Accueil Site Page 46

Wikipedia sous influence

0

Une étude, récemment publiée par Neutral Pov, revient sur la mise au ban d’un contributeur de Wikipedia, connu sous le pseudonyme Iskandar323, qui aurait fait partie d’un groupe d’éditeurs appelé le “Gang of 40”, accusé de manipuler de manière coordonnée des narratifs sensibles, en particulier autour du conflit Israël-Palestine. L’organe suprême de décision de Wikipedia, l’ArbCom a finalement voté à l’unanimité pour bannir définitivement cet utilisateur du site, en lui interdisant aussi à vie de contribuer à tout contenu lié à Israël, aux Juifs, à la Palestine ou à des sujets connexes. Mais concernant Israël, l’écologie ou d’autres sujets sensibles, les règles, les procédures et les statuts des contributeurs de Wikipedia, initialement conçus pour protéger l’encyclopédie, continuent parfois, sans intention malveillante, de figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires…


Wikipédia est née d’une croyance fondatrice largement partagée aux débuts d’Internet et du cyberespace, celle de l’intelligence collective, de la contribution désintéressée au bien commun et de la possibilité de rassembler le savoir humain sur une plateforme unique, ouverte et universelle. Dans cet imaginaire originel, la somme des contributions individuelles devait produire un équilibre supérieur, corriger les biais et neutraliser les intérêts particuliers. L’encyclopédie collaborative apparaissait alors comme l’une des incarnations les plus abouties de cette utopie numérique. Cette promesse a toutefois été interrogée de longue date, notamment par Causeur, où le journaliste Erwan Seznec a consacré des enquêtes aux dérives structurelles de Wikipédia, soulignant la professionnalisation militante de certains contributeurs et la captation de pages sensibles par des noyaux d’éditeurs hyperactifs. Ces problèmes sont d’autant plus graves quand il s’agit de sujets politiquement et idéologiquement inflammables. C’est précisément ce que met en lumière une enquête publiée par @npovmedia, média indépendant spécialisé dans l’analyse des dynamiques éditoriales sur les plateformes collaboratives, à partir de données librement accessibles.

Deux poids, deux mesures

L’enquête porte notamment sur le bannissement d’un contributeur du Wikipédia anglophone, connu sous le pseudonyme Iskandar323, décision prise par les instances communautaires à l’issue de procédures internes. L’approche revendiquée par @npovmedia ne consiste pas à inférer des intentions personnelles, mais à examiner des schémas de contribution observables dans les historiques publics de modifications.

Selon les éléments compilés, Iskandar323 a réalisé plus de 12 000 modifications entre 2022 et 2024, majoritairement concentrées sur un nombre limité de thématiques : conflit israélo-palestinien, histoire juive, Hamas, Iran. Ce volume, très élevé, s’est traduit par des interventions répétées sur des articles structurants, en particulier leurs introductions, sections qui orientent la lecture de l’ensemble du contenu.

L’enquête relève ainsi, sur la base des archives publiques, des modifications apportées à l’article « Jews », incluant la suppression de la référence à la Terre d’Israël dans la description des origines historiques du peuple juif. Elle documente également la suppression ou la réduction de références à la charte fondatrice du Hamas de 1988, ainsi que des réécritures substantielles d’articles relatifs aux abus imputés au régime iranien,via des suppressions, reformulations ou changements de qualification.

Mais l’enquête de @npovmedia ne s’arrête pas à ce cas individuel. Elle s’attarde également sur un travail comparatif portant sur le traitement éditorial de certaines grandes figures politiques contemporaines. À ce titre, elle met en parallèle les entrées Donald Trump et Ali Khamenei, en analysant leurs introductions, la hiérarchisation des informations et la nature des qualificatifs employés.

Selon cette analyse, l’entrée consacrée à Donald Trump accorde une place très importante, dès les premières lignes, aux controverses, procédures judiciaires et accusations, présentées comme des éléments centraux de son identité politique. À l’inverse, l’entrée dédiée à l’ayatollah Ali Khamenei privilégie une présentation institutionnelle et idéologique, reléguant à des sections secondaires et parfois plus techniques les accusations de violations massives des droits humains ou le rôle du régime iranien dans la répression intérieure.

@npovmedia précise que ces différences ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de biais intentionnel, mais qu’elles révèlent des choix éditoriaux qui ont un effet direct sur la perception du lecteur non spécialiste. Là encore, l’enquête se fonde exclusivement sur des comparaisons textuelles et structurelles, telles qu’elles apparaissent dans les versions publiques des articles.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. La collaboration étant un mécanisme normal de Wikipédia, @npovmedia se limite à constater la récurrence de ces interactions, sans conclure à une coordination intentionnelle.

Hiérarchie du petit monde des contributeurs

Le bannissement décidé par la communauté wikipédienne — mesure rare et encadrée — s’inscrit dans un contexte plus large de forte conflictualité éditoriale autour des sujets géopolitiques contemporains. Il illustre les limites structurelles d’un modèle ouvert, confronté à des formes d’engagement idéologique intensif.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. Si la collaboration constitue un mécanisme normal du fonctionnement de Wikipédia, elle s’inscrit en pratique dans des rapports de force internes bien identifiés. Contrairement à l’image d’une agora parfaitement horizontale, l’encyclopédie repose sur une hiérarchie informelle mais puissante, structurée par l’ancienneté, le volume de contributions, la maîtrise des règles internes et l’accès progressif à des statuts spécifiques. Pour mieux comprendre ce mode de fonctionnement il faut connaître l’histoire de la plateforme.

Créée le 15 janvier 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia repose juridiquement sur la Wikimedia Foundation, une organisation caritative américaine à but non lucratif, domiciliée à San Francisco. Longtemps perçue comme une simple structure de soutien à un projet essentiellement bénévole, la fondation est devenue au fil des ans une institution à part entière, dotée de moyens financiers, techniques et humains considérables. Pour l’exercice fiscal 2024-2025, son budget annuel avoisine les 200 millions de dollars, financé quasi exclusivement par des dons individuels collectés à l’échelle mondiale, principalement via les campagnes d’appels aux dons très visibles sur les pages de Wikipédia.

Ces ressources permettent de couvrir des dépenses opérationnelles de l’ordre de 180 à 190 millions de dollars par an, consacrées à l’infrastructure technique, à la cybersécurité, au développement logiciel, aux relations institutionnelles, ainsi qu’aux salaires de plusieurs centaines d’employés répartis dans le monde. La fondation dispose par ailleurs de réserves financières importantes, avec des actifs nets approchant les 300 millions de dollars, reflet d’une politique de gestion prudente et d’une volonté affichée de pérenniser l’écosystème wikipédien sur le long terme.

La gouvernance de Wikipédia repose ainsi sur une architecture hybride. D’un côté, une fondation centralisée, juridiquement responsable, dotée de moyens financiers significatifs et dirigée par un conseil d’administration et une équipe exécutive. De l’autre, une communauté mondiale de contributeurs bénévoles, à qui revient officiellement l’entière responsabilité du contenu éditorial. La Wikimedia Foundation affirme de manière constante ne pas intervenir dans les choix rédactionnels, ceux-ci étant régis par des règles internes, des recommandations et des procédures communautaires.

A lire aussi: Glyphosate sur Wikipédia: dangereux en France, inoffensif partout ailleurs

Cette séparation formelle entre infrastructure et contenu, longtemps présentée comme un gage d’indépendance et de neutralité, soulève toutefois une question de fond. À mesure que Wikipédia s’est imposée comme une infrastructure centrale du savoir mondial, utilisée par les moteurs de recherche, les médias, les institutions publiques et désormais les systèmes d’intelligence artificielle, l’absence de responsabilité clairement identifiable sur le fond éditorial devient plus problématique. La fondation se retranche derrière l’autonomie communautaire, tandis que les décisions les plus sensibles sont prises par des groupes restreints d’éditeurs expérimentés, sans mécanisme de représentation démocratique externe ni véritable contre-pouvoir.

Ce cadre institutionnel éclaire les tensions actuelles autour de Wikipédia, un projet né d’une utopie horizontale, mais devenu une organisation puissante, structurée et financièrement solide, dont l’influence dépasse désormais largement celle d’une simple encyclopédie en ligne.

Sur Wikipédia, l’éditeur n’est pas seulement un contributeur occasionnel. Il peut y faire une véritable « carrière ». Les contributeurs les plus actifs accumulent un capital symbolique et procédural car ils connaissent les règles de neutralité, de sourçage, d’arbitrage, savent invoquer les recommandations pertinentes et manier les procédures de suppression, de protection ou de médiation. Certains accèdent au statut d’administrateur, leur donnant la capacité de bloquer des comptes, de protéger des pages ou de trancher des conflits d’édition. D’autres deviennent arbitres, ou acquièrent une autorité de fait dans des domaines thématiques précis.

Dans ce contexte, les batailles d’édition constituent un phénomène bien documenté. Elles opposent non pas des opinions abstraites, mais des groupes d’éditeurs inégalement dotés en expérience et en ressources procédurales. Sur des sujets hautement politisés (Israël et la Palestine, l’Iran, la Russie, les États-Unis, le terrorisme islamiste, le climat) ces conflits prennent souvent la forme de modifications répétées, de déplacements de paragraphes, de reformulations apparemment mineures mais structurantes, notamment dans les introductions, les résumés ou le choix des sources mises en avant.

De nombreux cas antérieurs ont montré comment certaines pages deviennent, sur la durée, des territoires éditoriaux stabilisés, où les nouveaux contributeurs sont rapidement découragés, leurs ajouts annulés ou renvoyés à des discussions procédurales longues et asymétriques. Sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention concertée, la simple permanence d’un noyau d’éditeurs expérimentés suffit à orienter durablement la ligne d’un article.

L’enjeu des articles à fort impact interprétatif

C’est dans ce cadre que @npovmedia situe ses observations. L’enquête se borne à constater la récurrence des interactions entre certains contributeurs sur des centaines d’articles sensibles, ainsi que la concentration des efforts éditoriaux sur des zones à fort impact interprétatif. Elle n’en déduit pas l’existence d’une coordination formelle, mais souligne que ces dynamiques, cumulées dans le temps, participent à façonner un équilibre éditorial qui n’est ni spontané ni purement aléatoire.

Autrement dit, la neutralité de Wikipédia ne se joue pas seulement dans les textes publiés, mais dans la sociologie de ses éditeurs, leurs trajectoires, leurs alliances ponctuelles et leur maîtrise inégale des règles du jeu encyclopédique.

Le champ climatique offre à cet égard un exemple particulièrement éclairant de ces batailles d’édition. Dès les années 2000, les articles relatifs au réchauffement climatique, au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou aux politiques de transition énergétique ont été parmi les plus conflictuels de Wikipédia. Ils ont donné lieu à des guerres d’édition prolongées, opposant contributeurs sceptiques, militants écologistes et éditeurs se réclamant strictement de la littérature scientifique dominante.

Dans ce domaine, Wikipédia a progressivement stabilisé une ligne éditoriale très normée, fondée sur le principe dit du « poids dû » accordé au consensus scientifique. Si ce principe est cohérent avec les règles encyclopédiques, son application concrète a reposé, dans les faits, sur un noyau restreint de contributeurs très expérimentés, maîtrisant parfaitement les procédures internes et les mécanismes d’arbitrage. Les contributeurs contestant certaines formulations,  même en s’appuyant sur des sources académiques minoritaires ou sur des débats méthodologiques réels, ont souvent vu leurs ajouts annulés, leurs sources disqualifiées ou leurs interventions requalifiées en militantisme.

Plusieurs enquêtes journalistiques, dont celles d’Erwan Seznec, ont montré comment certaines pages liées au climat sont devenues des espaces fortement verrouillés, protégés administrativement, où l’entrée de nouveaux contributeurs est étroitement encadrée. Là encore, sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention idéologique unifiée, la permanence d’éditeurs hyperactifs, dotés d’un fort capital procédural, a contribué à figer durablement la structure et la hiérarchisation des articles.

Le cas du climat illustre ainsi un phénomène plus général : sur les sujets à forte charge idéologique ou politique, Wikipédia tend moins à refléter un débat ouvert qu’à institutionnaliser un équilibre éditorial, produit de rapports de force internes, de règles procédurales et de trajectoires individuelles d’éditeurs. Un équilibre qui, une fois stabilisé, devient d’autant plus difficile à contester qu’il se présente comme le simple reflet du « consensus ».

La Wikimedia Foundation, citée par@npovmedia, n’a pas souhaité commenter ces cas précis, rappelant que les décisions de restriction ou de bannissement relèvent exclusivement de procédures communautaires internes. Cette position, constante, s’inscrit dans la doctrine officielle de séparation entre infrastructure et contenu. Elle a le mérite de la cohérence, mais elle laisse entière une interrogation plus large, que l’enquête se garde bien de trancher.

Car au-delà des situations individuelles, c’est une question de fond qui affleure : un champ social peut-il durablement échapper aux rapports de force qui structurent toute activité humaine collective ? Wikipédia a été conçue comme un espace de coopération horizontale, fondé sur la bonne foi, la discussion rationnelle et la régulation par les pairs. Mais à mesure que la plateforme a gagné en centralité, en visibilité et en influence, elle s’est inévitablement transformée en un espace de pouvoir, où s’accumulent capital symbolique, maîtrise procédurale et autorité informelle. Dans un tel contexte, la neutralité ne disparaît pas brutalement, elle devient le produit d’équilibres internes, de compromis stabilisés, parfois de fatigues ou de renoncements, plutôt que le simple reflet d’un débat ouvert et constamment renouvelé. Autrement dit, d’un dynamique qu’on peut qualifier de « politique ». Les règles, les procédures et les statuts, conçus pour protéger l’encyclopédie, peuvent aussi, sans intention malveillante, figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires.

L’enquête de @npovmedia ne prétend ni révéler un complot, ni disqualifier le projet encyclopédique dans son ensemble. Elle rappelle une évidence souvent oubliée que là où le savoir devient une infrastructure, il devient aussi un enjeu. Et là où se joue un enjeu, s’installent nécessairement des rapports de force. La question n’est donc peut-être pas de savoir si Wikipédia peut rester neutre au sens absolu, mais si elle est en mesure de rendre visibles, intelligibles et discutables les mécanismes par lesquels cette neutralité est produite.

Bocuse imperator

Paul Bocuse reprend vie sous la plume de Gautier Battistella. Bocuse est le roman de la vie du grand chef et le livre d’un écrivain au grand style. Une plongée dans l’enfer des cuisines pleine de poésie et le portrait d’un génial mégalo qui s’est imposé comme l’empereur de la gastronomie française à travers le monde.


On avait laissé Gauthier Battistella sur les hauteurs d’Annecy, où Paul Renoir, élu meilleur cuisinier du monde à la tête du restaurant Les Promesses, s’était donné la mort. Une ténébreuse affaire qui avait donné Chef, son précédent roman, paru en 2022. En 2026, nous retrouvons l’écrivain près de Lyon, à Collonges-au-Mont-d’Or, petit village des bords de Saône amené à devenir la capitale de l’empire mondial de Paul Bocuse. Bocuse est peut-être un roman, c’est d’abord une exceptionnelle biographie. Quatre ans d’un travail d’enquête minutieux, une soixantaine de personnes interrogées – chefs, anciens apprentis, amis proches, contradicteurs, historiens – et une somme d’archives compulsées. Voilà pour l’ossature. Cependant, ce qui redonne vie au chef mythique porte un nom : le talent. Et Battistella n’en manque pas. Au fil de ses livres le style s’affûte, les phrases s’écourtent, les formules s’imagent, les verbes tranchent. Le récit est réduit avec la même attention nécessaire à l’obtention d’un jus de cuisson concentré. Et comme face à une belle poularde farcie, on ne voit pas les ficelles.

Enfance à la campagne

Raconter la vie de Paul Bocuse (1926-2018), c’est d’abord décrire une enfance à la campagne, la chasse, la pêche, le rapport charnel à la nature. C’est aussi la cuisine de l’auberge familiale, ses fumets, ses viandes et ses volailles rôties. Chez les Bocuse, on cuisine depuis 1765. Le petit Paulo raffole à deux ans du ragoût aux olives et, à trois, dévore brochet mayonnaise et oreilles de veau sauce ravigote. Battistella n’a pas son pareil pour évoquer la rudesse et les joies saines de la vie campagnarde, les odeurs, les couleurs, jusqu’à la table où « les corps vivent sans surveillance, on étale la terrine en tenant la tranche de pain noir calée au creux de la main, comme aujourd’hui les téléphones, et quand on a fini, on s’essuie les lèvres d’un revers de manche ».

La guerre et l’occupation allemande frappent aux portes de l’auberge de Collonges. Malgré le rationnement, il faut nourrir les miliciens à l’œil et les collabos montrent le chemin du marché noir. Les troupes américaines finissent par libérer la région, Paulo peut enfin montrer ses muscles et suit les GI’s jusqu’à la Libération. Il revient tatoué et auréolé du feu des combats. Ce sont désormais les feux de cuisson qu’il doit affronter et le jeune homme s’engage dans la brigade de la Mère Brazier au col de la Luère. Auprès de cette femme hors du commun il apprend tout – et prend tous les attributs du grand chef. Battistella est dans son élément entre la plonge et les casseroles : quinze ans passés au guide Michelin laissent des traces. Les pages qu’il consacre aux « Mères » lyonnaises, pilier de la gastronomie française, sont touchantes et précises. Des vies de labeur entièrement vouées à la cuisine et à la transmission de quelques recettes : volailles demi-deuil, quenelles de brochet, gratin de langouste, fonds d’artichauts foie gras… « Nulle filiation officielle ou inscription au Registre des Recettes Éternelles, non, de simples tours de main, observés cent fois et reproduits dans la touffeur des flammes et le chuintement des marmites. » Tel est le parcours suivi et l’exemple que poursuivra Bocuse. Gardien de la tradition, Monsieur Paul n’a, dans sa vie, inventé que deux recettes : le loup en croûte et la soupe aux truffes.

A lire aussi: L’Art déco, une révolution française

Le monde de la cuisine est rude et exigeant. Un chef qui veut remplir sa salle se doit d’être intransigeant envers lui-même et ses troupes, et s’il veut obtenir une étoile, puis deux, puis trois – et surtout les conserver – il doit faire régner une rigueur au-delà de la discipline. « Chef, oui chef ! », répondent seconds et commis qui encaissent les insultes, parfois les coups. « Injuste dans ses colères, juste dans ses assaisonnements », Bocuse réussit à être craint et aimé à la fois. Ainsi tient-il sa brigade.

L’Auberge du Pont de Collonges, à Collonges-au-Mont-d’Or, berceau et symbole de l’empire gastronomique de Paul Bocuse. DR

Le travail acharné finit par être récompensé. Bocuse obtient sa troisième étoile en 1965, à 39 ans, et ne les perdra jamais. La description de ses visites annuelles dans les bureaux du Guide sont savoureuses. L’Auberge du Pont de Collonges intègre ainsi les pages de notre roman national. Mais malgré les agrandissements successifs de son restaurant, Monsieur Paul s’y sent à l’étroit. Son ambition hors normes, que certains appellent mégalomanie, son bagout, son audace et, faut-il le reconnaître, son côté parrain, le poussent à partir à la conquête du monde. Lui qui a réussi le tour de passe-passe du siècle, faire main basse sur la « Nouvelle cuisine » pour mieux l’enterrer sous la cuisine au beurre, peut partir à la conquête des États-Unis. Il n’a pas les scrupules de la Mère Brazier qui avait refusé le pont d’or offert par le directeur du Waldorf-Astoria en lançant : « Ça se saurait si les truffes poussaient à New York, non ? ». D’ailleurs, il n’a aucun scrupule dès lors que beaucoup de zéros se disent en dollars. Et les truffes, ça s’importe.

Gros contrats

Il est le chouchou de la presse américaine dès la fin des années 1960, et au fil des décennies, il multiplie les gros contrats outre-Atlantique tout en répondant aux œillades de l’Asie. Son emprise planétaire ne lui fait pas oublier pour autant son ancrage national. « Son omnipotence bouleverse le marché de la restauration lyonnaise : impossible de rivaliser avec quelqu’un qui a tout – l’argent à flot, les amis, les passe-droits, les appuis politiques, la notoriété. » En région Rhône-Alpes, même une sandwicherie ne peut ouvrir sans son accord.

