Le continent africain n’est pas épargné par l’onde de choc de l’affaire Epstein. En Côte d’Ivoire ou au Sénégal, plusieurs personnalités ont dû se justifier d’apparaître dans les « files » éponymes, sans pour autant être accusées de quoi que ce soit. Sur un continent en proie à de massives campagnes de désinformation, la divulgation des documents liés au prédateur sexuel a contribué à électriser le débat public, mais pourrait aussi accélérer les efforts des États pour lutter contre la propagation des fake news.
L’affaire Epstein n’en finit plus de faire des vagues ; et celles-ci continuent de se briser sur les rivages des cinq continents, ou presque. Depuis la publication, par l’administration américaine, de plus de trois millions de documents liés au financier et pédocriminel Jeffrey Epstein, plusieurs pays d’Afrique sont ainsi éclaboussés par le scandale. Les noms de personnalités originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, d’Afrique du Sud ou encore du Zimbabwe figurant dans les documents rendus publics par le Department of Justice (DoJ) américain, les polémiques n’ont pas manqué d’enfler dans ces mêmes pays.
Pourtant, aucun document ne relie explicitement une quelconque personnalité africaine aux activités criminelles de Jeffrey Epstein. Comme bien d’autres à travers le monde, les noms qui apparaissent dans les documents révélés relèvent de contacts personnels, professionnels, diplomatiques ou d’affaires entretenus par le financier américain avec un certain nombre de personnages influents sur le continent africain. De quoi jeter le trouble, cependant, dans les opinions publiques des pays concernés, déjà perméables aux rumeurs, fake news et autres campagnes de désinformation orchestrées depuis l’étranger.
Des révélations, mais pas d’accusations
Ainsi au Sénégal, où Epstein entretenait, de son vivant, une relation d’affaires avec Karim Wade, le fils de l’ancien président sénégalais. Son nom apparaît plus de 500 fois dans les documents publiés par le DoJ, dans lesquels on peut, par exemple, lire que Karim Wade était selon le financier déchu « l’un des plus importants acteurs en Afrique ». Jeté en prison par le successeur de son père, Karim Wade aurait bénéficié de l’intercession de Jeffrey Epstein pour espérer être libéré ; mais aussi de l’aide de Nina Keita, nièce du président de la Côte d’Ivoire voisine, Alassane Ouattara. Une femme dont le nom apparaît, quant à lui, plus de 300 fois dans les Epstein Files.
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Aujourd’hui numéro deux de la Société publique de gestion des fonds pétroliers en Côte d’Ivoire, Nina Keita fut, dans sa jeunesse, mannequin professionnelle. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance du financier américain, dont elle facilita plus tard la rencontre avec diverses personnalités politiques et économiques ivoiriennes. Si des centaines de messages attestent de cette proximité entre la nièce du président ivoirien et Jeffrey Epstein, aucun n’incrimine Nina Keita dans les pratiques criminelles du prédateur sexuel. Il en est de même en Afrique du Sud ou au Zimbabwe, où plusieurs personnalités de premier plan ont également vu leur nom apparaître sur le site du DoJ, sans que cela ne démontre une quelconque implication criminelle de leur part.
L’affaire Epstein, un carburant à fake news
Aucune des personnalités africaines citées dans les Epstein Files ne fait donc, pour l’heure, l’objet de poursuites judiciaires en lien avec cette affaire. Mais pas davantage en Afrique qu’ailleurs il n’y a de fumée sans feu, et les rumeurs les plus extravagantes n’ont pas tardé à envahir le débat public et les réseaux sociaux des pays concernés. Mi-février est ainsi apparu sur le web ouest-africain un « communiqué officiel » prétendument émis par un procureur de Côte d’Ivoire, selon lequel « aucun débat ou commentaire ne sera toléré sur cette affaire sur le territoire ivoirien ». D’après le même document, « toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites ».
Abondamment partagé et commenté sur les réseaux sociaux, ce « communiqué » est pourtant un faux. Devant l’ampleur de la polémique, le ministère ivoirien a dû, le 17 février, préciser que le document était « une fake news » – ce qu’ont depuis confirmé quantité de médias, parmi lesquels l’AFP, qui ont tous publié (sans en être inquiétés, donc) des articles sur cette affaire dans l’affaire. Cible régulière de fausses informations et de campagnes de diffamation, Nina Keita a elle aussi fait les frais d’un emballement médiatique qui n’a pas épargné d’autres figures du continent ; à l’image de l’ancien président sud-africain Jacob Zuma, accusé d’avoir dîné à Londres avec Jeffrey Epstein… alors que celui-ci était assigné à résidence, aux Etats-Unis, après une première condamnation.
L’Afrique, nouveau terrain de prédilection de la désinformation
L’ampleur et la vitesse de propagation de ces fausses informations au sein des opinions publiques africaines ne doit rien au hasard. Alors qu’au moins 300 millions d’Africains ont rejoint les réseaux sociaux au cours des huit dernières années, les 600 millions d’internautes que compte désormais le continent sont particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation. Ces dernières auraient ainsi quadruplé en nombre depuis 2022, d’après le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), qui dénombrait en 2024 pas moins de 189 campagnes de ce genre – un chiffre probablement sous-estimé.
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Si tous les pays d’Afrique sont confrontés à ces phénomènes, très majoritairement téléguidés par la Russie, l’Afrique de l’Ouest est, avec 40% des opérations documentées, la région du continent la plus exposée. Toujours en 2024, le CESA recensait ainsi 72 campagnes de désinformation ayant ciblé au moins 13 pays ouest-africains. C’est donc sans surprise que ces mêmes pays ont adopté, à la fin de l’année 2025, un Plan d’action (dit « Paquet de Praia ») destiné à lutter contre la désinformation : « la désinformation n’est pas (qu’)un défi technologique », a lancé à cette occasion Dimitri Sanga, directeur régional de l’UNESCO à Dakar : « elle touche au cœur même de l’avenir de notre société ».
Divulguer les Epstein Files, une stratégie à double tranchant
Au-delà des seules répliques africaines du séisme Epstein, une question demeure : fallait-il, comme s’y est pliée – de mauvaise grâce – l’administration de Donald Trump, divulguer sans plus de précautions et au risque d’alimenter les théories du complot, une telle masse de documents au contenu aussi inflammable ? Non, répond en substance l’universitaire Frédérique Sandretto, selon qui il convient de « distinguer la présence documentaire, le référencement patronymique, et puis l’implication fonctionnelle. Parce qu’être référencé (dans les Epstein Files) ne signifie pas automatiquement que vous êtes impliqué ». Or « avec la mémoire numérique, c’est une tâche qui peut rester à vie », met encore en garde l’enseignante à Sciences-Po Paris.
On touche ici aux limites de la transparence à tout prix qui, sans remise en contexte ni travail d’analyse, de vérification et de recoupage des faits, peut contribuer à nourrir la défiance des citoyens envers leurs « élites » ou leurs institutions. L’Afrique n’y fait pas exception, elle qui est déjà sujette à l’instabilité politique, comme le rappelle le journaliste Georges Dougueli dans Jeune Afrique : « le continent (est) un terreau à la floraison des complots réels ou fantasmés. Façonnés par des siècles d’esclavagisme et des décennies de colonisation européenne, les imaginaires africains sont peuplés d’Occidentaux complotant contre le continent et ses habitants ». Dans ce contexte, l’affaire Epstein « n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, d’autant que, souvent, les théories du complot profitent aux régimes en mal de légitimité populaire ».
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