Disparition de l’acteur et humoriste Guy Bedos, à l’âge de 85 ans
On l’appelait l’oriental car il était sentimental et tellement drôle. Avec ce chantre de l’irrévérence sous Giscard, un temps interdit d’antenne, notre pays tire sa révérence au rire carnassier et explosif. Bedos mettait le souk au sein même des familles françaises. Il y avait les « Pour » et les « Contre ». L’adjectif « clivant » fut inventé pour lui, à une époque où les corps constitués pratiquaient l’omerta et le calva clôturait les repas. Le second degré avait (Ô miracle) droit de cité sur les chaînes publiques. On ne verbalisait pas la blague. On ne judiciarisait pas encore l’humour même si le débat était souvent houleux, voire sanguin. On comprenait le sens de la vanne. Étions-nous plus évolués ? La passion triste du procès n’avait pas emporté toute une partie de la population se sentant perpétuellement agressée. Les bons mots n’étaient pas perçus comme des armes par destination.
Hier soir, la scène a perdu l’une de ses bêtes féroces et géniales, grinçantes et spirituelles, follement énervantes et terriblement touchantes comme la France des Trente Glorieuses pouvait en produire jadis. Bedos secouait nos mauvaises pensées à l’heure du dîner. Il ne s’interdisait rien, passant en revue, avec une mauvaise foi souveraine, tous les sujets qui fâchent. Il mitraillait avec l’accent pied-noir et on en redemandait. Tout y passait, les vacances, les immigrés, l’argent, la collaboration, le sexe et l’actualité pathétique de nos gouvernants. Dès la seconde moitié du premier septennat de François Mitterrand, le rire commença son long processus de formatage et de cadenassage, il ne fallait plus toucher aux minorités et aux parts de marché. Halte-là ! Trop d’intérêts et de susceptibilités en jeu. L’heure était à la modulation de fréquence. On appréhendait le divertissement, le cinéma ou les arts en général en homme d’affaires avec gants et pince-nez, tel un régulateur titillant le public sans l’offenser, c’est-à-dire juste avant d’avoir des ennuis judiciaires et de recevoir du « papier bleu ». Pour sûr, on se marrait moins à ne plus frôler les tabous. La prudence et l’humanisme bon teint, le persiflage encadré et les coups de griffe sans conséquence guidèrent alors de nombreuses carrières. On fit ainsi une consommation effrénée de comiques issus de la télé commerciale mais on n’oublia jamais le style Bedos. Sa patte larmoyante et fielleuse des années 1970, sa transgression naturelle nous enchantait. Il fut un précurseur dans la méchanceté jouissive, celle qui catapulte nos habitudes. Il avait cette manière d’appuyer, ce charme de perturber l’atmosphère et de pousser la farce à son maximum. Ce talent monstrueux de prendre un public à rebrousse-poil va nous manquer.
En vieillissant, il devint certes plus consensuel. Coluche, dans ses premières années, emprunta le même sillon vengeur et se laissa, par la suite, voguer vers des cieux moins rageurs. Le rire méchant avait des vertus, souvenons-nous en, il accélérait la circulation du sang chez le spectateur moyen. Depuis que les artistes écrivent sous la dictée des avocats et des communicants, ils nous ennuient prodigieusement. Bedos a longtemps tenu la baraque avec un aplomb délicieux. Je l’ai toujours préféré en sniper qu’en comique susurrant à l’oreille des présidents.
Du rire aux larmes
Sérieusement, on se pince, avons-nous vraiment rêvé ? On se dit que nous avons été extrêmement chanceux d’admirer cette génération de surdoués nés dans les années 1930, une galerie d’acteurs et d’actrices tout bonnement phénoménale.
Avec Bedos, c’est notre monde qui se fait la malle. Disparaissent, peu à peu, les parties de tennis entre copains, les dimanches à la campagne, les mères juives intrusives jusqu’à l’aveuglement, la drague foireuse et ouverte, les panty et les blue-jeans, les Carpentier et Champs-Elysées, Belmondo et Félicien Marceau, les cocos à Moscou, les longères et les chaumières, l’amour libre et les vendeurs de voitures d’occasion, Dabadie et Berri, le souvenir des rapatriés et la froide banlieue parisienne, la bande du Conservatoire et la rue blanche, l’obsédante Sophie Daumier et le Caporal épinglé, Jules Romains et Yves Robert, Paulette et Siné, une France moins prude et complexée, névrosée à coup sûr mais qui soignait sa liberté d’opinion dans le rire. Et puis, disparaît surtout Simon, ce médecin à lunettes, bon fils et merveilleux compagnon de bordée, qui nous tira des larmes à la descente d’un train, parce que sa maman était partie.
La politique de l’hélicoptère monétaire déverse des flots d’argent dans l’économie. Ce procédé aujourd’hui appliqué par la Banque centrale européenne devrait prioritairement viser les entreprises afin d’endiguer l’explosion du chômage.
Lorsqu’en 1969 Milton Friedman imagine la distribution massive de dollars aux foules américaines, il s’agit dans son esprit de pouvoir relancer l’inflation au cas où celle-ci viendrait à faire défaut – ce qui n’était pas le cas alors. Jamais mise en œuvre, cette politique monétaire atypique fut pourtant tour à tour évoquée en 2002 par Ben Bernanke – futur directeur de la Fed de 2006 à 2014 –, puis par Mario Draghi, alors président de la BCE, en 2016. Le premier y gagna d’ailleurs le surnom moqueur d’« Helicopter Ben ». Les deux banquiers centraux avaient jugé l’idée intéressante, dans le cadre cette fois d’une relance de la consommation intérieure.
L’inéluctable crise économique
À l’occasion de la (monstrueuse) crise du Covid-19, l’hélicoptère ressort du hangar avec une tout autre mission : sauver ce qui peut l’être du tissu économique étranglé par une conjonction mortelle. Crise de l’offre – confiné, on produit moins – autant que crise de la demande – assigné à résidence, angoissé, futur chômeur, on consomme moins –, ce cocktail mortel n’a pas d’antidote répertorié dans la pharmacopée des banques centrales. Pendant que tout le monde scrute les morts quotidiens du virus, l’économie vient d’être discrètement admise en soins intensifs. L’hélicoptère monétaire figure son dernier espoir, un traitement expérimental que les spécialistes déclinent en plusieurs variantes.
La participation du système bancaire, plutôt que son contournement, présenterait par ailleurs quelques avantages
Dans sa version originale, le pilotage de l’aéronef revient aux banques centrales – la BCE en zone euro – qui déversent sur les particuliers des flots d’argent sans passer par l’intermédiaire des banques. D’autres modalités peuvent toutefois être envisagées. Le pilotage pourrait ainsi échoir aux États, qui ne réserveraient pas la distribution aux seuls ménages, mais arroseraient copieusement les entreprises, voire se concentreraient sur elles. La participation du système bancaire, plutôt que son contournement, présenterait par ailleurs quelques avantages.
Comme on va le voir, ces débats techniques sont loin d’être neutres, mais retenons à ce stade l’essentiel : l’hélicoptère a décollé partout, aux États-Unis où le Trésor a fait un chèque signé Trump à destination des plus modestes, comme en Europe où la BCE prête de l’argent aux États pour qu’ils indemnisent un chômage qu’on qualifie abusivement de « partiel » – 10,2 millions de chômeurs « partiels » en France fin avril, la moitié des salariés du privé, une paille !
Cette stratégie, à laquelle on souscrit volontiers spontanément – on se sent même disposé à donner un RIB –, recèle pourtant des risques. Ainsi, un accroît d’argent pourrait bien nourrir l’épargne plutôt que la consommation. Une catastrophe. Ou alors, autre scénario pessimiste, la baisse de la production coïncidant avec une augmentation de la masse monétaire se traduirait par une hyperinflation… la baguette à 30 euros ? De toute façon, la BCE a déjà ouvert les vannes, donc rendez-vous à l’héliport.
Une réponse européenne non sans risques
Des détails diaboliques se cachent toutefois dans les différents caparaçons de l’hélico. Le statut des 500, puis 750 et enfin 1 100 milliards (au 22 avril) qui seront ainsi distribués sous des formes variées par la BCE ravive déjà les tensions entre cigales et fourmis de l’Europe. S’il s’agit d’une dette, sauf à être mutualisée (cauchemar des fourmilières), celle-ci va très lourdement peser sur les pays du sud de l’Europe, qui craignent de voir leurs taux d’intérêt s’envoler et d’être contraints par Bruxelles à des réformes de type grec.
Si les euros déversés proviennent de la planche à billets, c’est que la France, l’Italie et l’Espagne auront réussi à tordre le bras du club des Picsou allemands, bataves et compagnie. Conserver aux banques le rôle de distributeur des crédits rassurerait au demeurant ces derniers, très attachés à ce que l’hélicoptère demeure bien camouflé, voire méconnaissable – Christine Lagarde a écrit le 21 avril que le conseil des gouverneurs n’en discutait même pas !
Sans exiger que toutes les mesures respectent à la lettre l’ensemble des traités européens, les pays du Nord ne veulent pas donner le sentiment de renoncer à toute orthodoxie financière en court-circuitant les banques. Sur le modèle du PGE français (prêt garanti par l’État à hauteur de 90 %), celles-ci ne sauveraient pas tout le monde. C’est là un autre aspect du débat, et pas des moindres.
Faut-il par exemple secourir une agence de voyages qui serait le correspondant de tour-operators amenant par grappes des touristes chinois en France ? Sans doute pas, car le tourisme de masse intercontinental paraît durablement remis en cause – à quoi bon dans ce cas maintenir des entreprises « zombies » ? Aux banques, donc, la lourde responsabilité de dire qui doit faire faillite. Si l’État garantissait 100 % de l’argent prêté, il serait plus simple pour elles de sauver chaque emploi, mais au risque de gaspiller des ressources précieuses. Jean-François Robin (directeur de la recherche chez Natixis) y voit néanmoins pour les banquiers une belle occasion de redorer leur blason. De là à les acclamer à 20 heures de nos balcons…
Quelles alternatives ?
Cette aide vitale à apporter aux entreprises viendrait directement en concurrence avec celles promises aux particuliers. Il faudra donc arbitrer et nous en arrivons aux choix politiques qu’une telle démarche suppose. Jean Peyrelevade plaidait ainsi le 25 mars dans Les Échos pour une version de l’hélicoptère monétaire entièrement tournée vers la sphère économique : « Il faut, pour bloquer toute faillite, apporter aux entreprises de toutes tailles, de façon automatique […] du capital sans droit de vote, de durée illimitée et à taux zéro. » Difficile de balayer cette proposition d’un revers de main si on s’intéresse sincèrement au sort des plus fragiles.
Il vaut sans doute mieux aider les gens à conserver leur emploi, leur salaire, leur dignité. Nul doute pourtant que ces « cadeaux » aux entreprises trouveront des détracteurs qui préféreront indemniser des chômeurs que les « patrons » – et il leur sera malheureusement facile de dénicher quelques charognards ayant triché sur le chômage partiel de leur société en ignorant la grande masse de ceux qui se seront décemment comportés. Surtout qu’un troisième acteur viendra se mêler aux vifs débats sur le partage du pactole hélicoporté : la fonction publique, notamment hospitalière.
Faire de la Banque centrale le deus ex machina sauveur de l’Europe ne va pas non plus politiquement de soi
Auréolé de son héroïsme, parti à la « guerre » sans masques en nombre suffisant à cause de bureaucrates incompétents, l’hôpital réclamera des milliards. On les lui donnera, à moins qu’un improbable sursaut finisse par rendre évident que l’Allemagne, avec un budget équivalent, aura eu des tests, des masques et 20 000 (?) morts de moins. On peut toujours rêver. En France, les drogués de la dépense publique répugnent à toute comparaison internationale. Ils se serreront les coudes avec tous ceux qui ne se soucient guère de la mise à l’arrêt de l’économie. L’Union soviétique, pardon l’État, paiera. Ici, plus que partout dans le monde, on est convaincu que libéralisme égale pandémie – tout nationaliser, dans leur logique grouchomarxiste, c’est lutter contre le virus (!).
Et la BCE dans tout ça ?
La BCE pourrait donc être amenée à jouer le rôle principal d’un scénario sans dette – celui de la planche à billets pure et simple à hauteur de 400 milliards. Si le montant paraît réaliste en comparaison des 1 000 milliards d’euros émis en dix ans au titre du « Quantitative easing », faire de la Banque centrale le deus ex machina sauveur de l’Europe ne va pas non plus politiquement de soi. Son mandat actuel le lui interdit, et le lui confier à la sauvette ne renforcerait qu’encore un peu plus le pouvoir de Francfort au mépris de la démocratie. Les souverainistes du Nord comme du Sud liront entre les lignes du compromis que les technocrates bruxellois finiront par trouver, et il sera toujours jugé trop généreux au Nord et trop contraignant au Sud.
Quelle que soit la quantité de liasses que l’hélicoptère déversera sur nous, il faudrait un alignement de planètes exceptionnel pour que le tsunami économique ne ruine pas la vie de millions d’Européens. Le mécontentement se traduira en mouvements sociaux extrêmement difficiles à gérer par les pouvoirs en place. Tous ne tiendront pas et les recompositions auront un impact sur la coopération monétaire. La crédible victoire prochaine de Salvini en Italie a déjà donné lieu à des déclarations hostiles de Bruxelles – cela n’augure rien de bon.
L’hélicoptère monétaire a finalement pour mission de nous éviter des troubles révolutionnaires. Peut-être y arrivera-t-il, mais des turbulences très pénibles restent à craindre.
La crise sanitaire a accéléré une tendance: les Français demandent aux entreprises qui les emploient qu’elles contribuent au bien-être collectif et qu’elles ne se contentent plus de maximiser leurs performances. Dominique de La Garanderie, première femme bâtonnier de Paris (1998-2000), véritable référence en matière sociale, dirige le cabinet n°1 spécialisé en droit social. Elle commente les résultats de l’enquête qu’elle a commandée à Opinionway*. Entretien.
Causeur. Quasiment tous les cadres ont continué de travailler pendant la crise du coronavirus. Dans l’entreprise, comment les managers – ces “premiers de cordée” – peuvent conserver leur légitimité en restant chez eux, alors que des “premiers de corvée” n’ont eux pas pu télétravailler et qu’ils ne se côtoient plus?
Dominique de La Garanderie. Pendant la période de confinement deux salariés sur trois déclarent qu’ils ont passé la majeure partie de leur temps en activité (66%), tandis qu’un salarié sur trois déclare avoir été principalement au chômage partiel (33%). Le maintien de l’activité s’est fait le plus souvent en télétravail (37%). Nombreux sont ceux qui ont continué à se rendre sur leur lieu de travail habituel (29%). Dans notre étude, 93% des cadres ou professions intellectuelles supérieures déclarent que leur activité a été maintenue pendant le coronavirus. Seulement 7% sont passés en chômage partiel. Alors que chez les employés, en revanche 42% des salariés sont passés au chômage partiel. Mais le plus intéressant est dans le tableau 7 de l’étude, sur toutes les catégories, et notamment celles qui n’ont pas l’habitude d’être en télétravail. C’est la réponse directe des entreprises à la crise qui vient d’être traversée. Quel type de salariés va continuer à être en télétravail ? C’est à relier à la liste des priorités de ce que les salariés attendent de leur employeur : on constate que l’autonomie donnée dans le travail n’est pas particulièrement recherchée, ce qui signifie en creux que le lien hiérarchique est peut-être quelque chose de mieux vécu qu’on ne le croit.
Quels sont alors ces liens importants qui doivent perdurer ? Je vais me répéter, mais beaucoup estiment au contraire qu’après cette crise sanitaire, le monde du travail va devoir changer. Certains travailleurs estiment peut-être à juste titre avoir été délaissés. C’est ce que disent des penseurs comme Dominique Méda, par exemple.
Il y a depuis longtemps une évolution sociologique sous-jacente des liens de subordination en entreprise, c’est vrai. Mais le lien créé par la présence sur le lieu de travail reste important, je pense qu’on ne peut se passer complètement de présence. Toujours dans le sondage, vous avez dû voir que dans l’ordre des préoccupations des priorités attendues de l’employeur, il y a seulement en 3ème lieu l’organisation du travail et en 4ème l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.
La question qu’on peut donc se poser est de savoir si ceux qui sont en télétravail ont trouvé l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, et dans ce cas, s’ils considèrent avoir trouvé la bonne organisation pour leur travail. Il faudra probablement creuser la question. Tout en considérant qu’il y a des moments agréables chez soi, on peut constater que ceux qui étaient en télétravail sont plutôt heureux de retrouver le bureau ces derniers jours. C’est ce qu’on peut constater déjà dans les petites entreprises.
Je pense qu’on est dans une période de transition sociale, période que la crise n’a fait qu’accélérer, une période de transition où les conditions de travail ne vont plus être les mêmes. Cela a une relation avec la question des transports, en tout cas autour et dans les grandes villes. Tout cela va faire l’objet d’une profonde et large réflexion qui, lorsqu’elle aboutira, doit faire émerger dans l’entreprise un consensus sur l’organisation du travail, de façon à ce que les relations et liens soient tout naturellement en phase avec l’organisation.
A priori les entreprises françaises ont démontré de bonnes capacités d’adaptation lors de cette crise, non ?
Non seulement les entreprises, mais aussi les salariés!
Tout le monde s’est adapté. Mais il y a quand même des personnes qui sont un peu amères (31%) en disant « nous avons travaillé et on n’a pas eu de réelle compensation ». Cette amertume-là, il faut la traiter sérieusement et de toute urgence. Vous m’interrogez sur les primes des vendeurs dans les magasins d’alimentation ou des caissières. Pour ceux-ci la modulation des primes a fait l’objet de commentaires. Ce n’est peut-être pas suffisant dans le montant ou dans la qualité de la reconnaissance, compte tenu de l’effort et de l’angoisse profonde que ces travailleurs ont affronté. Il en est de même dans certains secteurs. Le déconfinement doit aussi servir à ça : un certain nombre d’entreprises ont à leur portée des moyens déjà existants et adaptés en droit : la possibilité de passer des accords de reprise qui organisent les conditions dans lesquelles le travail va reprendre et, quand je dis qu’il devrait y avoir des compensations, je pense à celles qui sont collectives, mais aussi modulées, parce qu’il y a eu tant d’efforts constatés dans certaines entreprises.
Personne ne doit être oublié, mais, dans le même temps, de façon différenciée.