En amitié, Bocuse est aussi le patron. Un ami fidèle qui compte à ses côtés les Troisgros, Haeberlin, Guérard, Vergé, Chapelle et tant d’autres parmi lesquels Bernard Loiseau. Son suicide en 2003 continue de hanter la profession et son ombre plane sur ces pages comme elle le faisait déjà dans Chef.

Décoré de la Légion d’honneur en 1975 – seul Escoffier l’avait été avant lui –, coiffé d’une toque plus haute que tous les autres cuisiniers du monde, inventeur des Bocuse d’Or, les JO de la gastronomie, et à la tête de suffisamment de restaurants pour permettre à 3,5 millions de personnes de manger « du » Bocuse chaque année, Monsieur Paul s’est légitimement autoproclamé « empereur de la gastronomie mondiale ». Un empire dans lequel les fourneaux ne s’éteignent jamais.

Gautier Battistella, Bocuse, Grasset, 2026. 320 pages

Bocuse

Price: ---

0 used & new available from

Mitterrand sous l’empire des livres

0

Pour les 30 ans de la mort du président socialiste, télévision et édition ont multiplié les « hommages » en mettant l’accent sur le Mitterrand, homme de(s) lettres. Le documentaire de Mazarine Pingeot sur LCP, les Conversations intimes de Jean Glavany chez Perrin ou les archives exhumées par INA Madelen nous en apprennent un peu plus sur cette relation durable, la seule peut-être, entre l’homme politique et la lecture


Encore une chronique sur François Mitterrand. Ça vire à l’obsession. Au matraquage. Laissez-nous respirer ! Faites enfermer ce Monsieur Nostalgie ! Il faut dire que les actualités se bousculent autour de l’anniversaire des 30 ans de sa disparition. Rassurez-vous, bientôt nous entrerons dans la fantasia des municipales et nous oublierons qu’un homme politique, en dehors de son action ou de son inaction, pouvait être un grand lecteur, et à l’occasion, un auteur sincère.

Le florentin n’était plus du tout « truqueur » quand il s’ouvrait sur son vice impuni avec une forme de gourmandise et de précision devant les caméras. On pouvait lui reprocher sa plasticité face aux événements internationaux mais aucunement la sûreté de ses goûts même quand ceux-ci n’étaient pas populaires. Ce qui frappe l’œil du citoyen lessivé par une fin de régime chaotique et des assemblées brouillonnes, écœuré par la médiocrité du langage et une communication bêlante, toute cette indécence, toute cette arrogance fate, est l’absence du livre réel dans l’espace publique. On ne parle pas ici de livres-témoignages, de livres-gadgets, de livres-programmes ou de livres-accusations, toute cette production imprimée qui engorge, mais de livres qui façonnent une personnalité tout au long d’une vie. Cette présence physique qui nous rattache à un lieu, à une époque et à des sentiments éprouvés. La présence du livre au quotidien, dans l’intimité, fut pour la génération née avant l’écran, aussi naturelle que la respiration. Le livre accompagnait chaque étape de la vie d’un Homme, ce voyage cabossé fait d’engouements à quinze ans pour l’aventure épique, pour le roman découverte, pour l’exaltation des cœurs, virait à cinquante ans dans le royaume de la non-fiction, dans l’introspective des mémoires ou des journaux.

A lire aussi: François Mitterrand, le Berrichon

Seule la poésie peut faire vibrer le jeune homme et le vieillard à l’unisson. Mitterrand expliqua souvent son évolution, des livres de la bibliothèque familiale dans le Saintonge aux lectures historiques et philosophiques durant ses études, tout en conservant toujours un regard attendri pour son Lamartine, le défendant même avec brio. C’est un paradoxe, il ne s’est jamais autant publié d’ouvrages éphémères, vite digérés par l’ogre médiatique, sans réelle consistance et dont les ventes ne satisfont ni les maisons, ni les auteurs, alimentant une machine infernale. Et jamais, les responsables politiques n’ont aussi peu parlé de leurs propres lectures (En-ont-ils ?), de leurs bornes culturelles, et aucun ne se risquerait librement à cette analyse, radiographiant une vie de lectures. On se souvient que François Hollande ayant habituellement réponse à tout sécha quand on lui demanda ce qu’il lisait comme roman actuellement. En l’espèce, Mitterrand fait figure de dernier mohican, arpentant les quais des bouquinistes ou choisissant « distraitement » un ouvrage dans sa bibliothèque, l’extirpant d’un rayonnage, lisant quelques lignes à voix haute et tentant de poser des mots sur ceux des autres. Il excellait dans cet exercice frisant parfois la caricature.

Mazarine Pingeot s’interroge sur « Une autre vie possible » dans un documentaire diffusé sur LCP. Les images anciennes se mêlent aux impressions personnelles de sa fille et sur cette vocation d’écrivain qui ne se concrétisa pas complètement. Quand Duras demande au président à brûle-pourpoint de disserter sur l’Afrique, il sourit, esquive une demi-seconde et se lance dans le grand bain. Il faut bien admettre que lorsque Mitterrand parle des livres, il nous intéresse. INA Madelen a réuni en ce mois de janvier de nombreuses archives, délicieux moments, en suspension, notamment « Bibliothèque de poche » en 1970 où Michel Polac se laisse guider par son interviewé. Mitterrand passant allégrement dans une érudition enchanteresse de la Bible à Freud, de Paul Bourget à Marx, évoquant Tacite et Déroulède, Les liaisons dangereuses et la révélation nrf, insistant sur les qualités méconnues de Mauriac, le poète et filant bille en tête vers Tolstoï. Puis les Apostrophes de 1975 et 1978, à l’occasion de la parution de La paille et le grain et de L’abeille et l’architecte sont à revoir. On est à Medrano, tel un trapéziste virtuose, il s’attarde sur Barrès, Blondin, Chardonne et, d’un saut d’ange, se jette sur l’œuvre Jules Renard, « édile » nivernais en son temps. En 1978, ses invités s’appelaient Michel Tournier, Paul Guimard, Patrick Modiano et Emmanuel Le Roy Ladurie. Quel président serait capable d’aligner un tel quarteron ? Jean Glavany, dans ses Conversations intimes plaisantes et instructives, évoque cette maîtresse infatigable que fut la lecture pour son « patron » : « cette passion incroyable pour la lecture au quotidien, à tout moment, comme une évasion, une pause, un ressourcement incontournable. Son temps de lecture quotidien était aussi, [j’y reviendrai], l’affirmation de sa liberté personnelle ». Accordons au moins à notre ex-président qu’en matière de livres, il se posait à la fois en gardien du temple et en passeur.

François Mitterrand - Conversations intimes

Price: ---

0 used & new available from

Monsieur Nostalgie

Price: ---

0 used & new available from

L’Ukraine: le zakouski de Poutine?

Quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des Etats-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer


En Europe, il est beaucoup question, ces temps-ci, de « guerre ». En réalité, il s’agit de deux guerres. La première est actuelle et circonscrite dans l’espace. C’est celle qui oppose l’Ukraine à son agresseur la Russie et met en péril l’indépendance de cette ancienne république soviétique. Pour certains, une victoire russe dans ce premier conflit serait le prélude à une deuxième guerre que le Kremlin livrerait ensuite à l’Europe. Cet autre conflit armé reste hypothétique, son calendrier et ses contours géographiques incertains. Mais la Russie nous en donnerait déjà un avant-goût par des opérations dites de « zone grise », comme les cyberattaques contre nos infrastructures et systèmes de sécurité, les incursions de drones dans notre espace aérien ou la destruction de câbles sous-marins de télécommunication. La multiplication récente de ces provocations, qu’on attribue à la Russie sans preuves définitives, représente un dilemme pour l’Europe : faut-il riposter en risquant l’escalade, ou ne rien faire et paraître faible ? Pour contrer toute impression de faiblesse et mobiliser les esprits et les ressources, nos chefs militaires et politiques sont prodigues en discours martiaux. En mars, Emmanuel Macron estime que la Russie ne veut un cessez-le-feu en Ukraine que « pour mieux reprendre la guerre » – contre l’Europe. Le 11 décembre, Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, annonce que « nous sommes la prochaine cible de la Russie » et que nous devons nous préparer à une guerre « d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents ». Les Européens se trouvent face à un défi apparemment vertigineux : contraindre la Russie à faire une paix acceptable en Ukraine, garantir la sécurité de cette dernière et décourager toute velléité russe de conquête sur le sol européen. Tout cela, semble-t-il, sans le soutien direct des États-Unis.

À grande puissance, grande reconnaissance

Ces inquiétudes concernant la Russie viennent de loin. De Napoléon à la guerre froide – en passant par la Crimée (1853-1856), la rivalité impériale russo-britannique en Asie, appelée le « Grand Jeu », et les deux guerres mondiales –, la Russie a toujours pesé lourdement sur le destin de l’Europe. Selon toute une série de stratèges anglo-saxons, il existe une opposition séculaire entre un vaste empire territorial qui s’étend de l’Asie jusqu’en Europe orientale et un monde maritime, atlantique, dominé d’abord par les puissances impériales de l’Europe occidentale, ensuite par les États-Unis. Ces penseurs ont baptisé « Eurasie » cette masse continentale qu’est la Russie. La meilleure façon de résister à sa force, c’est de la contenir, en quelque sorte, par une grande chaîne de colonies ou d’alliés qui s’étend, par les mers, de l’Europe à l’Extrême-Orient. La stratégie américaine pendant la guerre froide s’appelait justement « containment » : par leurs alliances et leurs bases navales, les États-Unis voulaient endiguer toute expansion des communistes soviétiques ou chinois. Pour les Russes, l’idée de leur puissance impériale s’exprime au xxe siècle par la doctrine de l’« eurasianisme » qui a connu un certain renouveau sous Poutine. Mais il n’est pas besoin d’une doctrine pour saisir le point de vue russe sur l’Europe : tous ces petits territoires entassés les uns sur les autres au bout du continent se croient le centre du monde, mais c’est la Russie qui en est le vaste cœur.

Notre époque est caractérisée par le retour des rivalités entre grandes puissances. Fini l’interlude unipolaire où, après la chute de l’Union soviétique et avant la montée de la Chine, les États-Unis dominaient le monde tandis que l’Europe récoltait les dividendes de la paix. Si la Chine a émergé comme la rivale des Américains, cette Russie qui avait été l’autre poids lourd de 1945 à 1991 veut être de la partie. Le propre des grandes puissances, si elles veulent rester grandes et puissantes, est de projeter leur pouvoir au-delà de leurs frontières. Leurs moyens d’influence ne se limitent pas à la conquête territoriale, mais comprennent menaces, alliances et pressions économiques, ainsi qu’opérations de désinformation, déstabilisation et ingérence. Le traitement actuel du Venezuela par Donald Trump en est un bon exemple. Durant la guerre froide, le Kremlin était obsédé par le besoin de projeter sa puissance, de montrer au monde que la Russie était l’égale des États-Unis[1]. Les pays du pacte de Varsovie ne constituaient pas seulement un glacis défensif. Ils étaient les avant-postes d’une campagne hégémonique. À sa manière, Poutine prolonge cette campagne, nourri par son ressentiment contre un Occident qui a refusé de reconnaître la Russie comme grande puissance. Dans les années 2000, le dirigeant russe se plaint de « l’exceptionnalisme » des Américains, autrement dit, de leur statut d’unique superpuissance. Ils se permettent d’envahir l’Afghanistan et l’Irak, mais condamnent ses propres ingérences en Ukraine. Le « Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie », publié en 2023, définit un exceptionnalisme russe, soulignant « la situation particulière de la Russie en tant que pays-civilisation unique, vaste puissance eurasiatique et euro-pacifique » et appelant à « un monde plus équitable et multipolaire » : un mondeoù la Russie aussi sera considérée comme une superpuissance. Dans un discours du 17 décembre 2025, Poutine salue les efforts des États-Unis pour négocier avec la Russie, mais dénonce une absence de « bonne volonté » des élites de l’UE. Avec Trump, il obtient enfin du respect, mais toujours rien de la part des Européens qu’il qualifie, par ressentiment, de « porcelets ».

Les promesses n’engagent que…

Avec le retour à la présidence de Donald Trump, au moins des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine sont-elles à l’ordre du jour, bien que les chances d’un accord durable soient réduites. Les deux grandes questions sont celles du territoire à céder par l’Ukraine et des garanties de sa sécurité future. La Russie, les Européens et les États-Unis respecteront-ils leurs engagements éventuels ? Les Ukrainiens ont des raisons d’être sceptiques. En 1994, leur pays a signé le mémorandum de Budapest par lequel les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie garantissaient sa sécurité. Quand Poutine enfreint l’accord en s’emparant de la Crimée en 2014, les autres signataires envoient matériel, expertise et renseignements, mais c’est tout. Quand il envahit l’Ukraine en 2022, les alliés envoient encore plus de matériel, d’expertise et de renseignements, avec de l’argent, mais aucun vrai renfort militaire. Une première série de pourparlers russo-ukrainiens, entre février et avril 2022, aborde les garanties mais pas la question territoriale. Les discussions échouent pour plusieurs raisons : les Ukrainiens repoussent l’attaque principale des Russes ; les garanties formulées ne sont pas viables aux yeux des Occidentaux ; les exigences de la Russie semblaient exorbitantes et leurs engagements peu fiables. Zelensky lui-même, en 2025, et l’un de ses négociateurs, David Arakhamia en 2023, ont affirmé que leur décision de ne pas accepter les demandes russes était déjà prise avant la célèbre visite de Boris Johnson à Kiev le 9 avril – beaucoup de gens accusent faussement l’ancien Premier ministre d’avoir poussé les Ukrainiens à une dangereuse inflexibilité.

A lire aussi, Gil Mihaely: Iran: qui aura le plus peur?

Les négociations iront-elles plus loin cette fois ? La « coalition des volontaires » voulue par Macron et Starmer sera-t-elle à la hauteur des engagements européens ? La contrepartie des garanties de sécurité, c’est la cession par l’Ukraine de territoires que les Russes n’ont pas conquis. La proposition actuellement sur la table consisterait à faire des territoires en question une zone démilitarisée, mais qui pourrait obliger les Ukrainiens à abandonner leurs lignes fortifiées actuelles, plus faciles à défendre ? Si la Russie rompt l’accord, les dirigeants européens auront-ils le courage de riposter et leurs forces seront-elles prêtes pour un tel combat ? Sommes-nous en mesure de tenir tête aux menaces nucléaires que Poutine ne cesse de brandir ? Surtout, pouvons-nous compter sur le soutien total de la superpuissance américaine ?

Donald, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Selon certains, Trump aurait déchiré l’Alliance atlantique. La preuve ? Il oblige les Européens à payer et à assurer leur propre défense, ainsi que celle de l’Ukraine. Et le document, « Stratégie de sécurité nationale », publié début décembre par la Maison-Blanche, traduirait son mépris à l’égard du Vieux Continent menacé d’« effacement civilisationnel ». On peut répondre que l’Europe doit assumer la responsabilité de sa propre défense et se réarmer après des années où on a forgé trop de socs de charrue à la place des épées. Reste à savoir si, sans la puissance des anciens empires coloniaux, sans la présence de l’Oncle Sam à nos côtés, nous pouvons résister au géant eurasiatique.

Donald Trump et Xi Jinping, en Corée du Sud, 30 octobre 2025 (C) AP Photo/Mark Schiefelbein/SIPA

Le document trumpien est très clair pour qui veut le lire en entier : l’Europe est toujours une puissance importante ; elle est à la pointe de l’innovation ; elle est militairement plus forte que la Russie (sauf en nucléaire) ; et elle est toujours un allié indispensable sur les plans militaires et commerciaux. Le vrai problème de l’Europe, selon ce diagnostic, c’est qu’elle manque de confiance. De ce côté de l’Atlantique, les commentateurs prétendent que Trump veut un monde où chaque grande puissance possède sa propre sphère d’influence. Certes, le texte exprime très clairement la version trumpienne de la doctrine Monroe, selon laquelle les Amériques, nord et sud, constituent la chasse gardée des États-Unis. Mais la vision développée, loin d’être isolationniste, est celle d’un nouveau monde unipolaire où l’Amérique est la superpuissance en termes économiques, technologiques, militaires et culturels. Loin d’abandonner l’Europe, les États-Unis suggèrent plutôt une nouvelle division du travail. En réalité, la vraie préoccupation américaine est la Chine. Le langage du document n’est pas agressif, car Trump prépare un sommet avec Xi Jinping en avril, mais la stratégie est toujours l’endiguement de l’expansion chinoise dans l’Indo-Pacifique. Toutes les garanties américaines pour Taiwan sont réaffirmées et les alliés américains dans la région, comme la Corée, le Japon et l’Australie, appelés à augmenter leur budget militaire. À la différence de Trump I et Biden, qui ont cherché à accroître les liens entre leurs alliés otaniens et indopacifiques, Trump II invite ces alliés à défendre leur propre hémisphère. Les Européens endiguent l’expansion hégémonique de la Chine – et de son partenaire russe – à l’ouest, et les Américains à l’est. Si les États-Unis s’opposent à l’élargissement de l’OTAN, ils continuent à en faire partie, et leur parapluie nucléaire protégera tous leurs alliés.

À l’avenir, la Russie continuera de peser sur le destin de l’Europe. Mais les Américains ne pourront pas se permettre de perdre leur grand allié contre la Chine. Si l’Europe retrouve sa confiance, le besoin de se réarmer peut être une opportunité. Cette année, l’UE a créé un fonds de 150 milliards d’euros pour des prêts destinés aux dépenses militaires. Un mécanisme permettant aux États membres d’augmenter le pourcentage de leur PIB consacré à la défense pourrait débloquer jusqu’à 650 milliards de plus. Les Allemands, qui ont tout compris, ont dépensé 188 milliards depuis 2022, avec 50 milliards de contrats votés par le Bundestag en un jour le 17 décembre. Ils ont annoncé aussi un accord pour produire en Allemagne des drones développés en Ukraine.

L’UE a montré son utilité aussi en trouvant un accord par lequel 24 États membres vont emprunter 90 milliards d’euros pour financer l’effort de guerre ukrainien. En même temps, l’Europe des nations souveraines s’affirme. Le chancelier Merz estime que, si Trump a du mal à comprendre les institutions européennes, « il y a au moins des États membres individuels, comme d’abord et surtout l’Allemagne […] avec lesquels la coopération peut se poursuivre ». La France saura-t-elle saisir ces nouvelles occasions ? En août 2025, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’« ogre à nos portes » qui « a rarement tenu ses engagements ». L’Europe doit apprendre à vivre avec ce voisin encombrant – et à tenir ses propres engagements.

To Run the World

Price: ---

0 used & new available from


[1] Sergey Radchenko, To Run the World. The Kremlin’s Cold War Bid for Global Power, Cambridge University Press (2025).

Rolland Courbis, la voix gouailleuse d’un football qui disparait

Un entraineur comme on n’en fera plus !


Rolland Courbis n’est plus. 344 matches de joueur professionnel, 778 matches passés sur le banc, des milliers d’heures à la radio sur RMC : l’ancien entraîneur phocéen, c’était un accent (celui de Marseille), une voix, un style et des anecdotes à vous déboucher le Vieux-Port.

Au tout début, Rolland Courbis était un défenseur, et de son propre aveu, « un défenseur moyen ». A seize ans, il fait croire à l’entraîneur de l’OM, Mario Zatelli, qu’il n’a pas cours pour participer aux séances d’entraînement. Déjà, la roublardise courbisienne est à l’œuvre. Trop juste pour jouer à Marseille, il est échangé avec quatre autres joueurs à Ajaccio, en 1972, contre Marius Trésor. A dix-huit ans, Courbis pleure en faisant la valise pour la Corse, comme s’il partait au Vietnam. Un peu plus tard, bien avant que les frontières du football ne soient ouvertes à tous les vents, il rejoint l’Olympiakos, où il s’invente un grand-père de Salonique pour pouvoir être inscrit dans l’équipe grecque. Les 800 000 francs obtenus à la signature partent directement sur un compte suisse. Au bout d’une saison, il n’aura joué que quatre fois avec le club grec. Il revient en France, à Sochaux, Monaco puis Toulon. Encore joueur, il se mêle déjà des transferts du club varois et fait signer Pascal Olmeta et quelques autres noms. A force de faire venir des joueurs, ceux-ci lui demandent de reprendre l’équipe. En 1986, il raccroche les crampons et se consacre pleinement à son vrai métier : entraîneur.

