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Une femme avec une femme

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Marie-Paule Belle se souvient de son amour pour l’écrivain Françoise Mallet-Joris


Je regrette déjà le titre de cette chronique. Il est réducteur, faussement aguicheur, avec un côté militant, tape-à-l’œil, un fond d’arrogance qui ne reflète en rien le livre de souvenirs délicats que Marie-Paule Belle consacre à Françoise Mallet-Joris, disparue en 2016.

La jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier

Il ne s’agit pas d’une déclaration publique, plutôt d’un message personnel. Une missive pour ses amis, ses fans et tous les autres qui se rappellent avoir croisé ce duo de femmes. A cette époque-là, on ne parlait pas encore de modernité, ces filles-là vivaient simplement à l’air libre sans justificatif de domicile et sans publicité tapageuse. Leur histoire se suffisait à elle-même, elles n’avaient pas besoin d’un porte-voix. Elles impressionnaient par leur naturel et leur complicité. Comme si tu étais toujours là, sorti chez Plon juste avant le début du confinement, a la pudeur des amours soyeuses qui persistent, même après les ruptures. De ces attachements qui construisent, qui façonnent une existence artistique commune, ce compagnonnage entre une femme de lettres surdouée dont les best-sellers ont trop souvent masqué la plume flamboyante et l’interprète de « La Parisienne », notre cousine adorée des années « Ring Parade », pianiste aussi discrète qu’exigeante. « Après la révélation de ce désir fou, notre amitié, qui était devenue amoureuse, s’est muée brutalement en passion » déclare Marie-Paule Belle, aussi heureuse que transformée par cette audace nouvelle.

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La fille du Nord, flamande aux yeux clairs, à la blondeur conquérante et la petite brune Corse, frisée à profusion, au sourire de pinson. La jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier. L’Académie royale de Belgique et L’Echelle de Jacob. Deux bourreaux de travail, chacune visant la perfection dans son art. Les mots fragiles et fugaces comme un trait d’union entre une parolière et une compositrice. Ce récit ressemble à l’image que je me faisais de la chanteuse, intègre et spirituelle, espiègle et cependant perdue, elle porte en elle, cette douce mélancolie des temps instables. Cette grâce est un mystère. Je succombe à sa voix, à ses manières, à cette énergie endiablée, ce divertissement intelligent comme disait autrefois ma grand-mère, sans me poser plus de questions. Ses chansons me touchent. Elles sont des fragments de mon enfance.

Une préface de Serge Lama

On ne se débarrasse pas si vite du passé et de ses fulgurances. Ils reviennent nous visiter à l’âge adulte, nous rappeler nos rêveries d’alors. Je revois ma mère au volant de sa Morris-Mini chanter par-dessus l’autoradio, et moi, affalé sur la mince banquette arrière, déjà au spectacle, déjà ébloui, déjà sous le charme. Combien ai-je aimé cette distance tantôt amusée, tantôt sentimentale qui incarne tellement l’esprit des années 1970. Confusément, j’associe Marie-Paule à Philippe de Broca, à Annie Girardot, aux Renault 5 découvrables sur les grands boulevards, aux dessins de Sempé et aux brasseries canaille de Saint-Germain-des-Prés. Cette joie gamine de découvrir la ville pour la première fois, de monter à la capitale et de vouloir s’y faire un nom, quitte à en payer l’addition. Marie-Paule possède ce provincialisme lyrique, cette envie de réussir et de ne pas trahir.

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Une esthétique de l’honneur. Elle n’aura jamais transigé. Cette vérité, peu d’artistes, l’ont approchée. Elle ne tombe pas dans le banal, le trivial, elle ne geint pas comme tant de chanteuses actuelles. Elle nous livre ses meurtrissures comme ça, à la volée, entre les lignes, pour ne pas gêner. Marie-Paule Belle a accepté son destin. Il est traversé par la gloire et les doutes, les périodes plus maussades ne viennent pas flétrir l’humeur de l’artiste. Elle a résisté à la tentation de l’abandon. Nous aurions souhaité pour elle, encore plus de tubes, plus de passages télé, une plus ample reconnaissance. Mais, les gens qui savent reconnaître le vrai talent, ne se trompent pas. Marie-Paule conserve une place à part dans le cœur des Français. Ce témoignage composé de lettres et de réminiscences éparses, toujours empreint d’une tendresse élégante me fait penser aux plaisirs démodés d’Aznavour. Ce sont les plus virulents, ils continuent longtemps de nous bercer, de nous hanter.  Le lecteur ne se trouve jamais dans la position inconfortable du voyeur. Et Marie-Paule peut compter sur l’ami Serge Lama, en préfacier inspiré et réconfortant. Une urgence s’impose : il faut lire Marie-Paule Belle et aller l’écouter en concert.