À moyen-terme, on va en plus se heurter nécessairement à des licenciements. Il faut au maximum éviter cela en se réorganisant, avec des méthodes comme celles employées durant le confinement, c’est-à-dire en essayant toutes les formes de travail possibles dans les meilleures conditions, cela devrait être assorti d’un allégement de charges pour être viable. Mais il faut un accord qui permette une compensation à terme, lorsqu’on aura passé la crise. Une compensation qui peut prendre différentes formes où l’innovation est bienvenue, notamment d’accords de participation ou d’intéressement dans des conditions différentes de ce qui était initialement prévu. Il faut souplesse, changement, équilibre et justice.
Les préoccupations de santé et de sécurité sont surreprésentées par rapport aux préoccupations « traditionnelles » comme la rémunération, le temps de travail et la quête de sens. On avait jusque-là l’impression que l’époque se préoccupait beaucoup du sens dans le travail. Est-ce fini ?
Je suis aussi perplexe que vous, moi qui travaille sur ces questions de la raison d’être de l’entreprise, la quête de sens et la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). “Donner du sens à l’activité professionnelle” ne serait la priorité des employeurs que pour 14% des employés interrogés. J’étais vraiment surprise ! Après l’angoisse que l’on vient d’avoir, les personnes interrogées ne pensent qu’à la santé et la sécurité (48%), il est probable que l’ensemble de ceux qui reprennent le travail ait des préoccupations du même ordre sur les conditions de reprise et les risques dans les transports. Mais il faut savoir que la préoccupation de la santé est très présente dans l’entreprise et monte en puissance depuis quelques années, révélée depuis la crise de l’amiante. Il y a eu une obligation de résultats sur la sécurité de la santé dans l’entreprise, c’était une obligation très lourde pour l’employeur. La jurisprudence a évolué, néanmoins, l’employeur doit démontrer qu’il a pris toutes les mesures possibles pour préserver la santé de ses salariés. Ce raisonnement s’étend aux risques psychosociaux et au harcèlement moral. La santé est une préoccupation depuis plus longtemps qu’on ne le pense et avec plus de force qu’on ne croit. Il y a bien des contentieux sur ces questions, la crise sanitaire a précipité le caractère prioritaire de la santé.
Quels dispositifs les entreprises mettent-elles en place spécifiquement pour les salariés qui rencontrent actuellement un malaise ?
Oui, il y a des entreprises qui ont pris très au sérieux les risques psychosociaux et psychologiques résultant de l’isolement. Un certain nombre de salariés, peut-être plus fragiles que les autres, a mal vécu le confinement. Cela concerne plutôt les grandes entreprises, car les petites, ou plutôt les très petites, ont mieux su garder le lien.
Les ressources humaines des grandes entreprises repèrent assez bien les populations fragiles, notamment par les arrêts maladie un peu trop réguliers, signal du malaise. On sait que ces employés-là, au moment du retour, doivent être aidés davantage. Pour revenir sur la fin du tableau qui m’a beaucoup surprise, je trouve que les problématiques de RSE ont un peu disparu des préoccupations actuelles, et que c’est dommage, même si je comprends parfaitement les préoccupations légitimes d’autres priorités à l’heure actuelle, la santé et le maintien de l’emploi. Il faudra sans doute reposer ces questions aux salariés de nouveau à moyen-terme, après le développement et la réussite, espérons-le, des accords de performance collective qui vont devenir très importants dans le futur proche, signe d’un dialogue constructif.
Je pense que ces accords « donnant-donnant » vont être la clé pour de bonnes relations dans les entreprises à moyen-terme.
Dernière question, alors qu’une crise économique s’aggrave à mesure que l’activité est durablement affectée par le coronavirus, diriez-vous que les Français tardent trop à reprendre le chemin du travail ?
La reprise pour de multiples raisons ne pouvait se faire dans un mouvement général « D Daytous en poste ». Les risques sanitaires dans les transports et l’organisation des lieux d’activité notamment ont suscité une reprise à des rythmes différents et parfois ralentis volontairement pour éviter les risques.
De surcroît, le gouvernement avait ciblé, lui aussi, des étapes dont celle du 2 juin. Il est difficile de porter un jugement, comme votre question y incite, et manifestement la diminution de l’indemnisation du chômage partiel est un signe fort. La reprise va s’accélérer. Elle est maintenant présente.
* Sondage mené auprès de 1.031 personnes, méthode des quotas. Résultats ici.
La crise sanitaire que nous venons de vivre est riche d’enseignements. Il en est un qui pose de nombreuses questions. Cette crise est révélatrice d’une croyance de plus en plus aveugle en la science, au point que celle-ci tend à se substituer au pouvoir politique et, dans le cas précis de cette épidémie, à remplacer la médecine même.
On ne parle plus « des » sciences, mais de « la » science, preuve de cette déification en cours…
Alors que la venue d’un virus contagieux en France mais non mortel pour la majorité des malades impliquait de prendre des mesures sanitaires simples et efficaces, il a été principalement question de recherche, d’essais cliniques et d’études de toutes sortes!
Le pouvoir exécutif, s’appuyant sur un conseil scientifique nommé dans l’urgence, édicta deux décrets qui ne permirent pas au médecin traitant de délivrer un traitement précoce impliquant un antiviral connu (plaquénil) et un antibiotique banal (azithromycine) au seul motif que celui-ci n’aurait pas fait ses preuves scientifiquement contre ce nouveau virus… Des experts médicaux justifiaient cette décision hâtive et autoritaire en parlant d’essais scientifiques avec groupes témoins, placebos, études randomisées, sans se rendre compte de leur manque de décence : il ne s’agissait que de soigner au mieux des patients avec des médicaments connus. L’obsession d’une guérison immédiate et totale, couplée avec un principe de précaution poussé à l’extrême, conduisit à récuser les résultats observationnels de l’IHU de Marseille en les assimilant faussement à des essais cliniques dans le seul but d’invalider le traitement. Le malade était donc laissé à lui-même et n’avait plus qu’à « prier » que son système immunitaire ait la réponse juste contre l’attaque virale.
Durant cette crise, il y eut aussi le rôle joué par les prédicteurs-modélisateurs – notamment le Britannique Neil Ferguson – dans la recherche scientifique actuelle, prégnante en particulier dans l’étude de l’évolution du climat au point de fixer divers scénarios plus ou moins apocalyptiques. Une variable scientifique pourtant incontournable semble avoir été négligée pour affronter sereinement et au mieux une épidémie de cet ordre, touchant surtout les personnes âgées : la variable démographique. Car cette crise révèle surtout la faiblesse démographique de nos pays. N’en déplaise au président Macron qui avait fait la leçon à des étudiants burkinabés au début de son mandat pointant du doigt une trop forte natalité dans leur pays, l’Afrique est un continent armé contre ce type de maladie somme toute bénigne pour elle : ses habitants ont un système immunitaire robuste et, surtout, ils sont jeunes, alors que l’Europe est de plus en plus vieille. L’explosion démographique de la population mondiale, qui a débuté en Europe au XIXe siècle et qui se terminera au XXIe siècle avec l’Afrique, n’est pas le résultat d’une augmentation de la natalité mais d’une baisse de la mortalité, notamment infantile.
Dans un pays vieillissant, l’hôpital doit être pensé en fonction de cette évolution démographique et doit donc être renforcé. C’est une faute politique que d’ignorer cette donnée fondamentale de notre société : la grippe de Hong Kong en 1969 n’eut guère de retentissement car la France était jeune ! Il nous faut prendre acte du choc de décroissance démographique qui nous attend et que deux auteurs canadiens décrivent dans leur tout récent livre (John Ibbitson, Darrel Bricker, Planète vide, éditions Les Arènes, 2020). La mortalité ne va pas cesser d’augmenter dans nos pays. Les gains démographiques liés à la progression de l’espérance de vie vont disparaître et nous laisser avec notre taux de natalité faible, même s’il est moins désastreux que chez nos voisins européens. Notre capacité d’innovation est de plus en plus remplacée par notre frilosité et nos peurs à cause de cette évolution inéluctable. Nous aurons besoin de migrants jeunes, notamment pour les former à la recherche en microbiologie et à la recherche médicale, comme c’est le cas à l’IHU de Marseille, en espérant qu’ils souhaitent pour nombre d’entre eux rester en France afin d’y faire carrière et de nous soigner. Car les jeunes très diplômés des pays vieux rêvent de vivre hors du monde, informaticiens dans la Silicon Valley ou trader à la City.
Il n’y a plus de jeunesse!
La science censée nous rassurer par sa rationalité produit paradoxalement de l’irrationnel comme certaines croyances religieuses d’antan en agitant les risques d’effondrement. Elle devient de plus en plus un discours, s’occupant de politique, de vie en société et finalement de morale publique. « La » science, ça n’existe pas, il y a des sciences et il ne faut en négliger aucune. La collapsologie n’est pas une science et l’anthropocène n’est qu’un concept plus idéologique que scientifique. Avec ce discours soi-disant scientifique, s’occupant de plus en plus de prédire un avenir immédiat ou assez lointain, nous nous complaisons dans le pessimisme le plus total.
Or nous avons besoin de vitalité dans nos vieux pays, pas de confiner les jeunes, pas de se défier des enfants en leur inoculant notre angoisse de la fin. Greta Thunberg, jeune dans un pays vieillissant, est bien plus l’émanation de cette angoisse qu’un signe de vitalité de la jeunesse occidentale.
La crise sanitaire a, semble-t-il, bouleversé les certitudes de certains en matière d’économie, au premier rang desquels le président de la République. Ses prêches fervents de nouveau converti sont-ils crédibles ? Rien n’est moins sûr au vu de son passé (d’aucuns diraient son passif) en la matière…
Einstein disait que l’on ne réglait pas les problèmes avec ceux qui les avaient crées ! La sentence est lourde d’évidence et renvoie directement aux incohérences de notre gouvernement face à la crise que nous vivons. Le président de la République, apôtre de la start-up nation, relayé par son ministre de l’Économie et des Finances, nous parle désormais avec gravité de la nécessité de relocaliser nos productions essentielles et de mettre un frein à la course à la délocalisation. Mais, ceux qui dirigent le pays ne doivent-ils pas d’abord rendre des comptes sur leurs échecs et les erreurs d’analyse qui les ont provoqués, avant de se présenter en tant que sauveurs d’une industrie française malmenée ?
Découvrant en mars dernier, les méfaits des délocalisations et d’une désindustrialisation avancée, le président fait aujourd’hui l’apologie de « l’indépendance pleine et entière » de la France dans la production de masques « d’ici la fin de l’année ». A-t-il trouvé son chemin de Damas en affirmant que « nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne »? Il est permis d’en douter puisque quelques jours avant il condamnait, dans une intervention télévisée, tout « repli nationaliste ». Dans son programme électoral, n’avait-il pas soigneusement ignoré la notion de patriotisme économique qui n’a jamais inspiré aucune de ses décisions, depuis qu’il est aux affaires de l’Etat ?
Alors ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, c’est Macron qui, en 2014, avec la complicité de Hollande, a été le principal responsable de la vente de l’activité d’Alstom Energie à General Electric, la plus stratégique pour l’indépendance militaire et énergétique française et la plus profitable, contre l’avis de Montebourg, alors ministre du Redressement productif et du Numérique. C’est lui encore qui a accompagné par le truchement de la BPI, l’absorption du groupe français Technip, un leader mondial de l’ingénierie pétrolière, par l’américain FMC Technologies, plus endetté et moins innovant dans le off-shore, en prétendant qu’il s’agissait de la création d’un « Airbus du parapétrolier ». En déclarant même, avec un aplomb incroyable, qu’« il est faux d’affirmer qu’il s’agit d’une délocalisation »… alors que le siège choisi était Houston. Il était à la tête de Bercy, en 2015, lors de la prise de contrôle « entre égaux » du groupe Lafarge, leader mondial des matériaux de construction, par le suisse Holcim.
Et c’est sous sa présidence que le mythique groupe aéronautique Latécoère a été cédé à Searchlight, un fond américain, en dépit de la protestation d’un certain nombre de députés qui pointaient le risque de voir partir à l’étranger la technologie Lifi (internet par la lumière), dont Latécoère est un des tout premiers acteurs dans le monde. C’est aussi avec son assentiment que le fond d’investissement américain Advent international a racheté le français Morpho, fleuron mondial de la sécurité et de la biométrie, pour le fusionner avec Oberthur technologies (Français aussi, racheté en 2011), et en faire le leader mondial des technologies d’identification.
Sur les 20 dernières années, la liste est longue des fleurons industriels français cédés à des intérêts étrangers, principalement américains, dans une vision qui tourne le dos à toute stratégie industrielle nationale, violemment combattue au nom du principe sacro-saint du « marché ». Au détriment des intérêts français, méprisés et délaissés.
La fin des usines
Le déclassement industriel de notre pays est un drame silencieux, qui ne commence pas à l’ère Macron, mais que ce dernier n’a jamais porté comme une priorité nationale. Sous le discours moderniste de la start-up, se cache bien des faiblesses et de pompeuses velléités.
Toutefois, la loi Pacte mise en place pour renforcer le tissu des PME va dans le bon sens, en visant, notamment, à mieux orienter l’épargne des Français vers notre système productif. Mais si l’on regarde les chiffres des investissements en capital dans nos entreprises, l’effort réalisé reste faible au regard des enjeux d’une reconquête industrielle. Mais mieux, ou pire, encore, selon l’institut d’analyse économique Rexecode [tooltips content= »Rexecode, 26/06/2018″]1[/tooltips], la transformation, pour 2019, du CICE en baisse de charges, allait finalement augmenter de plus de 2 milliards d’euros les prélèvements obligatoires sur les entreprises, la plus grosse part de cette charge revenant à l’industrie ! Le très libéral quotidien L’Opinion, n’hésitait d’ailleurs pas à titrer alors « L’industrie, angle mort de la politique économique d’Emmanuel Macron ».
L’industrie n’apparaît nullement comme une priorité de la politique gouvernementale, et la suppression, en 2017, du ministère du Redressement productif est un signe lourdement significatif de la vision du chef de l’État. C’est bien la première fois, depuis 1945, que la fonction de ministre de l’Industrie disparaissait du paysage gouvernemental !
De fait, le nouveau président, incarnation du monde d’hier, portait le discours dominant du grand patronat des années 2000, largement influencé par les « parrains » des grandes entreprises financières, banques et assurances, qui tenaient, et tiennent, le haut du pavé au Medef et à l’AFEP [tooltips content= »Association française des entreprises privées »]2[/tooltips]. Il serait intéressant, à cet égard, de ressortir quelques magistrales interventions faites aux universités d’été du Medef ces 20 dernières années, où de brillants esprits exprimaient leur vision d’une économie française, championne des services financiers et des productions immatérielles (services à la personne, numérique, tourisme, grande distribution, publicité, logiciels…), sans s’inquiéter des industries « traditionnelles », vestiges d’un passé dépassé. La fameuse phrase de l’ancien patron d’Alcatel, Serge Tchuruk, sur « l’entreprise sans usine » (fabless company) a illustré de manière caricaturale cette volonté de se débarrasser du cycle de fabrication. Comme s’il pouvait y avoir de puissance économique durable sans capacités productives solides.
La France a largement sacrifié son outil de production, mais dans le même temps elle a affaibli ses capacités de conquête de marchés et d’innovation, alors qu’il y a encore un peu plus d’une vingtaine d’années, elle détenait des positions de leadership mondial dans les télécoms, le nucléaire, la métallurgie, les matériaux de construction, la pharmacie, l’agro alimentaire, la mécanique, l’ingénierie pétrolière ou l’électronique grand public. Des secteurs qui ont connu depuis de sérieuses défaillances.
La France, plus qu’aucun pays européen, a théorisé l’illusion post-industrielle
Ce choix n’est pas le fruit de la fatalité, comme l’a prouvé l’Allemagne qui a ardemment défendu sa puissance industrielle. Il est d’abord un choix idéologique, théorisé par des économistes en vue, proches des grands dirigeants économiques et politiques.
Distinguée normalienne, enseignante à l’université de Harvard et à l’Ecole d’économie de Paris, élève du très médiatique Daniel Cohen (lui-même apôtre critique de la mondialisation), qui était son directeur de thèse, l’économiste Julia Cagé écrivait, en 2011, un article au titre évocateur : « Pourquoi la France doit continuer à se désindustrialiser » [tooltips content= »La Tribune du 05/03/2011″]3[/tooltips] : « Oui, affirmait-elle alors, la France est en train de se désindustrialiser. Mais non, ce n’est pas grave. En fait, c’est tant mieux. Ce qui est grave aujourd’hui, ce n’est pas le déclin de la production industrielle, mais le retard du pays en matière d’innovation ». Difficile d’afficher une telle erreur de conclusion à partir d’un constat juste, basé sur trois observations : la primauté de l’innovation, l’importance de la compétitivité coût, l’enjeu de la maîtrise de la valeur ajoutée.
L’innovation est certes la clé du progrès et de la puissance économique et industrielle, mais elle ne peut se détacher d’un écosystème où la production reste le socle du processus de croissance. Aucun pays ne doit perdre le contrôle de sa production, au risque de se trouver dépendant des pays producteurs et de finir par amoindrir, voire perdre, ses capacités de recherche et d’innovation. La crise actuelle montre à quel point la France a été fragilisée par son incapacité à produire de simples articles de protection sanitaire. Et que dire de l’affaire Sanofi, qui a brutalement mis en pleine lumière notre tragique dépendance face à la perte de maîtrise de nos outils de production qui accompagne inexorablement la perte du contrôle capitalistique de nos champions nationaux. Triste bilan du défaut de patriotisme économique français : notre CAC 40 est contrôlé à 45% par des investisseurs étrangers qui détiennent aussi plus de 25% de nos entreprises de taille intermédiaire (ETI) !
Cet article est rédigé par Denis Bachelot, journaliste et essayiste, auteur de L’Islam, le Sexe et Nous (2009) et par Gilbert Pena, consultant en entreprise, ancien délégué général du Club du Small Business.
Des militants indigénistes antillais ont revendiqué dans un communiqué en écriture inclusive le déboulonnage des statues de Schœlcher en Martinique. Ils traduisent la progression constante de cette pensée militante qui fait peu de cas de la nuance historique. Analyse.