A lire aussi: Zidane perd la boule

Avec des bouts de ficelle, il maintient chaque année le club. Durant les mises au vert, les joueurs sont convoqués au casino, et gare à ceux qui ne tiennent pas la distance lors des parties de carte : « Tu fais quoi garçon ? Quand on commence une partie de cartes, il faut la finir », demande Courbis à l’un de ses joueurs. Un autre raconte : « Le premier jour, on fait un footing, on dîne, et Rolland nous donne rendez-vous une demi-heure plus tard. Nous les anciens, on revient bien sapés, chemise blanche, Gomina, et les deux Hollandais, les nouveaux, en survêt et claquettes. Là, Rolland dit : “Le premier qui rentre avant minuit et demi, il a une amende !” Les mecs ont halluciné. On était les premiers à reprendre la saison, parfois une semaine avant les autres, mais parce que justement on y allait doucement, d’abord la bringue, et ensuite on accélérait le rythme ». Les jours de championnat, le planning ne change pas : « Le midi, on mangeait ensemble et on buvait du pinard, on était un peu éméchés, à 5 heures on jouait aux cartes ou à la pétanque, mais je peux te dire qu’à 20h30 ça bougeait, c’était l’union sacrée, on donnait tout ». Des bouts de ficelle, et une caisse noire. Plutôt que payer des salaires élevés et les cotisations sociales qui vont avec, Courbis engage des joueurs avec des « primes à la signature nettes d’impôts ». Parallèlement, l’entraîneur mène grand train au bras d’une riche héritière italienne, de 21 ans son aînée. Au contact de la comtesse, Courbis prend goût aux casinos. « La prochaine fois, pour contenter tout le monde, je prendrai une pauvre, moche et malade », se défend-il avec sa faconde pagnolesque.

Tricard quelques temps après cette fin d’aventure toulonnaise et un passage en prison, Rolland Courbis rebondit à Bordeaux. Le maire Jacques Chaban-Delmas s’inquiète quand même qu’un tel loustic débarque sur les bords de la Garonne. Après quelques réticences et un dîner rassurant, l’ancien Premier ministre dit « Allons-y ! ». Dans un club en reconstruction après la fin désastreuse des années Claude Bez, Courbis lance des jeunes, et notamment Zinédine Zidane. C’est d’ailleurs lui qui a la paternité du surnom « Zizou ».

Il y a ensuite les années marseillaises. En août 1998, l’OM est menée 4 à 0 à la mi-temps contre Montpellier. Il attrape Loulou Nicollin, le président de Montpellier, et lui prédit que les siens vont revenir à 5-4. Les Phocéens refont en effet leur retard. Une bien belle histoire, à propos de laquelle il est impossible de s’imaginer qu’elle doit un peu à un arrangement entre amis. Avec une grande équipe, les Laurent Blanc, Christophe Dugarry, Robert Pirès et Fabrizio Ravanelli, Marseille ne gagne aucun trophée, échoue d’un rien dans la quête du titre (ha ! le but du Bordelais Pascal Feindouno contre Paris…) et se fait laminer contre Parme en finale de Coupe d’Europe. La fin avec Marseille est compliquée, mais Courbis devient aussi un personnage en dehors du petit monde du foot : chez Ardisson, sur France 2, il fait le show : en 2000, il se défend d’être le roi de la magouille et d’avoir fait castagner un joueur de Monaco dans les couloirs du Vélodrome[1]. Il régale le plateau du soir, et en premier lieu un Bernard-Henri Lévy amusé. On retrouve par la suite Courbis dans le fin fond de l’Ossétie du Nord, à la tête du Niger, et même à Lens ou à Caen.

A l’heure de la multipropriété des clubs, où les entraîneurs sont envoyés d’un club à l’autre par la maison-mère, la mort de Courbis vient nous rappeler l’époque d’un football pittoresque, où la gouaille et le goût du bon mot compensaient quelques arrangements avec la légalité.


[1] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i08037353/interview-de-rolland-courbis

De l’argent pour la galette, pas pour les mitraillettes!

0

J’aime la galette, savez-vous comment…


Une galette des rois sans gluten est remboursée par la Sécurité sociale, apprend-on. L’écrivain anglais catholique Chesterton disait que le monde est plein d’idées catholiques devenues folles (comme la fraternité, devenue oubli de soi). La France est pleine d’idées sociales devenues folles. La nouvelle est rapportée par Louise de Maisonneuve du Figaro (qui l’a piquée à Paris-Normandie). Une société de Rouen propose une galette des rois sans gluten pour 18,95€. Pas donné, mais la Sécu vous rembourse 3,81€ (environ 20% du prix). Et si vous êtes diagnostiqué comme atteint de la maladie cœliaque ça marche aussi pour d’autres produits sans gluten dans une limite de 45 euros/mois (35€/enfant).

La démarche prend évidemment un peu de temps. Et un timbre. Une fois enregistré comme intolérant, vous détachez la vignette sur la galette (comme pour les médicaments autrefois) et l’envoyez à l’Assurance-maladie avec la preuve d’achat.

Voilà la promesse de futurs combats : exigeons le tiers-payant pour le sans-gluten. Et pourquoi pas pour le lait d’avoine de ma sœur qui s’est découvert une intolérance au lactose. Ou les yaourts des enfants obèses ? Et puis, pourquoi s’arrêter à la nourriture ? Allergique au nickel, je ne peux mettre aux oreilles que de l’or très pur. J’exige qu’on me rembourse mes boucles d’oreilles.

A lire aussi: Brigitte Bardot, symbole d’une persistante résistance française

On peut vivre sans boucle d’oreilles. Pas sans manger. Et les aliments sans gluten coûtent cher, me répliquera-t-on.

Vivre sans boucles d’oreilles ? Admettons, je n’ai pas essayé. En revanche on ne peut pas vivre sans vêtements ou chaussures, désolée. Faut-il aussi rembourser les habits des personnes de grande taille contraintes au sur-mesure ?

La Sécurité sociale n’est pas une nounou chargée de régler tous nos petits bobos et problèmes, d’assurer toutes nos petites manies, mais l’expression de la solidarité nationale face à la maladie. Elle n’a pas pour mission d’assurer une égalité parfaite entre l’intolérant au gluten et celui qui ne l’est pas.

Derrière cette extension indéfinie du domaine du social, il y a une conception des droits illimitée. Laquelle nous transforme en créanciers toujours convaincus que l’Etat n’en fait pas assez pour nous. Mais l’Etat, c’est les autres, ce sont nos concitoyens. Nous avons oublié qu’il y a une dignité dans l’autonomie. Au lieu d’être fiers de ne pas (trop) dépendre des autres, notre obsession est qu’ils ne soient pas avantagés d’un iota. Bref ce merveilleux Etat social ne nous rend pas très flamboyants. Alors un conseil aux intolérants au gluten : oubliez le pain et la galette des rois et préférez les fruits et légumes (français, de préférence). C’est meilleur pour la ligne et ça ne coutera pas un rond à la Sécu.

Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Pour la séparation des bêtises et de l’Etat

Sur les antennes de France télévisions, l’anniversaire des 120 ans de la laïcité n’a pas été de tout repos pour Alain Policar, Nathalie Saint-Cricq, Antoine Léaument et quelques autres.


Faute d’avoir trouvé une réponse au séparatisme musulman, la France a vu les cent vingt ans de la loi de séparation des Églises et de l’État donner lieu à des débats tout sauf apaisés.

Dans « C ce soir », Karim Rissouli a présenté ses excuses au politologue Alain Policar. Émilie Frèche, auteur de deux ouvrages sur l’affaire Samuel Paty et compagne du député Jérôme Guedj, venait de dire sur le plateau avoir eu l’impression, en l’écoutant, d’entendre Abdelhakim Sefrioui, l’imam islamiste. Selon Policar, la laïcité serait devenue une arme contre les musulmans. Invité de France Info pour commenter l’audition de Mélenchon devant la commission d’enquête sur les liens entre politiques et réseaux islamistes, le député LFIste Antoine Léaument a préféré saborder son duplex et refuser toute réponse à la journaliste Myriam Encaoua. Les propos sur l’électorat arabo-musulman tenus avant lui en plateau par Erwan Seznec (Le Point) et Rachel Binhas (Marianne) ont offert au démagogue l’occasion de fanfaronner : « En écoutant votre chaîne quinze minutes, j’ai l’impression de faire un duplex avec CNews. […] Certains propos mériteraient d’être traînés devant les tribunaux. » Sur la même antenne, Nathalie Saint-Cricq interroge Alexis Corbière sur la complaisance des LFIstes avec l’antisémitisme et leur soutien au professeur Julien Théry, suspendu à Lyon-2 après avoir dressé une liste de « génocidaires » à boycotter. « On a finalement assez peu de choses sérieuses », tente le député de Montreuil. « La quête du vote musulman aussi, cela existe… », rétorque-t-elle. Tollé immédiat : amalgame, assimilation problématique, Arcom saisie par la Grande Mosquée, pourquoi qu’elle a dit ça ? Pendant ce temps, L’Opinion s’interroge : la loi de 1905 serait-elle toujours votée aujourd’hui ? La vraie question, c’est plutôt ce qu’il en restera en 2050 avec les nouvelles générations plus branchées sur TikTok que sur France Télévisions.

Selon l’enseignant Iannis Roder, il y a deux catégories d’élèves qui contestent la laïcité : ceux « qui vivent leur religion comme une identité » et sautent au plafond parce qu’on leur fait étudier la théorie de l’évolution, et ceux qui, imprégnés « d’un soft power anglo-saxon très puissant considère[nt] que chacun fait ce qui lui plaît ». Sauf appeler un chat un chat sur la paisible télévision publique, bien sûr.

Bruno Retailleau: «Le macronisme, c’est fini!»

Après son passage par la place Beauvau, Bruno Retailleau défend une droite classique et réfléchie dans un paysage politique qui s’est mélenchonisé. Face aux errements du macronisme qui ont fracturé la société, le patron des LR veut rétablir « l’ordre, la justice et la fierté française ». Et pourquoi pas dès 2027.


Causeur. Comment décririez-vous en quelques mots la situation du pays aujourd’hui et le bilan du président de la République ?

Bruno Retailleau. J’ai le sentiment d’un effondrement : de l’hôpital à l’école, plus rien ne tient debout. Le système est à bout. Notre système social fabrique toujours plus d’assistanat, notre système judiciaire, toujours plus de laxisme, notre système administratif, toujours plus de normes. Emmanuel Macron avait promis la « révolution » du système. Mais en dix ans, rien n’a été révolutionné, tout s’est aggravé : l’endettement, le déclassement, l’ensauvagement…

En 2018, après l’affaire Benalla, vous estimiez dans Le Monde que le pouvoir d’Emanuel Macron s’inscrivait dans le registre du bon plaisir. Cela ne vous a pas empêché d’entrer au gouvernement en 2024. Que vous a appris sur l’homme et sa façon d’exercer le pouvoir cette cohabitation d’un an ?

Après la dissolution, je suis entré au gouvernement pour faire barrage à la gauche, et j’en suis sorti pour ne pas faire une politique de gauche : celle de ce gouvernement otage du PS. Je n’ai pas la souplesse idéologique d’Emmanuel Macron. J’ai vu en lui un homme très intelligent, mais dont l’intelligence est mise au service de lui-même.

En tout cas, vous avez un point commun : peu de gens vous ont déjà vu vous énerver. Avez-vous été sensible à sa séduction ?

Non. Mon parcours m’a immunisé contre le « en même temps ». Ce que je dis aujourd’hui, sur l’immigration ou la dette, je le disais déjà il y a vingt-cinq ans. Si je tiens à mes convictions, c’est aussi parce qu’elles me tiennent. Elles sont ma corde de rappel pour ne pas basculer dans le cynisme.

N’est-ce pas injuste de charger Emmanuel Macron de tous les péchés du monde ? D’abord, il a été confronté à plusieurs crises majeures. Ensuite, les Français, qui refusent avec constance tout effort budgétaire et ne sont d’accord que sur une chose, leur sacro-sainte retraite, n’ont-ils pas une part de responsabilité ?

Au-delà d’Emmanuel Macron, nous payons la facture des illusions social-étatistes. On a dit aux Français « travaillez moins et vous vivrez mieux ». Résultat : nous nous sommes appauvris, au point que le niveau de vie des Italiens est désormais supérieur au nôtre. Beaucoup de Français comprennent la nécessité de l’effort, mais ils refusent qu’il soit toujours supporté par les mêmes. Ce qu’ils demandent, c’est la justice : le travail doit payer plus que le fait de ne pas travailler, et les aides ne doivent pas être versées automatiquement à ceux qui n’ont pas ou peu cotisé, comme les étrangers qui arrivent chez nous.

Reste que nous l’avons élu deux fois, et au moins la deuxième, nous savions qu’il était européiste, immigrationniste et multiculturaliste.

Emmanuel Macron a été élu, puis réélu dans des conditions particulières, avec les déboires de François Fillon puis la guerre en Ukraine. Ces événements ont éclipsé les débats de fond : les deux dernières présidentielles n’ont pas permis de trancher véritablement les sujets. C’est l’une des raisons du malaise démocratique.

Du reste il a été réélu grâce au front républicain auquel vous avez longtemps adhéré. Malgré vos désaccords, pourquoi ne pas avoir tenté un accord de gouvernement avec un parti avec lequel vous partagez tout de même bon nombre de positions ?

Vous vous trompez : vous ne trouverez aucune déclaration de ma part appelant au front républicain. J’ai d’ailleurs voté blanc au second tour des deux dernières élections présidentielles. Je ne fais pas de moraline et leseul cordon sanitaire que je soutiens, c’est contre l’extrême gauche. Mon problème avec Marine Le Pen n’est pas qu’elle serait fasciste ou raciste – elle ne l’est pas –, mais qu’elle est socialiste. Je ne suis pas pour promettre une retraite à 62 ans, ni pour voter 34 milliards de taxes comme l’ont fait les députés du RN : moins de travail et plus d’impôts, c’est précisément ce qui a envoyé la France dans le mur. Or, plus l’État-providence s’est dilaté, plus l’État régalien s’est contracté. Le programme économique de gauche du RN ne permettra pas de financer de nouvelles places de prison, de construire des centres de rétention, ou de mieux équiper nos forces de l’ordre.

Regrettez-vous ce pas de deux avec les macronistes ?

Lequel ? Devrais-je regretter d’avoir évité, après la dissolution, qu’Emmanuel Macron se tourne vers la gauche ? D’avoir supprimé la circulaire Valls sur les régularisations ? D’avoir introduit des critères d’assimilation pour les naturalisations ? Dans ces combats, d’ailleurs, le RN aurait pu me soutenir, mais il n’a cessé, au contraire, de me cibler.

Vous reprochez à Emmanuel Macron de n’avoir pas su réconcilier la France. Mais est-elle réconciliable quand la politique est toujours chez nous la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? Que feriez-vous de mieux, pour « marcher ensemble », selon votre formule de 2018 ?

Nous sommes passés d’une politique à fleurets mouchetés à une sorte de lutte à mort. La vie politique s’est mélenchonisée. Et le macronisme a contribué à cette dérive. Parce qu’il s’est adressé aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple. Et parce que, dans le vide du « en même temps », les déterminismes ont ressurgi : France « populaire » contre France « élitaire », ruraux contre urbains, jeunes contre boomers… Désormais, la sociologie commande à la politique : jamais les votes n’ont été autant déterminés par les critères d’âge, de revenu, de religion ou même d’origine.

Que feriez-vous notamment pour combattre l’islamisation de l’islam et reconquérir la jeunesse française musulmane ? Le narcotrafic ? Et pitié, ne nous parlez pas des valeurs de la République !

La repentance comme les discours creux sur le « vivre ensemble » ont vidé les esprits et les cœurs d’une part de cette jeunesse. Ce grand vide, les islamistes et les caïds l’ont rempli. J’ai vu à quel point le discours frériste a pénétré l’islam. C’est pourquoi je me suis battu pour rendre public le rapport sur les Frères musulmans, qui pratiquent un entrisme insidieux : ils parlent dans la langue des droits et des libertés pour légitimer le voilement des jeunes filles et le refus de la mixité. Il faut une loi pour, par exemple, donner à l’État de nouveaux motifs de dissolution. Concernant le narcotrafic, la loi pour laquelle je me suis battu va produire des effets sur le terrain : l’État va pouvoir expulser le trafiquant de son logement, fermer tous les commerces qui blanchissent, taper au portefeuille des caïds… Mais cette guerre sera longue et difficile.

Vous observez qu’en 2017, le 112e anniversaire de la loi de 1905 a été commémoré dans le plus grand silence au sommet de l’État. Le 120e n’a pas eu droit à beaucoup plus de fastes. Et le grand discours sur la laïcité annoncé aux Mureaux n’a jamais eu lieu. Cette retenue présidentielle inhabituelle est-elle, selon vous, dictée par ses convictions ou par des considérations tactiques ? Peut-on lui reprocher de craindre un embrasement des quartiers ?

Emmanuel Macron n’a jamais été à l’aise avec le sujet de la laïcité. Car elle vient percuter son progressisme qui voit dans chaque contrainte collective une atteinte à l’émancipation individuelle. Oui la laïcité française est une contrainte, et pas seulement une liberté. Elle contraint l’État à la neutralité, mais également les citoyens à une certaine discrétion, pour que dans l’espace public chacun puisse voir dans l’autre un semblable. La laïcité française, c’est l’inverse du droit à la différence : c’est le droit à la ressemblance.

« La verticalité d’Emmanuel Macron n’est souvent que l’exaltation de sa propre personnalité, un narcissisme plutôt qu’une autorité de l’État rétablie », disiez-vous en 2018. Et plus récemment, vous avez parlé de son « ego hors du commun ». Mais pour penser qu’on peut être le premier des Français, ne faut-il pas un ego hors du commun ? Et n’est-ce pas a contrario votre principale faiblesse ?

L’ego pour l’ego, c’est une vanité impuissante. Cette obsession macronienne, à vouloir être au centre de tout, pour faire le buzz, ne grandit pas la fonction présidentielle. Certains me reprochent d’être trop « vieux jeu ». Mais je ne crois pas que les Français attendent de leur président qu’il se comporte comme un disrupteur, voire un provocateur. Je pense qu’ils sont fatigués de ces postures faussement modernes, qu’ils regrettent le temps où la politique conservait une forme de retenue, de décence, de gravité. Chaque président doit sentir sur ses épaules le poids des siècles d’histoire française dont il lui revient, à son tour, de prendre la charge. Sa force ne réside pas dans sa capacité à imposer son « moi », mais à mobiliser le « nous » du peuple français.

Emmanuel Macron visite les Ateliers Médicis, à Clichy-sous-Bois, 18 janvier 2024. (C) Christian Hartmann/Pool via AP/SIPA

Du reste, faut-il recourir à la psychologie pour expliquer les erreurs/défaillances/fautes du président ?

Je laisse la psychologie aux psychologues. Mais ses revirements incessants ont créé une forme d’insécurité démocratique : dix ans après son accession à l’Élysée, les Français ne savent toujours pas qui est vraiment leur président. Au fond, Emmanuel Macron est de son temps, celui de la société liquide dans laquelle tout est éphémère et rien n’est permanent.

Comment jugez-vous la politique française au sujet de Gaza et de la Palestine après le 7-Octobre ? N’est-il pas abusif d’imputer à Macron et à sa fameuse absence à la marche l’affolante montée de l’antisémitisme en France ? Quand bien même il n’aurait pas reconnu la Palestine, qu’est-ce que ça changerait ?

Lorsqu’Emmanuel Macron lance l’idée improbable d’une coalition contre le Hamas, pour ensuite appeler subitement au cessez-le feu, il se contredit. Et lorsqu’il ne se rend pas à la marche contre l’antisémitisme, pour ne pas « mettre au pilori nos compatriotes musulmans », il commet une faute. Car ces propos servent la stratégie des Frères musulmans, qui agitent l’épouvantail de « l’islamophobie » pour détourner l’attention sur l’antisémitisme. Je refuse le chantage à l’islamophobie. Notre pays accueille la plus forte communauté musulmane d’Europe : ce n’est pas la France qui est islamophobe, mais l’islamisme qui est francophobe, puisque c’est lui qui cherche à séparer nos compatriotes musulmans de la nation française. Et ce ne sont pas les Français qui sont racistes, mais les islamistes : les nouveaux antisémites, ce sont eux. Avec leurs complices d’extrême gauche. Le seul parti qui est sorti de l’ « arc républicain », c’est LFI.