Comme si tu étais toujours là de Marie-Paule Belle – Plon

Comme si tu étais toujours là

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Quand Jean-Paul Brighelli entend parler d’enseignement en « distanciel », il sort son revolver


Un enseignant sur deux n’aurait pas regagné son établissement, et le ministère de l’Éducation nationale affiche une grande bienveillance. Dans ce billet, Jean-Paul Brighelli revient sur les difficultés de l’enseignement à distance.


Il y a deux leçons certaines à tirer de cette longue période d’enseignement à distance — que d’aucuns voudraient voir perdurer pour des raisons diverses, parfois diamétralement opposées : les hypocondriaques parce que l’absence de contact avec les gamins porteurs de germes les rassure, les paresseux parce que jamais meilleure occasion de ne pas travailler ne s’est présentée, et les contempteurs de la fonction publique, parce qu’ils y voient une splendide opportunité de diviser par dix le nombre d’enseignants. Sans compter certains élèves qui, las de servir de cibles vivantes à la racaille qui les traite d’« intellos » en les bousculant au passage et en les rackettant à l’occasion, ont adoré cette possibilité soudain offerte d’étudier au calme.

La première leçon, c’est que l’efficacité d’un enseignement en « distanciel » est inversement proportionnelle à l’âge des élèves. La présence effective d’un enseignant est essentielle en Primaire. Plus grands, la présence effective de l’enseignant est secondaire. Cambridge vient d’annoncer l’annulation totale de ses cours en direct pour toute l’année 2020-2021. Leurs étudiants sont certainement capables d’apprendre via des visio-conférences, ou par des cours assénés depuis l’abîme du temps et de l’espace.

La seconde leçon est corrélée à la première : plus l’élève appartient à des classes sociales privilégiées, mieux il se passera de l’enseignant ; en revanche, ceux qui n’ont pas la culture sur l’évier, si je puis dire, ont le plus grand besoin d’une relation effective / affective, face-à-face — sans doute parce qu’il y a une bonne part de substitution et de transfert dans la relation enseignant / enseigné.

A lire aussi, du même auteur: Enseigner masqué?

À partir de là, on peut croiser les avantages et les inconvénients de ces deux tendances lourdes. Si vous venez d’un milieu peu cultivé, où le français n’est pas la langue d’usage, où le livre est un objet inconnu, presque hostile, vous avez besoin d’un enseignant face à vous, et d’autant plus si vous êtes plus jeune.

Le confinement a délibérément sacrifié des mômes de tous les âges qui ne demandaient souvent qu’à apprendre — et dont il est évident aujourd’hui que grâce à l’action combinée des pouvoirs publics, affairés à ne pas mériter la corde pour les pendre, et d’enseignants essentiellement attachés à leur intégrité épidermique, ils sont sacrifiés pour la vie. Ne croyez pas qu’en trois mois de « rattrapage » à la rentrée, vous remettrez sur les rails des gosses qui ont basculé du côté obscur des apprentissages. Ceux-là sont perdus, sans doute à tout jamais.

Presque tout le monde s’en fiche, ils étaient dans la mauvaise tranche du Protocole de Lisbonne — qui a divisé une fois pour toutes les « apprenants » en 10% de futurs cadres et 90% d’hilotes ubérisés. Pour ces derniers, il restera le foot à la télé, et le revenu universel dont la Gauche se fait aujourd’hui la propagandiste complaisante, au lieu de demander pour les plus démunis un travail réel dans une économie réelle. On applaudit bien fort.