D’habitude si confidentielles dans le paysage médiatique national, les commémorations de l’abolition de l’esclavage en Martinique (22/05) et en Guadeloupe (27/05) ont eu cette année une résonance très particulière. La raison ? La démolition en Martinique des deux statues de Victor Schoelcher (1804-1893) par quelques militants – ayant épousé les thèses indigénistes, décoloniales – qui estiment que l’homme a usurpé son titre d’abolitionniste en chef. Succombant à la facilité de la fausse évidence, ces militants ont sans doute pensé que le geste allait laver un prétendu affront. Ils n’ont fait que réveiller et rouvrir des plaies mal refermées. La montée au créneau du Président de la République et de la ministre de l’outre-mer (Annick Girardin) pour dénoncer le déboulonnage des statues cache assez mal la fébrilité d’un personnel politique face à une histoire mal digérée. Pour mieux comprendre cette polémique sous fond de querelle raciale et coloniale, l’occasion nous est donnée de mettre un coup de projecteur à la fois sur cette période abolitionniste et ses acteurs assez mal connus.
Louis-Philippe imite les Anglais
Schoelcher fut l’homme qui signa les décrets d’abolition de l’esclavage en avril 1848 promulgués par le gouvernement provisoire de la IIe République. Son image et son parcours restent intimement liés à l’affranchissement ultime des esclaves. Si d’autres personnalités comme Cyrille Bissette (homme noir martiniquais) autre grand artisan abolitionniste, s’étaient montrées beaucoup plus virulentes, l’histoire retiendra qu’il fut la figure de proue d’un mouvement commencé quelques années plus tôt. Dès les années 1830 il avait porté ce flambeau abolitionniste en publiant une série de réquisitoires cinglants contre la traite négrière à l’instar de son ouvrage intitulé De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale où il proposait une abolition sine die.
Le contexte aidera à précipiter la marche de l’histoire puisqu’à partir de 1833 les Anglais vont affranchir progressivement leurs esclaves invitant implicitement le régime libéral (1830-1848) de Louis-Philippe à les imiter. La monarchie de Juillet portée par l’élan de liberté ira jusqu’à prendre des décrets pour accorder l’affranchissement à une petite poignée d’esclaves aux Antilles. Des associations se formeront, comme la Société Française pour l’abolition de l’esclavage fondée en 1834, et à force de pétitions, feront progresser la cause abolitionniste dans le débat public. D’autres leaders de renom comme Tocqueville ou Lamartine se joindront à la cause pour faire pencher la balance vers une abolition rapide. Toutefois, la monarchie de Juillet restera prise en tenaille par la puissance des propriétaires terriens des colonies alors même que la Loi Mackau de 1845 jetait un pavé dans la mare en assouplissant très largement le régime esclavagiste (rachat de la liberté). Il n’y a guère que Mayotte qui connaîtra l’abolition en 1846 car dépourvue de propriétaire terrien européen mais sous le joug arabe. Rien n’arrête une idée dont l’heure est venue soulignait déjà en son temps Victor Hugo. L’abolition sera officialisée en mai 1848 en Martinique puis en Guadeloupe concomitamment aux révoltes des esclaves qui avaient senti le fruit assez mûr pour abattre cette institution inique. Les propriétaires furent dédommagés pour éviter la crise économique, et les esclaves rendus libres.
Schoelcher n’est pas le Général Lee
Plusieurs siècles plus tard, le temps ne semble pas faire son effet et l’ombre de l’institution esclavagiste plane encore sur des esprits en mal de revanche. Certains militants voient dans les inégalités économiques présentes aux Antilles ou la Réunion la survivance ou le prolongement d’un régime colonial qui ne dit pas son nom. Ils ont à la fois raison et tort. Raison, car l’ancien système de plantocratie (plantation de cannes à sucre, banane) qui s’est quelque peu métamorphosé a permis à certains descendants (appelés Békés ou Gros Blanc) de faire main basse sur une grande partie de l’économie locale. Tort, car étant obnubilés par les questions raciales, ils ne peuvent s’empêcher de tout analyser sous le prisme du racisme ou de la colonisation enlevant toute souveraineté même limitée dans le comportement des individus. L’homme naît bon mais c’est la société qui le corrompt, reprenant sans le savoir le discours rousseauiste. Un comble pour ceux qui mettent au pilori le système européo-centré. Un comble pour ceux qui mettent au pilori le système européo-centré.
Ils se nomment Kémi Séba ou Françoise Vergès, ils sont les petits-fils spirituels de Malcom X et ne sont pas avares de discours sur le racisme ou la colonisation. En cela, ils s’inspirent très largement des concepts et des modes d’action américains. D’ailleurs la polémique concernant Schoelcher n’est pas sans rappeler celle aux Etats-Unis autour de la statue du Général Lee, ce général sudiste, héros pour les uns pour ses faits d’arme lors de la Guerre de Sécession et criminel pour les autres car défenseur d’un Sud esclavagiste. Pourtant Schoelcher n’est pas le Général Lee, tout comme l’histoire américaine raciale n’est pas celle de la France. Mais cette confusion historique permet d’entretenir tous les raccourcis pour mieux adopter les positions les plus radicales et hystériser le débat public.
Ces malgré-nous “racisés”
La pensée indigéniste trouve l’un de ses principaux matériaux dans la période de décolonisation, qui avait vu dans les années 1960 les mouvements tiersmondistes s’approprier le corpus marxiste de lutte des classes pour renverser les pouvoirs en place afin d’accéder à l’autonomie puis l’indépendance. Peu à peu vidée de sa substance de lutte des classes, elle s’est ensuite institutionnalisée à travers les études postcoloniales qui ont fleuri dans les universités américaines en s’appuyant paradoxalement sur les concepts français des auteurs de la French Theory (Deleuze, Foucault, Derrida). Les études postcoloniales ont alors visé à déconstruire le corpus classique et ouvert la voie aux thèses racialistes en faisant le postulat de la culpabilité de l’homme blanc et de la victimisation éternelle des damnés de la terre.
« L’indigénisme se revendique ainsi d’un anti-impérialisme bâti sur la conception d’une domination non seulement géostratégique et économique, mais aussi culturelle et symbolique, apanage d’un Occident coupable de son passé colonisateur. C’est là qu’elle trouve sa confluence entre lutte des classes et affrontements des races » résument Anne-Sophie Nogaret et Sami Biasoni dans leur essai Français malgré eux. Pour mettre fin à cette domination, cette idéologie cherche à déconstruire tout ce qui a rendu cette domination possible, en l’occurrence la culture occidentale. C’est l’une des raisons qui expliquent la destruction des statues de l’homme blanc Schoelcher. Mais hormis faire table rase du passé et survaloriser les cultures locales (qui sont très souvent des syncrétismes), cette idéologie n’offre rien comme projet politique alternatif sinon quelques babillements. Elle empêche le dépassement par l’homme de sa condition et l’assigne à résidence en vertu des particularismes primaires notamment raciaux. Il est d’ailleurs surprenant de voir qu’elle emploie d’une certaine manière les méthodes de l’oppresseur qu’elle veut discréditer (la race, la violence, le manichéisme). En définitive, la pensée indigéniste se condamne à être une voie sans issue et ce d’autant plus que le mouvement de l’histoire lui échappe jugeant des périodes passées à l’aune des critères contemporains.
Pourtant, la culture de la peur dont se drape l’Occident laisse tout à penser que ce discours s’amplifiera et que les revendications iront croissantes. L’arsenal juridique français a depuis longtemps été mis au pas avec les lois mémorielles telles les Lois Gayssot (1990) ou Taubira (2001) pour répondre au processus de « réparation post-traumatique ».
Nul doute que Schoelcher n’est pas le dernier, qui sera le prochain sur la liste ?
Aux Pays-Bas, la tentative par la très officielle Société de Diffusion Néerlandaise d’imposer le multiculturalisme a subi un revers à la suite d’une révélation embarrassante.
400 journalistes de ce pilier de la radio et télévision publique qu’est la Société de Diffusion Néerlandaise participaient à un concours qui récompensait celui ou celle qui avait le plus contribué à promouvoir la « diversité ». À la fin de chaque mois, un jury annonçait le nom de l’heureux gagnant du trophée instauré spécialement à cet effet.
Le scoop a également révélé l’existence au sein des rédactions de la NOS d’une base de données contenant les noms et coordonnées de spécialistes de tous bords, pourvu qu’ils soient d’origine non-européenne
Après le tollé qu’a soulevé le scoop du site d’investigation GeenStijl, le directeur de la chaîne publique NOS s’est vu contraint, la semaine dernière, de mettre un terme au concours. Selon lui, il s’agissait d’une initiative journalistique ludique plutôt que d’un projet officiel de sa fondation. Mais le mal était fait. L’échec a été d’autant plus cuisant que même des politiciens et des écrivains « issus de l’immigration » ont exprimé leur dégoût de « ce racisme soi-disant bien intentionné », selon un directeur de journal.
La Société de Diffusion Néerlandaise (NOS) au cœur de la polémique
La crédibilité de la NOS, de loin la plus grande société de diffusion, financée par les deniers publics, en a pris un coup. Bien des auditeurs et de téléspectateurs voient dans ce scandale, qui ne se borne pas au petit monde médiatique, la preuve d’une discrimination anti-Blancs. L’initiative « ludique » a eu un effet diamétralement opposé au but recherché : faire accepter par la population néerlandaise l’existence de minorités ethniques comme des atouts pour la société, au lieu d’assistés, de délinquants ou de musulmans détestant la société impie néerlandaise. Le site GeenStijl alerte depuis belle lurette contre ce qu’il qualifie de culture du politiquement correct de la NOS, bête noire de politiciens marqués à droite comme MM. Geert Wilders et Thierry Baudet. Ceux-ci ont exigé des explications au gouvernement sur ce qu’ils estiment être du détournement de l’argent du contribuable en faveur d’un projet foireux.
Le scoop a également révélé l’existence au sein des rédactions de la NOS d’une base de données contenant les noms et coordonnées de spécialistes de tous bords, pourvu qu’ils soient d’origine non-européenne. Les rédacteurs puisent dans cette base chaque fois qu’ils ont besoin d’un expert censé pouvoir éclairer le public. Ceci dans le but de ne pas montrer que des visages blancs, ou masculins lors des journaux télévisés, où la NOS règne en maître. Si la direction vient d’interdire le concours pour le trophée de la diversité, le « divibokaal » instaurée fin 2019, il n’en va pas de même de cette base de données ethniques, cette preuve « d’apartheid à la sauce progressiste », selon ses pourfendeurs.
Novlangue orwellienne
Les dénonciateurs utilisent cette affaire pour rappeler également le rôle de la NOS pour faire accepter des changements dans le vocabulaire néerlandais, car dans la plupart des médias certains mots sont bannis depuis peu. Tel « blank », blanc, pour désigner quelqu’un de peau blanche ou claire. Pour blank, on a imposé wit, blank étant considéré comme faisant preuve de la supériorité de la race blanche, pardon, wit. Autre mot banni : allochtoon, pour désigner l’origine non-néerlandaise, extra-européenne, de quelqu’un. Au fil des ans, ce mot aurait acquis une connotation péjorative, car lié souvent comme adjectif à « criminel ».
La NOS suit de tels préceptes à la lettre, jamais officiels mais fortement recommandés d’en haut. Elle a également banni les visages noircis des Zwarte Piet. Ce sont les auxiliaires du bon Saint-Nicolas, patron d’une des plus importantes fêtes traditionnelles, le 5 décembre. Dorénavant, Piet n’est plus noir, zwart, mais grimé dans plusieurs autres couleurs, car la version originale serait dégradante pour les personnes originaires du Surinam ou des Antilles néerlandaises.
Relai militant
La NOS a joué un rôle d’avant-garde dans le blanchiment de Zwarte Piet, ce qui a donné lieu à des actes de résistance de citoyens « traditionalistes ». Ceux-ci ont empêché des manifestants anti Zwarte Piet de se rendre à la province de Friesland, Frise, en coupant l’autoroute vers la ville où le cortège de Saint-Nicolas ferait son entrée triomphale. (Une lauréate du trophée de la diversité a vu récompenser son reportage sur des Néerlandais de couleur se plaignant du racisme qu’ils disaient éprouver surtout autour du 5 décembre.)
Partout aux Pays-Bas, la police a dû séparer pourfendeurs et défenseurs de Zwarte Piet prêts à en découdre. Scènes de violence qui ont de quoi choquer dans un pays peu connu pour ses passions identitaires. Selon ses critiques, la NOS a contribué à enflammer les passions en faisant fi de la neutralité qu’impose son statut. Dans cette affaire, le premier ministre libéral, M. Mark Rutte, longtemps partisan de Zwarte Piet dans sa version originale, a retourné sa veste. Le 5 juin, il a affirmé partager désormais le point de vue des opposants avec qui il s’est entretenu à l’occasion des manifestations et émeutes suite à la mort de George Floyd.
Sur le plan culturel, des activistes dans un état colérique permanent intiment les Néerlandais à ne plus désigner le 17ème siècle comme leur siècle d’or, Gouden Eeuw. C’est oublier que pendant cette période des Hollandais s’étaient enrichis grâce à la traite des Noirs, aux dires de la directrice du Musée d’Amsterdam, elle-même originaire du Surinam. Bien des Néerlandais ne pardonneraient pas à la NOS une énième génuflexion dans le choix du vocabulaire.
Ce serait une autre preuve de sa collaboration avec les ennemis de la fierté et de l’identité néerlandaises, remplacées par le dénigrement systématique de l’homme blanc, dans les sanglots duquel se mêlent tristesse et colère. Même l’utilisation du mot slaaf (esclave) lui est interdit désormais, car censé désigner un malheureux né dans cette condition inférieure aux Blancs. Comme alternative, les multiculturalistes prônent ‘quelqu’un fait esclave’ et certains médias commencent à obtempérer.
En écoutant les indignés, on dirait que les hommes blancs fâchés et grincheux constituent la majorité aux Pays-Bas, étouffant toute velléité de renouveau. En réalité, un peu plus de la moitié des habitants d’Amsterdam, Rotterdam et La Haye pouvaient être qualifiés d’allochtones avant que l’usage de ce mot ne fût proscrit.
Si le trophée de la diversité a été aboli, il est à craindre que ses effets pervers se fassent sentir encore longtemps. Un écrivain néerlandais d’origine turque s’est demandé mi-moqueur-mi-affligé : « La prochaine fois qu’on m’interviewe à la télé, serait-ce uniquement parce que mon nom figure dans une base de données comme Turc de service ? »
Ancien ministre des DOM-TOM de Nicolas Sarkozy, ex-député UDI, Yves Jégo se bat depuis des années pour la relocalisation de l’industrie aux côtés de personnalités comme Arnaud Montebourg. Après avoir initié la Certification Origine France Garantie, il s’illustre ces jours-ci en publiant un « Manifeste pour une renaissance industrielle » aux accents protectionnistes et planificateurs. Entretien.
Daoud Boughezala. Vous présentez un « Manifeste pour une renaissance industrielle » afin de soutenir le made in France par une série de mesures protectionnistes. Ce projet est-il réalisable dans le cadre existant de l’Union européenne, de l’OMC et des traités de libre-échange qui engagent la France ?
Yves Jégo. Rien de ce que nous proposons ne me semble impossible à réaliser. Notre proposition de TVA kilométrique aux frontières économiques de l’Europe est par exemple parfaitement compatible avec notamment les engagements pour décarboner la planète. Cela demande néanmoins des évolutions de philosophie à l’échelon européen pour introduire une idée un peu protectionniste dans la concurrence libre et parfaite.
En quoi consiste le « Schengen des marchandises » que vous appelez de vos vœux ?
À travers les accords de Schengen, un certain nombre de pays d’Europe ont décidé d’organiser, de fluidifier la circulation des personnes. Il faudrait que des pays européens volontaires développent la même réflexion sur les produits qui entreraient dans cet espace Schengen économique. Ses frontières ne seraient pas forcément celles du Schengen qu’on connaît. Reste que tout produit qui arriverait dans cet espace serait taxé en surplus du nombre de kilomètres qu’il a fait pour arriver. Un produit fabriqué en Turquie ou au Maroc sera par exemple moins taxé que s’il est fabriqué au fin fond de l’Asie.
Cette formule ne résout pas le problème de la concurrence interne à l’Union européenne entre pays aux coûts du travail très différents…
En effet mais ce n’est pas l’objectif. Il s’agit d’instaurer une barrière protectionniste et écologique en prenant la cause environnementale comme levier. Les échanges économiques qu’on peut avoir avec le Maroc, la Turquie ou la Russie ne doivent pas être aussi taxés que ceux qu’on a avec les États-Unis, l’Amérique du Sud ou l’Asie. Arrêtons de consommer des jeans ou des yaourts qui font dix mille kilomètres !
Mon tour de France des usines m’a fait prendre conscience de la galère des patrons à trouver ou construire des usines!
Vous voulez également créer des espèces de commissariats au plan régionaux pour piloter le produire français. Comment cela fonctionnerait-il ?
Il faut que l’État fixe la stratégie et garde la mobilisation des moyens, mais que la mise en œuvre opérationnelle se fasse au niveau des régions, comme on l’a vu dans la crise sanitaire. Je propose un système simple et efficace car, ayant été ministre, je sais que les systèmes compliqués ne marchent pas. Ainsi, dans chaque région, trois personnes seraient responsables du renouveau industriel : le préfet de la région, le président de la région et le commissaire à l’industrialisation qui dépendrait directement du ministre de l’Industrie. Ces trois hommes auraient les clés sur tous les dispositifs pour décliner régionalement en fonction des spécificités parce que développer l’industrie en Corse ou en Bretagne n’est pas la même chose qu’à Lyon. Il faut décentraliser la décision et favoriser les écosystèmes territoriaux car c’est à cet échelon-là qu’on connaît les territoires, qu’on sait comment faire travailler les gens ensemble de façon à créer de la solidarité et des circuits courts.
Concrètement vous parlez d’un programme immobilier public de construction et de mise à disposition d’au moins 250 usines. Que ferait exactement l’État ?
Aujourd’hui, si vous voulez une usine soit pour réimplanter, pour développer, installer ou réimplanter votre activité, vous affrontez une terrible crise de l’immobilier d’entreprise. On trouve des entrepôts ou des bureaux mais plus d’usine. L’État doit donc prendre le risque de construire à blanc des usines en maillant le territoire pour permettre à n’importe quel industriel qui veut se développer ou se relocaliser d’obtenir une usine clé en main. Songez que dans ma ville de Montereau, où j’ai fait venir Hermès, l’usine a mis quatre ans à s’ouvrir malgré la bonne volonté générale !