Après la libération de Boualem Sansal, beaucoup de commentateurs ont avancé que votre fermeté dans ce dossier avait retardé cette issue favorable. Nous ne croyons pas à cette fable, et n’oublions pas que la crise a commencé quand Emmanuel Macron a reconnu la marocanité du Sahara occidental. Cela dit, n’avez-vous jamais eu de doutes quant à votre attitude envers Alger ?

Évidemment j’ai tremblé pour le sort de Boualem, qui est un ami. Mais aurais-je dû me taire ? Ne rien dire face à son incarcération et celle de Christophe Gleizes, toujours emprisonné ? Lorsque le régime algérien refusait de reprendre ses ressortissants dangereux, ou que ses services se livraient chez nous à des règlements de compte ? Ce « pas de vague » diplomatique est insupportable. Je n’accepte pas que la France soit humiliée et que les Français soient mis en danger. Je rappelle que l’auteur de l’attentat de Mulhouse avait été présenté à 14 reprises aux autorités algériennes.

Le général de Villiers, dont vous aviez dénoncé le limogeage, rallie totalement la politique ukrainienne du président. Lui rendez-vous le point sur cette question ? Que vous inspire le pacifisme d’une grande partie des électeurs, y compris dans vos rangs ?

Pierre de Villiers a raison de rappeler que l’agresseur, c’est la Russie, et que la France doit se réarmer face aux menaces. La recherche d’une paix, avec des garanties de sécurité solides pour l’Ukraine, ne doit pas occulter la nouvelle donne stratégique : la Russie renoue avec sa vieille tentation impérialiste. L’empire contre les nations : ce n’est pas la vision française. Je ne suis pas assez fou pour souhaiter une confrontation entre puissances nucléaires, mais pas assez naïf pour croire Poutine : lorsque j’étais à Beauvau, j’avais chaque semaine des preuves des tentatives de déstabilisation de la Russie.

Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, à Mulhouse après l’attentat au couteau sur la dalle du marché couvert, 22 février 2025. (C) KOHLER/SIPA

Vous avez lancé une pétition contre la labellisation des médias. Aura-t-elle plus d’avenir que celle de Philippe de Villiers sur l’immigration ? Partagez-vous l’analyse de Nicolas Baverez qui parle de tournant autoritaire ?

Est-ce le rôle d’un président d’expliquer aux journalistes comment faire leur métier ? Est-ce le rôle de l’Élysée de tweeter contre une chaîne privée ? Dans cette affaire de labellisation, il y a cette conviction typiquement progressiste d’appartenir au camp du bien : il y aurait ainsi de bons ou de mauvais médias. Non : il y a des médias qui sont différents, parfois divergents, et c’est très bien. C’est par la diversité médiatique que les citoyens peuvent se faire leur propre opinion. Ils n’ont pas besoin de labels. Que l’État assure la sécurité, réduise les déficits, soutienne la croissance mais pour le reste : qu’il fiche la paix aux Français. Quant aux fake news, il y a des pistes à étudier, sur la fin de l’anonymat ou des obligations renforcées pour les plateformes. Mais nous n’éradiquerons pas le mensonge. Je préfère de très loin les risques de la liberté à la tentation dangereuse d’instaurer un monopole de la vérité.

Selon vous, le macronisme n’est « ni un mouvement, ni une idéologie ». Ne peut-on pas en dire autant de la formation que vous présidez dont nombre d’élus ne sont pas plus constants que les macronistes, la preuve par les retraites…

Sur les retraites, le sujet divisait nos députés dès 2023. Éric Ciotti, qui était pour la réforme, a rejoint Marine Le Pen, qui est contre. La confusion règne dans toute la classe politique, parce que les majorités sont introuvables et que la logique du compromis à tout prix abîme les convictions. Je tiens aux miennes. Désormais, je trace ma route. Avec les plusieurs dizaines de milliers de militants qui m’ont élu à plus de 73 %, auxquels s’ajoutent ces millions de Français qui ne veulent pas d’une droite à mi-temps. Être vraiment de droite, c’est revendiquer à la fois la fermeté régalienne et le sérieux budgétaire. Je connais parfaitement les faiblesses de mon parti, mais je me battrai jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire de mes idées.

Sociologiquement, Macron n’est pas un produit des élites mondialisées mais le descendant de notables de province. Pourtant l’image d’un ami des grands patrons lui colle à la peau. Vous aussi avez de bonnes relations avec le business, n’est-ce pas un atout ?

C’est surtout une part de mon histoire personnelle. C’est en vivant avec les entrepreneurs vendéens, avec qui j’ai usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école, qui ont créé des fleurons sans demander un sou aux pouvoirs publics, que j’ai été convaincu que l’effort et le travail valaient mieux que la subvention automatique ou l’assistanat systématique. C’est pourquoi j’ai en horreur cette chasse aux patrons qu’on voit ressurgir. La France des honnêtes gens, c’est aussi ce peuple d’entrepreneurs et d’innovateurs, d’indépendants et d’artisans, mais aussi de salariés travaillant dur, qui croule sous le poids des charges et qui malgré tout, porte le pays a bout de bras.

Comment expliquez-vous que de très nombreux électeurs en France et en Europe aient lâché les partis de droite classique pour les formations populistes ? N’êtes-vous pas passés à côté des humeurs nationales des peuples ? Avez-vous été trop chèvre et chou ? Si la prochaine présidentielle se joue, comme le pensent certains, sur le front culturel-civilisationnel, ne serez-vous pas amené à vous rapprocher d’eux ?

Ce qui est « chèvre et chou », c’est de faire croire que la France pourrait tenir son rang sans tenir ses comptes. Nous ne renforcerons pas la fierté française en continuant de tiers-mondiser notre pays. Je sais qu’il y a beaucoup de patriotes de droite au RN, parmi ses électeurs et même ses cadres. Je leur dis ceci : si vous voulez une France puissante, indépendante et conquérante, ne promettez pas au pays tout ce qui l’a appauvri : moins de travail, plus de dépenses, et aucune réforme. Que fait d’abord de Gaulle en 1958 ? Une grande politique pour libérer l’économie française. Parce que, disait-il : « Sans l’effort de remise en ordre, avec les sacrifices qu’il requiert et les espoirs qu’il comporte, nous resterons un pays à la traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité. » Le drame et la médiocrité, nous y sommes, et je crains que les démagogues nous y maintiennent.

Que répondez-vous aux gens qui pensent que la démographie est plus forte que tout et que le changement de peuple, de pays, de civilisation est déjà programmé ?

Je leur réponds que nous ne sommes pas condamnés à la « créolisation » de Jean-Luc Mélenchon. Qu’il est possible d’inverser la tendance. Sur la natalité, avec une grande politique familiale : le désir d’enfant est aujourd’hui supérieur au nombre d’enfants. Et sur l’immigration : j’ai vu, au ministère de l’Intérieur, ce qu’il faudrait concrètement engager pour reprendre le contrôle des flux migratoires. Du référendum sur l’immigration à la suppression des pompes aspirantes, je sais désormais précisément quels leviers un nouveau président, appuyé par une nouvelle majorité, pourrait rapidement actionner. J’ai ce projet parfaitement clair dans ma tête, et je veux le faire gagner.

On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron de ne pas écouter les Français. Mais n’est-ce pas le devoir d’un homme d’État de savoir résister à l’opinion ?

Le devoir d’un homme d’État est d’abord d’avoir des convictions, et de s’y tenir. Mais le macronisme, c’est déjà fini. Il faut désormais reconstruire quelque chose de neuf sur trois principes solides : l’ordre, la justice et la fierté française. L’ordre dans les comptes, dans nos rues et à nos frontières. La justice pour bâtir un modèle social qui donne la priorité aux honnêtes gens. La fierté française parce que la force d’une nation repose d’abord sur son sentiment d’appartenance. C’est pour cette reconstruction française que je me bats.

Ne rien céder: Manifeste contre l’islamisme

Price: ---

0 used & new available from

La révolte du peuple iranien face au «mauvais œil» crevé des idéologues

0

Cruel dilemme à gauche: soutenir la révolte du peuple iranien, c’est aussi choisir le camp de « l’impérialisme américain », donner des gages à l’Etat d’Israël, honni, ou reconnaitre que l’islamophobie (c’est-à-dire la peur de l’islam) est parfois légitime…


On s’étonne parfois du relatif silence médiatique et politique entourant la révolte persistante du peuple iranien contre le régime des mollahs. Ce mutisme ne peut pourtant être attribué ni à la fatigue de l’actualité, ni à un simple désintérêt. Il constitue un symptôme : celui d’une crise profonde du regard politique occidental, prisonnier de grilles idéologiques devenues incapables de penser le réel.

Car la révolte iranienne pose un problème redoutable aux idéologies dominantes : elle est trop limpide. Une population se soulève contre une théocratie autoritaire, patriarcale, violente, liberticide. Elle réclame ce que l’Occident prétend défendre universellement : la liberté de vivre, de penser, de choisir. Or cette évidence dérange.

Quand la justice d’une cause devient secondaire

Depuis plusieurs années, une partie significative de la gauche occidentale a déplacé le critère d’évaluation morale des luttes politiques. La question n’est plus de savoir si une cause est juste, mais à quel récit elle profite. Ce glissement est décisif.

Dans cette économie morale saturée, Israël occupe une place centrale comme figure négative structurante. Depuis le 7-Octobre, cette centralité s’est rigidifiée : toute dynamique susceptible d’affaiblir ses ennemis devient immédiatement suspecte. Or le régime iranien n’est pas seulement une dictature théocratique ; il est aussi l’un des principaux ennemis stratégiques d’Israël. Que sa chute éventuelle puisse bénéficier, même indirectement, à l’État hébreu suffit à rendre la révolte iranienne difficilement soutenable dans certains espaces idéologiques.

Dès lors, le silence devient une solution de confort : on n’attaque pas frontalement les insurgés, mais on les efface.

Le palestinisme idéologique face à ses contradictions

Une autre dimension, plus radicale encore, doit être nommée. Une fraction de la gauche occidentale a opéré une requalification idéologique du Hamas, présenté non comme un mouvement islamiste totalitaire, mais comme une « résistance populaire », parfois comparée — scandaleusement — aux résistants de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’Iran apparaît comme le principal soutien étatique capable de menacer l’existence même d’Israël.

La mise en difficulté du régime des mollahs devient alors un problème stratégique et symbolique. Non parce que ses crimes seraient niés, mais parce que sa disparition affaiblirait un pilier essentiel du récit anti-israélien radical. La révolte iranienne menace ainsi un carburant idéologique central : l’existence d’un pôle de puissance explicitement engagé dans la confrontation avec Israël.

Anti-américanisme et géopolitique réflexe

À cela s’ajoute une autre constante : l’anti-américanisme structurel, partagé par une partie de la gauche radicale et certaines droites dites « souverainistes ». Dans cette vision du monde, les États-Unis et l’OTAN constituent l’Empire central, et tout régime qui leur résiste devient, par défaut, fréquentable.

L’Iran est alors perçu moins comme une théocratie oppressive que comme un allié objectif de la Russie dans l’affrontement global avec l’Occident. Peu importe que Donald Trump, par exemple, se situe hors du logiciel atlantiste classique et raisonne davantage en termes d’intérêts impériaux que de mondialisme idéologique : la grille de lecture reste figée. L’Amérique demeure l’ennemi principal, et ses adversaires, même les plus sinistres, deviennent des points d’appui symboliques.

Dans cette logique, comme hier pour Nicolas Maduro, comme aujourd’hui pour Vladimir Poutine, l’affaiblissement de l’Iran est vécu comme une défaite idéologique, indépendamment du sort réservé à son peuple.

L’angle mort islamique : quand la critique devient taboue

Un autre facteur, plus profond encore, contribue à ce silence : la nature même du régime contesté. Les Iraniens ne se soulèvent pas seulement contre une dictature, mais contre une théocratie islamique. Or, dans l’espace idéologique occidental contemporain, l’islam bénéficie d’un statut singulier : il n’est plus seulement une religion ou une doctrine, il est devenu un marqueur identitaire sanctuarisé.

A lire aussi, Gil Mihaely: Iran: qui aura le plus peur?

Critiquer l’islam est fréquemment assimilé non à une critique des idées, mais à une attaque contre des populations perçues comme historiquement opprimées — celles que la tradition tiers-mondiste a désignées comme les « damnés de la terre », pour reprendre l’expression popularisée par Frantz Fanon. Dans cette grille de lecture, l’islam est assigné au monde arabe, au Maghreb, aux populations dites « racisées », et toute mise en cause de la doctrine est immédiatement requalifiée en racisme culturel ou en islamophobie essentialisée.

Or la révolte iranienne introduit un trouble majeur dans ce dispositif : les Iraniens ne sont ni arabes ni maghrébins, ils sont perses, et ne se pensent ni comme des victimes coloniales occidentales, ni comme des « damnés de la terre ». Ils s’attaquent frontalement à une idéologie religieuse vécue comme oppressive, sans demander à l’Occident de parler à leur place. Ce décalage produit un véritable bug idéologique, que beaucoup préfèrent éviter plutôt que d’affronter.

L’islam comme civilisation juridico-politique

Ce malaise est renforcé par une incompréhension volontaire de ce qu’est l’islam dans sa réalité historique. L’islam n’est pas seulement une religion au sens occidental du terme, c’est-à-dire une foi cantonnée à la sphère privée. Il est aussi, structurellement, un ordre normatif complet : une loi religieuse, mais également une loi civile, pénale, sociale, familiale. Il organise le rapport au pouvoir, au droit, au corps, à la sexualité, à l’héritage, à la communauté.

En ce sens, l’islam constitue une civilisation, au même titre que le christianisme médiéval ou le confucianisme impérial, et non une simple croyance individuelle. Critiquer l’islam politique ou s’y opposer, comme le font les Iraniens, ne relève donc ni du racisme ni du mépris culturel, mais d’une contestation politique et civilisationnelle d’un système normatif global vécu comme totalisant.

Assimiler cette critique à une attaque contre des populations revient à nier la distinction élémentaire entre les idées et les individus. C’est précisément cette confusion qui rend la révolte iranienne si difficile à soutenir dans un Occident qui a réduit l’islam à une identité minoritaire protégée, et qui peine à admettre qu’une civilisation puisse être interrogée, critiquée, voire rejetée de l’intérieur par ceux-là mêmes qui en sont issus.

Le silence comme stratégie de survie idéologique

On comprend alors que le silence sur l’Iran ne relève pas seulement de la lâcheté individuelle, mais d’un comportement de survie collective dans un champ idéologique dominé. Les rédactions, les responsables politiques, les intellectuels médiatiques n’agissent pas toujours par conviction, mais par crainte de l’ostracisme, de la disqualification morale, de la mise à l’index.

Ce n’est plus l’État qui censure, mais le milieu. Et cette censure diffuse est d’autant plus efficace qu’elle est intériorisée.

Une architecture en train de s’effondrer

Ce qui se joue à travers la révolte iranienne dépasse donc largement l’Iran. C’est toute une architecture idéologique — anti-américaine, anti-israélienne, anti-occidentale — qui se trouve fragilisée par un soulèvement populaire réel, concret, incarné, impossible à intégrer sans contradiction majeure.

Plutôt que d’affronter cette contradiction, on préfère détourner le regard. Mais ce choix a un prix. Il efface des morts, des prisonniers, des femmes humiliées, des hommes exécutés. Il sacrifie des vies réelles à la cohérence interne de récits abstraits.

Penser ou se taire

Le silence occidental sur l’Iran révèle ainsi une faillite plus large : celle d’idéologies devenues incapables de soutenir une lutte pour la liberté dès lors qu’elle perturbe leurs alliances symboliques. Or renoncer à penser le réel dans sa complexité tragique, c’est renoncer à la responsabilité intellectuelle elle-même.

Quand une idéologie préfère la survie d’une théocratie meurtrière à l’effondrement de son récit, ce n’est plus une critique de l’Empire : c’est une abdication morale et une cécité volontaire.

Le macronisme bouge encore…

0

Fermez bien vos portes et volets… Le président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, Florent Boudié, député Renaissance de la Gironde, s’apprêterait à présenter un projet de loi visant à organiser des libérations massives afin de mettre fin à la surpopulation des prisons françaises.


Quand je l’ai lu, je n’en ai pas cru mes yeux ni mon esprit. Le député macroniste, Florent Boudié, président de la commission des lois à l’Assemblée nationale, s’apprêterait à déposer une proposition de loi qui, selon lui, viserait à lutter contre l’engorgement des prisons en rendant massives les libérations conditionnelles[1].

Folie pure

Sans vouloir manquer de respect à la représentation nationale à travers cet élu, force est cependant de considérer que cette initiative, si elle venait à se concrétiser, serait une folie pure.

À un moment où la naïveté ou l’inconscience se sont à peu près dissipées – l’insécurité, contrairement à ce qu’affirmait le prédécesseur de Gérald Darmanin, n’étant plus un « sentiment » mais un fléau terrible qui affecte la majorité des honnêtes gens – et alors que cette proposition de loi ne pourrait être approuvée que par la gauche et l’extrême gauche, il est provocateur d’oser une telle suggestion.

Je n’ose penser qu’il s’agisse, pour cet estimable député, de se livrer à une opération de publicité personnelle. Si l’on écarte cette vulgarité, d’où pourrait donc venir une idée qui défie à la fois le bon sens, la rigueur judiciaire et pénitentiaire, ainsi que l’impératif de la sauvegarde sociale ?

A lire aussi, Nicolas Baverez: «Avant Macron, la France dérivait. Avec lui, elle coule»

Subsisterait-il chez Florent Boudié un résidu de ce macronisme qui, sur le plan régalien, a fait le malheur de la France ? des choix ministériels aberrants, une philosophie laxiste à force de peser le pour et le contre – donc de ne rien accomplir -, et parfois une sollicitude plus grande à l’égard des transgresseurs que des forces de l’ordre ?

Une telle persistance serait d’autant plus absurde que l’on a vu, heureusement, sous l’influence notamment d’un couple ministériel exceptionnel (Gérald Darmanin et Bruno Retailleau), la réalité brutale s’imposer aux réflexions comme à l’action politiques. On est sorti de l’angélisme pour se confronter à la crudité du réel.

Un train de retard

Pas encore, à l’évidence, pour le député Florent Boudié qui est en retard au moins d’une prise de conscience. Peut-on tenter l’hypothèse qu’il relève de cette catégorie d’humanistes abstraits et confortables, d’autant plus à l’aise dans leurs suaves illusions que la rançon en sera, tôt ou tard, acquittée par le peuple français, contraint de subir les conséquences de ces «libérations conditionnelles massives»?

Je ne peux m’empêcher de mettre en relation cette aberration annoncée avec la prise de conscience, enfin assumée, de la situation des prisons et l’annonce des mesures que Gérald Darmanin entend mettre en œuvre « pour endiguer la surpopulation carcérale » et notamment interdire les matelas au sol dans un délai de dix-huit mois.

D’un côté, un macronisme jetant ses derniers feux ; de l’autre, un réel intolérable, contre lequel s’emploie un volontarisme actif et résolu. Le choix est vite fait.


