En France, Cyril Hanouna ou Yann Barthès restent des bouffons dont l’humour est si peu corrosif qu’ils ne menacent en rien le pouvoir en place… qu’ils feignent pourtant d’étriller. Dans d’autres contrées, en revanche, fini de rire : les clowns ont envahi le pouvoir. Causeur a feuilleté le dossier de la Revue des Deux mondes.


Beaucoup de “réacs” et de penseurs jugent négativement le rire contemporain.

Reconnaissons que l’époque, vulgaire, est assiégée par la raillerie souvent cruelle, l’incivilité ou le sarcasme. Et l’on n’est franchement pas toujours capable de se remémorer la dernière fois où l’on a vraiment ri de bon cœur… Mais cessons tout de suite ces risibles considérations et plongeons-nous plutôt dans la Revue des deux mondes

Pour sa livraison estivale, sa directrice Valérie Toranian a choisi de mettre sur la une Coluche. Tout bien réfléchi, Michel Colucchi n’était-il pas une sorte de gilet jaune avant l’heure, sachant mieux que quiconque grogner contre le système, et mettre des mots sur le désespoir de toute une population française aux prises avec une classe politique décriée ? 

Coluche le précurseur

Coluche est en tout cas l’un des premiers clowns modernes à s’attaquer à la chose publique. Il déclarait notamment : « J’arrêterai de faire de la politique quand les politiques cesseront de nous faire rire. » Il disait aussi : « La droite a gagné les élections. La gauche a gagné les élections. Quand est-ce que ce sera la France qui gagnera les élections? » Ni droite, ni gauche ? Populiste, va ! En faisant une incursion dans l’arène politique en 1981, le Français était en avance sur son temps.

A la stupéfaction générale, Coluche se déclara effectivement candidat à l’élection présidentielle. Trois bonnes décennies d’avance sur le comico-populisme qui place ses pions partout sur le globe ces temps-ci. Crédité de 38% d’intentions de vote dans un sondage, le clown fit alors peur aux états-majors des partis politiques français traditionnels. Finalement, il se retire et appelle à voter pour Mitterrand, qui l’emporta face à Giscard. Interrogé dans la Revue des Deux Mondes, Pierre Bénichou, qui a bien connu Coluche, révèle qu’il était « politiquement incohérent », « schizophrène » et même totalement bipolaire ! La France l’a donc échappé belle. 

Le symptôme d’une société malade?

Quoi que sa tentative d’incursion dans le politique ait avorté, Coluche apparaît rétrospectivement comme un précurseur. Mais d’autres pays sont moins “chanceux” que la France de 1981. Une vague mondiale de clowns se déverse actuellement sur les démocraties… Trump aux Etats-Unis est avant tout un homme d’affaires, certes, mais son élection doit aussi beaucoup à sa notoriété de vedette de télé-réalité sur NBC. En Italie, Beppe Grillo, comique pendant des années notamment à la télé, a été le fer de lance du mouvement 5 étoiles, nous rappelle Philippe Ridet. Enfin, l’exemple récent le plus fou reste l’élection de Volodymyr Zelenski en Ukraine, dont les ressorts inédits sont bien analysés par Stéphane Siohan.

Un peu partout, des peuples, lassés de leurs dirigeants classiques, basculent dans l’irrationalité politique. Comme dans une Fête des fous de Moyen-Age, la frontière s’est peu à peu troublée, et la claire répartition des rôles s’est inversée entre comiques et hommes politiques. Marie Duret-Pujol, universitaire, propose son analyse. Selon elle, par temps calme, le rire, la dérision et la moquerie restent bien sagement chez les divertisseurs. Mais par temps troublés, les frontières s’estompent et les comiques s’emballent au point d’aspirer aussi aux responsabilités, prérogatives des politiques professionnels. Les saillies moqueuses ou drolatiques apparaissent soudain comme leurs meilleurs atouts pour éliminer l’adversaire. Pire : les discours parfois abscons soutenus uniquement par les ressorts de l’humour peuvent apparaître raisonnables pour certains électeurs pour qui la classe politique traditionnelle se délite ou ennuie. Reste qu’au Moyen-Age, l’idiot de la ville n’était élu « roi » que pour une journée… là où nos contemporains s’engagent dans la durée avec leurs clowns.