Mais tout cela ne date pas d’hier. Le coronavirus a été le révélateur des tendances lourdes acquises par l’action conjointe des libertaires post-68 et des libéraux post-1973. En fait, cela remonte même aux années 1960, quand un certain René Haby, directeur de la DGESCO, ce bras armé du ministère de l’Education, eut l’idée d’imposer le français oral plutôt que la langue écrite, alors que le français est écrit même à l’oral, et les maths modernes afin de ne pas avantager (sic !) les élèves que leurs parents étaient susceptibles d’aider — et qui se payèrent des cours particuliers. Devenu ministre de Giscard, ce même Haby profita du regroupement familial pour descendre à tout jamais le niveau en imposant le collège unique. Les plus pauvres payèrent l’addition : exclus un jour, exclus toujours.
Pour la petite histoire, la plupart des syndicats enseignants, qui à l’époque réfléchissaient encore, tentèrent de s’opposer à ce dévissage programmé. En vain. L’« égalité », tarte à la crème des pédagogistes et autres faiseurs de merveilles, l’emporta sur la raison qui cherchait à préserver un certain élitisme républicain. Aujourd’hui, toute menace sur le collège unique passe à leurs yeux pour une atteinte au droit de l’enfant d’être absolument ignare.

Je ne sais pas si Blanquer survivra au remaniement qui s’annonce. Mais quel que …

>>> Lire la fin de ce billet sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Pour Stendhal


J’ai tant vu le soleil d’Emmanuel de Waresquiel, un essai sur le plus italien des écrivains français


Historien renommé, spécialiste de l’Empire et de la Restauration, Emmanuel de Waresquiel s’est amusé, dans un court essai écrit pendant ses vacances d’été à la campagne, à rédiger une lettre d’amitié à Henri Beyle (1783-1842). Lecteur de Stendhal depuis trente ans, l’historien a voulu voir plus clair sur la parenté d’âme qui le lie à l’auteur de La Chartreuse de Parme

Une disposition à la légèreté et au bonheur

Ce faisant, M. de Waresquiel rejoint, aux côtés de Jacques Laurent, de Jean Prévot et de Philippe Berthier, la cohorte des beylistes plutôt que la troupe des stendhaliens. Ceux-ci utilisent Stendhal pour faire carrière ; ils « travaillent sur » l’écrivain, parfois non sans apporter leur petite pierre à l’édifice. 

Ceux-là se découvrent une passion pour « le rêveur définitif » et, en amis, témoignent de leur reconnaissance pour cet homme qui leur a offert « cette disposition passagère à la légèreté et au bonheur » – je cite ici Waresquiel. C’est dire si J’ai tant vu le soleil illustre l’état de grâce de son auteur. Il ne nous apprend à peu près rien sur Stendhal, sinon cette référence à une lettre inédite de M. de Beyle (sic) à Talleyrand, datée du 7 avril 1814, par laquelle cet admirateur de Napoléon… se rallie au gouvernement provisoire. 

Amoureux transi et arriviste pataud

Non, ce court essai vaut pour sa fervente lucidité, pour son intelligence sensible – le livre d’un ami destiné aux amis d’Arrigo Beyle, Milanais, aux aficionados de ce sous-lieutenant de cavalerie qui chargea les Autrichiens à l’âge de dix-sept ans. Ce livre est pour tous ceux qu’émeut l’amoureux transi et qu’amuse l’arriviste pataud. Pour tous les frères de Quest’anima adorata Cimarosa, Mozart è Shakespeare.

Emmanuel de Waresquiel, J’ai tant vu le soleil, Gallimard, 118 pages

J'ai tant vu le soleil: Un cœur amoureux

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L’espoir d’un nouveau printemps des peuples européens!


Les Français n’ont plus été consultés par référendum depuis leur rejet en 2005 du traité établissant une constitution pour l’Europe. Jordan Bardella s’inquiète des conséquences de la mutualisation des dettes proposée après la crise du coronavirus. Tribune.


Le 29 mai 2005, en rejetant le projet de Constitution européenne, les Français ont barré la route à la chimère la plus précieuse des européistes : l’avènement d’un État fédéral, où la souveraineté nationale ne serait que le lointain souvenir des heures les plus sombres de notre continent. 

