est dans sa voiture au milieu de la rue avec son SUV, bloquant partiellement la rue, que contournent sans difficulté les autres véhicules; un agent ICE approche, demande à Renee de sortir et tente d’ouvrir la portière. On entend ensuite Renee Nicole Good dire calmement à Jonathan Ross quelque chose comme « C’est bon, mec, je ne t’en veux pas » avant de mettre le véhicule en marche et tourner le volant vers la droite; Ross sort son arme, et tire trois fois.

Le quartier était loin d’être à feu et à sang, l’enquête confiée au FBI

Bien entendu, ICE soulèvera l’argument classique, et justifié, portant que les vidéos ne racontent pas toute l’histoire. Que peut déjà conclure l’observateur profane, fût-ce à titre provisoire, sur la seule base de celles qui sont publiques ? Le rideau ne s’ouvre pas sur un quartier à feu et à sang. S’il y avait eu manifestation, éventuellement ponctuée de coups de sifflets, elle avait pris fin. A ce jour, les experts policiers semblent unanimes pour dire que Ross s’était lui-même placé en situation de possible péril en se positionnant (plus ou moins) devant la voiture, notamment en manipulant un smartphone, ce qui réduisait sa mobilité; par ailleurs, la conductrice, qui n’avait jamais eu de comportement agressif, en tentant de quitter les lieux, a visiblement actionné le volant vers la droite, afin d’éviter de heurter Ross.

A ce stade, on ne peut affirmer avec une certitude totale qu’il n’était pas sur le trajet de la voiture au moment du premier coup de feu. Mais il est plus difficile d’admettre qu’étaient justifiés les deux coups suivants car il semblait alors bien hors de portée du véhicule, qui circulait à vitesse réduite, en s’éloignant de lui.

Cela dit, il a été révélé que Ross avait été blessé lors d’un incident antérieur de refus d’obtempérer d’un chauffard. Fut-ce un cas de TSPT? A-t-il alors cédé à la panique? Dans ce cas, manquerait l’élément moral de l’infraction.

La parole reviendra aux experts.

Le problème est que c’est le FBI, paraît-il, qui mènera l’enquête. Seul. En excluant la collaboration des forces de l’ordre locales. Alors qu’elles ont une expérience nettement plus considérable en matière d’affaires de tirs d’agents. En outre, le vice-président Vance déclare, sans rire, que les agents de ICE jouissent d’une immunité absolue. Et comme l’exécutif a déjà formulé ses conclusions, il y a clairement conflit d’intérêt quand on enquête sur soi-même.

Chose certaine, de manière générale en matière juridique, on ne saurait dire que l’action de l’administration actuelle a été entravée par un formalisme excessivement tatillon.

En droit américain, le droit de manifester relève de la liberté d’expression, protégée par le premier amendement de la Constitution. Pour le contourner, les gouvernements mal disposés ont souvent la tentation (depuis les années 60, d’ailleurs, rien de nouveau…) d’invoquer une situation d’« émeute » (« riot » en v.o.), souvent imaginaire. L’expression « violent rioters » est devenue le mantra de l’administration Trump, même si les inculpations et a fortiori les condamnations se sont plutôt révélées illusoires. Signalons qu’un pasteur en tenue ecclésiastique, formé à tendre la joue gauche, s’est vu apposer cette loufoque étiquette… Alors, Renee, mère de trois enfants, et Becca…

Mais le vécu de la botoxée Kristi Noem, est instructif. Elle explique dans son autobiographie avoir abattu son chien parce qu’elle le détestait, vu qu’elle n’était pas parvenu à la dresser à sa satisfaction. Un bouc a aussi subi le même sort. Tout cela afin d’« illustrer sa volonté de faire des choses difficiles, salissantes et laides » tant en politique que dans la vie. Apparemment, dame Noem, publicité ambulante pour Rolex, n’a qu’une parole. Pour autant, la spectaculaire élimination de Mirza n’a pas vraiment amélioré l’image de marque de la noble profession agricole, nourricière de la nation. Pis, cette exécution ne fut pas sans doute pas une réussite sur le plan marketing politique, vu qu’elle l’a vraisemblablement écartée de la vice-présidence.

Mais y a-t-il des « bœufs carottes » qui mijotent aux Etats-Unis?


Dernière minute. Au moins six procureurs fédéraux de carrière du Minnesota viennent de  démissionner, refusant de céder aux pressions exercées sur eux par le département de la Justice afin que Renee Good soit traitée comme agresseur d’un agent fédéral et afin que soit engagée une enquête pénale concernant les actions de Becca et d’hypothétiques liens avec des « groupes activistes ».

Par ailleurs, le sous-secrétaire à la Justice, Todd Blanche, annonce qu’il n’existe aucun élément justifiant l’ouverture d’une enquête pénale visant M. Ross.

Voilà qui devrait clore de vaines controverses.

Les juges et les urnes

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Au premier jour du procès en appel de l’affaire des assistants au Parlement européen, Mme Le Pen a donné l’impression de mettre un peu d’eau dans son vin, et a affirmé qu’elle n’avait pas « le sentiment d’avoir commis le moindre délit. » Trois juges vont pouvoir décider, à eux seuls, si les Français auront ou non le droit de glisser un bulletin Marine Le Pen dans l’urne en 2027. Depuis quand une élection présidentielle se joue-t-elle dans un prétoire plutôt que dans les urnes?


Marine Le Pen sera-t-elle interdite d’élection présidentielle ? C’est la Cour d’Appel qui en décidera. Et c’est grave. Trois magistrats auront une influence décisive sur l’élection présidentielle – donc sur l’avenir du pays.

Ils peuvent – et devraient – ramener l’inéligibilité de cinq à deux ans, ce qui leur permettrait de sauver la face de l’institution sans être accusés de se substituer aux électeurs. Mais il n’est pas sûr qu’ils auront cette sagesse.

Marine Le Pen risque d’être écartée d’une élection dont elle est la favorite pour un délit que la plupart des partis ont commis, en employant leurs assistants à d’autres tâches que celles du Parlement européen stricto sensu – ce qui devrait d’ailleurs être autorisé, cela s’appelle faire de la politique.

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D’accord, c’est un délit. Mais François Bayrou, poursuivi pour les mêmes pratiques a été relaxé car selon les juges il n’avait pas l’intention de commettre un délit. Justement, Marine Le Pen reconnaît désormais avoir fait une faute mais affirme qu’elle n’en avait pas conscience. Comme Bayrou. Elle pourrait donc être relaxée comme lui, à moins que les juges estiment qu’en tant que Le Pen elle doit avoir un traitement spécial.

Les juges ne font qu’appliquer la loi, observent beaucoup d’éditorialistes. Mais appliquer, c’est interpréter. Cependant, ce sont bien les politiques qui ont renoncé à leur pouvoir en faisant voter une peine d’inéligibilité quasi-automatique pour les délits d’atteinte à la probité. Par pure démagogie ! C’est tellement gratifiant de flatter l’opinion sur le thème: ce sont des voleurs, mais nous nous sommes honnêtes, nous sommes blanc comme neige… D’ailleurs, en 2017, Marine Le Pen n’a pas voté contre la mal-nommée loi de confiance dans la vie politique, elle s’est abstenue, creusant inconsciemment sa tombe politique.

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Les juges (ou certains juges, mais souvent ceux qui incarnent l’institution) n’avaient pas attendu cette loi pour jouer les justiciers. On dirait depuis longtemps qu’ils n’ont plus comme mission de sanctionner les fauteurs de troubles ou trancher les conflits mais de purifier la démocratie. En pleine campagne électorale, ils n’avaient pas hésité à poursuivre François Fillon pour un délit à l’époque très courant à l’Assemblée nationale. Résultat, on ne saura jamais qui les Français auraient choisi sans ce coup de pression en 2017.

L’inéligibilité est contraire au principe cardinal de la démocratie. C’est aux Français de choisir leurs dirigeants et de décider les entorses qu’ils tolèrent ou non. Ils ont souvent réélu des maires ex-condamnés ayant purgé leur peine. Cela signifie qu’ils ne veulent pas de gens qui s’enrichissent à leurs dépens, certes, mais qu’ils savent que les Monsieur Propre, dans la vie, ça n’existe pas. Et surtout, qu’ils ne veulent pas être gouvernés par des juges qu’ils n’ont pas élus.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Humour: attention à la piste noire!

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Après le drame de Crans-Montana, Charlie Hebdo publie un dessin « Les Brûlés font du ski. » Et beaucoup ne comprennent visiblement toujours pas que le journal satirique ne fait jamais dans le bon goût…


Et là, ils sont allés trop loin. Parents de victimes, grands brûlés, champions de l’indignation, tous avaient une bonne raison de détester la dernière vanne de Charlie Hebdo. En cause : un dessin de Salch intitulé « Les Brûlés font du ski », en référence au drame de Crans-Montana qui a coûté la vie à quarante personnes en Suisse. La prochaine fois, c’est sûr, l’attaque contre Charlie Hebdo se fera à coups de plantés de bâton, par une horde de moniteurs de ski énervés… Pour le moment, les avocats des familles de victimes annoncent qu’ils portent plainte.

Bête et méchant

C’est pourtant un grand classique de l’humour Charlie Hebdo, et peut-être plus encore, de la tradition Hara-Kiri. En 1982, 46 enfants meurent dans un accident d’autocar, à Beaune (21). Hara-Kiri sort le grand jeu : « Deux cars tous neufs envoyés à la ferraille et douze foyers privés d’allocations familiales ». Un phylactère est apposé à côté de la photo d’une mère endeuillée au milieu des cercueils : « Y’en a tellement, une vache n’y retrouverait pas son veau ». C’est bas, c’est bête, c’est méchant, et c’est pour ça qu’on aimait (ou pas) le professeur Choron.

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Le journal ciblé par les frères Kouachi en janvier 2015 n’a par ailleurs jamais manqué une occasion de se moquer de ses propres malheurs, comme avec cette fameuse Une montrant Charb à l’assaut des balles, protégé seulement par un exemplaire et se plaignant que « Charlie Hebdo, c’est de la merde : ça ne protège pas des balles ». On est en 2013, et l’attentat n’a pas encore eu lieu.

Rire dans les cours d’école au lendemain du 11-Septembre, ou rire des patients dans les salles d’anesthésiste, c’est un plaisir d’écolier et de carabin. Le plaisir coupable de celui qui, pour cette fois-ci, a échappé au tragique. Et puis, l’humour noir, c’est comme l’andouillette et la sodomie : que ceux qui n’aiment pas ça n’en dégoûtent pas les autres.

C’est peut-être aussi, enfin, un effet pervers de l’attentat, le revers de la médaille: après la vague de soutien mondial reçu en 2015, le journal n’est plus seulement sous les projecteurs franco-français. De temps en temps, ses blagues franchissent les frontières et suscitent la colère parmi les esprits hermétiques à ce petit pan de l’esprit français. Tantôt barbus, tantôt avocats suisses.


La semaine précédente, c’était notre brave Jean-Luc Mélenchon qui se sentait terriblement offensé. Les pauvres petits lfistes ont en effet été choqués par un autre dessin de Salch, publié deux jours après l’arrestation de Maduro, et présentant leur leader caricaturé en dictateur vénézuélien menotté, avec la blague : « Trump, ne t’arrête pas en si bon chemin ».
Après avoir déjà estimé que dessiner Rokhaya Diallo grimée en Joséphine Baker était « raciste », l’impayable candidate à la mairie de Paris Sophia Chikirou a dénoncé un dessin « fasciste ». Le député Arnaud Le Gall a accusé de son côté le journal d’être devenu un relais de « l’extrême droite trumpiste ». Pas moins ! « C’est moche. Pas drôle. Complètement con. Répugnant même. Une trahison morale » a surenchéri enfin le député Arnaud Saint-Martin. Nos insoumis sont vraiment de grands sensibles •

E-commerce européen: la crise en taille XXL?

Et si les raisons des difficultés ne se trouvaient pas uniquement dans la concurrence de Shein ?


Le début de l’année 2026 a été marqué par une annonce brutale. Zalando a décidé de fermer son centre logistique d’Erfurt, en Allemagne, entraînant la suppression d’environ 2 700 emplois, soit près d’un sixième de ses effectifs dans le pays. La direction du groupe e-commerce allemand a justifié cette décision par la nécessité d’adapter et d’automatiser son réseau logistique paneuropéen face à un environnement concurrentiel plus exigeant, évoquant notamment la pression exercée par de grandes plateformes internationales à bas coûts.

Ce récit, largement relayé dans l’espace médiatique, tend à présenter cette concurrence comme la cause principale des difficultés rencontrées par Zalando. S’il contient une part de vérité, il passe toutefois à côté de l’essentiel, à savoir la trajectoire historique de l’entreprise, les tensions structurelles du modèle européen de la mode en ligne et les conséquences de choix stratégiques opérés bien avant que certains acteurs extra européens ne s’imposent comme des références du secteur.