[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/01/08/regulation-carcerale-la-piste-d-une-proposition-de-loi-pour-faire-baisser-de-facon-immediate-le-nombre-de-detenus-dans-les-prisons_6661007_3224.html

Wikipedia sous influence

0
Photo retouchée avec ChatGPT.

Une étude, récemment publiée par Neutral Pov, revient sur la mise au ban d’un contributeur de Wikipedia, connu sous le pseudonyme Iskandar323, qui aurait fait partie d’un groupe d’éditeurs appelé le “Gang of 40”, accusé de manipuler de manière coordonnée des narratifs sensibles, en particulier autour du conflit Israël-Palestine. L’organe suprême de décision de Wikipedia, l’ArbCom a finalement voté à l’unanimité pour bannir définitivement cet utilisateur du site, en lui interdisant aussi à vie de contribuer à tout contenu lié à Israël, aux Juifs, à la Palestine ou à des sujets connexes. Mais concernant Israël, l’écologie ou d’autres sujets sensibles, les règles, les procédures et les statuts des contributeurs de Wikipedia, initialement conçus pour protéger l’encyclopédie, continuent parfois, sans intention malveillante, de figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires…


Wikipédia est née d’une croyance fondatrice largement partagée aux débuts d’Internet et du cyberespace, celle de l’intelligence collective, de la contribution désintéressée au bien commun et de la possibilité de rassembler le savoir humain sur une plateforme unique, ouverte et universelle. Dans cet imaginaire originel, la somme des contributions individuelles devait produire un équilibre supérieur, corriger les biais et neutraliser les intérêts particuliers. L’encyclopédie collaborative apparaissait alors comme l’une des incarnations les plus abouties de cette utopie numérique. Cette promesse a toutefois été interrogée de longue date, notamment par Causeur, où le journaliste Erwan Seznec a consacré des enquêtes aux dérives structurelles de Wikipédia, soulignant la professionnalisation militante de certains contributeurs et la captation de pages sensibles par des noyaux d’éditeurs hyperactifs. Ces problèmes sont d’autant plus graves quand il s’agit de sujets politiquement et idéologiquement inflammables. C’est précisément ce que met en lumière une enquête publiée par @npovmedia, média indépendant spécialisé dans l’analyse des dynamiques éditoriales sur les plateformes collaboratives, à partir de données librement accessibles.

Deux poids, deux mesures

L’enquête porte notamment sur le bannissement d’un contributeur du Wikipédia anglophone, connu sous le pseudonyme Iskandar323, décision prise par les instances communautaires à l’issue de procédures internes. L’approche revendiquée par @npovmedia ne consiste pas à inférer des intentions personnelles, mais à examiner des schémas de contribution observables dans les historiques publics de modifications.

Selon les éléments compilés, Iskandar323 a réalisé plus de 12 000 modifications entre 2022 et 2024, majoritairement concentrées sur un nombre limité de thématiques : conflit israélo-palestinien, histoire juive, Hamas, Iran. Ce volume, très élevé, s’est traduit par des interventions répétées sur des articles structurants, en particulier leurs introductions, sections qui orientent la lecture de l’ensemble du contenu.

L’enquête relève ainsi, sur la base des archives publiques, des modifications apportées à l’article « Jews », incluant la suppression de la référence à la Terre d’Israël dans la description des origines historiques du peuple juif. Elle documente également la suppression ou la réduction de références à la charte fondatrice du Hamas de 1988, ainsi que des réécritures substantielles d’articles relatifs aux abus imputés au régime iranien,via des suppressions, reformulations ou changements de qualification.

Mais l’enquête de @npovmedia ne s’arrête pas à ce cas individuel. Elle s’attarde également sur un travail comparatif portant sur le traitement éditorial de certaines grandes figures politiques contemporaines. À ce titre, elle met en parallèle les entrées Donald Trump et Ali Khamenei, en analysant leurs introductions, la hiérarchisation des informations et la nature des qualificatifs employés.

Selon cette analyse, l’entrée consacrée à Donald Trump accorde une place très importante, dès les premières lignes, aux controverses, procédures judiciaires et accusations, présentées comme des éléments centraux de son identité politique. À l’inverse, l’entrée dédiée à l’ayatollah Ali Khamenei privilégie une présentation institutionnelle et idéologique, reléguant à des sections secondaires et parfois plus techniques les accusations de violations massives des droits humains ou le rôle du régime iranien dans la répression intérieure.

@npovmedia précise que ces différences ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve de biais intentionnel, mais qu’elles révèlent des choix éditoriaux qui ont un effet direct sur la perception du lecteur non spécialiste. Là encore, l’enquête se fonde exclusivement sur des comparaisons textuelles et structurelles, telles qu’elles apparaissent dans les versions publiques des articles.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. La collaboration étant un mécanisme normal de Wikipédia, @npovmedia se limite à constater la récurrence de ces interactions, sans conclure à une coordination intentionnelle.

Hiérarchie du petit monde des contributeurs

Le bannissement décidé par la communauté wikipédienne — mesure rare et encadrée — s’inscrit dans un contexte plus large de forte conflictualité éditoriale autour des sujets géopolitiques contemporains. Il illustre les limites structurelles d’un modèle ouvert, confronté à des formes d’engagement idéologique intensif.

L’enquête note enfin des co-éditions fréquentes entre un nombre restreint de contributeurs sur ces mêmes pages sensibles. Si la collaboration constitue un mécanisme normal du fonctionnement de Wikipédia, elle s’inscrit en pratique dans des rapports de force internes bien identifiés. Contrairement à l’image d’une agora parfaitement horizontale, l’encyclopédie repose sur une hiérarchie informelle mais puissante, structurée par l’ancienneté, le volume de contributions, la maîtrise des règles internes et l’accès progressif à des statuts spécifiques. Pour mieux comprendre ce mode de fonctionnement il faut connaître l’histoire de la plateforme.

Créée le 15 janvier 2001 par Jimmy Wales et Larry Sanger, Wikipédia repose juridiquement sur la Wikimedia Foundation, une organisation caritative américaine à but non lucratif, domiciliée à San Francisco. Longtemps perçue comme une simple structure de soutien à un projet essentiellement bénévole, la fondation est devenue au fil des ans une institution à part entière, dotée de moyens financiers, techniques et humains considérables. Pour l’exercice fiscal 2024-2025, son budget annuel avoisine les 200 millions de dollars, financé quasi exclusivement par des dons individuels collectés à l’échelle mondiale, principalement via les campagnes d’appels aux dons très visibles sur les pages de Wikipédia.

Ces ressources permettent de couvrir des dépenses opérationnelles de l’ordre de 180 à 190 millions de dollars par an, consacrées à l’infrastructure technique, à la cybersécurité, au développement logiciel, aux relations institutionnelles, ainsi qu’aux salaires de plusieurs centaines d’employés répartis dans le monde. La fondation dispose par ailleurs de réserves financières importantes, avec des actifs nets approchant les 300 millions de dollars, reflet d’une politique de gestion prudente et d’une volonté affichée de pérenniser l’écosystème wikipédien sur le long terme.

La gouvernance de Wikipédia repose ainsi sur une architecture hybride. D’un côté, une fondation centralisée, juridiquement responsable, dotée de moyens financiers significatifs et dirigée par un conseil d’administration et une équipe exécutive. De l’autre, une communauté mondiale de contributeurs bénévoles, à qui revient officiellement l’entière responsabilité du contenu éditorial. La Wikimedia Foundation affirme de manière constante ne pas intervenir dans les choix rédactionnels, ceux-ci étant régis par des règles internes, des recommandations et des procédures communautaires.

A lire aussi: Glyphosate sur Wikipédia: dangereux en France, inoffensif partout ailleurs

Cette séparation formelle entre infrastructure et contenu, longtemps présentée comme un gage d’indépendance et de neutralité, soulève toutefois une question de fond. À mesure que Wikipédia s’est imposée comme une infrastructure centrale du savoir mondial, utilisée par les moteurs de recherche, les médias, les institutions publiques et désormais les systèmes d’intelligence artificielle, l’absence de responsabilité clairement identifiable sur le fond éditorial devient plus problématique. La fondation se retranche derrière l’autonomie communautaire, tandis que les décisions les plus sensibles sont prises par des groupes restreints d’éditeurs expérimentés, sans mécanisme de représentation démocratique externe ni véritable contre-pouvoir.

Ce cadre institutionnel éclaire les tensions actuelles autour de Wikipédia, un projet né d’une utopie horizontale, mais devenu une organisation puissante, structurée et financièrement solide, dont l’influence dépasse désormais largement celle d’une simple encyclopédie en ligne.

Sur Wikipédia, l’éditeur n’est pas seulement un contributeur occasionnel. Il peut y faire une véritable « carrière ». Les contributeurs les plus actifs accumulent un capital symbolique et procédural car ils connaissent les règles de neutralité, de sourçage, d’arbitrage, savent invoquer les recommandations pertinentes et manier les procédures de suppression, de protection ou de médiation. Certains accèdent au statut d’administrateur, leur donnant la capacité de bloquer des comptes, de protéger des pages ou de trancher des conflits d’édition. D’autres deviennent arbitres, ou acquièrent une autorité de fait dans des domaines thématiques précis.

Dans ce contexte, les batailles d’édition constituent un phénomène bien documenté. Elles opposent non pas des opinions abstraites, mais des groupes d’éditeurs inégalement dotés en expérience et en ressources procédurales. Sur des sujets hautement politisés (Israël et la Palestine, l’Iran, la Russie, les États-Unis, le terrorisme islamiste, le climat) ces conflits prennent souvent la forme de modifications répétées, de déplacements de paragraphes, de reformulations apparemment mineures mais structurantes, notamment dans les introductions, les résumés ou le choix des sources mises en avant.

De nombreux cas antérieurs ont montré comment certaines pages deviennent, sur la durée, des territoires éditoriaux stabilisés, où les nouveaux contributeurs sont rapidement découragés, leurs ajouts annulés ou renvoyés à des discussions procédurales longues et asymétriques. Sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention concertée, la simple permanence d’un noyau d’éditeurs expérimentés suffit à orienter durablement la ligne d’un article.

L’enjeu des articles à fort impact interprétatif

C’est dans ce cadre que @npovmedia situe ses observations. L’enquête se borne à constater la récurrence des interactions entre certains contributeurs sur des centaines d’articles sensibles, ainsi que la concentration des efforts éditoriaux sur des zones à fort impact interprétatif. Elle n’en déduit pas l’existence d’une coordination formelle, mais souligne que ces dynamiques, cumulées dans le temps, participent à façonner un équilibre éditorial qui n’est ni spontané ni purement aléatoire.

Autrement dit, la neutralité de Wikipédia ne se joue pas seulement dans les textes publiés, mais dans la sociologie de ses éditeurs, leurs trajectoires, leurs alliances ponctuelles et leur maîtrise inégale des règles du jeu encyclopédique.

Le champ climatique offre à cet égard un exemple particulièrement éclairant de ces batailles d’édition. Dès les années 2000, les articles relatifs au réchauffement climatique, au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou aux politiques de transition énergétique ont été parmi les plus conflictuels de Wikipédia. Ils ont donné lieu à des guerres d’édition prolongées, opposant contributeurs sceptiques, militants écologistes et éditeurs se réclamant strictement de la littérature scientifique dominante.

Dans ce domaine, Wikipédia a progressivement stabilisé une ligne éditoriale très normée, fondée sur le principe dit du « poids dû » accordé au consensus scientifique. Si ce principe est cohérent avec les règles encyclopédiques, son application concrète a reposé, dans les faits, sur un noyau restreint de contributeurs très expérimentés, maîtrisant parfaitement les procédures internes et les mécanismes d’arbitrage. Les contributeurs contestant certaines formulations,  même en s’appuyant sur des sources académiques minoritaires ou sur des débats méthodologiques réels, ont souvent vu leurs ajouts annulés, leurs sources disqualifiées ou leurs interventions requalifiées en militantisme.

Plusieurs enquêtes journalistiques, dont celles d’Erwan Seznec, ont montré comment certaines pages liées au climat sont devenues des espaces fortement verrouillés, protégés administrativement, où l’entrée de nouveaux contributeurs est étroitement encadrée. Là encore, sans qu’il soit nécessaire de postuler une intention idéologique unifiée, la permanence d’éditeurs hyperactifs, dotés d’un fort capital procédural, a contribué à figer durablement la structure et la hiérarchisation des articles.

Le cas du climat illustre ainsi un phénomène plus général : sur les sujets à forte charge idéologique ou politique, Wikipédia tend moins à refléter un débat ouvert qu’à institutionnaliser un équilibre éditorial, produit de rapports de force internes, de règles procédurales et de trajectoires individuelles d’éditeurs. Un équilibre qui, une fois stabilisé, devient d’autant plus difficile à contester qu’il se présente comme le simple reflet du « consensus ».

La Wikimedia Foundation, citée par@npovmedia, n’a pas souhaité commenter ces cas précis, rappelant que les décisions de restriction ou de bannissement relèvent exclusivement de procédures communautaires internes. Cette position, constante, s’inscrit dans la doctrine officielle de séparation entre infrastructure et contenu. Elle a le mérite de la cohérence, mais elle laisse entière une interrogation plus large, que l’enquête se garde bien de trancher.

Car au-delà des situations individuelles, c’est une question de fond qui affleure : un champ social peut-il durablement échapper aux rapports de force qui structurent toute activité humaine collective ? Wikipédia a été conçue comme un espace de coopération horizontale, fondé sur la bonne foi, la discussion rationnelle et la régulation par les pairs. Mais à mesure que la plateforme a gagné en centralité, en visibilité et en influence, elle s’est inévitablement transformée en un espace de pouvoir, où s’accumulent capital symbolique, maîtrise procédurale et autorité informelle. Dans un tel contexte, la neutralité ne disparaît pas brutalement, elle devient le produit d’équilibres internes, de compromis stabilisés, parfois de fatigues ou de renoncements, plutôt que le simple reflet d’un débat ouvert et constamment renouvelé. Autrement dit, d’un dynamique qu’on peut qualifier de « politique ». Les règles, les procédures et les statuts, conçus pour protéger l’encyclopédie, peuvent aussi, sans intention malveillante, figer des lignes éditoriales et décourager les voix dissidentes ou minoritaires.

L’enquête de @npovmedia ne prétend ni révéler un complot, ni disqualifier le projet encyclopédique dans son ensemble. Elle rappelle une évidence souvent oubliée que là où le savoir devient une infrastructure, il devient aussi un enjeu. Et là où se joue un enjeu, s’installent nécessairement des rapports de force. La question n’est donc peut-être pas de savoir si Wikipédia peut rester neutre au sens absolu, mais si elle est en mesure de rendre visibles, intelligibles et discutables les mécanismes par lesquels cette neutralité est produite.

Bocuse imperator

0
Gautier Battistella / Paul Bocuse © Hannah Assouline – VILLEMAIN/SIPA

Paul Bocuse reprend vie sous la plume de Gautier Battistella. Bocuse est le roman de la vie du grand chef et le livre d’un écrivain au grand style. Une plongée dans l’enfer des cuisines pleine de poésie et le portrait d’un génial mégalo qui s’est imposé comme l’empereur de la gastronomie française à travers le monde.


On avait laissé Gauthier Battistella sur les hauteurs d’Annecy, où Paul Renoir, élu meilleur cuisinier du monde à la tête du restaurant Les Promesses, s’était donné la mort. Une ténébreuse affaire qui avait donné Chef, son précédent roman, paru en 2022. En 2026, nous retrouvons l’écrivain près de Lyon, à Collonges-au-Mont-d’Or, petit village des bords de Saône amené à devenir la capitale de l’empire mondial de Paul Bocuse. Bocuse est peut-être un roman, c’est d’abord une exceptionnelle biographie. Quatre ans d’un travail d’enquête minutieux, une soixantaine de personnes interrogées – chefs, anciens apprentis, amis proches, contradicteurs, historiens – et une somme d’archives compulsées. Voilà pour l’ossature. Cependant, ce qui redonne vie au chef mythique porte un nom : le talent. Et Battistella n’en manque pas. Au fil de ses livres le style s’affûte, les phrases s’écourtent, les formules s’imagent, les verbes tranchent. Le récit est réduit avec la même attention nécessaire à l’obtention d’un jus de cuisson concentré. Et comme face à une belle poularde farcie, on ne voit pas les ficelles.

Enfance à la campagne

Raconter la vie de Paul Bocuse (1926-2018), c’est d’abord décrire une enfance à la campagne, la chasse, la pêche, le rapport charnel à la nature. C’est aussi la cuisine de l’auberge familiale, ses fumets, ses viandes et ses volailles rôties. Chez les Bocuse, on cuisine depuis 1765. Le petit Paulo raffole à deux ans du ragoût aux olives et, à trois, dévore brochet mayonnaise et oreilles de veau sauce ravigote. Battistella n’a pas son pareil pour évoquer la rudesse et les joies saines de la vie campagnarde, les odeurs, les couleurs, jusqu’à la table où « les corps vivent sans surveillance, on étale la terrine en tenant la tranche de pain noir calée au creux de la main, comme aujourd’hui les téléphones, et quand on a fini, on s’essuie les lèvres d’un revers de manche ».

La guerre et l’occupation allemande frappent aux portes de l’auberge de Collonges. Malgré le rationnement, il faut nourrir les miliciens à l’œil et les collabos montrent le chemin du marché noir. Les troupes américaines finissent par libérer la région, Paulo peut enfin montrer ses muscles et suit les GI’s jusqu’à la Libération. Il revient tatoué et auréolé du feu des combats. Ce sont désormais les feux de cuisson qu’il doit affronter et le jeune homme s’engage dans la brigade de la Mère Brazier au col de la Luère. Auprès de cette femme hors du commun il apprend tout – et prend tous les attributs du grand chef. Battistella est dans son élément entre la plonge et les casseroles : quinze ans passés au guide Michelin laissent des traces. Les pages qu’il consacre aux « Mères » lyonnaises, pilier de la gastronomie française, sont touchantes et précises. Des vies de labeur entièrement vouées à la cuisine et à la transmission de quelques recettes : volailles demi-deuil, quenelles de brochet, gratin de langouste, fonds d’artichauts foie gras… « Nulle filiation officielle ou inscription au Registre des Recettes Éternelles, non, de simples tours de main, observés cent fois et reproduits dans la touffeur des flammes et le chuintement des marmites. » Tel est le parcours suivi et l’exemple que poursuivra Bocuse. Gardien de la tradition, Monsieur Paul n’a, dans sa vie, inventé que deux recettes : le loup en croûte et la soupe aux truffes.

A lire aussi: L’Art déco, une révolution française

Le monde de la cuisine est rude et exigeant. Un chef qui veut remplir sa salle se doit d’être intransigeant envers lui-même et ses troupes, et s’il veut obtenir une étoile, puis deux, puis trois – et surtout les conserver – il doit faire régner une rigueur au-delà de la discipline. « Chef, oui chef ! », répondent seconds et commis qui encaissent les insultes, parfois les coups. « Injuste dans ses colères, juste dans ses assaisonnements », Bocuse réussit à être craint et aimé à la fois. Ainsi tient-il sa brigade.

L’Auberge du Pont de Collonges, à Collonges-au-Mont-d’Or, berceau et symbole de l’empire gastronomique de Paul Bocuse. DR

Le travail acharné finit par être récompensé. Bocuse obtient sa troisième étoile en 1965, à 39 ans, et ne les perdra jamais. La description de ses visites annuelles dans les bureaux du Guide sont savoureuses. L’Auberge du Pont de Collonges intègre ainsi les pages de notre roman national. Mais malgré les agrandissements successifs de son restaurant, Monsieur Paul s’y sent à l’étroit. Son ambition hors normes, que certains appellent mégalomanie, son bagout, son audace et, faut-il le reconnaître, son côté parrain, le poussent à partir à la conquête du monde. Lui qui a réussi le tour de passe-passe du siècle, faire main basse sur la « Nouvelle cuisine » pour mieux l’enterrer sous la cuisine au beurre, peut partir à la conquête des États-Unis. Il n’a pas les scrupules de la Mère Brazier qui avait refusé le pont d’or offert par le directeur du Waldorf-Astoria en lançant : « Ça se saurait si les truffes poussaient à New York, non ? ». D’ailleurs, il n’a aucun scrupule dès lors que beaucoup de zéros se disent en dollars. Et les truffes, ça s’importe.

Gros contrats

Il est le chouchou de la presse américaine dès la fin des années 1960, et au fil des décennies, il multiplie les gros contrats outre-Atlantique tout en répondant aux œillades de l’Asie. Son emprise planétaire ne lui fait pas oublier pour autant son ancrage national. « Son omnipotence bouleverse le marché de la restauration lyonnaise : impossible de rivaliser avec quelqu’un qui a tout – l’argent à flot, les amis, les passe-droits, les appuis politiques, la notoriété. » En région Rhône-Alpes, même une sandwicherie ne peut ouvrir sans son accord.

En amitié, Bocuse est aussi le patron. Un ami fidèle qui compte à ses côtés les Troisgros, Haeberlin, Guérard, Vergé, Chapelle et tant d’autres parmi lesquels Bernard Loiseau. Son suicide en 2003 continue de hanter la profession et son ombre plane sur ces pages comme elle le faisait déjà dans Chef.