Le désaveu fut tel chez nos dirigeants et nos « élites », droite et gauche confondues, qu’il fallut pour eux emprunter la voie détournée du Traité de Lisbonne en 2007, dupant ainsi le peuple français en faisant voter un texte quasiment identique, à peine remanié sur la forme.

Les 500 milliards d’euros de « relance » sont l’écran de fumée qui dissimule un engrenage dangereux…

Quinze ans après ce « Non » – la dernière consultation référendaire en France, l’Union européenne n’a, de l’avis général, pas plus été à la hauteur de la crise sanitaire qu’elle ne l’a été devant toutes les crises précédentes. Cela n’empêche pas ses dirigeants de considérer la crise comme une opportunité, comme une énième occasion historique à saisir, comme un « grand pas en avant » à réaliser, selon les propres termes de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. 

En voulant mettre en œuvre la mutualisation de la dette à l’échelon européen, encensée partout comme la garantie d’un « moment hamiltonien » européen, Emmanuel Macron inscrit son nom sur la longue liste de nos dirigeants qui auront gouverné contre la souveraineté populaire, préférant faire de Bruxelles plutôt que de Paris la capitale du pouvoir central.

Les 500 milliards d’euros de « relance » sont l’écran de fumée qui dissimule un engrenage dangereux. Car qui dit dette commune, dit nécessairement besoin de ressources communes supplémentaires. L’argent magique n’existant pas, selon la formule consacrée, ces ressources propres pourront émaner d’une augmentation de la contribution des États au budget européen, et donc constituer autant d’argent versé indirectement par les contribuables. Mais elles peuvent aussi provenir de la mise en œuvre d’un impôt européen qui a toutes les chances de prendre la forme d’une « taxe carbone ». Les bonnes intentions écologiques et sanitaires permettront de justifier de nouveaux transferts de souveraineté. 

Jean Monnet théorisait la politique des « petits pas », par laquelle les États européens seraient peu à peu enchaînés les uns aux autres. Emmanuel Macron, chaussé de ses bottes de sept lieues fédéralistes, est lui un chaud partisan d’un « grand pas en avant », pourtant rejeté par les Français dans les urnes lors des dernières élections européennes de 2019.

Loin des mea culpa de circonstances ou des promesses de relocalisations, le « monde d’après » promis par Emmanuel Macron risque encore une fois d’être un nouveau jeu de dupes, tout autant anti-démocratique qu’anti-national.

D’aucuns y verront une exagération polémique, mais comment qualifier autrement ce plan qui, sans consultation démocratique, fournira à Bruxelles tous les attributs nécessaires d’un État fédéral, à savoir la capacité d’émettre de la dette puis potentiellement de lever l’impôt, et de se doter de ressources propres supplémentaires? 

Assez paradoxalement, l’espoir réside à ce jour dans « l’égoïsme » si décrié des pays « frugaux ». En rejetant les propositions de la Commission européenne, ils ont la capacité de mettre en échec les projets fédéralistes d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel. Et ce sursaut démocratique pourrait une fois de plus venir des Pays-Bas : n’est-ce pas en effet ce même peuple néerlandais qui, aux côtés des Français, a plébiscité le « Non » en 2005? L’espoir d’un nouveau printemps des peuples est permis.

Les colonnes Morris, marqueurs d’un confinement


À Paris, l’illusion de la nouveauté s’affiche dans les rues


Après deux semaines de déconfinement progressif, Paris porte-t-elle encore les stigmates de « 55 jours » à l’arrêt, « sans voir la terre » ? On se croirait dans la chanson « Cargo de Nuit » d’Axel Bauer. Bien sûr, la vie reprend peu à peu dans la capitale ; les cafetiers attendent leur bon de sortie comme un conscrit, la quille ; les bouchons commencent à bourgeonner aux heures de pointe ; la symphonie des klaxons rassure désormais les habitants qui ne se sont jamais vraiment habitués aux sirènes des ambulances, ils se souviennent des premiers jours de la pandémie où un deux tons lancinant et hypnotique striait la nuit ; des apprentis cyclistes s’aventurent avec méfiance sur leurs voies réservées comme s’ils foulaient la piste du cirque Pinder pour la première fois, le vélo n’est pas forcément le meilleur ami de l’homme ; les panneaux des élections municipales suscitent toujours autant de créativité artistique, le coup de crayon est franc, vulgaire, haineux et parfois juste ; des grappes de jeunes lycéens, désœuvrés faute d’ouverture des parcs et des écoles, trinquent à la bière chaude, sur le parvis des églises, sans oser pénétrer à l’intérieur ; les vigiles en costume noir continuent de bénir les clients au gel hydroalcoolique à l’entrée des magasins ; les boutiques de vêtements, idéologues du rabais, cassent les prix comme d’habitude et certains taxis rechignent toujours à prendre la carte sans contact.