Douloureux arbitrages

L’idée selon laquelle les difficultés actuelles de Zalando seraient nées avec l’arrivée de nouveaux concurrents asiatiques sur le marché européen ne résiste pas à l’examen des données financières récentes. L’entreprise a bien continué à enregistrer une croissance de son chiffre d’affaires et un redressement de ses résultats, mais ces indicateurs traduisent surtout un modèle arrivé à maturité, confronté à des arbitrages coûteux et à une industrie du e-commerce entrée dans une phase de normalisation après une décennie d’expansion rapide.

Fondée en 2008 à Berlin par Robert Gentz et David Schneider, Zalando est née de la rencontre entre le conseil stratégique et l’essor du commerce en ligne. Tous deux diplômés de la WHU Otto Beisheim School of Management, souvent considérée comme l’équivalent allemand de HEC, Robert Gentz a débuté sa carrière chez McKinsey, où il s’est spécialisé dans les stratégies de croissance et le commerce de détail, tandis que David Schneider a suivi un parcours comparable au sein du Boston Consulting Group, avec un accent mis sur l’expansion internationale. Leur formation et leur expérience ont fortement influencé la conception de Zalando, pensée dès l’origine comme une plateforme européenne capable de changer d’échelle rapidement plutôt que comme un simple site de vente en ligne.

Le nom Zalando, choisi pour sa sonorité internationale et mémorisable, ne renvoie ni à un pays ni à un produit précis. Inspiré librement du mot italien zalare, évoquant une forme de légèreté ou de jeu, il traduisait déjà l’ambition d’un déploiement paneuropéen sans ancrage culturel trop marqué.

L’entreprise s’est rapidement imposée comme l’un des principaux acteurs européens du e-commerce de la mode, combinant vente directe de marques et services logistiques pour des partenaires tiers. Cotée à la Bourse de Francfort sous le ticker ZAL et intégrée aux grands indices allemands, Zalando opère aujourd’hui dans la majorité des pays européens et emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes réparties entre ses sièges administratifs, ses équipes technologiques et ses infrastructures logistiques. Son modèle repose sur une forte maîtrise de la chaîne de distribution, des investissements massifs dans le numérique et la donnée, ainsi que sur l’ambition de devenir un écosystème paneuropéen de référence pour la mode en ligne.

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Sur l’exercice fiscal 2024, Zalando a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 10,5 milliards d’euros, en progression modérée par rapport à l’année précédente, et un bénéfice net d’environ 251 millions d’euros, en nette amélioration après une année 2023 plus difficile. En 2025, la croissance s’est poursuivie à un rythme plus soutenu, avec un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros au premier trimestre, puis environ 3 milliards d’euros au troisième trimestre. Pour l’ensemble de l’année, le groupe anticipe désormais un chiffre d’affaires compris entre 12,1 et 12,4 milliards d’euros et un résultat d’exploitation ajusté compris entre 550 et 600 millions d’euros, intégrant l’impact de l’acquisition d’About You. Dans ses prises de parole publiques, le PDG de Zalando a ainsi explicitement cité Shein comme symbole de la fast fashion mondiale pour justifier le plan social et la fermeture du site d’Erfurt, alors même que les causes profondes de la restructuration résident surtout dans les choix stratégiques internes, la maturité du modèle économique et l’intégration risquée d’About You.

Ces chiffres décrivent une entreprise encore en croissance, mais dont la dynamique repose sur des marges sous pression, un free cash-flow fragilisé et des attentes accrues des marchés financiers. Dans cette transition d’un modèle de forte expansion vers un modèle plus mature, la tentation est grande de désigner un facteur externe unique pour expliquer les tensions internes.

Infrastructures lourdes

Zalando a longtemps revendiqué un positionnement distinct, fondé sur un large catalogue de marques, une logistique sophistiquée, une expérience client soignée et des engagements affichés en matière de qualité et de durabilité. À l’inverse, certains acteurs mondiaux étaient présentés comme évoluant selon une logique différente, davantage centrée sur la vitesse et le prix. Or cette distinction souligne précisément le cœur du problème. Zalando ne s’est jamais voulu un acteur de la fast fashion ultra rapide capable de renouveler des milliers de références à très bas coûts. La question n’est donc pas celle d’une imitation impossible, mais celle de la soutenabilité économique d’un modèle européen exigeant dans un marché mondialisé.

La comparaison des modèles éclaire le débat sans en faire un face à face obsessionnel. Zalando repose sur une place de marché intégrée, des infrastructures lourdes, une gestion généreuse des retours et une adaptation constante aux normes sociales et environnementales européennes. À l’inverse, d’autres plateformes fonctionnent sur une logique de fast fashion numérisée, pilotée par la donnée, fondée sur une compression extrême des coûts et une externalisation massive de la production. Ces approches ne relèvent pas du même terrain économique, même si elles se croisent partiellement dans l’esprit des consommateurs.

Dans la communication récente, la référence à ces plateformes est devenue un écran commode pour expliquer non seulement les difficultés de Zalando, mais plus largement celles de l’industrie européenne de la mode en ligne. Cette narration permet d’externaliser les responsabilités, de déplacer le débat public et d’atténuer la portée sociale des décisions de restructuration.

Pourtant, réduire les ajustements de Zalando à une simple pression concurrentielle occulte les tensions structurelles du secteur et les conséquences de choix stratégiques internes, comme l’intégration d’About You ou la réorganisation logistique, dont les effets restent incertains.

Fondée en 2014 à Hambourg, About You s’est développée sur un modèle très orienté vers la personnalisation, le marketing d’influence et une expérience mobile destinée à un public jeune. Sa croissance rapide s’est accompagnée de marges faibles, de coûts marketing élevés et d’une dépendance forte aux promotions. Introduite en Bourse en 2021, l’entreprise a rapidement vu ses performances se dégrader avec le retournement du marché du e-commerce.

Zalando a pris le contrôle d’About You à l’issue d’un processus engagé fin 2024, par le biais d’une offre publique d’achat en numéraire sur un acteur affaibli. L’opération, finalisée à l’été 2025 après les autorisations réglementaires, s’est conclue par la sortie d’About You de la cote et son intégration complète au groupe. Présentée comme une alliance stratégique visant à renforcer un champion européen, elle s’apparente aussi à une opération défensive.

Cette intégration ajoute à Zalando un acteur structurellement fragile, aux synergies limitées, avec des bases clients distinctes, des technologies difficiles à fusionner et des cultures d’entreprise éloignées. Elle mobilise surtout des ressources financières et managériales à un moment où le cœur du modèle européen de la mode en ligne est déjà sous tension.

La fermeture du site d’Erfurt et les suppressions d’emplois s’inscrivent dans cette réorganisation interne. Elles traduisent moins l’impact direct d’un concurrent extérieur que la difficulté d’adapter un modèle européen exigeant à un environnement économique plus dur, marqué par une croissance modérée, une pression accrue sur les marges et des attentes sociales et environnementales élevées.

Dans ce contexte, les références répétées à certains acteurs mondiaux jouent le rôle d’un miroir commode. Elles masquent une réalité plus complexe, celle d’un modèle de la mode en ligne en recomposition, confronté à des défis internes, économiques et humains que ni la simplification du récit ni la désignation d’un adversaire unique ne suffisent à résoudre.

Tant qu’il y aura des films

Une réjouissante histoire de faussaire, une fresque politique au galop et une comédie pas drôle: c’est ainsi que le cinéma français entame une nouvelle année.


Gros billets

L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé
Sortie le 14 janvier

Le cinéaste Jean-Paul Salomé a l’éclectisme chevillé au corps depuis son entrée dans la carrière en 1994 avec Les Braqueuses. Ce qui entraîne inévitablement des bas (comme ses très improbables adaptations de Belphégor et d’Arsène Lupin) mais également des hauts, à l’instar de son précédent film, La Syndicaliste, avec Isabelle Huppert dans le rôle d’une lanceuse d’alerte chez Areva. Cette fois, il revient sur un retentissant fait divers quelque peu oublié aujourd’hui : l’affaire Bojarski. La campagne de communication qui entoure la sortie du film n’y va pas de main morte. Outre le traditionnel (et souvent inquiétant) « d’après une histoire vraie », l’affiche proclame qu’il s’agit de « l’homme qui a fait trembler la Banque de France ». Bref rappel des faits puisque Jean-Paul Salomé est assez fidèle à la réalité. Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la Seconde Guerre mondiale et use de ses dons pour fabriquer des faux papiers. À la Libération, son absence d’état civil en règle l’empêche de déposer les brevets de ses très nombreuses et ingénieuses inventions, et il doit se contenter de petits boulots alimentaires. Jusqu’au jour où un gangster lui propose de mettre à profit ses talents exceptionnels pour imprimer de la fausse monnaie. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Et très vite, il se retrouve dans le viseur du redoutable inspecteur de police Mattei et devient en même temps la bête noire des milieux financiers.

La figure du faussaire a toujours fasciné le cinéma. Rappelons que dans le salutaire registre de la parodie, Le cave se rebiffe, de Gilles Grangier, dialogué par Michel Audiard, tient parfaitement la comparaison avec Les Tontons flingueurs : Maurice Biraud en as du faux talbin et Jean Gabin en commanditaire exigeant y font des merveilles. Certes, on rit moins chez Salomé, mais on lui sait gré de prendre au sérieux cette affaire avec un film mené tambour battant. Reda Kateb en faux-monnayeur fabuleux tire son épingle du jeu et le reste du casting – Bastien Bouillon et Pierre Lottin en tête – est au diapason. Rien de génial, mais ce film qui fait l’éloge du travail bien fait est lui-même bien ficelé : Salomé sait raconter une histoire et nous y intéresser. Il est vrai qu’il tenait là un sujet en or avec son lot de rebondissements, de suspenses en tous genres et autres crises familiales liées au secret. Gendarmes et voleurs, c’est toujours un bon prétexte pour mener une honnête entreprise de divertissement. Et puis, au-delà de ses indéniables qualités, le film s’autorise le portrait d’un artiste solitaire qui aimerait que son tour de main soit reconnu à sa juste valeur. Au point d’ailleurs que Bojarski marquait sciemment ses faux billets de minuscules différences qui sont autant de signatures volontaires. On imagine aisément comment ce drôle de zèbre a fini sa carrière, le plus piquant étant qu’à l’époque on pouvait lire sur chaque billet l’extrait de l’article 139 du Code pénal relatif aux sanctions encourues par les contrefacteurs. Autre ironie du sort, les collectionneurs s’arrachent désormais et à prix d’or les faux billets élaborés par le virtuose, tandis que, semble-t-il, la Banque de France en conserve de nombreux exemplaires dans ses coffres.

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L’Affaire Bojarski n’évite ni certains raccourcis, ni une romantisation de ce fait divers somme toute crapuleux. Mais c’est assurément la loi du genre. Et même si la réalité est moins séduisante que la fiction, on prend un plaisir coupable à suivre le jeu du chat et de la souris. Mais pour que ce plaisir soit parfait, on se serait passé des images d’archives du générique de fin qui montrent le vrai Bojarski, sorte de petit fonctionnaire besogneux, bien loin de l’image de l’artiste génial suggérée par le film.


Carole Bethuel / Curiosa Films

Petite monnaie

Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas
Sortie le 21 janvier

On sait le succès qu’a connu en librairie le roman de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, à sa sortie en 2022. Le talentueux Olivier Assayas a souhaité le porter à l’écran avec une distribution internationale. Avec son Carlos, il avait prouvé qu’il pouvait délaisser l’intime pour aborder des thématiques politiques. Mais était-il bien raisonnable de vouloir traiter près de quarante années de vie politique russe en 156 minutes très exactement ? De ce point de vue, il est évident que l’écrit l’emportera toujours sur l’écran. En voulant tout embrasser de cette longue période, Assayas, malgré quelques belles scènes, semble se diluer dans cette folle cavalcade coécrite avec Emmanuel Carrère. Quant à confier au mignon Jude Law le rôle de Vladimir Poutine, c’est sans conteste lisser un personnage bien plus complexe. Résultat, rien ne fonctionne vraiment dans ce qui aurait pu et dû être un ténébreux portrait de la Russie post-soviétique.


EcceFilms

Poches vides

Baise-en-ville, de Martin Jauvat
Sortie le 28 janvier

Il est des films dont on se demande comment ils ont pu passer le stade du scénario et trouver des oreilles attentives pour les financer. C’est absolument le cas du désolant Baise-en-ville de Martin Jauvat. L’énoncé du synopsis suffit à mesurer l’ampleur du désastre : « Un jeune homme pas doué en amour et n’ayant pas de voiture doit séduire tous les soirs une femme différente pour qu’elle l’héberge à proximité de son lieu de travail. » Et le plus fascinant, c’est qu’à partir de ce rien, un cinéaste et ses acteurs puissent produire du moins que rien qui se voudrait évidemment drôle, sympathique et décalé. On sort de la projection proprement affligé par tant de nullité avec la désagréable impression de s’être fait avoir. Quant à comprendre ce que sont venus faire dans cette pauvre galère Emmanuelle Bercot, William Lebghil ou encore Géraldine Pailhas, c’est un mystère de plus.

Marine Le Pen: on n’est sûr de rien…

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Notre chroniqueur revient sur la stratégie judiciaire de Marine Le Pen


Le procès en appel de Marine Le Pen et de quelques autres s’est ouvert le mardi 13 janvier. Jordan Bardella a réaffirmé son plein soutien à cette dernière « qui convaincra de son innocence ». Sans être nécessairement contre-productif, un tel soutien politique n’aura en tout cas aucune incidence sur le cours de la procédure judiciaire à venir.