Y a-t-il un modèle unique d’usine que vous pouvez fournir clé en main ?
Les usines correspondent à un schéma assez basique. Ensuite, les aménagements intérieurs sont laissés à l’entreprise mais il y a des hauteurs et des largeurs moyennes, des tailles moyennes qui font qu’une usine, c’est d’abord un cube.
Dans la conjoncture maussade qui s’annonce, une surproduction publique d’usines ne risque-t-elle pas d’aggraver la crise ?
Non. Quand vous avez du chantier bâti, vous n’avez jamais perdu votre argent même si vous attendrez peut-être cinq, six ou huit ans avant de le louer. À la Caisse des dépôts de mobiliser des moyens financiers pour construire à blanc ces usines. C’est tellement vital ! Quand on voit que les Chinois ont construit un hôpital en huit jours parce que c’était vital, si on considère que l’industrie est vitale, il faut prendre à bras le corps la crise immobilière de l’industrie. Mon tour de France des usines m’a fait prendre conscience de la galère des patrons à trouver ou construire des usines.
N’est-ce pas illusoire de vouloir relocaliser toute la production textile en France parce qu’un jour on peut avoir besoin de masques un autre jour d’autre chose ? Comme me le disait récemment un entrepreneur, ce serait peut-être beaucoup plus intéressant de créer des chaînes de commande entre la France et les pays du Maghreb…
C’est à cause de ce discours-là qu’on a fait sombrer l’économie française de production. Il ne s’agit pas de dire qu’on ne produira que des masques mais de relancer une filière textile pour produire des chemises, des pantalons, des jeans, des survêtements et tout le textile de masse qui peut le jour voulu se transformer en quelques heures en usine de masques.
Le consommateur français serait-il prêt à payer plus cher un produit certifié made in France ?
L’idée que le Français coûte plus cher au consommateur n’est pas forcément vraie. Par exemple, le maillot de l’équipe de France championne du monde de football est produit pour 4 euros sans doute par des enfants en Thaïlande puis vendu 80 euros. Or, une entreprise française avait proposé de fabriquer le même maillot. Elle le produisait pour 35 euros et aurait permis à l’équipementier de faire une marge raisonnable en le vendant 80 euros. Cet exemple montre qu’une fabrication lointaine ne signifie pas forcément des prix d’achat moins cher mais une moindre qualité et une marge souvent inacceptable. Le consommateur n’est pas opposé à payer le juste prix si cela crée de l’emploi et s’il sait que le produit a respecté des normes qualitatives. Mais il ne s’agit bien évidemment pas de passer de rien à tout. Rééquilibrons nos productions grâce à la certification origine France garantie aujourd’hui estampillée sur des jeans et des chaussettes qui montrent qu’on peut fabriquer en France avec les normes et la qualité française et être concurrentiel sur le marché.
J’appelle à organiser un Grenelle du made in France
Votre projet s’apparente à un programme politique. Alors qu’Arnaud Montebourg revient sur le devant de la scène, devrait-il y avoir une offre politique en faveur du made in France lors des prochaines présidentielles ?
Cela fait partie des sujets transpartisans, comme la santé publique et l’environnement, dont les politiques doivent s’emparer. N’enfermons surtout pas ce combat dans une offre politique. C’est pourquoi Arnaud Montebourg, ancien ministre de Hollande, et moi, ancien ministre de Sarkozy, avons fait ce chemin ensemble pour défendre ce projet de société et d’avenir. Aujourd’hui, Arnaud Montebourg et moi ne sommes plus militants politiques. Cela facilite les choses pour irriguer toute la classe politique en faveur de la renaissance industrielle. Car produire en France, c’est un projet global qui mobilise l’initiative, la recherche, l’innovation, les entrepreneurs, les ouvriers, les territoires, les consommateurs… C’est un projet de société créateur d’emplois dont on aura encore plus besoin à l’heure où des milliers d’emplois vont disparaître. C’est pourquoi j’appelle à organiser un Grenelle du made in France pour initier tout un mouvement de société. Je propose aussi des stages ouvriers pour les jeunes qui le veulent parce qu’ils galèrent à trouver des stages. L’État doit montrer que derrière le produit et son marketing publicitaire, il y a des hommes qui le fabriquent et qui sont fiers de le fabriquer. Hélas, le produit a fait disparaître le producteur… On a tout à gagner à le revaloriser, aussi bien en termes économiques, sociaux et même culturels parce les usines se trouvent dans cette France périphérique qui a vu émerger la révolte des gilets jaunes.
En attendant, le président Emmanuel Macron ne jure plus que par le « produire Français ». Depuis la crise sanitaire, avez-vous gagné l’oreille de l’exécutif ?
En tout cas, le président de la République avait organisé avant la crise le 17 et 18 janvier une exposition du made in France qui a été un grand succès. J’ai le sentiment que la crise a renforcé des convictions déjà existantes chez lui. On verra après ce qu’il advient dans les actes, dans la réalisation ou peut-être avec la formation d’un nouveau gouvernement si ce sujet de la production devient priorité nationale. Les différents discours du président de la République me laissent penser qu’il est en phase avec ce que certains comme moi et d’autres martelons depuis plus de dix ans.
La production d’Airbus et Boeing devrait chuter de 50% cette année et la reprise s’annonce incertaine. L’industrie aéronautique, un des rares domaines dans lequel la France restait compétitive, est en danger.
Le transport aérien a été touché de plein fouet par la pandémie de coronavirus et mettra, au mieux, des années pour s’en remettre. Le trafic aérien s’est effondré d’environ 80% dans le monde. De nombreuses compagnies aériennes sont aujourd’hui menacées de faillite et ne devront leur survie qu’à des aides publiques à l’image d’Air France. Elles sont condamnées à reporter ou annuler leurs commandes d’avions. Du coup, les constructeurs d’avions de ligne se retrouvent aussi dans une situation critique à l’image des deux plus grands, Airbus et Boeing.
Selon les prévisions du cabinet Oliver Wyman, la production d’avions de ligne par Airbus et Boeing pourrait baisser de moitié cette année. Elle reviendrait de 1 780 initialement prévu à 935. «Nous sommes maintenant au milieu de la crise la plus grave que l’industrie aérospatiale ait jamais connue», a résumé Guillaume Faury, le président exécutif d’Airbus, lors de la présentation le mois dernier des résultats trimestriels du groupe. Après vingt ans de croissance presque ininterrompue, un âge d’or, l’aéronautique est entrée dans un monde où il n’est plus question de démesure. Pour preuve, Air France vient d’annoncer sa décision de ne plus jamais faire voler ses Airbus A380, un appareil présenté avec orgueil il y a quelques années par Airbus comme le nouveau «géant des airs». Tout un symbole. Il devait effacer dans les mémoires le fameux Boeing 747. L’Airbus A380 a effectué son premier vol commercial sous les couleurs d’Air France en novembre 2009 et aura tout juste été en service un peu plus de dix ans…
Baisse massive des cadences de production
Airbus affiche au premier trimestre une perte de 481 millions d’euros, contre un bénéfice de 40 millions d’euros l’an dernier et un chiffre d’affaires en baisse de 15%, à 10,6 milliards d’euros. Mais l’impact de la crise sera bien plus important. Il s’est déjà traduit par une réduction de 30% de la production, et ce n’est qu’un début.
L’opacité de la dictature chinoise a eu des conséquences sanitaires mondiales dramatiques. Face à la stratégie de domination du Parti communiste chinois, l’Occident doit constituer un front commun pour contraindre Pékin à moins piétiner l’Etat de droit.
Sommes-nous engagés dans une nouvelle guerre froide ? En 2019, l’éminent historien Niall Ferguson suggérait déjà que les relations actuelles entre les deux superpuissances, les États-Unis et la Chine, s’apparentaient étrangement à celles qui avaient prévalu autrefois entre les États-Unis et l’Union soviétique. Il en a conclu que « Cold War II » a succédé à « Cold War I ». Spéculation irresponsable ou lecture avisée des signes du temps ? La crise pandémique sert justement de révélateur : la baisse très sensible de la température ambiante au cœur de la mondialisation a dissipé les derniers mirages qui obscurcissaient la nature agonistique des relations entre la Chine et une grande partie du reste du monde. Pour être précis, il ne s’agit pas de la Chine, mais de l’État chinois ou, mieux encore, du Parti communiste chinois (le PCC) qui, en plus de son mépris pour la démocratie, poursuit une stratégie de domination internationale dépassant l’exercice de la simple « puissance douce » (« soft power »). Le ministre des Affaires étrangères britannique, Dominic Raab, a déclaré qu’après la crise, il n’y aurait pas de « retour à la normale avec la Chine comme si de rien n’était ». Dans de nombreux pays, des élus demandent des comptes à l’empire du Milieu. Le tout sera de capter et diriger ces énergies pour déjouer la menace que représente le PCC sans que la guerre froide se réchauffe. À cette fin, nous pouvons prendre des leçons auprès des Chinois.
La stratégie, art chinois
« Être victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (Sun Tzu, L’Art de la guerre)[tooltips content= »Toutes les citations de textes chinois proviennent de Sun Tzu, L’Art de la guerre (trad. Jean Lévi), « Pluriel », Fayard, 2015 et du Ho-kouan-tseu : précis de domination (trad. Jean Lévi), Allia, 2008. »](1)[/tooltips]
Certes, on ne peut pas en vouloir à l’État chinois d’avoir une stratégie ni de poursuivre ses propres intérêts. On peut même admirer sa prévoyance à long terme. Le problème réside dans les objectifs fixés et les moyens employés pour les atteindre. Le PCC a trois buts stratégiques. Le premier est sa propre pérennisation en tant que régime léniniste à parti unique. À cette fin, il a instauré un état de surveillance orwellien, sans précédent dans l’histoire, dont sont victimes les citoyens en général et les musulmans du pays en particulier. Le PCC anesthésie son peuple avec un double opium : la croissance économique – croissance qui nécessite l’accaparement des matières premières, surtout en Afrique ; et un nationalisme populaire facilement attisé par les médias. La croissance risquant d’être ralentie par le Covid-19, il est probable que l’État appuie fortement sur le bouton « nationalisme ». Son deuxième but consiste à asseoir son hégémonie locale en Asie, en absorbant Hong Kong et l’État démocratique de Taiwan, et en exerçant une forte emprise sur des démocraties comme le Japon ou la Corée du Sud. Cette visée implique l’expulsion des États-Unis de la région et donc une stratégie militaire de plus en plus belliqueuse. Le troisième but est la création d’une nouvelle unité continentale, l’Eurasie, sous l’ascendant économique, politique et culturel de la Chine. Il s’agit de réorienter l’Europe vers l’est plutôt que vers l’Atlantique. Ici, les moyens sont les investissements en infrastructures que représente la construction de la nouvelle route de la soie ; la « diplomatie par l’endettement », les pays auxquels la Chine accorde un prêt lui devenant redevables ; et l’appropriation des innovations technologiques des autres. Ce « rêve chinois » que promeut le PCC, pour le plus grand bien de l’« humanité », constitue un nouvel ordre mondial qui nous est imposé sans notre consentement.
Au cœur des ténèbres
« La guerre repose sur le mensonge. » (Sun Tzu)
Deux thèses sont désormais caduques. La première postulait qu’en accordant à la Chine un libre accès au commerce mondial, on favoriserait la démocratisation progressive du pays. Sous la férule de son leader à vie, Xi Jinping, la Chine est devenue encore plus autoritaire et le Covid-19 renforce cette tendance. D’après la seconde, ce que fait un État à l’intérieur de ses propres frontières ne concerne que lui. C’était une bonne doctrine pour contrer les élans occidentaux de changement de régime au Proche-Orient et ailleurs, mais aujourd’hui, nos États sont tellement imbriqués les uns aux autres que l’opacité d’un régime envers ses propres citoyens va de pair avec l’opacité envers le monde extérieur. Les nombreuses zones d’ombre qui entourent la crise pandémique le montrent : l’origine du virus, la date du début de la crise, la communication opportune des informations sur la contagiosité, le nombre de cas et de morts, l’accaparement du matériel médical à l’étranger, la sincérité et la qualité de l’aide proposée aux autres nations… La fiabilité douteuse des informations fournies amplifie celle, traditionnelle, des chiffres sur la croissance économique de la Chine. Cet obscurantisme congénital a été aggravé depuis par la campagne de propagande internationale conduite par le PCC pour dissimuler ses propres défaillances. Les accusations abusives visant les États-Unis, les menaces contre des pays comme l’Australie qui osent critiquer la gestion chinoise de la crise, la présentation arrogante du régime centralisé comme le meilleur rempart contre le fléau semblent plus maladroites qu’énergiques. Depuis 2019, les diplomates chinois quittent de plus en plus leur réserve traditionnelle pour adopter un « esprit de combat » sur des médias sociaux qui sont interdits en Chine. Mais l’agressivité de cette infoguerre risque de se retourner contre ses promoteurs. Si la Chine est en train de perdre la maîtrise, pouvons-nous prendre l’initiative ?
« Qui ignore les objectifs stratégiques des autres princes ne peut conclure d’alliance. » (Sun Tzu)
À l’époque de la guerre froide, le monde était divisé : d’un côté l’Union soviétique et ses états satellites ; de l’autre les États-Unis et leurs alliés du « monde libre ». Ces alliés vont-ils se montrer de nouveau solidaires avec les Américains dans leur épreuve de force avec la Chine ? Donald Trump avait engagé la lutte avec le PCC bien avant la crise pandémique, mais les autres nations démocratiques ont été lentes à rallier sa cause. Aujourd’hui, on l’accuse d’affaiblir l’Organisation mondiale de la santé, comme on l’a accusé d’affaiblir l’OMC, mais ces boutiques supranationales sont déjà partiellement affaiblies, dans la mesure où elles ont du mal à faire respecter des règles médicales et commerciales multilatérales. Au fond, l’action du président américain vise à demander un État de droit qui s’applique à tous. Les règles en vigueur – comme celle qui accorde à la Chine le statut de pays en développement – ne sont pas toujours adaptées à la Chine ou respectées par elle, s’agissant notamment de la réciprocité de l’accès au marché, du rôle des entreprises d’État, du vol de propriété intellectuelle, de l’espionnage ou des cyberattaques. Nous trouvons que Donald Trump cogne trop fort et fait des histoires ; il nous somme d’assumer nos responsabilités. Il se peut que nous autres Européens nous sous-estimions l’intelligence de M. Trump. Malheureusement, il se peut que lui surestime la nôtre. Au cœur de la première guerre froide, il y avait la « course à l’espace » ; au cœur de l’actuelle avec la Chine, il y a une « course à l’intelligence ». Il s’agit bien entendu de l’intelligence artificielle, de la technologie en général et de l’éducation, mais il s’agit aussi de l’intelligence stratégique. L’Europe en semble singulièrement dépourvue.
Le ralliement mondial ?
« Il faut savoir […] qu’à positions équilibrées la science stratégique fait la décision. » (Le Houai-nan-tse)
Certains seront tentés de penser : « Laissons les deux superpuissances s’entredévorer, c’est leur problème ; on pourrait même profiter de leur éventuel affaiblissement réciproque. » L’ennui, c’est que ce refus de choisir revient à se laisser instrumentaliser par la Chine et à augmenter le risque de conflagration générale. Il serait futile de vouloir influencer la Chine par la persuasion ou par des récriminations et plaintes continuelles. Le PCC respecte la fermeté à toute épreuve et la finesse stratégique. Il faut plutôt contraindre la Chine à respecter des règles adoptées, non pas par des instances supranationales, mais par des alliances internationales. Il faut en effet créer un front commun des nations mécontentes de la politique du PCC.
À cet égard, un pays peut jouer un rôle crucial : le Royaume-Uni. Certes, en janvier, il a grandement déçu ses alliés américains et australiens en annonçant qu’il allait permettre au géant chinois, Huawei, de participer à la construction de son réseau 5G, en dépit du risque sécuritaire et du fait que cela procurera des milliards de livres à une entreprise ayant des relations étroites avec le PCC. Le prestige de BoJo, soucieux d’honorer ses promesses électorales concernant l’infrastructure, a prévalu sur une fraction importante de son propre parti. Aujourd’hui, tout a changé. Si le gouvernement britannique revient sur cette décision hâtive et poursuit une politique générale dans ce sens, il pourra amorcer le front commun avec, d’un côté les ultras que sont les États-Unis et l’Australie, et de l’autre les Européens qui, quoique plus timides, expriment depuis un an une méfiance similaire par rapport au PCC. Dans ce scénario, le député conservateur Tom Tugendhat, président de la commission des affaires étrangères des Communes, joue un rôle décisif. Opposant farouche à l’ouverture à Huawei, réclamant une véritable stratégie par rapport au PCC, il a lancé une série d’enquêtes officielles sur l’influence potentiellement néfaste de la Chine dans l’industrie britannique. Le gouvernement est intervenu en pleine crise pandémique pour empêcher le rachat chinois d’Imagination Technologies, un des fleurons du secteur de la haute technologie. Tugendhat, qui appelle à la création d’un G20 de la santé, se fie plus à des alliances internationales qu’à des organisations supranationales. Comme il le dit : « Avons-nous repris le contrôle par rapport à Bruxelles pour le donner à Pékin ? »
Le tao du souverainisme
« Le sage se désintéresse des choses pour s’abandonner à leur cours, et ainsi il fait bon ménage avec elles. » (Le Houai-nan-tse)
Beaucoup de commentateurs, y compris à Causeur, voient dans la crise une opportunité pour mettre en question la mondialisation. Pourtant, le grand obstacle à la pensée stratégique est de se laisser aveugler par notre attachement à des passions fugaces ou à des désirs caducs. Nous voyons demain avec les yeux d’hier. Il ne faudrait pas s’égarer entre des accès de colère mal canalisés contre la Chine, la nostalgie de l’État-nation de grand-papa ou la velléité de balayer la complexité de la mondialisation. À la sortie de la crise, nos économies ainsi que celle de la Chine seront en piteux état et donc toujours aussi dépendantes les unes des autres. Le vrai choix est entre l’ordre mondial actuel, largement vulnérable aux stratagèmes du PCC, et un nouvel ordre défendu par notre front commun et inspiré par nos valeurs. Avoir une stratégie n’équivaut pas à abandonner le contrôle, mais à le reprendre.