Décoré de la Légion d’honneur en 1975 – seul Escoffier l’avait été avant lui –, coiffé d’une toque plus haute que tous les autres cuisiniers du monde, inventeur des Bocuse d’Or, les JO de la gastronomie, et à la tête de suffisamment de restaurants pour permettre à 3,5 millions de personnes de manger « du » Bocuse chaque année, Monsieur Paul s’est légitimement autoproclamé « empereur de la gastronomie mondiale ». Un empire dans lequel les fourneaux ne s’éteignent jamais.

Gautier Battistella, Bocuse, Grasset, 2026. 320 pages

Bocuse

Price: ---

0 used & new available from

Mitterrand sous l’empire des livres

0
Bernard Pivot et François Mitterrand, "Apostrophes", 1975 © PECCOUX/SIPA

Pour les 30 ans de la mort du président socialiste, télévision et édition ont multiplié les « hommages » en mettant l’accent sur le Mitterrand, homme de(s) lettres. Le documentaire de Mazarine Pingeot sur LCP, les Conversations intimes de Jean Glavany chez Perrin ou les archives exhumées par INA Madelen nous en apprennent un peu plus sur cette relation durable, la seule peut-être, entre l’homme politique et la lecture


Encore une chronique sur François Mitterrand. Ça vire à l’obsession. Au matraquage. Laissez-nous respirer ! Faites enfermer ce Monsieur Nostalgie ! Il faut dire que les actualités se bousculent autour de l’anniversaire des 30 ans de sa disparition. Rassurez-vous, bientôt nous entrerons dans la fantasia des municipales et nous oublierons qu’un homme politique, en dehors de son action ou de son inaction, pouvait être un grand lecteur, et à l’occasion, un auteur sincère.

Le florentin n’était plus du tout « truqueur » quand il s’ouvrait sur son vice impuni avec une forme de gourmandise et de précision devant les caméras. On pouvait lui reprocher sa plasticité face aux événements internationaux mais aucunement la sûreté de ses goûts même quand ceux-ci n’étaient pas populaires. Ce qui frappe l’œil du citoyen lessivé par une fin de régime chaotique et des assemblées brouillonnes, écœuré par la médiocrité du langage et une communication bêlante, toute cette indécence, toute cette arrogance fate, est l’absence du livre réel dans l’espace publique. On ne parle pas ici de livres-témoignages, de livres-gadgets, de livres-programmes ou de livres-accusations, toute cette production imprimée qui engorge, mais de livres qui façonnent une personnalité tout au long d’une vie. Cette présence physique qui nous rattache à un lieu, à une époque et à des sentiments éprouvés. La présence du livre au quotidien, dans l’intimité, fut pour la génération née avant l’écran, aussi naturelle que la respiration. Le livre accompagnait chaque étape de la vie d’un Homme, ce voyage cabossé fait d’engouements à quinze ans pour l’aventure épique, pour le roman découverte, pour l’exaltation des cœurs, virait à cinquante ans dans le royaume de la non-fiction, dans l’introspective des mémoires ou des journaux.

A lire aussi: François Mitterrand, le Berrichon

Seule la poésie peut faire vibrer le jeune homme et le vieillard à l’unisson. Mitterrand expliqua souvent son évolution, des livres de la bibliothèque familiale dans le Saintonge aux lectures historiques et philosophiques durant ses études, tout en conservant toujours un regard attendri pour son Lamartine, le défendant même avec brio. C’est un paradoxe, il ne s’est jamais autant publié d’ouvrages éphémères, vite digérés par l’ogre médiatique, sans réelle consistance et dont les ventes ne satisfont ni les maisons, ni les auteurs, alimentant une machine infernale. Et jamais, les responsables politiques n’ont aussi peu parlé de leurs propres lectures (En-ont-ils ?), de leurs bornes culturelles, et aucun ne se risquerait librement à cette analyse, radiographiant une vie de lectures. On se souvient que François Hollande ayant habituellement réponse à tout sécha quand on lui demanda ce qu’il lisait comme roman actuellement. En l’espèce, Mitterrand fait figure de dernier mohican, arpentant les quais des bouquinistes ou choisissant « distraitement » un ouvrage dans sa bibliothèque, l’extirpant d’un rayonnage, lisant quelques lignes à voix haute et tentant de poser des mots sur ceux des autres. Il excellait dans cet exercice frisant parfois la caricature.

Mazarine Pingeot s’interroge sur « Une autre vie possible » dans un documentaire diffusé sur LCP. Les images anciennes se mêlent aux impressions personnelles de sa fille et sur cette vocation d’écrivain qui ne se concrétisa pas complètement. Quand Duras demande au président à brûle-pourpoint de disserter sur l’Afrique, il sourit, esquive une demi-seconde et se lance dans le grand bain. Il faut bien admettre que lorsque Mitterrand parle des livres, il nous intéresse. INA Madelen a réuni en ce mois de janvier de nombreuses archives, délicieux moments, en suspension, notamment « Bibliothèque de poche » en 1970 où Michel Polac se laisse guider par son interviewé. Mitterrand passant allégrement dans une érudition enchanteresse de la Bible à Freud, de Paul Bourget à Marx, évoquant Tacite et Déroulède, Les liaisons dangereuses et la révélation nrf, insistant sur les qualités méconnues de Mauriac, le poète et filant bille en tête vers Tolstoï. Puis les Apostrophes de 1975 et 1978, à l’occasion de la parution de La paille et le grain et de L’abeille et l’architecte sont à revoir. On est à Medrano, tel un trapéziste virtuose, il s’attarde sur Barrès, Blondin, Chardonne et, d’un saut d’ange, se jette sur l’œuvre Jules Renard, « édile » nivernais en son temps. En 1978, ses invités s’appelaient Michel Tournier, Paul Guimard, Patrick Modiano et Emmanuel Le Roy Ladurie. Quel président serait capable d’aligner un tel quarteron ? Jean Glavany, dans ses Conversations intimes plaisantes et instructives, évoque cette maîtresse infatigable que fut la lecture pour son « patron » : « cette passion incroyable pour la lecture au quotidien, à tout moment, comme une évasion, une pause, un ressourcement incontournable. Son temps de lecture quotidien était aussi, [j’y reviendrai], l’affirmation de sa liberté personnelle ». Accordons au moins à notre ex-président qu’en matière de livres, il se posait à la fois en gardien du temple et en passeur.

François Mitterrand - Conversations intimes

Price: ---

0 used & new available from

Monsieur Nostalgie

Price: ---

0 used & new available from

L’Ukraine: le zakouski de Poutine?

0
Vladimir Poutine assiste au défilé du 80e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique, place Rouge à Moscou, 9 mai 2025 © Evgeny Biyatov/SPUTNIK/SIPA

Quelle que soit l’issue de la guerre entre Kiev et Moscou, la menace russe continuera de planer sur l’Europe occidentale. Les Européens s’y préparent mais manquent de confiance sans le soutien direct des Etats-Unis, davantage préoccupés par la Chine. Face aux grands empires, une Europe des nations souveraines pourrait s’affirmer


En Europe, il est beaucoup question, ces temps-ci, de « guerre ». En réalité, il s’agit de deux guerres. La première est actuelle et circonscrite dans l’espace. C’est celle qui oppose l’Ukraine à son agresseur la Russie et met en péril l’indépendance de cette ancienne république soviétique. Pour certains, une victoire russe dans ce premier conflit serait le prélude à une deuxième guerre que le Kremlin livrerait ensuite à l’Europe. Cet autre conflit armé reste hypothétique, son calendrier et ses contours géographiques incertains. Mais la Russie nous en donnerait déjà un avant-goût par des opérations dites de « zone grise », comme les cyberattaques contre nos infrastructures et systèmes de sécurité, les incursions de drones dans notre espace aérien ou la destruction de câbles sous-marins de télécommunication. La multiplication récente de ces provocations, qu’on attribue à la Russie sans preuves définitives, représente un dilemme pour l’Europe : faut-il riposter en risquant l’escalade, ou ne rien faire et paraître faible ? Pour contrer toute impression de faiblesse et mobiliser les esprits et les ressources, nos chefs militaires et politiques sont prodigues en discours martiaux. En mars, Emmanuel Macron estime que la Russie ne veut un cessez-le-feu en Ukraine que « pour mieux reprendre la guerre » – contre l’Europe. Le 11 décembre, Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, annonce que « nous sommes la prochaine cible de la Russie » et que nous devons nous préparer à une guerre « d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents ». Les Européens se trouvent face à un défi apparemment vertigineux : contraindre la Russie à faire une paix acceptable en Ukraine, garantir la sécurité de cette dernière et décourager toute velléité russe de conquête sur le sol européen. Tout cela, semble-t-il, sans le soutien direct des États-Unis.

À grande puissance, grande reconnaissance

Ces inquiétudes concernant la Russie viennent de loin. De Napoléon à la guerre froide – en passant par la Crimée (1853-1856), la rivalité impériale russo-britannique en Asie, appelée le « Grand Jeu », et les deux guerres mondiales –, la Russie a toujours pesé lourdement sur le destin de l’Europe. Selon toute une série de stratèges anglo-saxons, il existe une opposition séculaire entre un vaste empire territorial qui s’étend de l’Asie jusqu’en Europe orientale et un monde maritime, atlantique, dominé d’abord par les puissances impériales de l’Europe occidentale, ensuite par les États-Unis. Ces penseurs ont baptisé « Eurasie » cette masse continentale qu’est la Russie. La meilleure façon de résister à sa force, c’est de la contenir, en quelque sorte, par une grande chaîne de colonies ou d’alliés qui s’étend, par les mers, de l’Europe à l’Extrême-Orient. La stratégie américaine pendant la guerre froide s’appelait justement « containment » : par leurs alliances et leurs bases navales, les États-Unis voulaient endiguer toute expansion des communistes soviétiques ou chinois. Pour les Russes, l’idée de leur puissance impériale s’exprime au xxe siècle par la doctrine de l’« eurasianisme » qui a connu un certain renouveau sous Poutine. Mais il n’est pas besoin d’une doctrine pour saisir le point de vue russe sur l’Europe : tous ces petits territoires entassés les uns sur les autres au bout du continent se croient le centre du monde, mais c’est la Russie qui en est le vaste cœur.

Notre époque est caractérisée par le retour des rivalités entre grandes puissances. Fini l’interlude unipolaire où, après la chute de l’Union soviétique et avant la montée de la Chine, les États-Unis dominaient le monde tandis que l’Europe récoltait les dividendes de la paix. Si la Chine a émergé comme la rivale des Américains, cette Russie qui avait été l’autre poids lourd de 1945 à 1991 veut être de la partie. Le propre des grandes puissances, si elles veulent rester grandes et puissantes, est de projeter leur pouvoir au-delà de leurs frontières. Leurs moyens d’influence ne se limitent pas à la conquête territoriale, mais comprennent menaces, alliances et pressions économiques, ainsi qu’opérations de désinformation, déstabilisation et ingérence. Le traitement actuel du Venezuela par Donald Trump en est un bon exemple. Durant la guerre froide, le Kremlin était obsédé par le besoin de projeter sa puissance, de montrer au monde que la Russie était l’égale des États-Unis[1]. Les pays du pacte de Varsovie ne constituaient pas seulement un glacis défensif. Ils étaient les avant-postes d’une campagne hégémonique. À sa manière, Poutine prolonge cette campagne, nourri par son ressentiment contre un Occident qui a refusé de reconnaître la Russie comme grande puissance. Dans les années 2000, le dirigeant russe se plaint de « l’exceptionnalisme » des Américains, autrement dit, de leur statut d’unique superpuissance. Ils se permettent d’envahir l’Afghanistan et l’Irak, mais condamnent ses propres ingérences en Ukraine. Le « Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie », publié en 2023, définit un exceptionnalisme russe, soulignant « la situation particulière de la Russie en tant que pays-civilisation unique, vaste puissance eurasiatique et euro-pacifique » et appelant à « un monde plus équitable et multipolaire » : un mondeoù la Russie aussi sera considérée comme une superpuissance. Dans un discours du 17 décembre 2025, Poutine salue les efforts des États-Unis pour négocier avec la Russie, mais dénonce une absence de « bonne volonté » des élites de l’UE. Avec Trump, il obtient enfin du respect, mais toujours rien de la part des Européens qu’il qualifie, par ressentiment, de « porcelets ».

Les promesses n’engagent que…

Avec le retour à la présidence de Donald Trump, au moins des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine sont-elles à l’ordre du jour, bien que les chances d’un accord durable soient réduites. Les deux grandes questions sont celles du territoire à céder par l’Ukraine et des garanties de sa sécurité future. La Russie, les Européens et les États-Unis respecteront-ils leurs engagements éventuels ? Les Ukrainiens ont des raisons d’être sceptiques. En 1994, leur pays a signé le mémorandum de Budapest par lequel les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie garantissaient sa sécurité. Quand Poutine enfreint l’accord en s’emparant de la Crimée en 2014, les autres signataires envoient matériel, expertise et renseignements, mais c’est tout. Quand il envahit l’Ukraine en 2022, les alliés envoient encore plus de matériel, d’expertise et de renseignements, avec de l’argent, mais aucun vrai renfort militaire. Une première série de pourparlers russo-ukrainiens, entre février et avril 2022, aborde les garanties mais pas la question territoriale. Les discussions échouent pour plusieurs raisons : les Ukrainiens repoussent l’attaque principale des Russes ; les garanties formulées ne sont pas viables aux yeux des Occidentaux ; les exigences de la Russie semblaient exorbitantes et leurs engagements peu fiables. Zelensky lui-même, en 2025, et l’un de ses négociateurs, David Arakhamia en 2023, ont affirmé que leur décision de ne pas accepter les demandes russes était déjà prise avant la célèbre visite de Boris Johnson à Kiev le 9 avril – beaucoup de gens accusent faussement l’ancien Premier ministre d’avoir poussé les Ukrainiens à une dangereuse inflexibilité.

A lire aussi, Gil Mihaely: Iran: qui aura le plus peur?

Les négociations iront-elles plus loin cette fois ? La « coalition des volontaires » voulue par Macron et Starmer sera-t-elle à la hauteur des engagements européens ? La contrepartie des garanties de sécurité, c’est la cession par l’Ukraine de territoires que les Russes n’ont pas conquis. La proposition actuellement sur la table consisterait à faire des territoires en question une zone démilitarisée, mais qui pourrait obliger les Ukrainiens à abandonner leurs lignes fortifiées actuelles, plus faciles à défendre ? Si la Russie rompt l’accord, les dirigeants européens auront-ils le courage de riposter et leurs forces seront-elles prêtes pour un tel combat ? Sommes-nous en mesure de tenir tête aux menaces nucléaires que Poutine ne cesse de brandir ? Surtout, pouvons-nous compter sur le soutien total de la superpuissance américaine ?

Donald, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Selon certains, Trump aurait déchiré l’Alliance atlantique. La preuve ? Il oblige les Européens à payer et à assurer leur propre défense, ainsi que celle de l’Ukraine. Et le document, « Stratégie de sécurité nationale », publié début décembre par la Maison-Blanche, traduirait son mépris à l’égard du Vieux Continent menacé d’« effacement civilisationnel ». On peut répondre que l’Europe doit assumer la responsabilité de sa propre défense et se réarmer après des années où on a forgé trop de socs de charrue à la place des épées. Reste à savoir si, sans la puissance des anciens empires coloniaux, sans la présence de l’Oncle Sam à nos côtés, nous pouvons résister au géant eurasiatique.

Donald Trump et Xi Jinping, en Corée du Sud, 30 octobre 2025 (C) AP Photo/Mark Schiefelbein/SIPA

Le document trumpien est très clair pour qui veut le lire en entier : l’Europe est toujours une puissance importante ; elle est à la pointe de l’innovation ; elle est militairement plus forte que la Russie (sauf en nucléaire) ; et elle est toujours un allié indispensable sur les plans militaires et commerciaux. Le vrai problème de l’Europe, selon ce diagnostic, c’est qu’elle manque de confiance. De ce côté de l’Atlantique, les commentateurs prétendent que Trump veut un monde où chaque grande puissance possède sa propre sphère d’influence. Certes, le texte exprime très clairement la version trumpienne de la doctrine Monroe, selon laquelle les Amériques, nord et sud, constituent la chasse gardée des États-Unis. Mais la vision développée, loin d’être isolationniste, est celle d’un nouveau monde unipolaire où l’Amérique est la superpuissance en termes économiques, technologiques, militaires et culturels. Loin d’abandonner l’Europe, les États-Unis suggèrent plutôt une nouvelle division du travail. En réalité, la vraie préoccupation américaine est la Chine. Le langage du document n’est pas agressif, car Trump prépare un sommet avec Xi Jinping en avril, mais la stratégie est toujours l’endiguement de l’expansion chinoise dans l’Indo-Pacifique. Toutes les garanties américaines pour Taiwan sont réaffirmées et les alliés américains dans la région, comme la Corée, le Japon et l’Australie, appelés à augmenter leur budget militaire. À la différence de Trump I et Biden, qui ont cherché à accroître les liens entre leurs alliés otaniens et indopacifiques, Trump II invite ces alliés à défendre leur propre hémisphère. Les Européens endiguent l’expansion hégémonique de la Chine – et de son partenaire russe – à l’ouest, et les Américains à l’est. Si les États-Unis s’opposent à l’élargissement de l’OTAN, ils continuent à en faire partie, et leur parapluie nucléaire protégera tous leurs alliés.

À l’avenir, la Russie continuera de peser sur le destin de l’Europe. Mais les Américains ne pourront pas se permettre de perdre leur grand allié contre la Chine. Si l’Europe retrouve sa confiance, le besoin de se réarmer peut être une opportunité. Cette année, l’UE a créé un fonds de 150 milliards d’euros pour des prêts destinés aux dépenses militaires. Un mécanisme permettant aux États membres d’augmenter le pourcentage de leur PIB consacré à la défense pourrait débloquer jusqu’à 650 milliards de plus. Les Allemands, qui ont tout compris, ont dépensé 188 milliards depuis 2022, avec 50 milliards de contrats votés par le Bundestag en un jour le 17 décembre. Ils ont annoncé aussi un accord pour produire en Allemagne des drones développés en Ukraine.

L’UE a montré son utilité aussi en trouvant un accord par lequel 24 États membres vont emprunter 90 milliards d’euros pour financer l’effort de guerre ukrainien. En même temps, l’Europe des nations souveraines s’affirme. Le chancelier Merz estime que, si Trump a du mal à comprendre les institutions européennes, « il y a au moins des États membres individuels, comme d’abord et surtout l’Allemagne […] avec lesquels la coopération peut se poursuivre ». La France saura-t-elle saisir ces nouvelles occasions ? En août 2025, Emmanuel Macron a qualifié Poutine d’« ogre à nos portes » qui « a rarement tenu ses engagements ». L’Europe doit apprendre à vivre avec ce voisin encombrant – et à tenir ses propres engagements.

To Run the World

Price: ---

0 used & new available from


[1] Sergey Radchenko, To Run the World. The Kremlin’s Cold War Bid for Global Power, Cambridge University Press (2025).

Rolland Courbis, la voix gouailleuse d’un football qui disparait

0
Rolland Courbis, alors entraineur de l'équipe d'Ajaccio, photographié le 16 avril 2005 à Marseille © TSCHAEN/SIPA

Un entraineur comme on n’en fera plus !


Rolland Courbis n’est plus. 344 matches de joueur professionnel, 778 matches passés sur le banc, des milliers d’heures à la radio sur RMC : l’ancien entraîneur phocéen, c’était un accent (celui de Marseille), une voix, un style et des anecdotes à vous déboucher le Vieux-Port.

Au tout début, Rolland Courbis était un défenseur, et de son propre aveu, « un défenseur moyen ». A seize ans, il fait croire à l’entraîneur de l’OM, Mario Zatelli, qu’il n’a pas cours pour participer aux séances d’entraînement. Déjà, la roublardise courbisienne est à l’œuvre. Trop juste pour jouer à Marseille, il est échangé avec quatre autres joueurs à Ajaccio, en 1972, contre Marius Trésor. A dix-huit ans, Courbis pleure en faisant la valise pour la Corse, comme s’il partait au Vietnam. Un peu plus tard, bien avant que les frontières du football ne soient ouvertes à tous les vents, il rejoint l’Olympiakos, où il s’invente un grand-père de Salonique pour pouvoir être inscrit dans l’équipe grecque. Les 800 000 francs obtenus à la signature partent directement sur un compte suisse. Au bout d’une saison, il n’aura joué que quatre fois avec le club grec. Il revient en France, à Sochaux, Monaco puis Toulon. Encore joueur, il se mêle déjà des transferts du club varois et fait signer Pascal Olmeta et quelques autres noms. A force de faire venir des joueurs, ceux-ci lui demandent de reprendre l’équipe. En 1986, il raccroche les crampons et se consacre pleinement à son vrai métier : entraîneur.