Je ne crois pas non plus que, pour la juridiction d’appel, le fait que l’éventuel remplaçant de Marine Le Pen en vue de l’échéance présidentielle soit déjà désigné puisse exercer une quelconque influence sur l’arrêt à intervenir, lequel, quelle qu’en soit l’issue, aura tout intérêt à se fonder sur des éléments strictement juridiques, contrairement au jugement de première instance qui s’est aventuré – au moins pour ce qui relève de l’exécution provisoire – dans une argumentation davantage politique que technique.

Marine Le Pen baisse d’un ton

Ayant suivi attentivement les débats de première instance en pratiquant un pluralisme médiatique – et ma lucidité n’est pas rétrospective ! -, j’avais été surpris par l’option maximaliste retenue par Marine Le Pen, même si elle correspondait à son tempérament et avait conduit son unique avocat à plaider dans le même esprit.

On connaît la condamnation qui a suivi, assortie de l’exécution provisoire et de ses effets potentiellement désastreux sur l’avenir présidentiel de la candidate officielle du RN.

Il me paraissait clair que, d’une manière ou d’une autre, une autre ligne de défense serait envisagée en appel. Le fait que Marine Le Pen dispose désormais de deux avocats – l’un pour le Parlement européen, l’autre pour le parti -, que chacun des appelants ait dorénavant son propre conseil et que la communication sera davantage contrôlée constitue un élément non négligeable, mais ce n’est pas l’essentiel.

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Il va résider dans l’obligation pour Marine Le Pen – sans qu’elle opère un revirement complet et tout en continuant à proclamer son innocence – de développer une argumentation moins impérieuse et plus modeste. Cette évolution devrait la conduire à moins s’opposer frontalement au droit européen qu’à s’en prévaloir, en exploitant ses zones d’ambiguïté afin de justifier le comportement collectif des assistants parlementaires mis en cause. Sans aller jusqu’à la résipiscence, elle fera valoir une attitude de bonne foi qui la fera sortir de ses dénégations intégristes et pourrait lui valoir une écoute plus bienveillante.

Déjà, en affirmant d’emblée « qu’elle n’a aucun sentiment d’avoir commis la moindre infraction », elle a placé la barre moins haut et s’est campée en innocente moins sûre d’elle. Cette formulation est révélatrice d’un climat de moindre affrontement.

En effet, il est fondamental, à quelque niveau juridictionnel que ce soit, de toujours ménager une porte de sortie lorsque l’argumentation principale ne convainc pas, plutôt que de s’enfermer – et les juges avec et contre soi – dans une logique du tout ou rien.

Rien n’est acquis

Mais il faut prendre garde à ce que cette volte-face n’apparaisse pas comme insincère, voire purement utilitaire, d’autant plus que, depuis des mois, on avait presque l’impression que, médiatiquement parlant, la défense du RN s’élaborait à ciel ouvert. Il est évidemment permis de modifier son comportement et ses arguments en appel, à condition toutefois que cette nouvelle posture ne soit pas cousue de fil blanc, au point de donner le sentiment d’un jeu consistant, après avoir d’abord brûlé tous ses vaisseaux, à chercher ensuite trop ostensiblement à en sauver quelques-uns.

J’en viens naturellement, pour conclure, au rôle capital des avocats dans les procès où la politique vient troubler l’apparente objectivité du droit. Dans les causes perdues, lorsqu’on s’en prend à la justice et que l’on met en cause ses juges, il est frappant de voir que, parmi les explications avancées pour justifier l’échec judiciaire, n’est presque jamais évoquée la possible insuffisance des conseils, la maladresse de leurs plaidoiries, leur excès de certitude, proche parfois de l’arrogance, de l’emporter, et plus généralement, leur échec dans cette obligation de convaincre.

Pour Marine Le Pen, rien n’est acquis. C’est déjà beaucoup que de le savoir et d’en tirer, en conséquence, l’attitude appropriée.

L’autre leçon iranienne

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Charles Rojzman observe un paradoxe cruel et un peu fou : si certains en Iran risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite désormais à défendre les principes qui rendent cette séparation possible.


Il se passe aujourd’hui en Iran quelque chose que l’Europe regarde à peine, ou qu’elle regarde mal. Dans les rues de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz, une jeunesse affronte à mains nues un régime théocratique parmi les plus répressifs du monde. Elle ne réclame ni réforme cosmétique ni accommodement religieux ; elle conteste le principe même de la domination du sacré sur la loi. Et fait remarquable, presque inouï : aucun “Allahu Akbar” ne rythme ces manifestations. Le silence religieux de cette révolte en dit plus long que tous les discours. Il signifie que, là même où l’islam a été érigé en loi totale, surgit le désir de le ramener à ce qu’il n’a jamais pleinement accepté d’être : une foi que l’on adopte ou pas, et non un ordre politique.

Le problème ne commence pas avec la foi…

Ce contraste devrait hanter l’Europe. Car pendant que des femmes et des hommes risquent leur vie pour desserrer l’étau de la théocratie, l’Europe, elle, doute de sa propre légitimité à défendre fermement le principe qui fonde la société démocratique moderne,  la séparation du religieux et du politique. Elle hésite, tergiverse, s’excuse. Ce qui se joue n’est pas une crise passagère, mais un renoncement profond : celui d’une civilisation qui ne croit plus avoir le droit de nommer ce qui la menace.

L’Europe ne s’effondre pas sous les coups d’un ennemi extérieur clairement identifié. Elle se défait lentement, par renoncement intérieur, par incapacité à penser les conséquences de ses propres choix. Elle ne meurt pas de violence, mais d’aveuglement volontaire ; non d’agression, mais de désarmement moral. Ce qui s’éteint aujourd’hui, ce n’est pas seulement une puissance politique ou économique, mais une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle existe.

Il n’y a rien, en soi, de condamnable dans l’islam comme foi vécue. Rien contre le croyant qui prie, jeûne, donne l’aumône, accomplit le pèlerinage, organise sa vie selon un ordre spirituel hérité. Les sociétés européennes, issues d’une longue histoire chrétienne, savent ce que signifie croire. Le problème ne commence pas avec la foi ; il commence avec la loi.

Car l’islam, dans sa cohérence doctrinale classique, ne s’est jamais pensé comme une religion parmi d’autres, appelée à cohabiter durablement dans un espace pluraliste. Il se comprend comme la révélation dernière et supérieure, destinée à corriger et à subordonner les révélations antérieures. Cette prétention n’est pas seulement théologique : elle est juridique, politique, civilisationnelle. Elle s’inscrit dans la charia, qui ne sépare pas le spirituel du temporel, la croyance de l’ordre social, Dieu de la loi.

Un projet englobant

Dans cet ordre normatif, l’inégalité n’est pas un accident historique appelé à disparaître, mais un principe structurant : inégalité entre le musulman et le non-musulman, entre le croyant et l’infidèle, entre l’homme et la femme. Ces hiérarchies sont présentes dans les textes fondateurs, dans de nombreuses sourates du Coran et dans les hadiths. Tous les musulmans ne les revendiquent pas, ni ne les appliquent, mais elles existent comme horizon normatif légitime. Les nier revient à substituer le confort idéologique à la vérité.

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À cette structure doctrinale s’ajoute une donnée que l’Europe se refuse obstinément à penser : le facteur démographique. Le nombre change la nature des choses. Tant que les musulmans sont minoritaires, l’adaptation au cadre démocratique est possible, parfois sincère, parfois stratégique. Mais lorsque la présence devient masse, lorsque la démographie devient force politique et culturelle, ressurgit ce que l’on croyait dissous : le sens primordial de l’islam comme projet englobant, dans lequel la terre entière est appelée, à terme, à être soumise à la loi divine.

Les limites de la distinction entre islam et islamisme

Il ne s’agit pas toujours d’une conquête brutale. Elle est souvent lente, diffuse, progressive : revendications juridiques, pressions normatives, contestation de lois civiles jugées impies, mise en accusation morale des sociétés d’accueil. La coexistence cesse d’être une fin ; elle devient une étape. La domination d’un ordre non musulman est vécue comme transitoire, parfois comme une humiliation historique appelée à être corrigée.

C’est ici que la distinction rassurante entre islam et islamisme montre ses limites. Non qu’elle soit entièrement fausse, mais parce qu’elle sert trop souvent à masquer une continuité idéologique profonde. Les courants comme les Frères musulmans ou le wahhabisme n’inventent rien : ils réactivent, systématisent et politisent des éléments déjà présents, en attendant que le rapport de force — notamment démographique — permette leur traduction juridique.

Face à cela, l’Europe apparaît désarmée. Non par manque de moyens, mais par absence de volonté. Ses élites, oscillant entre inconscience et corruption morale, laissent se déployer une immigration de masse sans exigences claires, sans lignes rouges, sans affirmation ferme de la primauté de la loi civile. Toute tentative de lucidité est disqualifiée comme xénophobie ; toute inquiétude est pathologisée ; toute résistance est assimilée à une faute morale. L’Europe préfère accuser ses propres peuples plutôt que de défendre les principes mêmes qui rendent la démocratie possible.

Il existe pourtant une ligne de partage nette. Elle ne passe ni entre musulmans et non-musulmans, ni entre cultures, ni entre origines. Elle passe entre ceux qui acceptent que la loi soit l’œuvre des hommes — imparfaite, révisable, toujours discutable — et ceux qui estiment qu’une loi sacrée doit, tôt ou tard, s’y substituer. Le musulman qui accepte sans réserve la primauté de la loi démocratique, l’égalité absolue entre les sexes, entre croyants et non-croyants, la liberté de conscience incluant le droit de quitter une religion, est pleinement compatible avec l’Europe. Mais plus le nombre croît, plus ce renoncement devient minoritaire, suspect, parfois dénoncé comme trahison.

Une civilisation ne survit pas longtemps lorsqu’elle renonce à défendre ce qui la fonde. Le pluralisme ne tient que s’il existe une norme centrale non négociable. En refusant d’affirmer cette norme, l’Europe ne fait pas preuve d’une tolérance supérieure : elle organise sa propre dissolution. Les civilisations ne meurent pas toujours dans le fracas ; certaines meurent dans le consentement, sous le poids du nombre, le silence des élites et la peur de nommer le réel.

L’islam doit encore évoluer

Et pourtant, rien n’est entièrement joué. Ce qui se lève aujourd’hui en Iran, dans le refus même de la théocratie, rappelle une vérité essentielle : l’islam n’est pas condamné à demeurer une loi. Il peut devenir une foi, à condition qu’existe en face une civilisation suffisamment sûre d’elle-même pour imposer la primauté du politique sur le religieux. Le paradoxe est cruel : là où certains risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite à défendre les principes qui rendent cette séparation possible. Si une espérance demeure, elle ne réside ni dans l’angélisme ni dans le renoncement, mais dans la capacité retrouvée des sociétés démocratiques à assumer leur propre norme, afin que l’islam, comme toute religion, puisse enfin devenir une croyance libre dans un monde gouverné par la loi des hommes.

La société malade

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Israël: le pays retient son souffle

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Tel-Aviv, 2 janvier 2026 © Leo Correa/AP/SIPA

En Israël, la vie du ciel et celle de la terre sont souvent indissociables. Aujourd’hui, la matinée fut venteuse, couverte même, tandis que l’après-midi s’est offert un soleil franc et un ciel parfaitement dégagé, à l’image des va-et-vient des nouvelles et des menaces de guerre qui affleurent, puis s’effacent, avant de revenir.

Malgré le plan de paix de Charm el-Cheikh, la guerre n’est pas vraiment terminée

Depuis la mi-octobre, et plus précisément depuis le 13 octobre, jour de la libération d’otages, le pays traverse une période singulière : un entre-deux marqué à la fois par l’espoir et l’inquiétude, par l’envie d’en finir avec la guerre et la conscience qu’elle n’est pas vraiment terminée.

À ce jour, il reste encore le corps de Ran Gvili, qui n’a pas été restitué. Comme si ce corps, celui du dernier otage, était devenu le symbole même de cette parenthèse impossible à refermer. Tant qu’il n’est pas revenu, rien ne se clôt vraiment.

Il est toujours difficile de prendre le pouls d’un pays aussi disparate qu’Israel. Dans les grandes villes, la reprise est visible. Les terrasses de Tel Aviv se remplissent à nouveau, la vie sociale redémarre, les invitations reprennent, les touristes étaient là, en nombre, pour les fêtes de fin d’année.

Mais derrière cette apparence de normalité, le ressenti dominant demeure celui d’une pesanteur collective. Les énergies circulent moins librement, les conversations se font plus prudentes, les rassemblements sont plus laborieux, comme si la société vivait dans une attente diffuse, inconsciente, traversée d’une lassitude larvée.