Disparition de l’acteur et humoriste Guy Bedos, à l’âge de 85 ans
On l’appelait l’oriental car il était sentimental et tellement drôle. Avec ce chantre de l’irrévérence sous Giscard, un temps interdit d’antenne, notre pays tire sa révérence au rire carnassier et explosif. Bedos mettait le souk au sein même des familles françaises. Il y avait les « Pour » et les « Contre ». L’adjectif « clivant » fut inventé pour lui, à une époque où les corps constitués pratiquaient l’omerta et le calva clôturait les repas. Le second degré avait (Ô miracle) droit de cité sur les chaînes publiques. On ne verbalisait pas la blague. On ne judiciarisait pas encore l’humour même si le débat était souvent houleux, voire sanguin. On comprenait le sens de la vanne. Étions-nous plus évolués ? La passion triste du procès n’avait pas emporté toute une partie de la population se sentant perpétuellement agressée. Les bons mots n’étaient pas perçus comme des armes par destination.
Hier soir, la scène a perdu l’une de ses bêtes féroces et géniales, grinçantes et spirituelles, follement énervantes et terriblement touchantes comme la France des Trente Glorieuses pouvait en produire jadis. Bedos secouait nos mauvaises pensées à l’heure du dîner. Il ne s’interdisait rien, passant en revue, avec une mauvaise foi souveraine, tous les sujets qui fâchent. Il mitraillait avec l’accent pied-noir et on en redemandait. Tout y passait, les vacances, les immigrés, l’argent, la collaboration, le sexe et l’actualité pathétique de nos gouvernants. Dès la seconde moitié du premier septennat de François Mitterrand, le rire commença son long processus de formatage et de cadenassage, il ne fallait plus toucher aux minorités et aux parts de marché. Halte-là ! Trop d’intérêts et de susceptibilités en jeu. L’heure était à la modulation de fréquence. On appréhendait le divertissement, le cinéma ou les arts en général en homme d’affaires avec gants et pince-nez, tel un régulateur titillant le public sans l’offenser, c’est-à-dire juste avant d’avoir des ennuis judiciaires et de recevoir du « papier bleu ». Pour sûr, on se marrait moins à ne plus frôler les tabous. La prudence et l’humanisme bon teint, le persiflage encadré et les coups de griffe sans conséquence guidèrent alors de nombreuses carrières. On fit ainsi une consommation effrénée de comiques issus de la télé commerciale mais on n’oublia jamais le style Bedos. Sa patte larmoyante et fielleuse des années 1970, sa transgression naturelle nous enchantait. Il fut un précurseur dans la méchanceté jouissive, celle qui catapulte nos habitudes. Il avait cette manière d’appuyer, ce charme de perturber l’atmosphère et de pousser la farce à son maximum. Ce talent monstrueux de prendre un public à rebrousse-poil va nous manquer.
En vieillissant, il devint certes plus consensuel. Coluche, dans ses premières années, emprunta le même sillon vengeur et se laissa, par la suite, voguer vers des cieux moins rageurs. Le rire méchant avait des vertus, souvenons-nous en, il accélérait la circulation du sang chez le spectateur moyen. Depuis que les artistes écrivent sous la dictée des avocats et des communicants, ils nous ennuient prodigieusement. Bedos a longtemps tenu la baraque avec un aplomb délicieux. Je l’ai toujours préféré en sniper qu’en comique susurrant à l’oreille des présidents.
Du rire aux larmes
Sérieusement, on se pince, avons-nous vraiment rêvé ? On se dit que nous avons été extrêmement chanceux d’admirer cette génération de surdoués nés dans les années 1930, une galerie d’acteurs et d’actrices tout bonnement phénoménale.
Avec Bedos, c’est notre monde qui se fait la malle. Disparaissent, peu à peu, les parties de tennis entre copains, les dimanches à la campagne, les mères juives intrusives jusqu’à l’aveuglement, la drague foireuse et ouverte, les panty et les blue-jeans, les Carpentier et Champs-Elysées, Belmondo et Félicien Marceau, les cocos à Moscou, les longères et les chaumières, l’amour libre et les vendeurs de voitures d’occasion, Dabadie et Berri, le souvenir des rapatriés et la froide banlieue parisienne, la bande du Conservatoire et la rue blanche, l’obsédante Sophie Daumier et le Caporal épinglé, Jules Romains et Yves Robert, Paulette et Siné, une France moins prude et complexée, névrosée à coup sûr mais qui soignait sa liberté d’opinion dans le rire. Et puis, disparaît surtout Simon, ce médecin à lunettes, bon fils et merveilleux compagnon de bordée, qui nous tira des larmes à la descente d’un train, parce que sa maman était partie.
La politique de l’hélicoptère monétaire déverse des flots d’argent dans l’économie. Ce procédé aujourd’hui appliqué par la Banque centrale européenne devrait prioritairement viser les entreprises afin d’endiguer l’explosion du chômage.
Lorsqu’en 1969 Milton Friedman imagine la distribution massive de dollars aux foules américaines, il s’agit dans son esprit de pouvoir relancer l’inflation au cas où celle-ci viendrait à faire défaut – ce qui n’était pas le cas alors. Jamais mise en œuvre, cette politique monétaire atypique fut pourtant tour à tour évoquée en 2002 par Ben Bernanke – futur directeur de la Fed de 2006 à 2014 –, puis par Mario Draghi, alors président de la BCE, en 2016. Le premier y gagna d’ailleurs le surnom moqueur d’« Helicopter Ben ». Les deux banquiers centraux avaient jugé l’idée intéressante, dans le cadre cette fois d’une relance de la consommation intérieure.
L’inéluctable crise économique
À l’occasion de la (monstrueuse) crise du Covid-19, l’hélicoptère ressort du hangar avec une tout autre mission : sauver ce qui peut l’être du tissu économique étranglé par une conjonction mortelle. Crise de l’offre – confiné, on produit moins – autant que crise de la demande – assigné à résidence, angoissé, futur chômeur, on consomme moins –, ce cocktail mortel n’a pas d’antidote répertorié dans la pharmacopée des banques centrales. Pendant que tout le monde scrute les morts quotidiens du virus, l’économie vient d’être discrètement admise en soins intensifs. L’hélicoptère monétaire figure son dernier espoir, un traitement expérimental que les spécialistes déclinent en plusieurs variantes.
La participation du système bancaire, plutôt que son contournement, présenterait par ailleurs quelques avantages
Dans sa version originale, le pilotage de l’aéronef revient aux banques centrales – la BCE en zone euro – qui déversent sur les particuliers des flots d’argent sans passer par l’intermédiaire des banques. D’autres modalités peuvent toutefois être envisagées. Le pilotage pourrait ainsi échoir aux États, qui ne réserveraient pas la distribution aux seuls ménages, mais arroseraient copieusement les entreprises, voire se concentreraient sur elles. La participation du système bancaire, plutôt que son contournement, présenterait par ailleurs quelques avantages.
Comme on va le voir, ces débats techniques sont loin d’être neutres, mais retenons à ce stade l’essentiel : l’hélicoptère a décollé partout, aux États-Unis où le Trésor a fait un chèque signé Trump à destination des plus modestes, comme en Europe où la BCE prête de l’argent aux États pour qu’ils indemnisent un chômage qu’on qualifie abusivement de « partiel » – 10,2 millions de chômeurs « partiels » en France fin avril, la moitié des salariés du privé, une paille !
Cette stratégie, à laquelle on souscrit volontiers spontanément – on se sent même disposé à donner un RIB –, recèle pourtant des risques. Ainsi, un accroît d’argent pourrait bien nourrir l’épargne plutôt que la consommation. Une catastrophe. Ou alors, autre scénario pessimiste, la baisse de la production coïncidant avec une augmentation de la masse monétaire se traduirait par une hyperinflation… la baguette à 30 euros ? De toute façon, la BCE a déjà ouvert les vannes, donc rendez-vous à l’héliport.
Une réponse européenne non sans risques
Des détails diaboliques se cachent toutefois dans les différents caparaçons de l’hélico. Le statut des 500, puis 750 et enfin 1 100 milliards (au 22 avril) qui seront ainsi distribués sous des formes variées par la BCE ravive déjà les tensions entre cigales et fourmis de l’Europe. S’il s’agit d’une dette, sauf à être mutualisée (cauchemar des fourmilières), celle-ci va très lourdement peser sur les pays du sud de l’Europe, qui craignent de voir leurs taux d’intérêt s’envoler et d’être contraints par Bruxelles à des réformes de type grec.
Si les euros déversés proviennent de la planche à billets, c’est que la France, l’Italie et l’Espagne auront réussi à tordre le bras du club des Picsou allemands, bataves et compagnie. Conserver aux banques le rôle de distributeur des crédits rassurerait au demeurant ces derniers, très attachés à ce que l’hélicoptère demeure bien camouflé, voire méconnaissable – Christine Lagarde a écrit le 21 avril que le conseil des gouverneurs n’en discutait même pas !
Sans exiger que toutes les mesures respectent à la lettre l’ensemble des traités européens, les pays du Nord ne veulent pas donner le sentiment de renoncer à toute orthodoxie financière en court-circuitant les banques. Sur le modèle du PGE français (prêt garanti par l’État à hauteur de 90 %), celles-ci ne sauveraient pas tout le monde. C’est là un autre aspect du débat, et pas des moindres.
Faut-il par exemple secourir une agence de voyages qui serait le correspondant de tour-operators amenant par grappes des touristes chinois en France ? Sans doute pas, car le tourisme de masse intercontinental paraît durablement remis en cause – à quoi bon dans ce cas maintenir des entreprises « zombies » ? Aux banques, donc, la lourde responsabilité de dire qui doit faire faillite. Si l’État garantissait 100 % de l’argent prêté, il serait plus simple pour elles de sauver chaque emploi, mais au risque de gaspiller des ressources précieuses. Jean-François Robin (directeur de la recherche chez Natixis) y voit néanmoins pour les banquiers une belle occasion de redorer leur blason. De là à les acclamer à 20 heures de nos balcons…
Quelles alternatives ?
Cette aide vitale à apporter aux entreprises viendrait directement en concurrence avec celles promises aux particuliers. Il faudra donc arbitrer et nous en arrivons aux choix politiques qu’une telle démarche suppose. Jean Peyrelevade plaidait ainsi le 25 mars dans Les Échos pour une version de l’hélicoptère monétaire entièrement tournée vers la sphère économique : « Il faut, pour bloquer toute faillite, apporter aux entreprises de toutes tailles, de façon automatique […] du capital sans droit de vote, de durée illimitée et à taux zéro. » Difficile de balayer cette proposition d’un revers de main si on s’intéresse sincèrement au sort des plus fragiles.
Il vaut sans doute mieux aider les gens à conserver leur emploi, leur salaire, leur dignité. Nul doute pourtant que ces « cadeaux » aux entreprises trouveront des détracteurs qui préféreront indemniser des chômeurs que les « patrons » – et il leur sera malheureusement facile de dénicher quelques charognards ayant triché sur le chômage partiel de leur société en ignorant la grande masse de ceux qui se seront décemment comportés. Surtout qu’un troisième acteur viendra se mêler aux vifs débats sur le partage du pactole hélicoporté : la fonction publique, notamment hospitalière.
Faire de la Banque centrale le deus ex machina sauveur de l’Europe ne va pas non plus politiquement de soi
Auréolé de son héroïsme, parti à la « guerre » sans masques en nombre suffisant à cause de bureaucrates incompétents, l’hôpital réclamera des milliards. On les lui donnera, à moins qu’un improbable sursaut finisse par rendre évident que l’Allemagne, avec un budget équivalent, aura eu des tests, des masques et 20 000 (?) morts de moins. On peut toujours rêver. En France, les drogués de la dépense publique répugnent à toute comparaison internationale. Ils se serreront les coudes avec tous ceux qui ne se soucient guère de la mise à l’arrêt de l’économie. L’Union soviétique, pardon l’État, paiera. Ici, plus que partout dans le monde, on est convaincu que libéralisme égale pandémie – tout nationaliser, dans leur logique grouchomarxiste, c’est lutter contre le virus (!).
Et la BCE dans tout ça ?
La BCE pourrait donc être amenée à jouer le rôle principal d’un scénario sans dette – celui de la planche à billets pure et simple à hauteur de 400 milliards. Si le montant paraît réaliste en comparaison des 1 000 milliards d’euros émis en dix ans au titre du « Quantitative easing », faire de la Banque centrale le deus ex machina sauveur de l’Europe ne va pas non plus politiquement de soi. Son mandat actuel le lui interdit, et le lui confier à la sauvette ne renforcerait qu’encore un peu plus le pouvoir de Francfort au mépris de la démocratie. Les souverainistes du Nord comme du Sud liront entre les lignes du compromis que les technocrates bruxellois finiront par trouver, et il sera toujours jugé trop généreux au Nord et trop contraignant au Sud.
Quelle que soit la quantité de liasses que l’hélicoptère déversera sur nous, il faudrait un alignement de planètes exceptionnel pour que le tsunami économique ne ruine pas la vie de millions d’Européens. Le mécontentement se traduira en mouvements sociaux extrêmement difficiles à gérer par les pouvoirs en place. Tous ne tiendront pas et les recompositions auront un impact sur la coopération monétaire. La crédible victoire prochaine de Salvini en Italie a déjà donné lieu à des déclarations hostiles de Bruxelles – cela n’augure rien de bon.
L’hélicoptère monétaire a finalement pour mission de nous éviter des troubles révolutionnaires. Peut-être y arrivera-t-il, mais des turbulences très pénibles restent à craindre.
L'avocate Dominique de La Garanderie, fondatrice et associée du Cabinet La Garanderie Avocats
La crise sanitaire a accéléré une tendance: les Français demandent aux entreprises qui les emploient qu’elles contribuent au bien-être collectif et qu’elles ne se contentent plus de maximiser leurs performances. Dominique de La Garanderie, première femme bâtonnier de Paris (1998-2000), véritable référence en matière sociale, dirige le cabinet n°1 spécialisé en droit social. Elle commente les résultats de l’enquête qu’elle a commandée à Opinionway*. Entretien.
Causeur. Quasiment tous les cadres ont continué de travailler pendant la crise du coronavirus. Dans l’entreprise, comment les managers – ces “premiers de cordée” – peuvent conserver leur légitimité en restant chez eux, alors que des “premiers de corvée” n’ont eux pas pu télétravailler et qu’ils ne se côtoient plus?
Dominique de La Garanderie. Pendant la période de confinement deux salariés sur trois déclarent qu’ils ont passé la majeure partie de leur temps en activité (66%), tandis qu’un salarié sur trois déclare avoir été principalement au chômage partiel (33%). Le maintien de l’activité s’est fait le plus souvent en télétravail (37%). Nombreux sont ceux qui ont continué à se rendre sur leur lieu de travail habituel (29%). Dans notre étude, 93% des cadres ou professions intellectuelles supérieures déclarent que leur activité a été maintenue pendant le coronavirus. Seulement 7% sont passés en chômage partiel. Alors que chez les employés, en revanche 42% des salariés sont passés au chômage partiel. Mais le plus intéressant est dans le tableau 7 de l’étude, sur toutes les catégories, et notamment celles qui n’ont pas l’habitude d’être en télétravail. C’est la réponse directe des entreprises à la crise qui vient d’être traversée. Quel type de salariés va continuer à être en télétravail ? C’est à relier à la liste des priorités de ce que les salariés attendent de leur employeur : on constate que l’autonomie donnée dans le travail n’est pas particulièrement recherchée, ce qui signifie en creux que le lien hiérarchique est peut-être quelque chose de mieux vécu qu’on ne le croit.
Quels sont alors ces liens importants qui doivent perdurer ? Je vais me répéter, mais beaucoup estiment au contraire qu’après cette crise sanitaire, le monde du travail va devoir changer. Certains travailleurs estiment peut-être à juste titre avoir été délaissés. C’est ce que disent des penseurs comme Dominique Méda, par exemple.
Il y a depuis longtemps une évolution sociologique sous-jacente des liens de subordination en entreprise, c’est vrai. Mais le lien créé par la présence sur le lieu de travail reste important, je pense qu’on ne peut se passer complètement de présence. Toujours dans le sondage, vous avez dû voir que dans l’ordre des préoccupations des priorités attendues de l’employeur, il y a seulement en 3ème lieu l’organisation du travail et en 4ème l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.
La question qu’on peut donc se poser est de savoir si ceux qui sont en télétravail ont trouvé l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, et dans ce cas, s’ils considèrent avoir trouvé la bonne organisation pour leur travail. Il faudra probablement creuser la question. Tout en considérant qu’il y a des moments agréables chez soi, on peut constater que ceux qui étaient en télétravail sont plutôt heureux de retrouver le bureau ces derniers jours. C’est ce qu’on peut constater déjà dans les petites entreprises.
Je pense qu’on est dans une période de transition sociale, période que la crise n’a fait qu’accélérer, une période de transition où les conditions de travail ne vont plus être les mêmes. Cela a une relation avec la question des transports, en tout cas autour et dans les grandes villes. Tout cela va faire l’objet d’une profonde et large réflexion qui, lorsqu’elle aboutira, doit faire émerger dans l’entreprise un consensus sur l’organisation du travail, de façon à ce que les relations et liens soient tout naturellement en phase avec l’organisation.
A priori les entreprises françaises ont démontré de bonnes capacités d’adaptation lors de cette crise, non ?
Non seulement les entreprises, mais aussi les salariés!
Tout le monde s’est adapté. Mais il y a quand même des personnes qui sont un peu amères (31%) en disant « nous avons travaillé et on n’a pas eu de réelle compensation ». Cette amertume-là, il faut la traiter sérieusement et de toute urgence. Vous m’interrogez sur les primes des vendeurs dans les magasins d’alimentation ou des caissières. Pour ceux-ci la modulation des primes a fait l’objet de commentaires. Ce n’est peut-être pas suffisant dans le montant ou dans la qualité de la reconnaissance, compte tenu de l’effort et de l’angoisse profonde que ces travailleurs ont affronté. Il en est de même dans certains secteurs. Le déconfinement doit aussi servir à ça : un certain nombre d’entreprises ont à leur portée des moyens déjà existants et adaptés en droit : la possibilité de passer des accords de reprise qui organisent les conditions dans lesquelles le travail va reprendre et, quand je dis qu’il devrait y avoir des compensations, je pense à celles qui sont collectives, mais aussi modulées, parce qu’il y a eu tant d’efforts constatés dans certaines entreprises.
Personne ne doit être oublié, mais, dans le même temps, de façon différenciée.