A lire aussi: Zidane perd la boule

Avec des bouts de ficelle, il maintient chaque année le club. Durant les mises au vert, les joueurs sont convoqués au casino, et gare à ceux qui ne tiennent pas la distance lors des parties de carte : « Tu fais quoi garçon ? Quand on commence une partie de cartes, il faut la finir », demande Courbis à l’un de ses joueurs. Un autre raconte : « Le premier jour, on fait un footing, on dîne, et Rolland nous donne rendez-vous une demi-heure plus tard. Nous les anciens, on revient bien sapés, chemise blanche, Gomina, et les deux Hollandais, les nouveaux, en survêt et claquettes. Là, Rolland dit : “Le premier qui rentre avant minuit et demi, il a une amende !” Les mecs ont halluciné. On était les premiers à reprendre la saison, parfois une semaine avant les autres, mais parce que justement on y allait doucement, d’abord la bringue, et ensuite on accélérait le rythme ». Les jours de championnat, le planning ne change pas : « Le midi, on mangeait ensemble et on buvait du pinard, on était un peu éméchés, à 5 heures on jouait aux cartes ou à la pétanque, mais je peux te dire qu’à 20h30 ça bougeait, c’était l’union sacrée, on donnait tout ». Des bouts de ficelle, et une caisse noire. Plutôt que payer des salaires élevés et les cotisations sociales qui vont avec, Courbis engage des joueurs avec des « primes à la signature nettes d’impôts ». Parallèlement, l’entraîneur mène grand train au bras d’une riche héritière italienne, de 21 ans son aînée. Au contact de la comtesse, Courbis prend goût aux casinos. « La prochaine fois, pour contenter tout le monde, je prendrai une pauvre, moche et malade », se défend-il avec sa faconde pagnolesque.

Tricard quelques temps après cette fin d’aventure toulonnaise et un passage en prison, Rolland Courbis rebondit à Bordeaux. Le maire Jacques Chaban-Delmas s’inquiète quand même qu’un tel loustic débarque sur les bords de la Garonne. Après quelques réticences et un dîner rassurant, l’ancien Premier ministre dit « Allons-y ! ». Dans un club en reconstruction après la fin désastreuse des années Claude Bez, Courbis lance des jeunes, et notamment Zinédine Zidane. C’est d’ailleurs lui qui a la paternité du surnom « Zizou ».

Il y a ensuite les années marseillaises. En août 1998, l’OM est menée 4 à 0 à la mi-temps contre Montpellier. Il attrape Loulou Nicollin, le président de Montpellier, et lui prédit que les siens vont revenir à 5-4. Les Phocéens refont en effet leur retard. Une bien belle histoire, à propos de laquelle il est impossible de s’imaginer qu’elle doit un peu à un arrangement entre amis. Avec une grande équipe, les Laurent Blanc, Christophe Dugarry, Robert Pirès et Fabrizio Ravanelli, Marseille ne gagne aucun trophée, échoue d’un rien dans la quête du titre (ha ! le but du Bordelais Pascal Feindouno contre Paris…) et se fait laminer contre Parme en finale de Coupe d’Europe. La fin avec Marseille est compliquée, mais Courbis devient aussi un personnage en dehors du petit monde du foot : chez Ardisson, sur France 2, il fait le show : en 2000, il se défend d’être le roi de la magouille et d’avoir fait castagner un joueur de Monaco dans les couloirs du Vélodrome[1]. Il régale le plateau du soir, et en premier lieu un Bernard-Henri Lévy amusé. On retrouve par la suite Courbis dans le fin fond de l’Ossétie du Nord, à la tête du Niger, et même à Lens ou à Caen.

A l’heure de la multipropriété des clubs, où les entraîneurs sont envoyés d’un club à l’autre par la maison-mère, la mort de Courbis vient nous rappeler l’époque d’un football pittoresque, où la gouaille et le goût du bon mot compensaient quelques arrangements avec la légalité.


[1] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i08037353/interview-de-rolland-courbis

De l’argent pour la galette, pas pour les mitraillettes!

0
DR.

J’aime la galette, savez-vous comment…


Une galette des rois sans gluten est remboursée par la Sécurité sociale, apprend-on. L’écrivain anglais catholique Chesterton disait que le monde est plein d’idées catholiques devenues folles (comme la fraternité, devenue oubli de soi). La France est pleine d’idées sociales devenues folles. La nouvelle est rapportée par Louise de Maisonneuve du Figaro (qui l’a piquée à Paris-Normandie). Une société de Rouen propose une galette des rois sans gluten pour 18,95€. Pas donné, mais la Sécu vous rembourse 3,81€ (environ 20% du prix). Et si vous êtes diagnostiqué comme atteint de la maladie cœliaque ça marche aussi pour d’autres produits sans gluten dans une limite de 45 euros/mois (35€/enfant).

La démarche prend évidemment un peu de temps. Et un timbre. Une fois enregistré comme intolérant, vous détachez la vignette sur la galette (comme pour les médicaments autrefois) et l’envoyez à l’Assurance-maladie avec la preuve d’achat.

Voilà la promesse de futurs combats : exigeons le tiers-payant pour le sans-gluten. Et pourquoi pas pour le lait d’avoine de ma sœur qui s’est découvert une intolérance au lactose. Ou les yaourts des enfants obèses ? Et puis, pourquoi s’arrêter à la nourriture ? Allergique au nickel, je ne peux mettre aux oreilles que de l’or très pur. J’exige qu’on me rembourse mes boucles d’oreilles.

A lire aussi: Brigitte Bardot, symbole d’une persistante résistance française

On peut vivre sans boucle d’oreilles. Pas sans manger. Et les aliments sans gluten coûtent cher, me répliquera-t-on.

Vivre sans boucles d’oreilles ? Admettons, je n’ai pas essayé. En revanche on ne peut pas vivre sans vêtements ou chaussures, désolée. Faut-il aussi rembourser les habits des personnes de grande taille contraintes au sur-mesure ?

La Sécurité sociale n’est pas une nounou chargée de régler tous nos petits bobos et problèmes, d’assurer toutes nos petites manies, mais l’expression de la solidarité nationale face à la maladie. Elle n’a pas pour mission d’assurer une égalité parfaite entre l’intolérant au gluten et celui qui ne l’est pas.

Derrière cette extension indéfinie du domaine du social, il y a une conception des droits illimitée. Laquelle nous transforme en créanciers toujours convaincus que l’Etat n’en fait pas assez pour nous. Mais l’Etat, c’est les autres, ce sont nos concitoyens. Nous avons oublié qu’il y a une dignité dans l’autonomie. Au lieu d’être fiers de ne pas (trop) dépendre des autres, notre obsession est qu’ils ne soient pas avantagés d’un iota. Bref ce merveilleux Etat social ne nous rend pas très flamboyants. Alors un conseil aux intolérants au gluten : oubliez le pain et la galette des rois et préférez les fruits et légumes (français, de préférence). C’est meilleur pour la ligne et ça ne coutera pas un rond à la Sécu.

Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Pour la séparation des bêtises et de l’Etat

0
DR.

Sur les antennes de France télévisions, l’anniversaire des 120 ans de la laïcité n’a pas été de tout repos pour Alain Policar, Nathalie Saint-Cricq, Antoine Léaument et quelques autres.


Faute d’avoir trouvé une réponse au séparatisme musulman, la France a vu les cent vingt ans de la loi de séparation des Églises et de l’État donner lieu à des débats tout sauf apaisés.

Dans « C ce soir », Karim Rissouli a présenté ses excuses au politologue Alain Policar. Émilie Frèche, auteur de deux ouvrages sur l’affaire Samuel Paty et compagne du député Jérôme Guedj, venait de dire sur le plateau avoir eu l’impression, en l’écoutant, d’entendre Abdelhakim Sefrioui, l’imam islamiste. Selon Policar, la laïcité serait devenue une arme contre les musulmans. Invité de France Info pour commenter l’audition de Mélenchon devant la commission d’enquête sur les liens entre politiques et réseaux islamistes, le député LFIste Antoine Léaument a préféré saborder son duplex et refuser toute réponse à la journaliste Myriam Encaoua. Les propos sur l’électorat arabo-musulman tenus avant lui en plateau par Erwan Seznec (Le Point) et Rachel Binhas (Marianne) ont offert au démagogue l’occasion de fanfaronner : « En écoutant votre chaîne quinze minutes, j’ai l’impression de faire un duplex avec CNews. […] Certains propos mériteraient d’être traînés devant les tribunaux. » Sur la même antenne, Nathalie Saint-Cricq interroge Alexis Corbière sur la complaisance des LFIstes avec l’antisémitisme et leur soutien au professeur Julien Théry, suspendu à Lyon-2 après avoir dressé une liste de « génocidaires » à boycotter. « On a finalement assez peu de choses sérieuses », tente le député de Montreuil. « La quête du vote musulman aussi, cela existe… », rétorque-t-elle. Tollé immédiat : amalgame, assimilation problématique, Arcom saisie par la Grande Mosquée, pourquoi qu’elle a dit ça ? Pendant ce temps, L’Opinion s’interroge : la loi de 1905 serait-elle toujours votée aujourd’hui ? La vraie question, c’est plutôt ce qu’il en restera en 2050 avec les nouvelles générations plus branchées sur TikTok que sur France Télévisions.

Selon l’enseignant Iannis Roder, il y a deux catégories d’élèves qui contestent la laïcité : ceux « qui vivent leur religion comme une identité » et sautent au plafond parce qu’on leur fait étudier la théorie de l’évolution, et ceux qui, imprégnés « d’un soft power anglo-saxon très puissant considère[nt] que chacun fait ce qui lui plaît ». Sauf appeler un chat un chat sur la paisible télévision publique, bien sûr.

Bruno Retailleau: «Le macronisme, c’est fini!»

Bruno Retailleau © Hannah Assouline

Après son passage par la place Beauvau, Bruno Retailleau défend une droite classique et réfléchie dans un paysage politique qui s’est mélenchonisé. Face aux errements du macronisme qui ont fracturé la société, le patron des LR veut rétablir « l’ordre, la justice et la fierté française ». Et pourquoi pas dès 2027.


Causeur. Comment décririez-vous en quelques mots la situation du pays aujourd’hui et le bilan du président de la République ?

Bruno Retailleau. J’ai le sentiment d’un effondrement : de l’hôpital à l’école, plus rien ne tient debout. Le système est à bout. Notre système social fabrique toujours plus d’assistanat, notre système judiciaire, toujours plus de laxisme, notre système administratif, toujours plus de normes. Emmanuel Macron avait promis la « révolution » du système. Mais en dix ans, rien n’a été révolutionné, tout s’est aggravé : l’endettement, le déclassement, l’ensauvagement…

En 2018, après l’affaire Benalla, vous estimiez dans Le Monde que le pouvoir d’Emanuel Macron s’inscrivait dans le registre du bon plaisir. Cela ne vous a pas empêché d’entrer au gouvernement en 2024. Que vous a appris sur l’homme et sa façon d’exercer le pouvoir cette cohabitation d’un an ?

Après la dissolution, je suis entré au gouvernement pour faire barrage à la gauche, et j’en suis sorti pour ne pas faire une politique de gauche : celle de ce gouvernement otage du PS. Je n’ai pas la souplesse idéologique d’Emmanuel Macron. J’ai vu en lui un homme très intelligent, mais dont l’intelligence est mise au service de lui-même.

En tout cas, vous avez un point commun : peu de gens vous ont déjà vu vous énerver. Avez-vous été sensible à sa séduction ?

Non. Mon parcours m’a immunisé contre le « en même temps ». Ce que je dis aujourd’hui, sur l’immigration ou la dette, je le disais déjà il y a vingt-cinq ans. Si je tiens à mes convictions, c’est aussi parce qu’elles me tiennent. Elles sont ma corde de rappel pour ne pas basculer dans le cynisme.

N’est-ce pas injuste de charger Emmanuel Macron de tous les péchés du monde ? D’abord, il a été confronté à plusieurs crises majeures. Ensuite, les Français, qui refusent avec constance tout effort budgétaire et ne sont d’accord que sur une chose, leur sacro-sainte retraite, n’ont-ils pas une part de responsabilité ?

Au-delà d’Emmanuel Macron, nous payons la facture des illusions social-étatistes. On a dit aux Français « travaillez moins et vous vivrez mieux ». Résultat : nous nous sommes appauvris, au point que le niveau de vie des Italiens est désormais supérieur au nôtre. Beaucoup de Français comprennent la nécessité de l’effort, mais ils refusent qu’il soit toujours supporté par les mêmes. Ce qu’ils demandent, c’est la justice : le travail doit payer plus que le fait de ne pas travailler, et les aides ne doivent pas être versées automatiquement à ceux qui n’ont pas ou peu cotisé, comme les étrangers qui arrivent chez nous.

Reste que nous l’avons élu deux fois, et au moins la deuxième, nous savions qu’il était européiste, immigrationniste et multiculturaliste.

Emmanuel Macron a été élu, puis réélu dans des conditions particulières, avec les déboires de François Fillon puis la guerre en Ukraine. Ces événements ont éclipsé les débats de fond : les deux dernières présidentielles n’ont pas permis de trancher véritablement les sujets. C’est l’une des raisons du malaise démocratique.

Du reste il a été réélu grâce au front républicain auquel vous avez longtemps adhéré. Malgré vos désaccords, pourquoi ne pas avoir tenté un accord de gouvernement avec un parti avec lequel vous partagez tout de même bon nombre de positions ?

Vous vous trompez : vous ne trouverez aucune déclaration de ma part appelant au front républicain. J’ai d’ailleurs voté blanc au second tour des deux dernières élections présidentielles. Je ne fais pas de moraline et leseul cordon sanitaire que je soutiens, c’est contre l’extrême gauche. Mon problème avec Marine Le Pen n’est pas qu’elle serait fasciste ou raciste – elle ne l’est pas –, mais qu’elle est socialiste. Je ne suis pas pour promettre une retraite à 62 ans, ni pour voter 34 milliards de taxes comme l’ont fait les députés du RN : moins de travail et plus d’impôts, c’est précisément ce qui a envoyé la France dans le mur. Or, plus l’État-providence s’est dilaté, plus l’État régalien s’est contracté. Le programme économique de gauche du RN ne permettra pas de financer de nouvelles places de prison, de construire des centres de rétention, ou de mieux équiper nos forces de l’ordre.

Regrettez-vous ce pas de deux avec les macronistes ?

Lequel ? Devrais-je regretter d’avoir évité, après la dissolution, qu’Emmanuel Macron se tourne vers la gauche ? D’avoir supprimé la circulaire Valls sur les régularisations ? D’avoir introduit des critères d’assimilation pour les naturalisations ? Dans ces combats, d’ailleurs, le RN aurait pu me soutenir, mais il n’a cessé, au contraire, de me cibler.

Vous reprochez à Emmanuel Macron de n’avoir pas su réconcilier la France. Mais est-elle réconciliable quand la politique est toujours chez nous la poursuite de la guerre par d’autres moyens ? Que feriez-vous de mieux, pour « marcher ensemble », selon votre formule de 2018 ?

Nous sommes passés d’une politique à fleurets mouchetés à une sorte de lutte à mort. La vie politique s’est mélenchonisée. Et le macronisme a contribué à cette dérive. Parce qu’il s’est adressé aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple. Et parce que, dans le vide du « en même temps », les déterminismes ont ressurgi : France « populaire » contre France « élitaire », ruraux contre urbains, jeunes contre boomers… Désormais, la sociologie commande à la politique : jamais les votes n’ont été autant déterminés par les critères d’âge, de revenu, de religion ou même d’origine.

Que feriez-vous notamment pour combattre l’islamisation de l’islam et reconquérir la jeunesse française musulmane ? Le narcotrafic ? Et pitié, ne nous parlez pas des valeurs de la République !

La repentance comme les discours creux sur le « vivre ensemble » ont vidé les esprits et les cœurs d’une part de cette jeunesse. Ce grand vide, les islamistes et les caïds l’ont rempli. J’ai vu à quel point le discours frériste a pénétré l’islam. C’est pourquoi je me suis battu pour rendre public le rapport sur les Frères musulmans, qui pratiquent un entrisme insidieux : ils parlent dans la langue des droits et des libertés pour légitimer le voilement des jeunes filles et le refus de la mixité. Il faut une loi pour, par exemple, donner à l’État de nouveaux motifs de dissolution. Concernant le narcotrafic, la loi pour laquelle je me suis battu va produire des effets sur le terrain : l’État va pouvoir expulser le trafiquant de son logement, fermer tous les commerces qui blanchissent, taper au portefeuille des caïds… Mais cette guerre sera longue et difficile.

Vous observez qu’en 2017, le 112e anniversaire de la loi de 1905 a été commémoré dans le plus grand silence au sommet de l’État. Le 120e n’a pas eu droit à beaucoup plus de fastes. Et le grand discours sur la laïcité annoncé aux Mureaux n’a jamais eu lieu. Cette retenue présidentielle inhabituelle est-elle, selon vous, dictée par ses convictions ou par des considérations tactiques ? Peut-on lui reprocher de craindre un embrasement des quartiers ?

Emmanuel Macron n’a jamais été à l’aise avec le sujet de la laïcité. Car elle vient percuter son progressisme qui voit dans chaque contrainte collective une atteinte à l’émancipation individuelle. Oui la laïcité française est une contrainte, et pas seulement une liberté. Elle contraint l’État à la neutralité, mais également les citoyens à une certaine discrétion, pour que dans l’espace public chacun puisse voir dans l’autre un semblable. La laïcité française, c’est l’inverse du droit à la différence : c’est le droit à la ressemblance.

« La verticalité d’Emmanuel Macron n’est souvent que l’exaltation de sa propre personnalité, un narcissisme plutôt qu’une autorité de l’État rétablie », disiez-vous en 2018. Et plus récemment, vous avez parlé de son « ego hors du commun ». Mais pour penser qu’on peut être le premier des Français, ne faut-il pas un ego hors du commun ? Et n’est-ce pas a contrario votre principale faiblesse ?

L’ego pour l’ego, c’est une vanité impuissante. Cette obsession macronienne, à vouloir être au centre de tout, pour faire le buzz, ne grandit pas la fonction présidentielle. Certains me reprochent d’être trop « vieux jeu ». Mais je ne crois pas que les Français attendent de leur président qu’il se comporte comme un disrupteur, voire un provocateur. Je pense qu’ils sont fatigués de ces postures faussement modernes, qu’ils regrettent le temps où la politique conservait une forme de retenue, de décence, de gravité. Chaque président doit sentir sur ses épaules le poids des siècles d’histoire française dont il lui revient, à son tour, de prendre la charge. Sa force ne réside pas dans sa capacité à imposer son « moi », mais à mobiliser le « nous » du peuple français.

Emmanuel Macron visite les Ateliers Médicis, à Clichy-sous-Bois, 18 janvier 2024. (C) Christian Hartmann/Pool via AP/SIPA

Du reste, faut-il recourir à la psychologie pour expliquer les erreurs/défaillances/fautes du président ?

Je laisse la psychologie aux psychologues. Mais ses revirements incessants ont créé une forme d’insécurité démocratique : dix ans après son accession à l’Élysée, les Français ne savent toujours pas qui est vraiment leur président. Au fond, Emmanuel Macron est de son temps, celui de la société liquide dans laquelle tout est éphémère et rien n’est permanent.

Comment jugez-vous la politique française au sujet de Gaza et de la Palestine après le 7-Octobre ? N’est-il pas abusif d’imputer à Macron et à sa fameuse absence à la marche l’affolante montée de l’antisémitisme en France ? Quand bien même il n’aurait pas reconnu la Palestine, qu’est-ce que ça changerait ?