Phase de décompression

Comme toujours, chacun se raconte l’histoire qui lui permet d’expliquer cette atmosphère étrange. Certains y lisent la conviction qu’une confrontation directe avec l’Iran pourrait être imminente : les citoyens économisent leurs forces, sortent un peu moins, se concentrent sur l’essentiel. D’autres soulignent l’effet combiné de l’hiver, des tempêtes annoncées, et de la fatigue générale après des mois de tension continue. Nous sommes nombreux à vivre une forme de décompensation émotionnelle après deux années de résilience forcée. D’autres encore y voient l’effet d’échéances politiques prochaines, qui pourraient raviver les fractures internes.

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Ce qui domine également, c’est la divergence des narratifs autour de la guerre du 7-Octobre et de ses conséquences. Si tous s’accordent pour parler du 7-Octobre comme d’un point de bascule stratégique majeur, certains y voient aussi la manifestation d’une puissance divine. Dans une lecture largement partagée, l’attaque du Hamas, aussi meurtrière fût-elle, n’a pas atteint ce qui aurait pu être son objectif ultime : l’éradication totale d’Israël par une attaque coordonnée de grande ampleur, simultanée sur plusieurs fronts, y compris à l’intérieur du pays.

Sans l’orgueil de Yahya Sinwar, qui a voulu agir seul et précipiter l’offensive, Israël n’aurait peut-être pas eu le temps de se ressaisir, de reprendre l’initiative militaire et de contrôler le rythme de l’escalade.

Pour d’autres, la question des responsabilités politiques n’a toujours pas été posée, et à mesure que les élections approchent, elle promet de devenir explosive.

Tel Aviv – Téhéran

Mais c’est en Iran que se joue peut-être la mutation la plus déterminante. Ce que beaucoup espéraient, une révolution venant de la base, semble progressivement se profiler. Ce basculement s’inscrit dans une réalité économique et morale : l’épuisement d’un peuple dont les ressources ont été détournées, pendant des décennies, au profit de la projection régionale des mollahs. L’argent de la santé, de l’éducation, des infrastructures a alimenté les proxies : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen.

Dans les conversations israéliennes, l’Iran cesse ainsi d’être seulement un ennemi lointain ou une menace nucléaire : il devient une question historique. Si l’Iran islamiste s’effondre, c’est le centre de gravité de la guerre régionale qui tombe. Les proxies perdent leur cerveau, leur financement, leur souffle idéologique. Et l’on voit poindre à l’horizon un scénario qu’on n’osait même pas formuler il y a encore quelques années : celui d’un Iran libéré, réconcilié avec sa jeunesse, ouvert à un autre rapport au monde, et donc, peut-être un jour, à Israël.

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Mais l’expérience, ici, a appris la prudence. Et le ciel n’est pas encore tout à fait dégagé en ce mois de janvier.

A l’heure où j’écris ces lignes, la situation sécuritaire renforce cette impression de suspension. Comme pour rappeler brutalement cette réalité, nous venons de recevoir un nouveau message des autorités concernant la situation sécuritaire. Les abris publics sont ouverts. Les consignes élémentaires de protection civile sont rappelées. Ordre nous est donné de nous tenir prêts à toute éventualité, y compris à l’absence d’événement. Cette ambivalence résume une réalité israélienne récurrente: le pays doit gérer simultanément une vie quotidienne qui reprend et une menace qui ne disparaît jamais complètement.

Ce n’est peut-être pas la tempête qui nous tiendra confinés chez nous, mais la menace d’une guerre. Ici, le ciel peut s’éclaircir en quelques minutes, et l’Histoire, elle, ne dort jamais.

Maduro: pourquoi l’opération «Absolute Resolve» était légitime et ce qu’elle signifie

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DR.

En droit de se défendre, les États-Unis ont mené l’opération « Absolute Resolve » pour capturer Nicolás Maduro, présenté comme le dirigeant d’un narco-État responsable d’une agression continue contre leur sécurité nationale. Washington justifie ainsi cette action spectaculaire par la légitime défense, après des années d’accusations de narco-terrorisme, de collusion avec des groupes criminels et de déstabilisation volontaire du continent américain. Très critiqué, le président Trump n’a toutefois employé la manière forte qu’après avoir épuisé les autres méthodes, observe Gerald Olivier.


Dans la nuit du 3 janvier 2026 les forces armées des Etats-Unis ont capturé le président du Venezuela Nicolas Maduro, et son épouse Cilia Flores, au cœur de la base militaire qui leur servait de résidence, à Caracas, la capitale du Venezuela. L’opération éclair, baptisée « Absolute Resolve » (Détermination Absolue), a duré moins de cinq heures (de 22h46 à 03h29, EST), a impliqué toutes les composantes des forces armées américaines (Army, Navy, Air Force, Marines) et des membres d’agences fédérales (CIA, FBI, DEA). Elle a mobilisé plus d’une centaine d’appareils, (navires, avions, hélicoptères) nécessité des milliers de participants, dont plusieurs dizaines de combattants de la Force Delta, au sol, pour l’appréhension de Maduro.

L’opération a provoqué une onde de choc à travers le monde et un déferlement d’opinions et analyses. Par-delà la cacophonie des commentaires seules deux choses sont à retenir : un, les Etats-Unis ont agi dans leur droit, deux, le président Trump est décidé à rétablir une suprématie américaine exclusive et incontestée sur le continent américain.

Insolente audace

Dans un premier temps, la complexité de l’opération et l’excellence de son exécution ont impressionné les alliées et surtout les adversaires des Etats-Unis. Jusqu’à l’incrédulité. Il n’y a eu, officiellement, aucune victime côté américain, ni même perte de matériel. Juste quelques blessés et un hélicoptère touché. Alors même que Maduro était retranché dans une base comptant plusieurs périmètres de défense et une garde rapprochée de plusieurs centaines d’hommes armés et entrainés… Et alors même qu’il s’était tourné vers la Chine et la Russie pour renforcer les défenses extérieures de son pays, notamment face à une attaque aérienne….

L’insolente audace du président Trump a également inquiété quelques autres dirigeants, en froid avec les Etats-Unis et en difficulté avec leur propre population, de Téhéran à Rio en passant par La Havane et Bogota… Ces dirigeants ont condamné ce coup de force, parlant de « kidnapping » contraire aux règles du droit international. Le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres et le président français Emmanuel Macron, ont également condamné l’intervention.  

Leurs lamentations sont néanmoins aussi vaines qu’hypocrites. Maduro lui-même violait le « droit international » en se maintenant par la force et la répression à la présidence du Venezuela après avoir perdu mais « volé » deux élections présidentielles et réduit son peuple à la misère ou à l’exil.  Ni les Etats-Unis, ni l’Union européenne ne le reconnaissaient comme le président légitime du Venezuela depuis 2024. Les Etats-Unis ont agi en lien avec leur conviction. Les Européens n’ont rien fait. Sans, au passage, se soucier du droit des Vénézuéliens, victimes de sa répression. C’est tout le problème ! Le soi-disant « respect du droit international » n’est bien souvent qu’une excuse pour ne rien faire face à tous ceux qui le bafouent ouvertement… Dénoncer l’intervention américaine « Absolute Resolve », après avoir dénoncé l’illégitimité du régime de Maduro, sans avoir osé confronter ce régime c’est le comble de l’hypocrisie et peut-être de la lâcheté…

Donald Trump, lui, a agi. Comme il le fait toujours. Surtout après en avoir brandi la menace. Il a agi en conformité avec la loi et les institutions américaines.

Nicolas Maduro était en effet accusé, par la justice fédérale des Etats-Unis, d’être le parrain d’un réseau de trafic de drogue international. Aux yeux de l’administration américaine, Maduro était, avec d’autres, responsable de la mort de dizaines de milliers de citoyens américains.

Le Cartel de los Soles dans le viseur de la justice américaine

Il était inculpé aux Etats-Unis depuis 2020 et une récompense pouvant atteindre 50 millions de dollars avait été proposée pour toute information menant à sa capture. Les Américains lui reprochent d’avoir organisé et dirigé le « Cartel de los Soles » (Le cartel des soleils) et d’avoir transformé le Venezuela en « narco-Etat » facilitant l’acheminement de cocaïne et de fentanyl – une drogue dévastatrice élaborée à partir de composants fabriqués en Chine, puis acheminés au Venezuela et au Mexique avant d’être assemblés et expédiés frauduleusement aux Etats-Unis – puis d’avoir récupéré les profits de ce trafic pour s’enrichir lui-même, sa famille, ainsi que le premier cercle de ses collaborateurs.

Quatre chefs d’accusations ont été retenus contre Maduro par le district fédéral du sud de New York, dont narco-terrorisme, trafic de drogue, possession d’armes et conspiration pour utiliser ces armes dans la poursuite d’activités liées au narco-terrorisme. Maduro encourt la prison à vie aux Etats-Unis.

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L’acte d’accusation détaille des dizaines d’années d’activités illicites et les liens de Nicolas Maduro avec des groupes terroristes sud-américains, notamment les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) ou l’ELN (Armée de Libération nationale) qui utilisent le trafic de drogue pour financer leurs guérillas. Ces activités ne sont pas nouvelles. Elles remontent au début des années 2000, sous la présidence d’Hugo Chavez, alors que Maduro n’était encore que le ministre des Affaires étrangères du Venezuela. Il utilisait alors les privilèges de sa fonction pour rapatrier les profits de la drogue au Venezuela sous couvert diplomatique et donc à l’insu des services de douane, suspecte la justice américaine. L’acte d’accusation détaille aussi le rôle des principaux collaborateurs de Maduro dans cette organisation, dont celui de l’actuel ministre de l’Intérieur du Venezuela, M. Diosdado Cabello, numéro trois du régime. Enfin, l’acte d’accusation évoque des liens sur plusieurs décennies entre Nicolas Maduro et des cartels de la drogue déjà connus, notamment le Cartel de Sinaloa, et leurs recours à des gangs criminels, tels The Zetas et Tren de Aragua, pour mettre en place et soutenir leurs opérations.

En plus de cela, l’administration Trump accusait le « président » Nicolas Maduro d’avoir, ouvert les prisons de son pays et libéré ses pires criminels pour les expédier aux Etats-Unis, profitant du laxisme de l’administration démocrate en matière d’immigration illégale, afin d’y semer le désordre et la violence. A preuve, la présence de membres du gang Tren de Aragua – gang né dans les prisons du Venezuela – sur le sol américain et les exactions et crimes dont ils ont été coupables ce dernières années. Plusieurs jeunes femmes ont été violées et assassinées ces dernières années aux Etats-Unis par des criminels membres de gangs vénézuéliens entrés clandestinement aux Etats-Unis. Début 2025 le département d’Etat avait d’ailleurs désigné le gang Tren de Aragua et les cartels de la drogue comme des « organisation terroristes », soulignant la gravité de la menace et autorisant l’administration à avoir recours à la force militaire dans sa lutte contre ces organisations.

La fin du chavisme

Avec des milliers de morts, victimes d’overdoses de fentanyl au sein de sa population, et la présence non autorisée de gangs criminels étrangers sur son sol, les Etats-Unis étaient donc légitimement en droit de se considérer comme face à une agression et autorisés à se défendre selon les termes de l’article 51 de la Charte des Nations-Unies. Pour rappel, cet article autorise un Etat à recourir à la force militaire contre un autre en cas de « légitime défense ».  Une « agression continue et documentée » constitue l’un des cas pouvant justifier la légitime défense. C’est exactement ce à quoi les Etats-Unis ont été confrontés pendant des années vis-à-vis du Venezuela de Nicolas Maduro.

La presse bienpensante, avec sa sensibilité de gauche, refuse d’envisager que le « narco-terrorisme » ait pu être une arme de la politique étrangère du Venezuela de Nicolas Maduro. Et pourtant cela a bel et bien été le cas. La « révolution bolivarienne » (du nom de Simon Bolivar, libérateur de l’Amérique Latine du joug espagnol dans les années 1810- 1820) vantée par Hugo Chavez (président du Venezuela de 1999 à sa mort en 2013) et le mouvement « chaviste » qui en est issu, sont bâtis sur une opposition frontale avec les Etats-Unis. Le Venezuela « bolivarien » de Chavez allait remettre « Uncle Sam » à sa place et lui donner des leçons de politique et d’économie. La solidarité allait l’emporter sur le capitalisme.  C’était l’idée du moins.