À moyen-terme, on va en plus se heurter nécessairement à des licenciements. Il faut au maximum éviter cela en se réorganisant, avec des méthodes comme celles employées durant le confinement, c’est-à-dire en essayant toutes les formes de travail possibles dans les meilleures conditions, cela devrait être assorti d’un allégement de charges pour être viable. Mais il faut un accord qui permette une compensation à terme, lorsqu’on aura passé la crise. Une compensation qui peut prendre différentes formes où l’innovation est bienvenue, notamment d’accords de participation ou d’intéressement dans des conditions différentes de ce qui était initialement prévu. Il faut souplesse, changement, équilibre et justice.
Les préoccupations de santé et de sécurité sont surreprésentées par rapport aux préoccupations « traditionnelles » comme la rémunération, le temps de travail et la quête de sens. On avait jusque-là l’impression que l’époque se préoccupait beaucoup du sens dans le travail. Est-ce fini ?
Je suis aussi perplexe que vous, moi qui travaille sur ces questions de la raison d’être de l’entreprise, la quête de sens et la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). “Donner du sens à l’activité professionnelle” ne serait la priorité des employeurs que pour 14% des employés interrogés. J’étais vraiment surprise ! Après l’angoisse que l’on vient d’avoir, les personnes interrogées ne pensent qu’à la santé et la sécurité (48%), il est probable que l’ensemble de ceux qui reprennent le travail ait des préoccupations du même ordre sur les conditions de reprise et les risques dans les transports. Mais il faut savoir que la préoccupation de la santé est très présente dans l’entreprise et monte en puissance depuis quelques années, révélée depuis la crise de l’amiante. Il y a eu une obligation de résultats sur la sécurité de la santé dans l’entreprise, c’était une obligation très lourde pour l’employeur. La jurisprudence a évolué, néanmoins, l’employeur doit démontrer qu’il a pris toutes les mesures possibles pour préserver la santé de ses salariés. Ce raisonnement s’étend aux risques psychosociaux et au harcèlement moral. La santé est une préoccupation depuis plus longtemps qu’on ne le pense et avec plus de force qu’on ne croit. Il y a bien des contentieux sur ces questions, la crise sanitaire a précipité le caractère prioritaire de la santé.
Quels dispositifs les entreprises mettent-elles en place spécifiquement pour les salariés qui rencontrent actuellement un malaise ?
Oui, il y a des entreprises qui ont pris très au sérieux les risques psychosociaux et psychologiques résultant de l’isolement. Un certain nombre de salariés, peut-être plus fragiles que les autres, a mal vécu le confinement. Cela concerne plutôt les grandes entreprises, car les petites, ou plutôt les très petites, ont mieux su garder le lien.
Les ressources humaines des grandes entreprises repèrent assez bien les populations fragiles, notamment par les arrêts maladie un peu trop réguliers, signal du malaise. On sait que ces employés-là, au moment du retour, doivent être aidés davantage. Pour revenir sur la fin du tableau qui m’a beaucoup surprise, je trouve que les problématiques de RSE ont un peu disparu des préoccupations actuelles, et que c’est dommage, même si je comprends parfaitement les préoccupations légitimes d’autres priorités à l’heure actuelle, la santé et le maintien de l’emploi. Il faudra sans doute reposer ces questions aux salariés de nouveau à moyen-terme, après le développement et la réussite, espérons-le, des accords de performance collective qui vont devenir très importants dans le futur proche, signe d’un dialogue constructif.
Je pense que ces accords « donnant-donnant » vont être la clé pour de bonnes relations dans les entreprises à moyen-terme.
Dernière question, alors qu’une crise économique s’aggrave à mesure que l’activité est durablement affectée par le coronavirus, diriez-vous que les Français tardent trop à reprendre le chemin du travail ?
La reprise pour de multiples raisons ne pouvait se faire dans un mouvement général « D Daytous en poste ». Les risques sanitaires dans les transports et l’organisation des lieux d’activité notamment ont suscité une reprise à des rythmes différents et parfois ralentis volontairement pour éviter les risques.
De surcroît, le gouvernement avait ciblé, lui aussi, des étapes dont celle du 2 juin. Il est difficile de porter un jugement, comme votre question y incite, et manifestement la diminution de l’indemnisation du chômage partiel est un signe fort. La reprise va s’accélérer. Elle est maintenant présente.
* Sondage mené auprès de 1.031 personnes, méthode des quotas. Résultats ici.
Didier Raoult Photo: Xose Bouzas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
La crise sanitaire que nous venons de vivre est riche d’enseignements. Il en est un qui pose de nombreuses questions. Cette crise est révélatrice d’une croyance de plus en plus aveugle en la science, au point que celle-ci tend à se substituer au pouvoir politique et, dans le cas précis de cette épidémie, à remplacer la médecine même.
On ne parle plus « des » sciences, mais de « la » science, preuve de cette déification en cours…
Alors que la venue d’un virus contagieux en France mais non mortel pour la majorité des malades impliquait de prendre des mesures sanitaires simples et efficaces, il a été principalement question de recherche, d’essais cliniques et d’études de toutes sortes!
Le pouvoir exécutif, s’appuyant sur un conseil scientifique nommé dans l’urgence, édicta deux décrets qui ne permirent pas au médecin traitant de délivrer un traitement précoce impliquant un antiviral connu (plaquénil) et un antibiotique banal (azithromycine) au seul motif que celui-ci n’aurait pas fait ses preuves scientifiquement contre ce nouveau virus… Des experts médicaux justifiaient cette décision hâtive et autoritaire en parlant d’essais scientifiques avec groupes témoins, placebos, études randomisées, sans se rendre compte de leur manque de décence : il ne s’agissait que de soigner au mieux des patients avec des médicaments connus. L’obsession d’une guérison immédiate et totale, couplée avec un principe de précaution poussé à l’extrême, conduisit à récuser les résultats observationnels de l’IHU de Marseille en les assimilant faussement à des essais cliniques dans le seul but d’invalider le traitement. Le malade était donc laissé à lui-même et n’avait plus qu’à « prier » que son système immunitaire ait la réponse juste contre l’attaque virale.
Durant cette crise, il y eut aussi le rôle joué par les prédicteurs-modélisateurs – notamment le Britannique Neil Ferguson – dans la recherche scientifique actuelle, prégnante en particulier dans l’étude de l’évolution du climat au point de fixer divers scénarios plus ou moins apocalyptiques. Une variable scientifique pourtant incontournable semble avoir été négligée pour affronter sereinement et au mieux une épidémie de cet ordre, touchant surtout les personnes âgées : la variable démographique. Car cette crise révèle surtout la faiblesse démographique de nos pays. N’en déplaise au président Macron qui avait fait la leçon à des étudiants burkinabés au début de son mandat pointant du doigt une trop forte natalité dans leur pays, l’Afrique est un continent armé contre ce type de maladie somme toute bénigne pour elle : ses habitants ont un système immunitaire robuste et, surtout, ils sont jeunes, alors que l’Europe est de plus en plus vieille. L’explosion démographique de la population mondiale, qui a débuté en Europe au XIXe siècle et qui se terminera au XXIe siècle avec l’Afrique, n’est pas le résultat d’une augmentation de la natalité mais d’une baisse de la mortalité, notamment infantile.
Dans un pays vieillissant, l’hôpital doit être pensé en fonction de cette évolution démographique et doit donc être renforcé. C’est une faute politique que d’ignorer cette donnée fondamentale de notre société : la grippe de Hong Kong en 1969 n’eut guère de retentissement car la France était jeune ! Il nous faut prendre acte du choc de décroissance démographique qui nous attend et que deux auteurs canadiens décrivent dans leur tout récent livre (John Ibbitson, Darrel Bricker, Planète vide, éditions Les Arènes, 2020). La mortalité ne va pas cesser d’augmenter dans nos pays. Les gains démographiques liés à la progression de l’espérance de vie vont disparaître et nous laisser avec notre taux de natalité faible, même s’il est moins désastreux que chez nos voisins européens. Notre capacité d’innovation est de plus en plus remplacée par notre frilosité et nos peurs à cause de cette évolution inéluctable. Nous aurons besoin de migrants jeunes, notamment pour les former à la recherche en microbiologie et à la recherche médicale, comme c’est le cas à l’IHU de Marseille, en espérant qu’ils souhaitent pour nombre d’entre eux rester en France afin d’y faire carrière et de nous soigner. Car les jeunes très diplômés des pays vieux rêvent de vivre hors du monde, informaticiens dans la Silicon Valley ou trader à la City.
Il n’y a plus de jeunesse!
La science censée nous rassurer par sa rationalité produit paradoxalement de l’irrationnel comme certaines croyances religieuses d’antan en agitant les risques d’effondrement. Elle devient de plus en plus un discours, s’occupant de politique, de vie en société et finalement de morale publique. « La » science, ça n’existe pas, il y a des sciences et il ne faut en négliger aucune. La collapsologie n’est pas une science et l’anthropocène n’est qu’un concept plus idéologique que scientifique. Avec ce discours soi-disant scientifique, s’occupant de plus en plus de prédire un avenir immédiat ou assez lointain, nous nous complaisons dans le pessimisme le plus total.
Or nous avons besoin de vitalité dans nos vieux pays, pas de confiner les jeunes, pas de se défier des enfants en leur inoculant notre angoisse de la fin. Greta Thunberg, jeune dans un pays vieillissant, est bien plus l’émanation de cette angoisse qu’un signe de vitalité de la jeunesse occidentale.
La crise sanitaire a, semble-t-il, bouleversé les certitudes de certains en matière d’économie, au premier rang desquels le président de la République. Ses prêches fervents de nouveau converti sont-ils crédibles ? Rien n’est moins sûr au vu de son passé (d’aucuns diraient son passif) en la matière…
Einstein disait que l’on ne réglait pas les problèmes avec ceux qui les avaient crées ! La sentence est lourde d’évidence et renvoie directement aux incohérences de notre gouvernement face à la crise que nous vivons. Le président de la République, apôtre de la start-up nation, relayé par son ministre de l’Économie et des Finances, nous parle désormais avec gravité de la nécessité de relocaliser nos productions essentielles et de mettre un frein à la course à la délocalisation. Mais, ceux qui dirigent le pays ne doivent-ils pas d’abord rendre des comptes sur leurs échecs et les erreurs d’analyse qui les ont provoqués, avant de se présenter en tant que sauveurs d’une industrie française malmenée ?
Découvrant en mars dernier, les méfaits des délocalisations et d’une désindustrialisation avancée, le président fait aujourd’hui l’apologie de « l’indépendance pleine et entière » de la France dans la production de masques « d’ici la fin de l’année ». A-t-il trouvé son chemin de Damas en affirmant que « nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne »? Il est permis d’en douter puisque quelques jours avant il condamnait, dans une intervention télévisée, tout « repli nationaliste ». Dans son programme électoral, n’avait-il pas soigneusement ignoré la notion de patriotisme économique qui n’a jamais inspiré aucune de ses décisions, depuis qu’il est aux affaires de l’Etat ?
Alors ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, c’est Macron qui, en 2014, avec la complicité de Hollande, a été le principal responsable de la vente de l’activité d’Alstom Energie à General Electric, la plus stratégique pour l’indépendance militaire et énergétique française et la plus profitable, contre l’avis de Montebourg, alors ministre du Redressement productif et du Numérique. C’est lui encore qui a accompagné par le truchement de la BPI, l’absorption du groupe français Technip, un leader mondial de l’ingénierie pétrolière, par l’américain FMC Technologies, plus endetté et moins innovant dans le off-shore, en prétendant qu’il s’agissait de la création d’un « Airbus du parapétrolier ». En déclarant même, avec un aplomb incroyable, qu’« il est faux d’affirmer qu’il s’agit d’une délocalisation »… alors que le siège choisi était Houston. Il était à la tête de Bercy, en 2015, lors de la prise de contrôle « entre égaux » du groupe Lafarge, leader mondial des matériaux de construction, par le suisse Holcim.
Et c’est sous sa présidence que le mythique groupe aéronautique Latécoère a été cédé à Searchlight, un fond américain, en dépit de la protestation d’un certain nombre de députés qui pointaient le risque de voir partir à l’étranger la technologie Lifi (internet par la lumière), dont Latécoère est un des tout premiers acteurs dans le monde. C’est aussi avec son assentiment que le fond d’investissement américain Advent international a racheté le français Morpho, fleuron mondial de la sécurité et de la biométrie, pour le fusionner avec Oberthur technologies (Français aussi, racheté en 2011), et en faire le leader mondial des technologies d’identification.
Sur les 20 dernières années, la liste est longue des fleurons industriels français cédés à des intérêts étrangers, principalement américains, dans une vision qui tourne le dos à toute stratégie industrielle nationale, violemment combattue au nom du principe sacro-saint du « marché ». Au détriment des intérêts français, méprisés et délaissés.
La fin des usines
Le déclassement industriel de notre pays est un drame silencieux, qui ne commence pas à l’ère Macron, mais que ce dernier n’a jamais porté comme une priorité nationale. Sous le discours moderniste de la start-up, se cache bien des faiblesses et de pompeuses velléités.
Toutefois, la loi Pacte mise en place pour renforcer le tissu des PME va dans le bon sens, en visant, notamment, à mieux orienter l’épargne des Français vers notre système productif. Mais si l’on regarde les chiffres des investissements en capital dans nos entreprises, l’effort réalisé reste faible au regard des enjeux d’une reconquête industrielle. Mais mieux, ou pire, encore, selon l’institut d’analyse économique Rexecode [tooltips content= »Rexecode, 26/06/2018″]1[/tooltips], la transformation, pour 2019, du CICE en baisse de charges, allait finalement augmenter de plus de 2 milliards d’euros les prélèvements obligatoires sur les entreprises, la plus grosse part de cette charge revenant à l’industrie ! Le très libéral quotidien L’Opinion, n’hésitait d’ailleurs pas à titrer alors « L’industrie, angle mort de la politique économique d’Emmanuel Macron ».
L’industrie n’apparaît nullement comme une priorité de la politique gouvernementale, et la suppression, en 2017, du ministère du Redressement productif est un signe lourdement significatif de la vision du chef de l’État. C’est bien la première fois, depuis 1945, que la fonction de ministre de l’Industrie disparaissait du paysage gouvernemental !
De fait, le nouveau président, incarnation du monde d’hier, portait le discours dominant du grand patronat des années 2000, largement influencé par les « parrains » des grandes entreprises financières, banques et assurances, qui tenaient, et tiennent, le haut du pavé au Medef et à l’AFEP [tooltips content= »Association française des entreprises privées »]2[/tooltips]. Il serait intéressant, à cet égard, de ressortir quelques magistrales interventions faites aux universités d’été du Medef ces 20 dernières années, où de brillants esprits exprimaient leur vision d’une économie française, championne des services financiers et des productions immatérielles (services à la personne, numérique, tourisme, grande distribution, publicité, logiciels…), sans s’inquiéter des industries « traditionnelles », vestiges d’un passé dépassé. La fameuse phrase de l’ancien patron d’Alcatel, Serge Tchuruk, sur « l’entreprise sans usine » (fabless company) a illustré de manière caricaturale cette volonté de se débarrasser du cycle de fabrication. Comme s’il pouvait y avoir de puissance économique durable sans capacités productives solides.
La France a largement sacrifié son outil de production, mais dans le même temps elle a affaibli ses capacités de conquête de marchés et d’innovation, alors qu’il y a encore un peu plus d’une vingtaine d’années, elle détenait des positions de leadership mondial dans les télécoms, le nucléaire, la métallurgie, les matériaux de construction, la pharmacie, l’agro alimentaire, la mécanique, l’ingénierie pétrolière ou l’électronique grand public. Des secteurs qui ont connu depuis de sérieuses défaillances.
La France, plus qu’aucun pays européen, a théorisé l’illusion post-industrielle
Ce choix n’est pas le fruit de la fatalité, comme l’a prouvé l’Allemagne qui a ardemment défendu sa puissance industrielle. Il est d’abord un choix idéologique, théorisé par des économistes en vue, proches des grands dirigeants économiques et politiques.
Distinguée normalienne, enseignante à l’université de Harvard et à l’Ecole d’économie de Paris, élève du très médiatique Daniel Cohen (lui-même apôtre critique de la mondialisation), qui était son directeur de thèse, l’économiste Julia Cagé écrivait, en 2011, un article au titre évocateur : « Pourquoi la France doit continuer à se désindustrialiser » [tooltips content= »La Tribune du 05/03/2011″]3[/tooltips] : « Oui, affirmait-elle alors, la France est en train de se désindustrialiser. Mais non, ce n’est pas grave. En fait, c’est tant mieux. Ce qui est grave aujourd’hui, ce n’est pas le déclin de la production industrielle, mais le retard du pays en matière d’innovation ». Difficile d’afficher une telle erreur de conclusion à partir d’un constat juste, basé sur trois observations : la primauté de l’innovation, l’importance de la compétitivité coût, l’enjeu de la maîtrise de la valeur ajoutée.
L’innovation est certes la clé du progrès et de la puissance économique et industrielle, mais elle ne peut se détacher d’un écosystème où la production reste le socle du processus de croissance. Aucun pays ne doit perdre le contrôle de sa production, au risque de se trouver dépendant des pays producteurs et de finir par amoindrir, voire perdre, ses capacités de recherche et d’innovation. La crise actuelle montre à quel point la France a été fragilisée par son incapacité à produire de simples articles de protection sanitaire. Et que dire de l’affaire Sanofi, qui a brutalement mis en pleine lumière notre tragique dépendance face à la perte de maîtrise de nos outils de production qui accompagne inexorablement la perte du contrôle capitalistique de nos champions nationaux. Triste bilan du défaut de patriotisme économique français : notre CAC 40 est contrôlé à 45% par des investisseurs étrangers qui détiennent aussi plus de 25% de nos entreprises de taille intermédiaire (ETI) !
Cet article est rédigé par Denis Bachelot, journaliste et essayiste, auteur de L’Islam, le Sexe et Nous (2009) et par Gilbert Pena, consultant en entreprise, ancien délégué général du Club du Small Business.
Des militants indigénistes antillais ont revendiqué dans un communiqué en écriture inclusive le déboulonnage des statues de Schœlcher en Martinique. Ils traduisent la progression constante de cette pensée militante qui fait peu de cas de la nuance historique. Analyse.