Lorsqu’Emmanuel Macron lance l’idée improbable d’une coalition contre le Hamas, pour ensuite appeler subitement au cessez-le feu, il se contredit. Et lorsqu’il ne se rend pas à la marche contre l’antisémitisme, pour ne pas « mettre au pilori nos compatriotes musulmans », il commet une faute. Car ces propos servent la stratégie des Frères musulmans, qui agitent l’épouvantail de « l’islamophobie » pour détourner l’attention sur l’antisémitisme. Je refuse le chantage à l’islamophobie. Notre pays accueille la plus forte communauté musulmane d’Europe : ce n’est pas la France qui est islamophobe, mais l’islamisme qui est francophobe, puisque c’est lui qui cherche à séparer nos compatriotes musulmans de la nation française. Et ce ne sont pas les Français qui sont racistes, mais les islamistes : les nouveaux antisémites, ce sont eux. Avec leurs complices d’extrême gauche. Le seul parti qui est sorti de l’ « arc républicain », c’est LFI.

Après la libération de Boualem Sansal, beaucoup de commentateurs ont avancé que votre fermeté dans ce dossier avait retardé cette issue favorable. Nous ne croyons pas à cette fable, et n’oublions pas que la crise a commencé quand Emmanuel Macron a reconnu la marocanité du Sahara occidental. Cela dit, n’avez-vous jamais eu de doutes quant à votre attitude envers Alger ?

Évidemment j’ai tremblé pour le sort de Boualem, qui est un ami. Mais aurais-je dû me taire ? Ne rien dire face à son incarcération et celle de Christophe Gleizes, toujours emprisonné ? Lorsque le régime algérien refusait de reprendre ses ressortissants dangereux, ou que ses services se livraient chez nous à des règlements de compte ? Ce « pas de vague » diplomatique est insupportable. Je n’accepte pas que la France soit humiliée et que les Français soient mis en danger. Je rappelle que l’auteur de l’attentat de Mulhouse avait été présenté à 14 reprises aux autorités algériennes.

Le général de Villiers, dont vous aviez dénoncé le limogeage, rallie totalement la politique ukrainienne du président. Lui rendez-vous le point sur cette question ? Que vous inspire le pacifisme d’une grande partie des électeurs, y compris dans vos rangs ?

Pierre de Villiers a raison de rappeler que l’agresseur, c’est la Russie, et que la France doit se réarmer face aux menaces. La recherche d’une paix, avec des garanties de sécurité solides pour l’Ukraine, ne doit pas occulter la nouvelle donne stratégique : la Russie renoue avec sa vieille tentation impérialiste. L’empire contre les nations : ce n’est pas la vision française. Je ne suis pas assez fou pour souhaiter une confrontation entre puissances nucléaires, mais pas assez naïf pour croire Poutine : lorsque j’étais à Beauvau, j’avais chaque semaine des preuves des tentatives de déstabilisation de la Russie.

Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, à Mulhouse après l’attentat au couteau sur la dalle du marché couvert, 22 février 2025. (C) KOHLER/SIPA

Vous avez lancé une pétition contre la labellisation des médias. Aura-t-elle plus d’avenir que celle de Philippe de Villiers sur l’immigration ? Partagez-vous l’analyse de Nicolas Baverez qui parle de tournant autoritaire ?

Est-ce le rôle d’un président d’expliquer aux journalistes comment faire leur métier ? Est-ce le rôle de l’Élysée de tweeter contre une chaîne privée ? Dans cette affaire de labellisation, il y a cette conviction typiquement progressiste d’appartenir au camp du bien : il y aurait ainsi de bons ou de mauvais médias. Non : il y a des médias qui sont différents, parfois divergents, et c’est très bien. C’est par la diversité médiatique que les citoyens peuvent se faire leur propre opinion. Ils n’ont pas besoin de labels. Que l’État assure la sécurité, réduise les déficits, soutienne la croissance mais pour le reste : qu’il fiche la paix aux Français. Quant aux fake news, il y a des pistes à étudier, sur la fin de l’anonymat ou des obligations renforcées pour les plateformes. Mais nous n’éradiquerons pas le mensonge. Je préfère de très loin les risques de la liberté à la tentation dangereuse d’instaurer un monopole de la vérité.

Selon vous, le macronisme n’est « ni un mouvement, ni une idéologie ». Ne peut-on pas en dire autant de la formation que vous présidez dont nombre d’élus ne sont pas plus constants que les macronistes, la preuve par les retraites…

Sur les retraites, le sujet divisait nos députés dès 2023. Éric Ciotti, qui était pour la réforme, a rejoint Marine Le Pen, qui est contre. La confusion règne dans toute la classe politique, parce que les majorités sont introuvables et que la logique du compromis à tout prix abîme les convictions. Je tiens aux miennes. Désormais, je trace ma route. Avec les plusieurs dizaines de milliers de militants qui m’ont élu à plus de 73 %, auxquels s’ajoutent ces millions de Français qui ne veulent pas d’une droite à mi-temps. Être vraiment de droite, c’est revendiquer à la fois la fermeté régalienne et le sérieux budgétaire. Je connais parfaitement les faiblesses de mon parti, mais je me battrai jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire de mes idées.

Sociologiquement, Macron n’est pas un produit des élites mondialisées mais le descendant de notables de province. Pourtant l’image d’un ami des grands patrons lui colle à la peau. Vous aussi avez de bonnes relations avec le business, n’est-ce pas un atout ?

C’est surtout une part de mon histoire personnelle. C’est en vivant avec les entrepreneurs vendéens, avec qui j’ai usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école, qui ont créé des fleurons sans demander un sou aux pouvoirs publics, que j’ai été convaincu que l’effort et le travail valaient mieux que la subvention automatique ou l’assistanat systématique. C’est pourquoi j’ai en horreur cette chasse aux patrons qu’on voit ressurgir. La France des honnêtes gens, c’est aussi ce peuple d’entrepreneurs et d’innovateurs, d’indépendants et d’artisans, mais aussi de salariés travaillant dur, qui croule sous le poids des charges et qui malgré tout, porte le pays a bout de bras.

Comment expliquez-vous que de très nombreux électeurs en France et en Europe aient lâché les partis de droite classique pour les formations populistes ? N’êtes-vous pas passés à côté des humeurs nationales des peuples ? Avez-vous été trop chèvre et chou ? Si la prochaine présidentielle se joue, comme le pensent certains, sur le front culturel-civilisationnel, ne serez-vous pas amené à vous rapprocher d’eux ?

Ce qui est « chèvre et chou », c’est de faire croire que la France pourrait tenir son rang sans tenir ses comptes. Nous ne renforcerons pas la fierté française en continuant de tiers-mondiser notre pays. Je sais qu’il y a beaucoup de patriotes de droite au RN, parmi ses électeurs et même ses cadres. Je leur dis ceci : si vous voulez une France puissante, indépendante et conquérante, ne promettez pas au pays tout ce qui l’a appauvri : moins de travail, plus de dépenses, et aucune réforme. Que fait d’abord de Gaulle en 1958 ? Une grande politique pour libérer l’économie française. Parce que, disait-il : « Sans l’effort de remise en ordre, avec les sacrifices qu’il requiert et les espoirs qu’il comporte, nous resterons un pays à la traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité. » Le drame et la médiocrité, nous y sommes, et je crains que les démagogues nous y maintiennent.

Que répondez-vous aux gens qui pensent que la démographie est plus forte que tout et que le changement de peuple, de pays, de civilisation est déjà programmé ?

Je leur réponds que nous ne sommes pas condamnés à la « créolisation » de Jean-Luc Mélenchon. Qu’il est possible d’inverser la tendance. Sur la natalité, avec une grande politique familiale : le désir d’enfant est aujourd’hui supérieur au nombre d’enfants. Et sur l’immigration : j’ai vu, au ministère de l’Intérieur, ce qu’il faudrait concrètement engager pour reprendre le contrôle des flux migratoires. Du référendum sur l’immigration à la suppression des pompes aspirantes, je sais désormais précisément quels leviers un nouveau président, appuyé par une nouvelle majorité, pourrait rapidement actionner. J’ai ce projet parfaitement clair dans ma tête, et je veux le faire gagner.

On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron de ne pas écouter les Français. Mais n’est-ce pas le devoir d’un homme d’État de savoir résister à l’opinion ?

Le devoir d’un homme d’État est d’abord d’avoir des convictions, et de s’y tenir. Mais le macronisme, c’est déjà fini. Il faut désormais reconstruire quelque chose de neuf sur trois principes solides : l’ordre, la justice et la fierté française. L’ordre dans les comptes, dans nos rues et à nos frontières. La justice pour bâtir un modèle social qui donne la priorité aux honnêtes gens. La fierté française parce que la force d’une nation repose d’abord sur son sentiment d’appartenance. C’est pour cette reconstruction française que je me bats.

Ne rien céder: Manifeste contre l’islamisme

Price: ---

0 used & new available from

La révolte du peuple iranien face au «mauvais œil» crevé des idéologues

0
Des Iraniens de France manifestant contre la répression en Iran par le régime de la République islamique des ayatollahs, lors d’un cortège allant de la place Victor-Hugo à la place du Trocadéro, à Paris, le 11 janvier 2026 © Erez Lichtfeld/SIPA

Cruel dilemme à gauche: soutenir la révolte du peuple iranien, c’est aussi choisir le camp de « l’impérialisme américain », donner des gages à l’Etat d’Israël, honni, ou reconnaitre que l’islamophobie (c’est-à-dire la peur de l’islam) est parfois légitime…


On s’étonne parfois du relatif silence médiatique et politique entourant la révolte persistante du peuple iranien contre le régime des mollahs. Ce mutisme ne peut pourtant être attribué ni à la fatigue de l’actualité, ni à un simple désintérêt. Il constitue un symptôme : celui d’une crise profonde du regard politique occidental, prisonnier de grilles idéologiques devenues incapables de penser le réel.

Car la révolte iranienne pose un problème redoutable aux idéologies dominantes : elle est trop limpide. Une population se soulève contre une théocratie autoritaire, patriarcale, violente, liberticide. Elle réclame ce que l’Occident prétend défendre universellement : la liberté de vivre, de penser, de choisir. Or cette évidence dérange.

Quand la justice d’une cause devient secondaire

Depuis plusieurs années, une partie significative de la gauche occidentale a déplacé le critère d’évaluation morale des luttes politiques. La question n’est plus de savoir si une cause est juste, mais à quel récit elle profite. Ce glissement est décisif.

Dans cette économie morale saturée, Israël occupe une place centrale comme figure négative structurante. Depuis le 7-Octobre, cette centralité s’est rigidifiée : toute dynamique susceptible d’affaiblir ses ennemis devient immédiatement suspecte. Or le régime iranien n’est pas seulement une dictature théocratique ; il est aussi l’un des principaux ennemis stratégiques d’Israël. Que sa chute éventuelle puisse bénéficier, même indirectement, à l’État hébreu suffit à rendre la révolte iranienne difficilement soutenable dans certains espaces idéologiques.

Dès lors, le silence devient une solution de confort : on n’attaque pas frontalement les insurgés, mais on les efface.

Le palestinisme idéologique face à ses contradictions

Une autre dimension, plus radicale encore, doit être nommée. Une fraction de la gauche occidentale a opéré une requalification idéologique du Hamas, présenté non comme un mouvement islamiste totalitaire, mais comme une « résistance populaire », parfois comparée — scandaleusement — aux résistants de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’Iran apparaît comme le principal soutien étatique capable de menacer l’existence même d’Israël.

La mise en difficulté du régime des mollahs devient alors un problème stratégique et symbolique. Non parce que ses crimes seraient niés, mais parce que sa disparition affaiblirait un pilier essentiel du récit anti-israélien radical. La révolte iranienne menace ainsi un carburant idéologique central : l’existence d’un pôle de puissance explicitement engagé dans la confrontation avec Israël.

Anti-américanisme et géopolitique réflexe

À cela s’ajoute une autre constante : l’anti-américanisme structurel, partagé par une partie de la gauche radicale et certaines droites dites « souverainistes ». Dans cette vision du monde, les États-Unis et l’OTAN constituent l’Empire central, et tout régime qui leur résiste devient, par défaut, fréquentable.

L’Iran est alors perçu moins comme une théocratie oppressive que comme un allié objectif de la Russie dans l’affrontement global avec l’Occident. Peu importe que Donald Trump, par exemple, se situe hors du logiciel atlantiste classique et raisonne davantage en termes d’intérêts impériaux que de mondialisme idéologique : la grille de lecture reste figée. L’Amérique demeure l’ennemi principal, et ses adversaires, même les plus sinistres, deviennent des points d’appui symboliques.

Dans cette logique, comme hier pour Nicolas Maduro, comme aujourd’hui pour Vladimir Poutine, l’affaiblissement de l’Iran est vécu comme une défaite idéologique, indépendamment du sort réservé à son peuple.

L’angle mort islamique : quand la critique devient taboue

Un autre facteur, plus profond encore, contribue à ce silence : la nature même du régime contesté. Les Iraniens ne se soulèvent pas seulement contre une dictature, mais contre une théocratie islamique. Or, dans l’espace idéologique occidental contemporain, l’islam bénéficie d’un statut singulier : il n’est plus seulement une religion ou une doctrine, il est devenu un marqueur identitaire sanctuarisé.

A lire aussi, Gil Mihaely: Iran: qui aura le plus peur?

Critiquer l’islam est fréquemment assimilé non à une critique des idées, mais à une attaque contre des populations perçues comme historiquement opprimées — celles que la tradition tiers-mondiste a désignées comme les « damnés de la terre », pour reprendre l’expression popularisée par Frantz Fanon. Dans cette grille de lecture, l’islam est assigné au monde arabe, au Maghreb, aux populations dites « racisées », et toute mise en cause de la doctrine est immédiatement requalifiée en racisme culturel ou en islamophobie essentialisée.

Or la révolte iranienne introduit un trouble majeur dans ce dispositif : les Iraniens ne sont ni arabes ni maghrébins, ils sont perses, et ne se pensent ni comme des victimes coloniales occidentales, ni comme des « damnés de la terre ». Ils s’attaquent frontalement à une idéologie religieuse vécue comme oppressive, sans demander à l’Occident de parler à leur place. Ce décalage produit un véritable bug idéologique, que beaucoup préfèrent éviter plutôt que d’affronter.

L’islam comme civilisation juridico-politique

Ce malaise est renforcé par une incompréhension volontaire de ce qu’est l’islam dans sa réalité historique. L’islam n’est pas seulement une religion au sens occidental du terme, c’est-à-dire une foi cantonnée à la sphère privée. Il est aussi, structurellement, un ordre normatif complet : une loi religieuse, mais également une loi civile, pénale, sociale, familiale. Il organise le rapport au pouvoir, au droit, au corps, à la sexualité, à l’héritage, à la communauté.

En ce sens, l’islam constitue une civilisation, au même titre que le christianisme médiéval ou le confucianisme impérial, et non une simple croyance individuelle. Critiquer l’islam politique ou s’y opposer, comme le font les Iraniens, ne relève donc ni du racisme ni du mépris culturel, mais d’une contestation politique et civilisationnelle d’un système normatif global vécu comme totalisant.

Assimiler cette critique à une attaque contre des populations revient à nier la distinction élémentaire entre les idées et les individus. C’est précisément cette confusion qui rend la révolte iranienne si difficile à soutenir dans un Occident qui a réduit l’islam à une identité minoritaire protégée, et qui peine à admettre qu’une civilisation puisse être interrogée, critiquée, voire rejetée de l’intérieur par ceux-là mêmes qui en sont issus.

Le silence comme stratégie de survie idéologique

On comprend alors que le silence sur l’Iran ne relève pas seulement de la lâcheté individuelle, mais d’un comportement de survie collective dans un champ idéologique dominé. Les rédactions, les responsables politiques, les intellectuels médiatiques n’agissent pas toujours par conviction, mais par crainte de l’ostracisme, de la disqualification morale, de la mise à l’index.

Ce n’est plus l’État qui censure, mais le milieu. Et cette censure diffuse est d’autant plus efficace qu’elle est intériorisée.

Une architecture en train de s’effondrer

Ce qui se joue à travers la révolte iranienne dépasse donc largement l’Iran. C’est toute une architecture idéologique — anti-américaine, anti-israélienne, anti-occidentale — qui se trouve fragilisée par un soulèvement populaire réel, concret, incarné, impossible à intégrer sans contradiction majeure.

Plutôt que d’affronter cette contradiction, on préfère détourner le regard. Mais ce choix a un prix. Il efface des morts, des prisonniers, des femmes humiliées, des hommes exécutés. Il sacrifie des vies réelles à la cohérence interne de récits abstraits.

Penser ou se taire

Le silence occidental sur l’Iran révèle ainsi une faillite plus large : celle d’idéologies devenues incapables de soutenir une lutte pour la liberté dès lors qu’elle perturbe leurs alliances symboliques. Or renoncer à penser le réel dans sa complexité tragique, c’est renoncer à la responsabilité intellectuelle elle-même.

Quand une idéologie préfère la survie d’une théocratie meurtrière à l’effondrement de son récit, ce n’est plus une critique de l’Empire : c’est une abdication morale et une cécité volontaire.

Le macronisme bouge encore…

0
Le député Florent Boudié, Assemblée nationale, novembre 2024 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Fermez bien vos portes et volets… Le président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, Florent Boudié, député Renaissance de la Gironde, s’apprêterait à présenter un projet de loi visant à organiser des libérations massives afin de mettre fin à la surpopulation des prisons françaises.


Quand je l’ai lu, je n’en ai pas cru mes yeux ni mon esprit. Le député macroniste, Florent Boudié, président de la commission des lois à l’Assemblée nationale, s’apprêterait à déposer une proposition de loi qui, selon lui, viserait à lutter contre l’engorgement des prisons en rendant massives les libérations conditionnelles[1].

Folie pure

Sans vouloir manquer de respect à la représentation nationale à travers cet élu, force est cependant de considérer que cette initiative, si elle venait à se concrétiser, serait une folie pure.

À un moment où la naïveté ou l’inconscience se sont à peu près dissipées – l’insécurité, contrairement à ce qu’affirmait le prédécesseur de Gérald Darmanin, n’étant plus un « sentiment » mais un fléau terrible qui affecte la majorité des honnêtes gens – et alors que cette proposition de loi ne pourrait être approuvée que par la gauche et l’extrême gauche, il est provocateur d’oser une telle suggestion.

Je n’ose penser qu’il s’agisse, pour cet estimable député, de se livrer à une opération de publicité personnelle. Si l’on écarte cette vulgarité, d’où pourrait donc venir une idée qui défie à la fois le bon sens, la rigueur judiciaire et pénitentiaire, ainsi que l’impératif de la sauvegarde sociale ?

A lire aussi, Nicolas Baverez: «Avant Macron, la France dérivait. Avec lui, elle coule»

Subsisterait-il chez Florent Boudié un résidu de ce macronisme qui, sur le plan régalien, a fait le malheur de la France ? des choix ministériels aberrants, une philosophie laxiste à force de peser le pour et le contre – donc de ne rien accomplir -, et parfois une sollicitude plus grande à l’égard des transgresseurs que des forces de l’ordre ?

Une telle persistance serait d’autant plus absurde que l’on a vu, heureusement, sous l’influence notamment d’un couple ministériel exceptionnel (Gérald Darmanin et Bruno Retailleau), la réalité brutale s’imposer aux réflexions comme à l’action politiques. On est sorti de l’angélisme pour se confronter à la crudité du réel.

Un train de retard

Pas encore, à l’évidence, pour le député Florent Boudié qui est en retard au moins d’une prise de conscience. Peut-on tenter l’hypothèse qu’il relève de cette catégorie d’humanistes abstraits et confortables, d’autant plus à l’aise dans leurs suaves illusions que la rançon en sera, tôt ou tard, acquittée par le peuple français, contraint de subir les conséquences de ces «libérations conditionnelles massives»?

Je ne peux m’empêcher de mettre en relation cette aberration annoncée avec la prise de conscience, enfin assumée, de la situation des prisons et l’annonce des mesures que Gérald Darmanin entend mettre en œuvre « pour endiguer la surpopulation carcérale » et notamment interdire les matelas au sol dans un délai de dix-huit mois.

D’un côté, un macronisme jetant ses derniers feux ; de l’autre, un réel intolérable, contre lequel s’emploie un volontarisme actif et résolu. Le choix est vite fait.


[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/01/08/regulation-carcerale-la-piste-d-une-proposition-de-loi-pour-faire-baisser-de-facon-immediate-le-nombre-de-detenus-dans-les-prisons_6661007_3224.html