D’inspiration marxiste-léniniste et anticolonialiste, le « chavisme » ambitionnait rien moins que de mettre à bas l’hégémonie américaine sur le continent. Et tous les moyens étaient bons. Maduro est l’héritier désigné de ce mouvement et il a délibérément et consciemment utilisé tous les moyens à sa disposition. Mais en 2013, quand Maduro succède à Chavez, qui avait fait de lui, simple chauffeur de bus, son héritier désigné, le Venezuela est déjà en ruine. Quarante ans de nationalisation du pétrole et quinze ans de « chavisme » ont détruit les infrastructures industrielles, et fait fuir les élites et les capitaux notamment vers les Etats-Unis. Déstabiliser le grand méchant empire yankee de l’intérieur, et favoriser l’accès de ses adversaires, tels que la Chine, l’Iran, la Russie, ou la Corée du Nord, aux richesses du Venezuela vont devenir les deux priorités de la politique étrangère du régime. Le trafic de drogue, à une heure où les Etats-Unis, en pleine désindustrialisation font face à une épidémie d’addiction aux opioïdes, va être l’arme de cette politique de déstabilisation. Suppléée quelques années plus tard par une invasion migratoire de gangsters et criminels. Tout cela est parfaitement documenté et l’homme qui a orchestré cette politique s’appelle Nicolas Maduro. Attaqués depuis des années, les Etats-Unis étaient en droit de se défendre…

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Et encore, ils n’ont choisi la manière forte qu’après avoir épuisé les autres méthodes. Pour rappel, l’opération Absolute Resolve ne fut ordonnée qu’en dernier recours. Tout au long du printemps 2025 et jusque début décembre le président Trump a offert à Nicolas Maduro la possibilité de quitter le pouvoir de son plein gré. Des discussions ont eu lieu. Richard Grenell, un émissaire spécial nommé par Donald Trump fut dépêché à Caracas, dès la fin janvier, pour négocier la libération d’otages américains détenus par Maduro, et envisager l’avenir. Les Etats-Unis ont également mis à contribution leur envoyé spécial pour l’Amérique latine, Mauricio Claver-Carone, tout au long de l’année. Lindsey Graham, sénateur de Caroline du Sud, a même affirmé que la possibilité d’un exil doré a été offerte à Maduro. Jusqu’à la mi-décembre 2025. Il a refusé. « Maduro pourrait être tranquillement en Turquie aujourd’hui » a dit le sénateur, plutôt qu’en confinement solitaire dans une geôle de New York.

En clair, les Américains ont fait usage de la force militaire – une force massive – uniquement après que les autres tentatives de persuasion aient échoué. La nature même de l’opération et notamment l’importance de l’élément de surprise, empêchaient bien sûr de notifier le Congrès à l’avance, et à fortiori de demander un blanc-seing aux Nations-Unies…

Aussi légitime donc qu’impressionnante, cette opération illustre la détermination de Donald Trump à imposer sa loi sur le continent américain. C’est le message le plus important d’ »Absolute Resolve « ! C’est d’ailleurs le sens littéral de cette expression, « détermination absolue ». Comme c’est écrit dans le document détaillant la Stratégie de Sécurité Nationale – publié fin novembre 2025 – les Etats-Unis entendent à la fois chasser les acteurs « non-hémisphériques » du continent américain, et combattre tout acteur hémisphérique essayant de « semer le chaos » dans la région.  C’est la Chine qui est visée par la première proposition et le Venezuela qui l’était par la seconde.

La doctrine « Donroe »

Donald Trump a remis la fameuse Doctrine Monroe à l’ordre du jour. Datant de 1823, celle-ci affirme la volonté des Etats-Unis de défendre « l’indépendance » des Etats du continent américain, face à toutes velléités coloniales. C’est à l’origine une doctrine anticoloniale qui visait les Européens. Elle a ensuite servi de justification à une ingérence répétée des Etats-Unis dans les affaires intérieures de ces pays et à de multiples déploiements militaires en Amérique latine et dans les Caraïbes, tout au long du vingtième siècle, avant d’être officiellement abandonnée par l’administration Obama et son secrétaire d’Etat John Kerry en novembre 2013. « L’ère de la doctrine Monroe appartient au passé » avait-il affirmé alors.

A l’évidence, cette ère est de retour. Dès le premier mandat de Trump, le néo-conservateur John Bolton, que Trump avait nommé conseiller à la sécurité nationale, avait évoqué de manière informelle, la persistance de cette doctrine. Donald Trump en a fait désormais un axe officiel et revendiqué de la politique étrangère des Etats-Unis. Le document de stratégie nationale qualifie même de « corollaire Trump » la volonté des Américains d’être à nouveau maître chez eux dans le cadre de l’application de cette doctrine…

De là à penser que les Américains vont attaquer demain la Colombie parce que son président est un révolutionnaire marxiste ; ou envahir Cuba ; voire s’emparer par la force du Groenland, il y a un pas, et même plusieurs, à ne pas franchir pour l’instant. Ces dossiers mijotent. Ils ne sont pas encore « brûlants. » La seule certitude est que l’administration Trump entend repousser la Chine hors du continent américain, pour rétablir la prééminence commerciale et militaire des Etats-Unis dans la région. Cette éviction est en train de se dérouler sous nos yeux. La reprise de contrôle du canal de Panama avec le rachat de ses deux ports d’entrée et de sortie, à des entreprises chinoises au printemps 2025 en a été la première illustration. La reprise en main du Venezuela, inévitable après la chute de Maduro, est une deuxième étape et (pour l’instant) un deuxième succès. Cette étape est toujours en cours et son issue demeure incertaine. La sécurisation du Groenland, enjeu stratégique majeur, sera la troisième étape. Elle viendra une fois la deuxième achevée.

Même si Donald Trump agite beaucoup la menace militaire (avec son habituel esprit de provocation et pour signifier qu’il ne s’interdit aucune option, ce qui est une base lors de toute négociation) il ne s’agira pas d’une opération hostile. Le Groenland appartient au Danemark, allié des Etats-Unis et membre de l’Otan. En revanche, un achat n’est pas à exclure (tout se vend, c’est juste une question de prix !). Et à défaut, un accord de sécurité garantissant aux Américains un accès exclusif à cette terre et aux eaux qui l’entourent, éliminant toute présence russe ou chinoise. Cela mérite des détails. Nous y reviendrons.

Cover Up : Le clan Biden, l'Amérique et l'Etat profond

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Sur la route de la Maison Blanche

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Cet article provient du blog de Gerald Olivier.

Pourquoi Marine Le Pen a déjà gagné

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Marine Le Pen dans son bureau en 2025 © Hannah Assouline

La victoire idéologique du RN, désormais reconnue jusque dans les colonnes du journal Le Monde, se heurte à une Justice que notre chroniqueur juge volontiers zélée. Au moment même où ses thèmes gagnent l’opinion, Marine Le Pen demeure pour l’instant inéligible.


Le dernier scoop du Monde

Marine Le Pen a gagné : elle doit être éliminée. Alors que la candidate du RN à la présidentielle risque l’inéligibilité dans le procès en appel, ouvert mardi sur une accusation de détournement de fonds du parlement européen, Le Monde reconnait sa victoire idéologique. « Les idées du RN s’installent dans l’opinion », titre en Une le quotidien daté d’hier.

De fait, les sondés soutiennent la suppression de l’aide médicale d’Etat, l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, la préférence nationale en matière d’emploi, la fin du droit du sol, etc.

L’Etat de droit, c’est plus fort que toi

Et là est le cœur du possible scandale démocratique : il verrait la favorite pour l’élection de 2027 empêchée de concourir par la décision de trois juges appliquant à la lettre, voire avec jubilation, une législation de 2017 votée par des parlementaires étourdis de bons sentiments. Lundi, sur RTL, le nouveau procureur du Parquet national financier, Pascal Prache, a également confirmé qu’un même dossier de détournement de fonds concernant Jordan Bardella était en cours d’analyse. Il est incontestable que députés et sénateurs sont les premiers responsables de cette aggravation de l’intrusion judiciaire, permise au nom de la moralisation de la vie politique après, notamment, les affaires Cahuzac et Fillon.

A lire aussi: «Haut-Commissariat aux diasporas»: la nouvelle fausse bonne idée d’Emmanuel Macron

Cette irresponsable légèreté des élus, qui ont pris le risque de priver des électeurs de leur libre choix démocratique, ne dédouane pas pour autant le rôle suspect du Parquet national financier. Il avait déjà montré une surprenante réactivité pour entraver à temps le parcours de François Fillon lors de la présidentielle de 2017.  Mais ceux qui espèrent ainsi bloquer la progression du RN en mobilisant la Justice exacerbent l’exaspération d’une société civile qui se radicalise et veut recouvrer ses souverainetés perdues.

Un système à bout de souffle

Dans le sondage du Monde qui entérine la banalisation du RN, Emmanuel Macron, qui s’en voulait le rempart, apparait désormais comme un danger pour la République pour 56% des sondés. Ce spectaculaire renversement de situation confirme l’agonie d’un régime qui a perpétué, à travers le « progressisme » du chef de l’Etat, un système épuisé, à bout de souffle. La contre-productive diabolisation de la prétendue « extrême droite » montre une opinion de plus en plus lucide, libre, indocile. Le dernier projet de Macron de mettre en place un Haut-commissariat à la diversité et à la diaspora, alors même que les agriculteurs se battent pour ne pas disparaître, confirme le mépris présidentiel pour la France française, enracinée, « populiste ». Cet autre comité Théodule, qui entérinerait le communautarisme de la société et son ethnicisation, exclurait par essence les autochtones mais aussi tous ceux qui, trop blancs, ne rentreraient pas dans la catégorie des « racisés », à commencer par les Français juifs, arméniens, européens.

De ce point de vue, cette vision multiculturelle de la nouvelle France est identique à celle de Jean-Luc Mélenchon quand il estime : « Ceux qui s’appellent « Français de souche » posent un problème sérieux à la cohésion de la société ». Le Pen peut dire merci à Macron pour le dernier coup de pouce ; en attendant le choix des juges et les probables colères contre les maltraitants de la démocratie française.

Queue de poisson mortelle à Minneapolis

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Le 13 janvier, du gaz lacrymogène est utilisé contre les manifestants près de l’endroit où Renée Good a été mortellement abattue par un agent de l’ICE la semaine dernière, à Minneapolis © Adam Gray/AP/SIPA

Aux États-Unis, la bavure policière encore entourée de zones d’ombre et la mort de Renee Nicole Good, abattue par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), sont utilisées par une partie de l’opposition pour critiquer la politique de lutte contre l’immigration illégale menée par Donald Trump et les agents de l’ICE. Confiée au FBI, l’enquête sur les circonstances du drame soulève des questions quant à son impartialité.


Un homme cruel avec les animaux ne peut être un homme bon.
Gandhi

Dans l’histoire du monde, c’est encore l’absurde qui a le plus de martyrs.
Edmond et Jules de Goncourt


Plantons le décor.

L’État du Minnesota est une contrée emblématique de l’Amérique, bien connu pour son équipe de football, les Vikings, qui a eu pour gouverneur Jesse Ventura, ayant fait ses classes comme catcheur. Il a aussi a produit des hommes, ou plutôt des gens de lettres de marque. Signalons d’abord le prix Nobel de littérature Sinclair Lewis, peintre réaliste de la société et surtout de la mentalité américaine : à cet égard, son œuvre n’a pas pris beaucoup de rides : Main street (« Rue principale ») décrit la difficile adaptation d’une citadine originaire de la métropole de l’État à un milieu de péquenauds de petite ville; Elmer Gantry, un prêcheur corrompu dont la rhétorique religieuse est toujours vivante chez les « televangelists » et bien sûr It can’t happen here (« Ca ne peut pas arriver ici » en v.f.) roman uchronique (farfelu) relatant l’accès d’un vulgaire populiste à la présidence.

Par la suite, il y eut Laura Ingalls dont la série de livres pour enfants La petite maison sur la prairie fut par la suite immortalisée au petit écran par Michael Landon, un quasi-documentaire sur la société américaine pionnière du XIXe siècle, encore que dans les deux cas, la réalité était quelque peu édulcorée : l’autrice avait du se rabattre sur cette formule plus aseptisée car son premier livre autobiographique Pioneer girl (« Pionnière » en v.f.) avait été refusé par les éditeurs vu que sa vision de la ruralité était moins bucolique et sans doute un peu plus proche de celle de William Faulkner.

Le précédent George Floyd

Le Minnesota n’a donc jamais été un paradis perdu. Sa métropole encore moins.

En 2020 mourut George Floyd aux mains, ou plutôt au genou du policier Derek Chauvin, ce qui donna lieu à des troubles civils dans tout le pays.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’une citoyenne américaine, Renee Nicole Good, au volant de sa voiture, se fait abattre de 3 balles en pleine figure par un agent de ICE.

(Note contextuelle : la tactique du président Trump semble consister en des rotations des forces fédérales dans différentes grandes villes, surtout démocrates : Los Angeles, Chicago, Portland…, et maintenant Minneapolis, alors que les pouvoirs locaux déclarent sans ambages ne pas en avoir besoin. Au contraire, notamment ICE, elles ne font qu’augmenter les tensions. D’ailleurs, bien avant les présidences de Trump, des experts dénonçaient la dangereuse « militarisation » croissante des forces de l’ordre, même locales, exacerbée par l’utilisation d’équipements militaires devenus désuets gracieusement offerts par les forces armées. Des cadeaux empoisonnés. Le maintien de l’ordre interne est une chose et la défense, rectification, maintenant il faut dire la « guerre » en est une autre.)

Il ne s’agit pas ici de juger la politique policière de Trump, mais d’essayer de comprendre ce seul incident. Dans ce genre de situation, dans un Etat de droit, en temps normal, les autorités concernées se bornent sobrement à déclarer qu’une enquête sera tenue et à promettre que l’on ira au fond ses choses. Cependant, à (très) chaud les positions se sont bien campées quasi-instantanément.