Reagan, Trump, Zelenski: les frontières du réel repoussées

Que ce soit Zelenski, Reagan ou Trump, l’accession au pouvoir est facilitée par l’exposition médiatique importante que leur confère initialement leur rôle de comique, d’acteur ou de star de télé-réalité. Les réseaux sociaux prennent ensuite le relais et permettent à presque n’importe qui de devenir du jour au lendemain un interlocuteur politique pas moins crédible qu’un autre grâce à leur formidable caisse de résonance.

Les clowns capitalisent aussi sur leurs clowneries passées lors de la conquête du pouvoir. Ainsi, tout en faisant rire les gens, Coluche partageait dans le même temps son diagnostic sur l’actualité et sur la société française. Et c’est parce que ses observations dans ses sketchs étaient pertinentes que le drôle a pu ensuite caresser l’idée d’un mandat en s’appuyant sur des prises de positions passées reconnues… De la même façon, avec ses pitreries de businessman caricatural, Donald Trump a pu se forger des années durant une image d’intraitable homme d’affaires (“You’re fired!” proclamait-il aux candidats de son émission évincés du jeu), celle d’un chef à même de redresser l’économie.

Des clowns pas toujours incompétents

Tous ceux qui le rencontrent disent que l’Ukrainien Zelensky n’a une compétence des dossiers – même basiques – que très réduite. Mais là n’était pas l’essentiel. Son élection a permis avant tout au peuple d’adresser à sa classe politique un gigantesque doigt d’honneur. L’acteur comique s’est payé le luxe d’effectuer sa campagne quasi exclusivement sur Instagram et de l’emporter avec 73% des voix. L’élection la plus confortable de l’histoire de son pays ! Ce score est aussi rendu possible par l’irruption de la fiction, de l’irrationnel et du numérique dans le réel. Beaucoup d’électeurs ukrainiens ont voté pour le personnage de fiction qu’interprète Zelinski à la télé, celui de la série comique à grand succès « Serviteur du peuple ». Certains ont vu dans cette candidature burlesque le héros qu’ils aimaient voir à la télé et ont profité de l’élection pour prendre congé d’un réel trop souvent décevant.

Quand ils prennent les manettes du pouvoir, des procès en incompétence sont immédiatement faits aux clowns. L’arrivée de nouvelles têtes est rafraîchissante, mais il ne faudrait pas que les bouffoneries d’un Trump nous déclenchent un conflit mondial ou une nouvelle crise économique sur un malentendu… Mauvaise pioche : que ce soit pour ses succès diplomatiques à l’international ou la bonne santé de l’économie, Trump est finalement une “bonne” surprise. 

Attention au clown!

Moins drolatiques que toutes ces figures que nous avons évoquées, la revue nous parle aussi d’un clown inquiétant (Dieudonné), et d’un clown triste (Beppe Grillo). 

Si Monsieur M’Bala M’Bala est mainstream et fait rire la France entière avec son comparse Élie Semoun à la télé dans les années 90, c’est parce qu’il tient alors un discours qui plaît au système politique en place. En 1997, il se présente déjà face à Madame Stirbois du FN sur la ville de Dreux. Militant antiraciste, réclamant le droit de vote des étrangers ou la régularisation de sans-papiers, il plaît alors beaucoup. Cela déraille plus tard, quand le clown reproche aux “sionistes du CNC” de ne pas financer ses films ou lors d’un sketch  trop polémique chez Marc-Olivier Fogiel… Depuis, le larron semble hors de contrôle. Hors des écrans officiels, il a multiplié son audience grâce à sa chaîne Youtube. Selon l’article de Marc Knobel, “le fiel du complotisme” ne le quittera plus. C’est aussi le principal carburant de son ambition politique et… de ses efficaces railleries actuelles.

Beppe Grillo, lui, est finalement un clown triste, si j’en crois la trajectoire que retrace Philippe Ridet. Alors que ses amis du mouvement 5 étoiles sont parvenus à prendre des places dans l’établissement politique italien, lui n’est plus ni vraiment comique, ni vraiment homme politique… Que les clowns français y réfléchissent bien à deux fois avant de se lancer à leur tour. Surtout, formulons le vœu que le citoyen français garde encore quelque haute idée de l’Etat et de la politique pour ne pas vouloir voir s’y agiter de sitôt des clowns (de profession). Malgré la situation politique chaotique, toute récupération par quelque personnalité que ce soit du fantastique mouvement des gilets jaunes a en tout cas été impossible jusqu’à présent. D’ailleurs, la candidature d’un Francis Lalanne n’a jamais provoqué autre chose qu’un immense…  éclat de rire. Signe encourageant ? On se rassure comme on peut.

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