D’habitude si confidentielles dans le paysage médiatique national, les commémorations de l’abolition de l’esclavage en Martinique (22/05) et en Guadeloupe (27/05) ont eu cette année une résonance très particulière. La raison ? La démolition en Martinique des deux statues de Victor Schoelcher (1804-1893) par quelques militants – ayant épousé les thèses indigénistes, décoloniales – qui estiment que l’homme a usurpé son titre d’abolitionniste en chef. Succombant à la facilité de la fausse évidence, ces militants ont sans doute pensé que le geste allait laver un prétendu affront. Ils n’ont fait que réveiller et rouvrir des plaies mal refermées. La montée au créneau du Président de la République et de la ministre de l’outre-mer (Annick Girardin) pour dénoncer le déboulonnage des statues cache assez mal la fébrilité d’un personnel politique face à une histoire mal digérée. Pour mieux comprendre cette polémique sous fond de querelle raciale et coloniale, l’occasion nous est donnée de mettre un coup de projecteur à la fois sur cette période abolitionniste et ses acteurs assez mal connus.
Louis-Philippe imite les Anglais
Schoelcher fut l’homme qui signa les décrets d’abolition de l’esclavage en avril 1848 promulgués par le gouvernement provisoire de la IIe République. Son image et son parcours restent intimement liés à l’affranchissement ultime des esclaves. Si d’autres personnalités comme Cyrille Bissette (homme noir martiniquais) autre grand artisan abolitionniste, s’étaient montrées beaucoup plus virulentes, l’histoire retiendra qu’il fut la figure de proue d’un mouvement commencé quelques années plus tôt. Dès les années 1830 il avait porté ce flambeau abolitionniste en publiant une série de réquisitoires cinglants contre la traite négrière à l’instar de son ouvrage intitulé De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale où il proposait une abolition sine die.
Le contexte aidera à précipiter la marche de l’histoire puisqu’à partir de 1833 les Anglais vont affranchir progressivement leurs esclaves invitant implicitement le régime libéral (1830-1848) de Louis-Philippe à les imiter. La monarchie de Juillet portée par l’élan de liberté ira jusqu’à prendre des décrets pour accorder l’affranchissement à une petite poignée d’esclaves aux Antilles. Des associations se formeront, comme la Société Française pour l’abolition de l’esclavage fondée en 1834, et à force de pétitions, feront progresser la cause abolitionniste dans le débat public. D’autres leaders de renom comme Tocqueville ou Lamartine se joindront à la cause pour faire pencher la balance vers une abolition rapide. Toutefois, la monarchie de Juillet restera prise en tenaille par la puissance des propriétaires terriens des colonies alors même que la Loi Mackau de 1845 jetait un pavé dans la mare en assouplissant très largement le régime esclavagiste (rachat de la liberté). Il n’y a guère que Mayotte qui connaîtra l’abolition en 1846 car dépourvue de propriétaire terrien européen mais sous le joug arabe. Rien n’arrête une idée dont l’heure est venue soulignait déjà en son temps Victor Hugo. L’abolition sera officialisée en mai 1848 en Martinique puis en Guadeloupe concomitamment aux révoltes des esclaves qui avaient senti le fruit assez mûr pour abattre cette institution inique. Les propriétaires furent dédommagés pour éviter la crise économique, et les esclaves rendus libres.
Schoelcher n’est pas le Général Lee
Plusieurs siècles plus tard, le temps ne semble pas faire son effet et l’ombre de l’institution esclavagiste plane encore sur des esprits en mal de revanche. Certains militants voient dans les inégalités économiques présentes aux Antilles ou la Réunion la survivance ou le prolongement d’un régime colonial qui ne dit pas son nom. Ils ont à la fois raison et tort. Raison, car l’ancien système de plantocratie (plantation de cannes à sucre, banane) qui s’est quelque peu métamorphosé a permis à certains descendants (appelés Békés ou Gros Blanc) de faire main basse sur une grande partie de l’économie locale. Tort, car étant obnubilés par les questions raciales, ils ne peuvent s’empêcher de tout analyser sous le prisme du racisme ou de la colonisation enlevant toute souveraineté même limitée dans le comportement des individus. L’homme naît bon mais c’est la société qui le corrompt, reprenant sans le savoir le discours rousseauiste. Un comble pour ceux qui mettent au pilori le système européo-centré. Un comble pour ceux qui mettent au pilori le système européo-centré.
Ils se nomment Kémi Séba ou Françoise Vergès, ils sont les petits-fils spirituels de Malcom X et ne sont pas avares de discours sur le racisme ou la colonisation. En cela, ils s’inspirent très largement des concepts et des modes d’action américains. D’ailleurs la polémique concernant Schoelcher n’est pas sans rappeler celle aux Etats-Unis autour de la statue du Général Lee, ce général sudiste, héros pour les uns pour ses faits d’arme lors de la Guerre de Sécession et criminel pour les autres car défenseur d’un Sud esclavagiste. Pourtant Schoelcher n’est pas le Général Lee, tout comme l’histoire américaine raciale n’est pas celle de la France. Mais cette confusion historique permet d’entretenir tous les raccourcis pour mieux adopter les positions les plus radicales et hystériser le débat public.
Ces malgré-nous “racisés”
La pensée indigéniste trouve l’un de ses principaux matériaux dans la période de décolonisation, qui avait vu dans les années 1960 les mouvements tiersmondistes s’approprier le corpus marxiste de lutte des classes pour renverser les pouvoirs en place afin d’accéder à l’autonomie puis l’indépendance. Peu à peu vidée de sa substance de lutte des classes, elle s’est ensuite institutionnalisée à travers les études postcoloniales qui ont fleuri dans les universités américaines en s’appuyant paradoxalement sur les concepts français des auteurs de la French Theory (Deleuze, Foucault, Derrida). Les études postcoloniales ont alors visé à déconstruire le corpus classique et ouvert la voie aux thèses racialistes en faisant le postulat de la culpabilité de l’homme blanc et de la victimisation éternelle des damnés de la terre.
« L’indigénisme se revendique ainsi d’un anti-impérialisme bâti sur la conception d’une domination non seulement géostratégique et économique, mais aussi culturelle et symbolique, apanage d’un Occident coupable de son passé colonisateur. C’est là qu’elle trouve sa confluence entre lutte des classes et affrontements des races » résument Anne-Sophie Nogaret et Sami Biasoni dans leur essai Français malgré eux. Pour mettre fin à cette domination, cette idéologie cherche à déconstruire tout ce qui a rendu cette domination possible, en l’occurrence la culture occidentale. C’est l’une des raisons qui expliquent la destruction des statues de l’homme blanc Schoelcher. Mais hormis faire table rase du passé et survaloriser les cultures locales (qui sont très souvent des syncrétismes), cette idéologie n’offre rien comme projet politique alternatif sinon quelques babillements. Elle empêche le dépassement par l’homme de sa condition et l’assigne à résidence en vertu des particularismes primaires notamment raciaux. Il est d’ailleurs surprenant de voir qu’elle emploie d’une certaine manière les méthodes de l’oppresseur qu’elle veut discréditer (la race, la violence, le manichéisme). En définitive, la pensée indigéniste se condamne à être une voie sans issue et ce d’autant plus que le mouvement de l’histoire lui échappe jugeant des périodes passées à l’aune des critères contemporains.
Pourtant, la culture de la peur dont se drape l’Occident laisse tout à penser que ce discours s’amplifiera et que les revendications iront croissantes. L’arsenal juridique français a depuis longtemps été mis au pas avec les lois mémorielles telles les Lois Gayssot (1990) ou Taubira (2001) pour répondre au processus de « réparation post-traumatique ».
Nul doute que Schoelcher n’est pas le dernier, qui sera le prochain sur la liste ?
Aux Pays-Bas, la tentative par la très officielle Société de Diffusion Néerlandaise d’imposer le multiculturalisme a subi un revers à la suite d’une révélation embarrassante.
400 journalistes de ce pilier de la radio et télévision publique qu’est la Société de Diffusion Néerlandaise participaient à un concours qui récompensait celui ou celle qui avait le plus contribué à promouvoir la « diversité ». À la fin de chaque mois, un jury annonçait le nom de l’heureux gagnant du trophée instauré spécialement à cet effet.
Le scoop a également révélé l’existence au sein des rédactions de la NOS d’une base de données contenant les noms et coordonnées de spécialistes de tous bords, pourvu qu’ils soient d’origine non-européenne
Après le tollé qu’a soulevé le scoop du site d’investigation GeenStijl, le directeur de la chaîne publique NOS s’est vu contraint, la semaine dernière, de mettre un terme au concours. Selon lui, il s’agissait d’une initiative journalistique ludique plutôt que d’un projet officiel de sa fondation. Mais le mal était fait. L’échec a été d’autant plus cuisant que même des politiciens et des écrivains « issus de l’immigration » ont exprimé leur dégoût de « ce racisme soi-disant bien intentionné », selon un directeur de journal.
La Société de Diffusion Néerlandaise (NOS) au cœur de la polémique
La crédibilité de la NOS, de loin la plus grande société de diffusion, financée par les deniers publics, en a pris un coup. Bien des auditeurs et de téléspectateurs voient dans ce scandale, qui ne se borne pas au petit monde médiatique, la preuve d’une discrimination anti-Blancs. L’initiative « ludique » a eu un effet diamétralement opposé au but recherché : faire accepter par la population néerlandaise l’existence de minorités ethniques comme des atouts pour la société, au lieu d’assistés, de délinquants ou de musulmans détestant la société impie néerlandaise. Le site GeenStijl alerte depuis belle lurette contre ce qu’il qualifie de culture du politiquement correct de la NOS, bête noire de politiciens marqués à droite comme MM. Geert Wilders et Thierry Baudet. Ceux-ci ont exigé des explications au gouvernement sur ce qu’ils estiment être du détournement de l’argent du contribuable en faveur d’un projet foireux.
Le scoop a également révélé l’existence au sein des rédactions de la NOS d’une base de données contenant les noms et coordonnées de spécialistes de tous bords, pourvu qu’ils soient d’origine non-européenne. Les rédacteurs puisent dans cette base chaque fois qu’ils ont besoin d’un expert censé pouvoir éclairer le public. Ceci dans le but de ne pas montrer que des visages blancs, ou masculins lors des journaux télévisés, où la NOS règne en maître. Si la direction vient d’interdire le concours pour le trophée de la diversité, le « divibokaal » instaurée fin 2019, il n’en va pas de même de cette base de données ethniques, cette preuve « d’apartheid à la sauce progressiste », selon ses pourfendeurs.
Novlangue orwellienne
Les dénonciateurs utilisent cette affaire pour rappeler également le rôle de la NOS pour faire accepter des changements dans le vocabulaire néerlandais, car dans la plupart des médias certains mots sont bannis depuis peu. Tel « blank », blanc, pour désigner quelqu’un de peau blanche ou claire. Pour blank, on a imposé wit, blank étant considéré comme faisant preuve de la supériorité de la race blanche, pardon, wit. Autre mot banni : allochtoon, pour désigner l’origine non-néerlandaise, extra-européenne, de quelqu’un. Au fil des ans, ce mot aurait acquis une connotation péjorative, car lié souvent comme adjectif à « criminel ».
La NOS suit de tels préceptes à la lettre, jamais officiels mais fortement recommandés d’en haut. Elle a également banni les visages noircis des Zwarte Piet. Ce sont les auxiliaires du bon Saint-Nicolas, patron d’une des plus importantes fêtes traditionnelles, le 5 décembre. Dorénavant, Piet n’est plus noir, zwart, mais grimé dans plusieurs autres couleurs, car la version originale serait dégradante pour les personnes originaires du Surinam ou des Antilles néerlandaises.
Relai militant
La NOS a joué un rôle d’avant-garde dans le blanchiment de Zwarte Piet, ce qui a donné lieu à des actes de résistance de citoyens « traditionalistes ». Ceux-ci ont empêché des manifestants anti Zwarte Piet de se rendre à la province de Friesland, Frise, en coupant l’autoroute vers la ville où le cortège de Saint-Nicolas ferait son entrée triomphale. (Une lauréate du trophée de la diversité a vu récompenser son reportage sur des Néerlandais de couleur se plaignant du racisme qu’ils disaient éprouver surtout autour du 5 décembre.)
Partout aux Pays-Bas, la police a dû séparer pourfendeurs et défenseurs de Zwarte Piet prêts à en découdre. Scènes de violence qui ont de quoi choquer dans un pays peu connu pour ses passions identitaires. Selon ses critiques, la NOS a contribué à enflammer les passions en faisant fi de la neutralité qu’impose son statut. Dans cette affaire, le premier ministre libéral, M. Mark Rutte, longtemps partisan de Zwarte Piet dans sa version originale, a retourné sa veste. Le 5 juin, il a affirmé partager désormais le point de vue des opposants avec qui il s’est entretenu à l’occasion des manifestations et émeutes suite à la mort de George Floyd.
Sur le plan culturel, des activistes dans un état colérique permanent intiment les Néerlandais à ne plus désigner le 17ème siècle comme leur siècle d’or, Gouden Eeuw. C’est oublier que pendant cette période des Hollandais s’étaient enrichis grâce à la traite des Noirs, aux dires de la directrice du Musée d’Amsterdam, elle-même originaire du Surinam. Bien des Néerlandais ne pardonneraient pas à la NOS une énième génuflexion dans le choix du vocabulaire.
Ce serait une autre preuve de sa collaboration avec les ennemis de la fierté et de l’identité néerlandaises, remplacées par le dénigrement systématique de l’homme blanc, dans les sanglots duquel se mêlent tristesse et colère. Même l’utilisation du mot slaaf (esclave) lui est interdit désormais, car censé désigner un malheureux né dans cette condition inférieure aux Blancs. Comme alternative, les multiculturalistes prônent ‘quelqu’un fait esclave’ et certains médias commencent à obtempérer.
En écoutant les indignés, on dirait que les hommes blancs fâchés et grincheux constituent la majorité aux Pays-Bas, étouffant toute velléité de renouveau. En réalité, un peu plus de la moitié des habitants d’Amsterdam, Rotterdam et La Haye pouvaient être qualifiés d’allochtones avant que l’usage de ce mot ne fût proscrit.
Si le trophée de la diversité a été aboli, il est à craindre que ses effets pervers se fassent sentir encore longtemps. Un écrivain néerlandais d’origine turque s’est demandé mi-moqueur-mi-affligé : « La prochaine fois qu’on m’interviewe à la télé, serait-ce uniquement parce que mon nom figure dans une base de données comme Turc de service ? »
Yves Jégo. IBO/SIPA. Numéro de reportage : 00824690_000005
Ancien ministre des DOM-TOM de Nicolas Sarkozy, ex-député UDI, Yves Jégo se bat depuis des années pour la relocalisation de l’industrie aux côtés de personnalités comme Arnaud Montebourg. Après avoir initié la Certification Origine France Garantie, il s’illustre ces jours-ci en publiant un « Manifeste pour une renaissance industrielle » aux accents protectionnistes et planificateurs. Entretien.
Daoud Boughezala. Vous présentez un « Manifeste pour une renaissance industrielle » afin de soutenir le made in France par une série de mesures protectionnistes. Ce projet est-il réalisable dans le cadre existant de l’Union européenne, de l’OMC et des traités de libre-échange qui engagent la France ?
Yves Jégo. Rien de ce que nous proposons ne me semble impossible à réaliser. Notre proposition de TVA kilométrique aux frontières économiques de l’Europe est par exemple parfaitement compatible avec notamment les engagements pour décarboner la planète. Cela demande néanmoins des évolutions de philosophie à l’échelon européen pour introduire une idée un peu protectionniste dans la concurrence libre et parfaite.
En quoi consiste le « Schengen des marchandises » que vous appelez de vos vœux ?
À travers les accords de Schengen, un certain nombre de pays d’Europe ont décidé d’organiser, de fluidifier la circulation des personnes. Il faudrait que des pays européens volontaires développent la même réflexion sur les produits qui entreraient dans cet espace Schengen économique. Ses frontières ne seraient pas forcément celles du Schengen qu’on connaît. Reste que tout produit qui arriverait dans cet espace serait taxé en surplus du nombre de kilomètres qu’il a fait pour arriver. Un produit fabriqué en Turquie ou au Maroc sera par exemple moins taxé que s’il est fabriqué au fin fond de l’Asie.
Cette formule ne résout pas le problème de la concurrence interne à l’Union européenne entre pays aux coûts du travail très différents…
En effet mais ce n’est pas l’objectif. Il s’agit d’instaurer une barrière protectionniste et écologique en prenant la cause environnementale comme levier. Les échanges économiques qu’on peut avoir avec le Maroc, la Turquie ou la Russie ne doivent pas être aussi taxés que ceux qu’on a avec les États-Unis, l’Amérique du Sud ou l’Asie. Arrêtons de consommer des jeans ou des yaourts qui font dix mille kilomètres !
Mon tour de France des usines m’a fait prendre conscience de la galère des patrons à trouver ou construire des usines!
Vous voulez également créer des espèces de commissariats au plan régionaux pour piloter le produire français. Comment cela fonctionnerait-il ?
Il faut que l’État fixe la stratégie et garde la mobilisation des moyens, mais que la mise en œuvre opérationnelle se fasse au niveau des régions, comme on l’a vu dans la crise sanitaire. Je propose un système simple et efficace car, ayant été ministre, je sais que les systèmes compliqués ne marchent pas. Ainsi, dans chaque région, trois personnes seraient responsables du renouveau industriel : le préfet de la région, le président de la région et le commissaire à l’industrialisation qui dépendrait directement du ministre de l’Industrie. Ces trois hommes auraient les clés sur tous les dispositifs pour décliner régionalement en fonction des spécificités parce que développer l’industrie en Corse ou en Bretagne n’est pas la même chose qu’à Lyon. Il faut décentraliser la décision et favoriser les écosystèmes territoriaux car c’est à cet échelon-là qu’on connaît les territoires, qu’on sait comment faire travailler les gens ensemble de façon à créer de la solidarité et des circuits courts.
Concrètement vous parlez d’un programme immobilier public de construction et de mise à disposition d’au moins 250 usines. Que ferait exactement l’État ?
Aujourd’hui, si vous voulez une usine soit pour réimplanter, pour développer, installer ou réimplanter votre activité, vous affrontez une terrible crise de l’immobilier d’entreprise. On trouve des entrepôts ou des bureaux mais plus d’usine. L’État doit donc prendre le risque de construire à blanc des usines en maillant le territoire pour permettre à n’importe quel industriel qui veut se développer ou se relocaliser d’obtenir une usine clé en main. Songez que dans ma ville de Montereau, où j’ai fait venir Hermès, l’usine a mis quatre ans à s’ouvrir malgré la bonne volonté générale !