D’une part, la mairie de Minneapolis et l’État veulent constater un assassinat pur et simple, vu que Renee Nicole Good ne cherchait pas à blesser qui que ce soit ; et qu’elle aurait fait des signes de la main pour inviter d’autres automobilistes à circuler; l’agent Jonathan Ross, ce serait placé devant la voiture de manière dangereuse pour lui-même; si un agent lui a ensuite demandé de sortir de la voiture, elle a simplement essayé de s’en aller, peut-être prise de panique. Selon la femme de Renee Nicole Good, Becca, elles étaient en train de soutenir leurs voisins (par exemple avec des sifflets) quand les agents sont arrivés.

D’autre part, avant même d’avoir pris connaissance d’un minimum de faits, Kristi « Maybelline » Noem, secrétaire à la sécurité intérieure, a immédiatement qualifié la défunte de « terroriste domestique »; pour sa part, la secrétaire de presse de la Maison Blanche, Karoline Leavit la désigne comme une « insurrectionniste [sic] gauchiste »; enfin, le président Trump a parlé d’« agitatrice payée [sic]». Cela dit, les autorités fédérales signalent que les agents de l’ICE étaient en opération ciblée dans le quartier. Renee Nicole Good aurait bloqué ou entravé le passage des agents, puis utilisé son véhicule comme arme contre eux et l’agent Ross, se jugeant menacé, aurait alors ouvert le feu en légitime défense.  De prime abord, on a du mal à voir dans Renee et sa conjointe le profil de « terroristes » ayant pour modèle Timothy McVeigh, leurs éventuels sifflets les rapprochant plutôt de Roger Whittaker.

Mais quid des vidéos filmés par des passants et des agents? Il en ressort ce qui suit.

Renee Nicole Good est dans sa voiture au milieu de la rue avec son SUV, bloquant partiellement la rue, que contournent sans difficulté les autres véhicules; un agent ICE approche, demande à Renee de sortir et tente d’ouvrir la portière. On entend ensuite Renee Nicole Good dire calmement à Jonathan Ross quelque chose comme « C’est bon, mec, je ne t’en veux pas » avant de mettre le véhicule en marche et tourner le volant vers la droite; Ross sort son arme, et tire trois fois.

Le quartier était loin d’être à feu et à sang, l’enquête confiée au FBI

Bien entendu, ICE soulèvera l’argument classique, et justifié, portant que les vidéos ne racontent pas toute l’histoire. Que peut déjà conclure l’observateur profane, fût-ce à titre provisoire, sur la seule base de celles qui sont publiques ? Le rideau ne s’ouvre pas sur un quartier à feu et à sang. S’il y avait eu manifestation, éventuellement ponctuée de coups de sifflets, elle avait pris fin. A ce jour, les experts policiers semblent unanimes pour dire que Ross s’était lui-même placé en situation de possible péril en se positionnant (plus ou moins) devant la voiture, notamment en manipulant un smartphone, ce qui réduisait sa mobilité; par ailleurs, la conductrice, qui n’avait jamais eu de comportement agressif, en tentant de quitter les lieux, a visiblement actionné le volant vers la droite, afin d’éviter de heurter Ross.

A ce stade, on ne peut affirmer avec une certitude totale qu’il n’était pas sur le trajet de la voiture au moment du premier coup de feu. Mais il est plus difficile d’admettre qu’étaient justifiés les deux coups suivants car il semblait alors bien hors de portée du véhicule, qui circulait à vitesse réduite, en s’éloignant de lui.

Cela dit, il a été révélé que Ross avait été blessé lors d’un incident antérieur de refus d’obtempérer d’un chauffard. Fut-ce un cas de TSPT? A-t-il alors cédé à la panique? Dans ce cas, manquerait l’élément moral de l’infraction.

La parole reviendra aux experts.

Le problème est que c’est le FBI, paraît-il, qui mènera l’enquête. Seul. En excluant la collaboration des forces de l’ordre locales. Alors qu’elles ont une expérience nettement plus considérable en matière d’affaires de tirs d’agents. En outre, le vice-président Vance déclare, sans rire, que les agents de ICE jouissent d’une immunité absolue. Et comme l’exécutif a déjà formulé ses conclusions, il y a clairement conflit d’intérêt quand on enquête sur soi-même.

Chose certaine, de manière générale en matière juridique, on ne saurait dire que l’action de l’administration actuelle a été entravée par un formalisme excessivement tatillon.

En droit américain, le droit de manifester relève de la liberté d’expression, protégée par le premier amendement de la Constitution. Pour le contourner, les gouvernements mal disposés ont souvent la tentation (depuis les années 60, d’ailleurs, rien de nouveau…) d’invoquer une situation d’« émeute » (« riot » en v.o.), souvent imaginaire. L’expression « violent rioters » est devenue le mantra de l’administration Trump, même si les inculpations et a fortiori les condamnations se sont plutôt révélées illusoires. Signalons qu’un pasteur en tenue ecclésiastique, formé à tendre la joue gauche, s’est vu apposer cette loufoque étiquette… Alors, Renee, mère de trois enfants, et Becca…

Mais le vécu de la botoxée Kristi Noem, est instructif. Elle explique dans son autobiographie avoir abattu son chien parce qu’elle le détestait, vu qu’elle n’était pas parvenu à la dresser à sa satisfaction. Un bouc a aussi subi le même sort. Tout cela afin d’« illustrer sa volonté de faire des choses difficiles, salissantes et laides » tant en politique que dans la vie. Apparemment, dame Noem, publicité ambulante pour Rolex, n’a qu’une parole. Pour autant, la spectaculaire élimination de Mirza n’a pas vraiment amélioré l’image de marque de la noble profession agricole, nourricière de la nation. Pis, cette exécution ne fut pas sans doute pas une réussite sur le plan marketing politique, vu qu’elle l’a vraisemblablement écartée de la vice-présidence.

Mais y a-t-il des « bœufs carottes » qui mijotent aux Etats-Unis?


Dernière minute. Au moins six procureurs fédéraux de carrière du Minnesota viennent de  démissionner, refusant de céder aux pressions exercées sur eux par le département de la Justice afin que Renee Good soit traitée comme agresseur d’un agent fédéral et afin que soit engagée une enquête pénale concernant les actions de Becca et d’hypothétiques liens avec des « groupes activistes ».

Par ailleurs, le sous-secrétaire à la Justice, Todd Blanche, annonce qu’il n’existe aucun élément justifiant l’ouverture d’une enquête pénale visant M. Ross.

Voilà qui devrait clore de vaines controverses.

Les juges et les urnes

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Marine Le Pen arrive au tribunal, Paris, 14 janvier 2026 © Cyril Pecquenard/SIPA

Au premier jour du procès en appel de l’affaire des assistants au Parlement européen, Mme Le Pen a donné l’impression de mettre un peu d’eau dans son vin, et a affirmé qu’elle n’avait pas « le sentiment d’avoir commis le moindre délit. » Trois juges vont pouvoir décider, à eux seuls, si les Français auront ou non le droit de glisser un bulletin Marine Le Pen dans l’urne en 2027. Depuis quand une élection présidentielle se joue-t-elle dans un prétoire plutôt que dans les urnes?


Marine Le Pen sera-t-elle interdite d’élection présidentielle ? C’est la Cour d’Appel qui en décidera. Et c’est grave. Trois magistrats auront une influence décisive sur l’élection présidentielle – donc sur l’avenir du pays.

Ils peuvent – et devraient – ramener l’inéligibilité de cinq à deux ans, ce qui leur permettrait de sauver la face de l’institution sans être accusés de se substituer aux électeurs. Mais il n’est pas sûr qu’ils auront cette sagesse.

Marine Le Pen risque d’être écartée d’une élection dont elle est la favorite pour un délit que la plupart des partis ont commis, en employant leurs assistants à d’autres tâches que celles du Parlement européen stricto sensu – ce qui devrait d’ailleurs être autorisé, cela s’appelle faire de la politique.

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D’accord, c’est un délit. Mais François Bayrou, poursuivi pour les mêmes pratiques a été relaxé car selon les juges il n’avait pas l’intention de commettre un délit. Justement, Marine Le Pen reconnaît désormais avoir fait une faute mais affirme qu’elle n’en avait pas conscience. Comme Bayrou. Elle pourrait donc être relaxée comme lui, à moins que les juges estiment qu’en tant que Le Pen elle doit avoir un traitement spécial.

Les juges ne font qu’appliquer la loi, observent beaucoup d’éditorialistes. Mais appliquer, c’est interpréter. Cependant, ce sont bien les politiques qui ont renoncé à leur pouvoir en faisant voter une peine d’inéligibilité quasi-automatique pour les délits d’atteinte à la probité. Par pure démagogie ! C’est tellement gratifiant de flatter l’opinion sur le thème: ce sont des voleurs, mais nous nous sommes honnêtes, nous sommes blanc comme neige… D’ailleurs, en 2017, Marine Le Pen n’a pas voté contre la mal-nommée loi de confiance dans la vie politique, elle s’est abstenue, creusant inconsciemment sa tombe politique.

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Les juges (ou certains juges, mais souvent ceux qui incarnent l’institution) n’avaient pas attendu cette loi pour jouer les justiciers. On dirait depuis longtemps qu’ils n’ont plus comme mission de sanctionner les fauteurs de troubles ou trancher les conflits mais de purifier la démocratie. En pleine campagne électorale, ils n’avaient pas hésité à poursuivre François Fillon pour un délit à l’époque très courant à l’Assemblée nationale. Résultat, on ne saura jamais qui les Français auraient choisi sans ce coup de pression en 2017.

L’inéligibilité est contraire au principe cardinal de la démocratie. C’est aux Français de choisir leurs dirigeants et de décider les entorses qu’ils tolèrent ou non. Ils ont souvent réélu des maires ex-condamnés ayant purgé leur peine. Cela signifie qu’ils ne veulent pas de gens qui s’enrichissent à leurs dépens, certes, mais qu’ils savent que les Monsieur Propre, dans la vie, ça n’existe pas. Et surtout, qu’ils ne veulent pas être gouvernés par des juges qu’ils n’ont pas élus.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Humour: attention à la piste noire!

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Après le drame de Crans-Montana, Charlie Hebdo publie un dessin « Les Brûlés font du ski. » Et beaucoup ne comprennent visiblement toujours pas que le journal satirique ne fait jamais dans le bon goût…


Et là, ils sont allés trop loin. Parents de victimes, grands brûlés, champions de l’indignation, tous avaient une bonne raison de détester la dernière vanne de Charlie Hebdo. En cause : un dessin de Salch intitulé « Les Brûlés font du ski », en référence au drame de Crans-Montana qui a coûté la vie à quarante personnes en Suisse. La prochaine fois, c’est sûr, l’attaque contre Charlie Hebdo se fera à coups de plantés de bâton, par une horde de moniteurs de ski énervés… Pour le moment, les avocats des familles de victimes annoncent qu’ils portent plainte.

Bête et méchant

C’est pourtant un grand classique de l’humour Charlie Hebdo, et peut-être plus encore, de la tradition Hara-Kiri. En 1982, 46 enfants meurent dans un accident d’autocar, à Beaune (21). Hara-Kiri sort le grand jeu : « Deux cars tous neufs envoyés à la ferraille et douze foyers privés d’allocations familiales ». Un phylactère est apposé à côté de la photo d’une mère endeuillée au milieu des cercueils : « Y’en a tellement, une vache n’y retrouverait pas son veau ». C’est bas, c’est bête, c’est méchant, et c’est pour ça qu’on aimait (ou pas) le professeur Choron.

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Le journal ciblé par les frères Kouachi en janvier 2015 n’a par ailleurs jamais manqué une occasion de se moquer de ses propres malheurs, comme avec cette fameuse Une montrant Charb à l’assaut des balles, protégé seulement par un exemplaire et se plaignant que « Charlie Hebdo, c’est de la merde : ça ne protège pas des balles ». On est en 2013, et l’attentat n’a pas encore eu lieu.

Rire dans les cours d’école au lendemain du 11-Septembre, ou rire des patients dans les salles d’anesthésiste, c’est un plaisir d’écolier et de carabin. Le plaisir coupable de celui qui, pour cette fois-ci, a échappé au tragique. Et puis, l’humour noir, c’est comme l’andouillette et la sodomie : que ceux qui n’aiment pas ça n’en dégoûtent pas les autres.

C’est peut-être aussi, enfin, un effet pervers de l’attentat, le revers de la médaille: après la vague de soutien mondial reçu en 2015, le journal n’est plus seulement sous les projecteurs franco-français. De temps en temps, ses blagues franchissent les frontières et suscitent la colère parmi les esprits hermétiques à ce petit pan de l’esprit français. Tantôt barbus, tantôt avocats suisses.


La semaine précédente, c’était notre brave Jean-Luc Mélenchon qui se sentait terriblement offensé. Les pauvres petits lfistes ont en effet été choqués par un autre dessin de Salch, publié deux jours après l’arrestation de Maduro, et présentant leur leader caricaturé en dictateur vénézuélien menotté, avec la blague : « Trump, ne t’arrête pas en si bon chemin ».
Après avoir déjà estimé que dessiner Rokhaya Diallo grimée en Joséphine Baker était « raciste », l’impayable candidate à la mairie de Paris Sophia Chikirou a dénoncé un dessin « fasciste ». Le député Arnaud Le Gall a accusé de son côté le journal d’être devenu un relais de « l’extrême droite trumpiste ». Pas moins ! « C’est moche. Pas drôle. Complètement con. Répugnant même. Une trahison morale » a surenchéri enfin le député Arnaud Saint-Martin. Nos insoumis sont vraiment de grands sensibles •

E-commerce européen: la crise en taille XXL?

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Erfurt, 8 janvier 2026 © Jacob Schröter/DPA/SIPA

Et si les raisons des difficultés ne se trouvaient pas uniquement dans la concurrence de Shein ?


Le début de l’année 2026 a été marqué par une annonce brutale. Zalando a décidé de fermer son centre logistique d’Erfurt, en Allemagne, entraînant la suppression d’environ 2 700 emplois, soit près d’un sixième de ses effectifs dans le pays. La direction du groupe e-commerce allemand a justifié cette décision par la nécessité d’adapter et d’automatiser son réseau logistique paneuropéen face à un environnement concurrentiel plus exigeant, évoquant notamment la pression exercée par de grandes plateformes internationales à bas coûts.

Ce récit, largement relayé dans l’espace médiatique, tend à présenter cette concurrence comme la cause principale des difficultés rencontrées par Zalando. S’il contient une part de vérité, il passe toutefois à côté de l’essentiel, à savoir la trajectoire historique de l’entreprise, les tensions structurelles du modèle européen de la mode en ligne et les conséquences de choix stratégiques opérés bien avant que certains acteurs extra européens ne s’imposent comme des références du secteur.

Douloureux arbitrages

L’idée selon laquelle les difficultés actuelles de Zalando seraient nées avec l’arrivée de nouveaux concurrents asiatiques sur le marché européen ne résiste pas à l’examen des données financières récentes. L’entreprise a bien continué à enregistrer une croissance de son chiffre d’affaires et un redressement de ses résultats, mais ces indicateurs traduisent surtout un modèle arrivé à maturité, confronté à des arbitrages coûteux et à une industrie du e-commerce entrée dans une phase de normalisation après une décennie d’expansion rapide.

Fondée en 2008 à Berlin par Robert Gentz et David Schneider, Zalando est née de la rencontre entre le conseil stratégique et l’essor du commerce en ligne. Tous deux diplômés de la WHU Otto Beisheim School of Management, souvent considérée comme l’équivalent allemand de HEC, Robert Gentz a débuté sa carrière chez McKinsey, où il s’est spécialisé dans les stratégies de croissance et le commerce de détail, tandis que David Schneider a suivi un parcours comparable au sein du Boston Consulting Group, avec un accent mis sur l’expansion internationale. Leur formation et leur expérience ont fortement influencé la conception de Zalando, pensée dès l’origine comme une plateforme européenne capable de changer d’échelle rapidement plutôt que comme un simple site de vente en ligne.

Le nom Zalando, choisi pour sa sonorité internationale et mémorisable, ne renvoie ni à un pays ni à un produit précis. Inspiré librement du mot italien zalare, évoquant une forme de légèreté ou de jeu, il traduisait déjà l’ambition d’un déploiement paneuropéen sans ancrage culturel trop marqué.

L’entreprise s’est rapidement imposée comme l’un des principaux acteurs européens du e-commerce de la mode, combinant vente directe de marques et services logistiques pour des partenaires tiers. Cotée à la Bourse de Francfort sous le ticker ZAL et intégrée aux grands indices allemands, Zalando opère aujourd’hui dans la majorité des pays européens et emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes réparties entre ses sièges administratifs, ses équipes technologiques et ses infrastructures logistiques. Son modèle repose sur une forte maîtrise de la chaîne de distribution, des investissements massifs dans le numérique et la donnée, ainsi que sur l’ambition de devenir un écosystème paneuropéen de référence pour la mode en ligne.

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Sur l’exercice fiscal 2024, Zalando a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 10,5 milliards d’euros, en progression modérée par rapport à l’année précédente, et un bénéfice net d’environ 251 millions d’euros, en nette amélioration après une année 2023 plus difficile. En 2025, la croissance s’est poursuivie à un rythme plus soutenu, avec un chiffre d’affaires de 2,4 milliards d’euros au premier trimestre, puis environ 3 milliards d’euros au troisième trimestre. Pour l’ensemble de l’année, le groupe anticipe désormais un chiffre d’affaires compris entre 12,1 et 12,4 milliards d’euros et un résultat d’exploitation ajusté compris entre 550 et 600 millions d’euros, intégrant l’impact de l’acquisition d’About You. Dans ses prises de parole publiques, le PDG de Zalando a ainsi explicitement cité Shein comme symbole de la fast fashion mondiale pour justifier le plan social et la fermeture du site d’Erfurt, alors même que les causes profondes de la restructuration résident surtout dans les choix stratégiques internes, la maturité du modèle économique et l’intégration risquée d’About You.

Ces chiffres décrivent une entreprise encore en croissance, mais dont la dynamique repose sur des marges sous pression, un free cash-flow fragilisé et des attentes accrues des marchés financiers. Dans cette transition d’un modèle de forte expansion vers un modèle plus mature, la tentation est grande de désigner un facteur externe unique pour expliquer les tensions internes.

Infrastructures lourdes

Zalando a longtemps revendiqué un positionnement distinct, fondé sur un large catalogue de marques, une logistique sophistiquée, une expérience client soignée et des engagements affichés en matière de qualité et de durabilité. À l’inverse, certains acteurs mondiaux étaient présentés comme évoluant selon une logique différente, davantage centrée sur la vitesse et le prix. Or cette distinction souligne précisément le cœur du problème. Zalando ne s’est jamais voulu un acteur de la fast fashion ultra rapide capable de renouveler des milliers de références à très bas coûts. La question n’est donc pas celle d’une imitation impossible, mais celle de la soutenabilité économique d’un modèle européen exigeant dans un marché mondialisé.

La comparaison des modèles éclaire le débat sans en faire un face à face obsessionnel. Zalando repose sur une place de marché intégrée, des infrastructures lourdes, une gestion généreuse des retours et une adaptation constante aux normes sociales et environnementales européennes. À l’inverse, d’autres plateformes fonctionnent sur une logique de fast fashion numérisée, pilotée par la donnée, fondée sur une compression extrême des coûts et une externalisation massive de la production. Ces approches ne relèvent pas du même terrain économique, même si elles se croisent partiellement dans l’esprit des consommateurs.

Dans la communication récente, la référence à ces plateformes est devenue un écran commode pour expliquer non seulement les difficultés de Zalando, mais plus largement celles de l’industrie européenne de la mode en ligne. Cette narration permet d’externaliser les responsabilités, de déplacer le débat public et d’atténuer la portée sociale des décisions de restructuration.

Pourtant, réduire les ajustements de Zalando à une simple pression concurrentielle occulte les tensions structurelles du secteur et les conséquences de choix stratégiques internes, comme l’intégration d’About You ou la réorganisation logistique, dont les effets restent incertains.

Fondée en 2014 à Hambourg, About You s’est développée sur un modèle très orienté vers la personnalisation, le marketing d’influence et une expérience mobile destinée à un public jeune. Sa croissance rapide s’est accompagnée de marges faibles, de coûts marketing élevés et d’une dépendance forte aux promotions. Introduite en Bourse en 2021, l’entreprise a rapidement vu ses performances se dégrader avec le retournement du marché du e-commerce.

Zalando a pris le contrôle d’About You à l’issue d’un processus engagé fin 2024, par le biais d’une offre publique d’achat en numéraire sur un acteur affaibli. L’opération, finalisée à l’été 2025 après les autorisations réglementaires, s’est conclue par la sortie d’About You de la cote et son intégration complète au groupe. Présentée comme une alliance stratégique visant à renforcer un champion européen, elle s’apparente aussi à une opération défensive.

Cette intégration ajoute à Zalando un acteur structurellement fragile, aux synergies limitées, avec des bases clients distinctes, des technologies difficiles à fusionner et des cultures d’entreprise éloignées. Elle mobilise surtout des ressources financières et managériales à un moment où le cœur du modèle européen de la mode en ligne est déjà sous tension.

La fermeture du site d’Erfurt et les suppressions d’emplois s’inscrivent dans cette réorganisation interne. Elles traduisent moins l’impact direct d’un concurrent extérieur que la difficulté d’adapter un modèle européen exigeant à un environnement économique plus dur, marqué par une croissance modérée, une pression accrue sur les marges et des attentes sociales et environnementales élevées.

Dans ce contexte, les références répétées à certains acteurs mondiaux jouent le rôle d’un miroir commode. Elles masquent une réalité plus complexe, celle d’un modèle de la mode en ligne en recomposition, confronté à des défis internes, économiques et humains que ni la simplification du récit ni la désignation d’un adversaire unique ne suffisent à résoudre.

Tant qu’il y aura des films

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© Guy Ferrandis/Le Bureau Films

Une réjouissante histoire de faussaire, une fresque politique au galop et une comédie pas drôle: c’est ainsi que le cinéma français entame une nouvelle année.


Gros billets

L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé
Sortie le 14 janvier

Le cinéaste Jean-Paul Salomé a l’éclectisme chevillé au corps depuis son entrée dans la carrière en 1994 avec Les Braqueuses. Ce qui entraîne inévitablement des bas (comme ses très improbables adaptations de Belphégor et d’Arsène Lupin) mais également des hauts, à l’instar de son précédent film, La Syndicaliste, avec Isabelle Huppert dans le rôle d’une lanceuse d’alerte chez Areva. Cette fois, il revient sur un retentissant fait divers quelque peu oublié aujourd’hui : l’affaire Bojarski. La campagne de communication qui entoure la sortie du film n’y va pas de main morte. Outre le traditionnel (et souvent inquiétant) « d’après une histoire vraie », l’affiche proclame qu’il s’agit de « l’homme qui a fait trembler la Banque de France ». Bref rappel des faits puisque Jean-Paul Salomé est assez fidèle à la réalité. Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la Seconde Guerre mondiale et use de ses dons pour fabriquer des faux papiers. À la Libération, son absence d’état civil en règle l’empêche de déposer les brevets de ses très nombreuses et ingénieuses inventions, et il doit se contenter de petits boulots alimentaires. Jusqu’au jour où un gangster lui propose de mettre à profit ses talents exceptionnels pour imprimer de la fausse monnaie. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Et très vite, il se retrouve dans le viseur du redoutable inspecteur de police Mattei et devient en même temps la bête noire des milieux financiers.

La figure du faussaire a toujours fasciné le cinéma. Rappelons que dans le salutaire registre de la parodie, Le cave se rebiffe, de Gilles Grangier, dialogué par Michel Audiard, tient parfaitement la comparaison avec Les Tontons flingueurs : Maurice Biraud en as du faux talbin et Jean Gabin en commanditaire exigeant y font des merveilles. Certes, on rit moins chez Salomé, mais on lui sait gré de prendre au sérieux cette affaire avec un film mené tambour battant. Reda Kateb en faux-monnayeur fabuleux tire son épingle du jeu et le reste du casting – Bastien Bouillon et Pierre Lottin en tête – est au diapason. Rien de génial, mais ce film qui fait l’éloge du travail bien fait est lui-même bien ficelé : Salomé sait raconter une histoire et nous y intéresser. Il est vrai qu’il tenait là un sujet en or avec son lot de rebondissements, de suspenses en tous genres et autres crises familiales liées au secret. Gendarmes et voleurs, c’est toujours un bon prétexte pour mener une honnête entreprise de divertissement. Et puis, au-delà de ses indéniables qualités, le film s’autorise le portrait d’un artiste solitaire qui aimerait que son tour de main soit reconnu à sa juste valeur. Au point d’ailleurs que Bojarski marquait sciemment ses faux billets de minuscules différences qui sont autant de signatures volontaires. On imagine aisément comment ce drôle de zèbre a fini sa carrière, le plus piquant étant qu’à l’époque on pouvait lire sur chaque billet l’extrait de l’article 139 du Code pénal relatif aux sanctions encourues par les contrefacteurs. Autre ironie du sort, les collectionneurs s’arrachent désormais et à prix d’or les faux billets élaborés par le virtuose, tandis que, semble-t-il, la Banque de France en conserve de nombreux exemplaires dans ses coffres.

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L’Affaire Bojarski n’évite ni certains raccourcis, ni une romantisation de ce fait divers somme toute crapuleux. Mais c’est assurément la loi du genre. Et même si la réalité est moins séduisante que la fiction, on prend un plaisir coupable à suivre le jeu du chat et de la souris. Mais pour que ce plaisir soit parfait, on se serait passé des images d’archives du générique de fin qui montrent le vrai Bojarski, sorte de petit fonctionnaire besogneux, bien loin de l’image de l’artiste génial suggérée par le film.