Y a-t-il un modèle unique d’usine que vous pouvez fournir clé en main ?
Les usines correspondent à un schéma assez basique. Ensuite, les aménagements intérieurs sont laissés à l’entreprise mais il y a des hauteurs et des largeurs moyennes, des tailles moyennes qui font qu’une usine, c’est d’abord un cube.
Dans la conjoncture maussade qui s’annonce, une surproduction publique d’usines ne risque-t-elle pas d’aggraver la crise ?
Non. Quand vous avez du chantier bâti, vous n’avez jamais perdu votre argent même si vous attendrez peut-être cinq, six ou huit ans avant de le louer. À la Caisse des dépôts de mobiliser des moyens financiers pour construire à blanc ces usines. C’est tellement vital ! Quand on voit que les Chinois ont construit un hôpital en huit jours parce que c’était vital, si on considère que l’industrie est vitale, il faut prendre à bras le corps la crise immobilière de l’industrie. Mon tour de France des usines m’a fait prendre conscience de la galère des patrons à trouver ou construire des usines.
N’est-ce pas illusoire de vouloir relocaliser toute la production textile en France parce qu’un jour on peut avoir besoin de masques un autre jour d’autre chose ? Comme me le disait récemment un entrepreneur, ce serait peut-être beaucoup plus intéressant de créer des chaînes de commande entre la France et les pays du Maghreb…
C’est à cause de ce discours-là qu’on a fait sombrer l’économie française de production. Il ne s’agit pas de dire qu’on ne produira que des masques mais de relancer une filière textile pour produire des chemises, des pantalons, des jeans, des survêtements et tout le textile de masse qui peut le jour voulu se transformer en quelques heures en usine de masques.
Le consommateur français serait-il prêt à payer plus cher un produit certifié made in France ?
L’idée que le Français coûte plus cher au consommateur n’est pas forcément vraie. Par exemple, le maillot de l’équipe de France championne du monde de football est produit pour 4 euros sans doute par des enfants en Thaïlande puis vendu 80 euros. Or, une entreprise française avait proposé de fabriquer le même maillot. Elle le produisait pour 35 euros et aurait permis à l’équipementier de faire une marge raisonnable en le vendant 80 euros. Cet exemple montre qu’une fabrication lointaine ne signifie pas forcément des prix d’achat moins cher mais une moindre qualité et une marge souvent inacceptable. Le consommateur n’est pas opposé à payer le juste prix si cela crée de l’emploi et s’il sait que le produit a respecté des normes qualitatives. Mais il ne s’agit bien évidemment pas de passer de rien à tout. Rééquilibrons nos productions grâce à la certification origine France garantie aujourd’hui estampillée sur des jeans et des chaussettes qui montrent qu’on peut fabriquer en France avec les normes et la qualité française et être concurrentiel sur le marché.
J’appelle à organiser un Grenelle du made in France
Votre projet s’apparente à un programme politique. Alors qu’Arnaud Montebourg revient sur le devant de la scène, devrait-il y avoir une offre politique en faveur du made in France lors des prochaines présidentielles ?
Cela fait partie des sujets transpartisans, comme la santé publique et l’environnement, dont les politiques doivent s’emparer. N’enfermons surtout pas ce combat dans une offre politique. C’est pourquoi Arnaud Montebourg, ancien ministre de Hollande, et moi, ancien ministre de Sarkozy, avons fait ce chemin ensemble pour défendre ce projet de société et d’avenir. Aujourd’hui, Arnaud Montebourg et moi ne sommes plus militants politiques. Cela facilite les choses pour irriguer toute la classe politique en faveur de la renaissance industrielle. Car produire en France, c’est un projet global qui mobilise l’initiative, la recherche, l’innovation, les entrepreneurs, les ouvriers, les territoires, les consommateurs… C’est un projet de société créateur d’emplois dont on aura encore plus besoin à l’heure où des milliers d’emplois vont disparaître. C’est pourquoi j’appelle à organiser un Grenelle du made in France pour initier tout un mouvement de société. Je propose aussi des stages ouvriers pour les jeunes qui le veulent parce qu’ils galèrent à trouver des stages. L’État doit montrer que derrière le produit et son marketing publicitaire, il y a des hommes qui le fabriquent et qui sont fiers de le fabriquer. Hélas, le produit a fait disparaître le producteur… On a tout à gagner à le revaloriser, aussi bien en termes économiques, sociaux et même culturels parce les usines se trouvent dans cette France périphérique qui a vu émerger la révolte des gilets jaunes.
En attendant, le président Emmanuel Macron ne jure plus que par le « produire Français ». Depuis la crise sanitaire, avez-vous gagné l’oreille de l’exécutif ?
En tout cas, le président de la République avait organisé avant la crise le 17 et 18 janvier une exposition du made in France qui a été un grand succès. J’ai le sentiment que la crise a renforcé des convictions déjà existantes chez lui. On verra après ce qu’il advient dans les actes, dans la réalisation ou peut-être avec la formation d’un nouveau gouvernement si ce sujet de la production devient priorité nationale. Les différents discours du président de la République me laissent penser qu’il est en phase avec ce que certains comme moi et d’autres martelons depuis plus de dix ans.
La production d’Airbus et Boeing devrait chuter de 50% cette année et la reprise s’annonce incertaine. L’industrie aéronautique, un des rares domaines dans lequel la France restait compétitive, est en danger.
Le transport aérien a été touché de plein fouet par la pandémie de coronavirus et mettra, au mieux, des années pour s’en remettre. Le trafic aérien s’est effondré d’environ 80% dans le monde. De nombreuses compagnies aériennes sont aujourd’hui menacées de faillite et ne devront leur survie qu’à des aides publiques à l’image d’Air France. Elles sont condamnées à reporter ou annuler leurs commandes d’avions. Du coup, les constructeurs d’avions de ligne se retrouvent aussi dans une situation critique à l’image des deux plus grands, Airbus et Boeing.
Selon les prévisions du cabinet Oliver Wyman, la production d’avions de ligne par Airbus et Boeing pourrait baisser de moitié cette année. Elle reviendrait de 1 780 initialement prévu à 935. «Nous sommes maintenant au milieu de la crise la plus grave que l’industrie aérospatiale ait jamais connue», a résumé Guillaume Faury, le président exécutif d’Airbus, lors de la présentation le mois dernier des résultats trimestriels du groupe. Après vingt ans de croissance presque ininterrompue, un âge d’or, l’aéronautique est entrée dans un monde où il n’est plus question de démesure. Pour preuve, Air France vient d’annoncer sa décision de ne plus jamais faire voler ses Airbus A380, un appareil présenté avec orgueil il y a quelques années par Airbus comme le nouveau «géant des airs». Tout un symbole. Il devait effacer dans les mémoires le fameux Boeing 747. L’Airbus A380 a effectué son premier vol commercial sous les couleurs d’Air France en novembre 2009 et aura tout juste été en service un peu plus de dix ans…
Baisse massive des cadences de production
Airbus affiche au premier trimestre une perte de 481 millions d’euros, contre un bénéfice de 40 millions d’euros l’an dernier et un chiffre d’affaires en baisse de 15%, à 10,6 milliards d’euros. Mais l’impact de la crise sera bien plus important. Il s’est déjà traduit par une réduction de 30% de la production, et ce n’est qu’un début.
L’opacité de la dictature chinoise a eu des conséquences sanitaires mondiales dramatiques. Face à la stratégie de domination du Parti communiste chinois, l’Occident doit constituer un front commun pour contraindre Pékin à moins piétiner l’Etat de droit.
Sommes-nous engagés dans une nouvelle guerre froide ? En 2019, l’éminent historien Niall Ferguson suggérait déjà que les relations actuelles entre les deux superpuissances, les États-Unis et la Chine, s’apparentaient étrangement à celles qui avaient prévalu autrefois entre les États-Unis et l’Union soviétique. Il en a conclu que « Cold War II » a succédé à « Cold War I ». Spéculation irresponsable ou lecture avisée des signes du temps ? La crise pandémique sert justement de révélateur : la baisse très sensible de la température ambiante au cœur de la mondialisation a dissipé les derniers mirages qui obscurcissaient la nature agonistique des relations entre la Chine et une grande partie du reste du monde. Pour être précis, il ne s’agit pas de la Chine, mais de l’État chinois ou, mieux encore, du Parti communiste chinois (le PCC) qui, en plus de son mépris pour la démocratie, poursuit une stratégie de domination internationale dépassant l’exercice de la simple « puissance douce » (« soft power »). Le ministre des Affaires étrangères britannique, Dominic Raab, a déclaré qu’après la crise, il n’y aurait pas de « retour à la normale avec la Chine comme si de rien n’était ». Dans de nombreux pays, des élus demandent des comptes à l’empire du Milieu. Le tout sera de capter et diriger ces énergies pour déjouer la menace que représente le PCC sans que la guerre froide se réchauffe. À cette fin, nous pouvons prendre des leçons auprès des Chinois.
La stratégie, art chinois
« Être victorieux dans tous les combats n’est pas le fin du fin ; soumettre l’ennemi sans croiser le fer, voilà le fin du fin. » (Sun Tzu, L’Art de la guerre)[tooltips content= »Toutes les citations de textes chinois proviennent de Sun Tzu, L’Art de la guerre (trad. Jean Lévi), « Pluriel », Fayard, 2015 et du Ho-kouan-tseu : précis de domination (trad. Jean Lévi), Allia, 2008. »](1)[/tooltips]
Certes, on ne peut pas en vouloir à l’État chinois d’avoir une stratégie ni de poursuivre ses propres intérêts. On peut même admirer sa prévoyance à long terme. Le problème réside dans les objectifs fixés et les moyens employés pour les atteindre. Le PCC a trois buts stratégiques. Le premier est sa propre pérennisation en tant que régime léniniste à parti unique. À cette fin, il a instauré un état de surveillance orwellien, sans précédent dans l’histoire, dont sont victimes les citoyens en général et les musulmans du pays en particulier. Le PCC anesthésie son peuple avec un double opium : la croissance économique – croissance qui nécessite l’accaparement des matières premières, surtout en Afrique ; et un nationalisme populaire facilement attisé par les médias. La croissance risquant d’être ralentie par le Covid-19, il est probable que l’État appuie fortement sur le bouton « nationalisme ». Son deuxième but consiste à asseoir son hégémonie locale en Asie, en absorbant Hong Kong et l’État démocratique de Taiwan, et en exerçant une forte emprise sur des démocraties comme le Japon ou la Corée du Sud. Cette visée implique l’expulsion des États-Unis de la région et donc une stratégie militaire de plus en plus belliqueuse. Le troisième but est la création d’une nouvelle unité continentale, l’Eurasie, sous l’ascendant économique, politique et culturel de la Chine. Il s’agit de réorienter l’Europe vers l’est plutôt que vers l’Atlantique. Ici, les moyens sont les investissements en infrastructures que représente la construction de la nouvelle route de la soie ; la « diplomatie par l’endettement », les pays auxquels la Chine accorde un prêt lui devenant redevables ; et l’appropriation des innovations technologiques des autres. Ce « rêve chinois » que promeut le PCC, pour le plus grand bien de l’« humanité », constitue un nouvel ordre mondial qui nous est imposé sans notre consentement.
Au cœur des ténèbres
« La guerre repose sur le mensonge. » (Sun Tzu)
Deux thèses sont désormais caduques. La première postulait qu’en accordant à la Chine un libre accès au commerce mondial, on favoriserait la démocratisation progressive du pays. Sous la férule de son leader à vie, Xi Jinping, la Chine est devenue encore plus autoritaire et le Covid-19 renforce cette tendance. D’après la seconde, ce que fait un État à l’intérieur de ses propres frontières ne concerne que lui. C’était une bonne doctrine pour contrer les élans occidentaux de changement de régime au Proche-Orient et ailleurs, mais aujourd’hui, nos États sont tellement imbriqués les uns aux autres que l’opacité d’un régime envers ses propres citoyens va de pair avec l’opacité envers le monde extérieur. Les nombreuses zones d’ombre qui entourent la crise pandémique le montrent : l’origine du virus, la date du début de la crise, la communication opportune des informations sur la contagiosité, le nombre de cas et de morts, l’accaparement du matériel médical à l’étranger, la sincérité et la qualité de l’aide proposée aux autres nations… La fiabilité douteuse des informations fournies amplifie celle, traditionnelle, des chiffres sur la croissance économique de la Chine. Cet obscurantisme congénital a été aggravé depuis par la campagne de propagande internationale conduite par le PCC pour dissimuler ses propres défaillances. Les accusations abusives visant les États-Unis, les menaces contre des pays comme l’Australie qui osent critiquer la gestion chinoise de la crise, la présentation arrogante du régime centralisé comme le meilleur rempart contre le fléau semblent plus maladroites qu’énergiques. Depuis 2019, les diplomates chinois quittent de plus en plus leur réserve traditionnelle pour adopter un « esprit de combat » sur des médias sociaux qui sont interdits en Chine. Mais l’agressivité de cette infoguerre risque de se retourner contre ses promoteurs. Si la Chine est en train de perdre la maîtrise, pouvons-nous prendre l’initiative ?
« Qui ignore les objectifs stratégiques des autres princes ne peut conclure d’alliance. » (Sun Tzu)
À l’époque de la guerre froide, le monde était divisé : d’un côté l’Union soviétique et ses états satellites ; de l’autre les États-Unis et leurs alliés du « monde libre ». Ces alliés vont-ils se montrer de nouveau solidaires avec les Américains dans leur épreuve de force avec la Chine ? Donald Trump avait engagé la lutte avec le PCC bien avant la crise pandémique, mais les autres nations démocratiques ont été lentes à rallier sa cause. Aujourd’hui, on l’accuse d’affaiblir l’Organisation mondiale de la santé, comme on l’a accusé d’affaiblir l’OMC, mais ces boutiques supranationales sont déjà partiellement affaiblies, dans la mesure où elles ont du mal à faire respecter des règles médicales et commerciales multilatérales. Au fond, l’action du président américain vise à demander un État de droit qui s’applique à tous. Les règles en vigueur – comme celle qui accorde à la Chine le statut de pays en développement – ne sont pas toujours adaptées à la Chine ou respectées par elle, s’agissant notamment de la réciprocité de l’accès au marché, du rôle des entreprises d’État, du vol de propriété intellectuelle, de l’espionnage ou des cyberattaques. Nous trouvons que Donald Trump cogne trop fort et fait des histoires ; il nous somme d’assumer nos responsabilités. Il se peut que nous autres Européens nous sous-estimions l’intelligence de M. Trump. Malheureusement, il se peut que lui surestime la nôtre. Au cœur de la première guerre froide, il y avait la « course à l’espace » ; au cœur de l’actuelle avec la Chine, il y a une « course à l’intelligence ». Il s’agit bien entendu de l’intelligence artificielle, de la technologie en général et de l’éducation, mais il s’agit aussi de l’intelligence stratégique. L’Europe en semble singulièrement dépourvue.
Le ralliement mondial ?
« Il faut savoir […] qu’à positions équilibrées la science stratégique fait la décision. » (Le Houai-nan-tse)
Certains seront tentés de penser : « Laissons les deux superpuissances s’entredévorer, c’est leur problème ; on pourrait même profiter de leur éventuel affaiblissement réciproque. » L’ennui, c’est que ce refus de choisir revient à se laisser instrumentaliser par la Chine et à augmenter le risque de conflagration générale. Il serait futile de vouloir influencer la Chine par la persuasion ou par des récriminations et plaintes continuelles. Le PCC respecte la fermeté à toute épreuve et la finesse stratégique. Il faut plutôt contraindre la Chine à respecter des règles adoptées, non pas par des instances supranationales, mais par des alliances internationales. Il faut en effet créer un front commun des nations mécontentes de la politique du PCC.
À cet égard, un pays peut jouer un rôle crucial : le Royaume-Uni. Certes, en janvier, il a grandement déçu ses alliés américains et australiens en annonçant qu’il allait permettre au géant chinois, Huawei, de participer à la construction de son réseau 5G, en dépit du risque sécuritaire et du fait que cela procurera des milliards de livres à une entreprise ayant des relations étroites avec le PCC. Le prestige de BoJo, soucieux d’honorer ses promesses électorales concernant l’infrastructure, a prévalu sur une fraction importante de son propre parti. Aujourd’hui, tout a changé. Si le gouvernement britannique revient sur cette décision hâtive et poursuit une politique générale dans ce sens, il pourra amorcer le front commun avec, d’un côté les ultras que sont les États-Unis et l’Australie, et de l’autre les Européens qui, quoique plus timides, expriment depuis un an une méfiance similaire par rapport au PCC. Dans ce scénario, le député conservateur Tom Tugendhat, président de la commission des affaires étrangères des Communes, joue un rôle décisif. Opposant farouche à l’ouverture à Huawei, réclamant une véritable stratégie par rapport au PCC, il a lancé une série d’enquêtes officielles sur l’influence potentiellement néfaste de la Chine dans l’industrie britannique. Le gouvernement est intervenu en pleine crise pandémique pour empêcher le rachat chinois d’Imagination Technologies, un des fleurons du secteur de la haute technologie. Tugendhat, qui appelle à la création d’un G20 de la santé, se fie plus à des alliances internationales qu’à des organisations supranationales. Comme il le dit : « Avons-nous repris le contrôle par rapport à Bruxelles pour le donner à Pékin ? »
Le tao du souverainisme
« Le sage se désintéresse des choses pour s’abandonner à leur cours, et ainsi il fait bon ménage avec elles. » (Le Houai-nan-tse)
Beaucoup de commentateurs, y compris à Causeur, voient dans la crise une opportunité pour mettre en question la mondialisation. Pourtant, le grand obstacle à la pensée stratégique est de se laisser aveugler par notre attachement à des passions fugaces ou à des désirs caducs. Nous voyons demain avec les yeux d’hier. Il ne faudrait pas s’égarer entre des accès de colère mal canalisés contre la Chine, la nostalgie de l’État-nation de grand-papa ou la velléité de balayer la complexité de la mondialisation. À la sortie de la crise, nos économies ainsi que celle de la Chine seront en piteux état et donc toujours aussi dépendantes les unes des autres. Le vrai choix est entre l’ordre mondial actuel, largement vulnérable aux stratagèmes du PCC, et un nouvel ordre défendu par notre front commun et inspiré par nos valeurs. Avoir une stratégie n’équivaut pas à abandonner le contrôle, mais à le reprendre.