Carole Bethuel / Curiosa Films

Petite monnaie

Le Mage du Kremlin, d’Olivier Assayas
Sortie le 21 janvier

On sait le succès qu’a connu en librairie le roman de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, à sa sortie en 2022. Le talentueux Olivier Assayas a souhaité le porter à l’écran avec une distribution internationale. Avec son Carlos, il avait prouvé qu’il pouvait délaisser l’intime pour aborder des thématiques politiques. Mais était-il bien raisonnable de vouloir traiter près de quarante années de vie politique russe en 156 minutes très exactement ? De ce point de vue, il est évident que l’écrit l’emportera toujours sur l’écran. En voulant tout embrasser de cette longue période, Assayas, malgré quelques belles scènes, semble se diluer dans cette folle cavalcade coécrite avec Emmanuel Carrère. Quant à confier au mignon Jude Law le rôle de Vladimir Poutine, c’est sans conteste lisser un personnage bien plus complexe. Résultat, rien ne fonctionne vraiment dans ce qui aurait pu et dû être un ténébreux portrait de la Russie post-soviétique.


EcceFilms

Poches vides

Baise-en-ville, de Martin Jauvat
Sortie le 28 janvier

Il est des films dont on se demande comment ils ont pu passer le stade du scénario et trouver des oreilles attentives pour les financer. C’est absolument le cas du désolant Baise-en-ville de Martin Jauvat. L’énoncé du synopsis suffit à mesurer l’ampleur du désastre : « Un jeune homme pas doué en amour et n’ayant pas de voiture doit séduire tous les soirs une femme différente pour qu’elle l’héberge à proximité de son lieu de travail. » Et le plus fascinant, c’est qu’à partir de ce rien, un cinéaste et ses acteurs puissent produire du moins que rien qui se voudrait évidemment drôle, sympathique et décalé. On sort de la projection proprement affligé par tant de nullité avec la désagréable impression de s’être fait avoir. Quant à comprendre ce que sont venus faire dans cette pauvre galère Emmanuelle Bercot, William Lebghil ou encore Géraldine Pailhas, c’est un mystère de plus.

Marine Le Pen: on n’est sûr de rien…

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Philippe Bilger © Pierre Olivier

Notre chroniqueur revient sur la stratégie judiciaire de Marine Le Pen


Le procès en appel de Marine Le Pen et de quelques autres s’est ouvert le mardi 13 janvier. Jordan Bardella a réaffirmé son plein soutien à cette dernière « qui convaincra de son innocence ». Sans être nécessairement contre-productif, un tel soutien politique n’aura en tout cas aucune incidence sur le cours de la procédure judiciaire à venir.

Je ne crois pas non plus que, pour la juridiction d’appel, le fait que l’éventuel remplaçant de Marine Le Pen en vue de l’échéance présidentielle soit déjà désigné puisse exercer une quelconque influence sur l’arrêt à intervenir, lequel, quelle qu’en soit l’issue, aura tout intérêt à se fonder sur des éléments strictement juridiques, contrairement au jugement de première instance qui s’est aventuré – au moins pour ce qui relève de l’exécution provisoire – dans une argumentation davantage politique que technique.

Marine Le Pen baisse d’un ton

Ayant suivi attentivement les débats de première instance en pratiquant un pluralisme médiatique – et ma lucidité n’est pas rétrospective ! -, j’avais été surpris par l’option maximaliste retenue par Marine Le Pen, même si elle correspondait à son tempérament et avait conduit son unique avocat à plaider dans le même esprit.

On connaît la condamnation qui a suivi, assortie de l’exécution provisoire et de ses effets potentiellement désastreux sur l’avenir présidentiel de la candidate officielle du RN.

Il me paraissait clair que, d’une manière ou d’une autre, une autre ligne de défense serait envisagée en appel. Le fait que Marine Le Pen dispose désormais de deux avocats – l’un pour le Parlement européen, l’autre pour le parti -, que chacun des appelants ait dorénavant son propre conseil et que la communication sera davantage contrôlée constitue un élément non négligeable, mais ce n’est pas l’essentiel.

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Il va résider dans l’obligation pour Marine Le Pen – sans qu’elle opère un revirement complet et tout en continuant à proclamer son innocence – de développer une argumentation moins impérieuse et plus modeste. Cette évolution devrait la conduire à moins s’opposer frontalement au droit européen qu’à s’en prévaloir, en exploitant ses zones d’ambiguïté afin de justifier le comportement collectif des assistants parlementaires mis en cause. Sans aller jusqu’à la résipiscence, elle fera valoir une attitude de bonne foi qui la fera sortir de ses dénégations intégristes et pourrait lui valoir une écoute plus bienveillante.

Déjà, en affirmant d’emblée « qu’elle n’a aucun sentiment d’avoir commis la moindre infraction », elle a placé la barre moins haut et s’est campée en innocente moins sûre d’elle. Cette formulation est révélatrice d’un climat de moindre affrontement.

En effet, il est fondamental, à quelque niveau juridictionnel que ce soit, de toujours ménager une porte de sortie lorsque l’argumentation principale ne convainc pas, plutôt que de s’enfermer – et les juges avec et contre soi – dans une logique du tout ou rien.

Rien n’est acquis

Mais il faut prendre garde à ce que cette volte-face n’apparaisse pas comme insincère, voire purement utilitaire, d’autant plus que, depuis des mois, on avait presque l’impression que, médiatiquement parlant, la défense du RN s’élaborait à ciel ouvert. Il est évidemment permis de modifier son comportement et ses arguments en appel, à condition toutefois que cette nouvelle posture ne soit pas cousue de fil blanc, au point de donner le sentiment d’un jeu consistant, après avoir d’abord brûlé tous ses vaisseaux, à chercher ensuite trop ostensiblement à en sauver quelques-uns.

J’en viens naturellement, pour conclure, au rôle capital des avocats dans les procès où la politique vient troubler l’apparente objectivité du droit. Dans les causes perdues, lorsqu’on s’en prend à la justice et que l’on met en cause ses juges, il est frappant de voir que, parmi les explications avancées pour justifier l’échec judiciaire, n’est presque jamais évoquée la possible insuffisance des conseils, la maladresse de leurs plaidoiries, leur excès de certitude, proche parfois de l’arrogance, de l’emporter, et plus généralement, leur échec dans cette obligation de convaincre.

Pour Marine Le Pen, rien n’est acquis. C’est déjà beaucoup que de le savoir et d’en tirer, en conséquence, l’attitude appropriée.

L’autre leçon iranienne

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Charles Rojzman. Photo: D.R.

Charles Rojzman observe un paradoxe cruel et un peu fou : si certains en Iran risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite désormais à défendre les principes qui rendent cette séparation possible.


Il se passe aujourd’hui en Iran quelque chose que l’Europe regarde à peine, ou qu’elle regarde mal. Dans les rues de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz, une jeunesse affronte à mains nues un régime théocratique parmi les plus répressifs du monde. Elle ne réclame ni réforme cosmétique ni accommodement religieux ; elle conteste le principe même de la domination du sacré sur la loi. Et fait remarquable, presque inouï : aucun “Allahu Akbar” ne rythme ces manifestations. Le silence religieux de cette révolte en dit plus long que tous les discours. Il signifie que, là même où l’islam a été érigé en loi totale, surgit le désir de le ramener à ce qu’il n’a jamais pleinement accepté d’être : une foi que l’on adopte ou pas, et non un ordre politique.

Le problème ne commence pas avec la foi…

Ce contraste devrait hanter l’Europe. Car pendant que des femmes et des hommes risquent leur vie pour desserrer l’étau de la théocratie, l’Europe, elle, doute de sa propre légitimité à défendre fermement le principe qui fonde la société démocratique moderne,  la séparation du religieux et du politique. Elle hésite, tergiverse, s’excuse. Ce qui se joue n’est pas une crise passagère, mais un renoncement profond : celui d’une civilisation qui ne croit plus avoir le droit de nommer ce qui la menace.

L’Europe ne s’effondre pas sous les coups d’un ennemi extérieur clairement identifié. Elle se défait lentement, par renoncement intérieur, par incapacité à penser les conséquences de ses propres choix. Elle ne meurt pas de violence, mais d’aveuglement volontaire ; non d’agression, mais de désarmement moral. Ce qui s’éteint aujourd’hui, ce n’est pas seulement une puissance politique ou économique, mais une civilisation qui ne sait plus pourquoi elle existe.

Il n’y a rien, en soi, de condamnable dans l’islam comme foi vécue. Rien contre le croyant qui prie, jeûne, donne l’aumône, accomplit le pèlerinage, organise sa vie selon un ordre spirituel hérité. Les sociétés européennes, issues d’une longue histoire chrétienne, savent ce que signifie croire. Le problème ne commence pas avec la foi ; il commence avec la loi.

Car l’islam, dans sa cohérence doctrinale classique, ne s’est jamais pensé comme une religion parmi d’autres, appelée à cohabiter durablement dans un espace pluraliste. Il se comprend comme la révélation dernière et supérieure, destinée à corriger et à subordonner les révélations antérieures. Cette prétention n’est pas seulement théologique : elle est juridique, politique, civilisationnelle. Elle s’inscrit dans la charia, qui ne sépare pas le spirituel du temporel, la croyance de l’ordre social, Dieu de la loi.

Un projet englobant

Dans cet ordre normatif, l’inégalité n’est pas un accident historique appelé à disparaître, mais un principe structurant : inégalité entre le musulman et le non-musulman, entre le croyant et l’infidèle, entre l’homme et la femme. Ces hiérarchies sont présentes dans les textes fondateurs, dans de nombreuses sourates du Coran et dans les hadiths. Tous les musulmans ne les revendiquent pas, ni ne les appliquent, mais elles existent comme horizon normatif légitime. Les nier revient à substituer le confort idéologique à la vérité.

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À cette structure doctrinale s’ajoute une donnée que l’Europe se refuse obstinément à penser : le facteur démographique. Le nombre change la nature des choses. Tant que les musulmans sont minoritaires, l’adaptation au cadre démocratique est possible, parfois sincère, parfois stratégique. Mais lorsque la présence devient masse, lorsque la démographie devient force politique et culturelle, ressurgit ce que l’on croyait dissous : le sens primordial de l’islam comme projet englobant, dans lequel la terre entière est appelée, à terme, à être soumise à la loi divine.

Les limites de la distinction entre islam et islamisme

Il ne s’agit pas toujours d’une conquête brutale. Elle est souvent lente, diffuse, progressive : revendications juridiques, pressions normatives, contestation de lois civiles jugées impies, mise en accusation morale des sociétés d’accueil. La coexistence cesse d’être une fin ; elle devient une étape. La domination d’un ordre non musulman est vécue comme transitoire, parfois comme une humiliation historique appelée à être corrigée.

C’est ici que la distinction rassurante entre islam et islamisme montre ses limites. Non qu’elle soit entièrement fausse, mais parce qu’elle sert trop souvent à masquer une continuité idéologique profonde. Les courants comme les Frères musulmans ou le wahhabisme n’inventent rien : ils réactivent, systématisent et politisent des éléments déjà présents, en attendant que le rapport de force — notamment démographique — permette leur traduction juridique.

Face à cela, l’Europe apparaît désarmée. Non par manque de moyens, mais par absence de volonté. Ses élites, oscillant entre inconscience et corruption morale, laissent se déployer une immigration de masse sans exigences claires, sans lignes rouges, sans affirmation ferme de la primauté de la loi civile. Toute tentative de lucidité est disqualifiée comme xénophobie ; toute inquiétude est pathologisée ; toute résistance est assimilée à une faute morale. L’Europe préfère accuser ses propres peuples plutôt que de défendre les principes mêmes qui rendent la démocratie possible.

Il existe pourtant une ligne de partage nette. Elle ne passe ni entre musulmans et non-musulmans, ni entre cultures, ni entre origines. Elle passe entre ceux qui acceptent que la loi soit l’œuvre des hommes — imparfaite, révisable, toujours discutable — et ceux qui estiment qu’une loi sacrée doit, tôt ou tard, s’y substituer. Le musulman qui accepte sans réserve la primauté de la loi démocratique, l’égalité absolue entre les sexes, entre croyants et non-croyants, la liberté de conscience incluant le droit de quitter une religion, est pleinement compatible avec l’Europe. Mais plus le nombre croît, plus ce renoncement devient minoritaire, suspect, parfois dénoncé comme trahison.

Une civilisation ne survit pas longtemps lorsqu’elle renonce à défendre ce qui la fonde. Le pluralisme ne tient que s’il existe une norme centrale non négociable. En refusant d’affirmer cette norme, l’Europe ne fait pas preuve d’une tolérance supérieure : elle organise sa propre dissolution. Les civilisations ne meurent pas toujours dans le fracas ; certaines meurent dans le consentement, sous le poids du nombre, le silence des élites et la peur de nommer le réel.

L’islam doit encore évoluer

Et pourtant, rien n’est entièrement joué. Ce qui se lève aujourd’hui en Iran, dans le refus même de la théocratie, rappelle une vérité essentielle : l’islam n’est pas condamné à demeurer une loi. Il peut devenir une foi, à condition qu’existe en face une civilisation suffisamment sûre d’elle-même pour imposer la primauté du politique sur le religieux. Le paradoxe est cruel : là où certains risquent leur vie pour séparer Dieu et l’État, l’Europe hésite à défendre les principes qui rendent cette séparation possible. Si une espérance demeure, elle ne réside ni dans l’angélisme ni dans le renoncement, mais dans la capacité retrouvée des sociétés démocratiques à assumer leur propre norme, afin que l’islam, comme toute religion, puisse enfin devenir une croyance libre dans un monde gouverné par la loi des hommes.

La société malade

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