Seuls les bouquinistes des quais ne paraissent pas démodés, ils ont rouvert leurs boîtes contrairement aux patrons des discothèques. Rien n’a fondamentalement changé dans les rues de la capitale. Doit-on s’en réjouir ? À quelques différences près tout de même, on croise plus de masques que de terrasses et moins de touristes que d’urgentistes. Dans ce long sas de déconfinement, les vieilles habitudes trépignent, elles attendent le feu vert pour démarrer en trombe. Les amateurs d’archéologie urbaine peuvent néanmoins observer les derniers vestiges du confinement. Pour l’instant, ils sont gratuits avant qu’un technocrate nous les fasse payer pour bien se faire voir de son ministre de tutelle. Ils datent précisément du mercredi 18 mars. Tous les historiens sont formels sur ce point-là. Aucune controverse universitaire à l’horizon, ce qui n’est pas le cas de l’épineux problème de la notation. La moyenne pour tous est un programme qui réjouirait nombre d’hommes politiques en ballotage très défavorable. Passer dans la classe supérieure à la rentrée ne sera pas automatique pour nos élus. Il n’est pas utile de se rendre au musée de Cluny pour admirer ces trésors, le trottoir les affiche à ciel ouvert.

A lire également, du même auteur : Youpi, la France n’a pas changé

Les colonnes Morris nous offrent un spectacle déroutant et dérangeant, du haut de ces pyramides en fonte, « 55 jours » vous contemplent. Un vrai champ de bataille. Une terre de désolation surmontée de quelques cylindres verts, tuteurs de l’ancien monde. Elles sont restées bloquées à la date fatidique du 18 mars. Cryogénisées dans leur caractère éphémère, figées dans la frise de notre histoire immédiate. Tant de films avortés, de pièces de théâtre déprogrammées, je pense au désarroi des attachés de presse, des acteurs, des techniciens, combien de dossiers, d’interviews, de promotions, de décors, tous balayés par le virus. Quand on sait l’énergie désespérée qu’il faut pour monter de tels projets, le dégoût nous emplit la gorge. En se baladant sur les boulevards, on est surtout saisi par l’accélération stupide du temps et notre appétit de nouveautés jamais rassasié. Nous vivons au rythme des avant-premières, des sorties du mercredi au cinéma, de l’office des librairies, nous avons pleinement conscience de cette vacuité, mais, emportés par cette sarabande infernale, nous ne pouvons y résister. Nous sommes tous accros à cette frénésie ridicule tout en sachant que les œuvres majeures, intemporelles et délicieuses, sont des exceptions à la règle marchande. Je dois le reconnaître, ce matin, j’étais en manque de nouveautés DVD, de romans, d’essais, j’ai honte d’avoir erré chez Gibert en proie à cette maladie très française : combler le vide citadin par un surcroît de culture. C’est grave docteur ? Je voulais revoir ma dose d’affiches érigées sur le pavé et de couvertures brillantes à l’intérieur des vitrines. Tout ça me semble si dérisoire, si dépassé, absurde même. Dans ma campagne désolée, j’étais moins sujet à ces crises de mysticisme culturel. Et si le Président reconfinait…

Des illusions de la start-up nation à la reconquête industrielle: en avant toute !


Les crises à répétition achèvent de dissiper les rêves de « mondialisation heureuse » des économies post-industrielles ou en voie de désindustrialisation aggravée. La France d’Emmanuel Macron peut-elle sortir de sa « naïveté » et s’engager sur la voie d’une reconquête productive et technologique ?


Cet article est rédigé par Denis Bachelot, journaliste et essayiste, auteur de L’Islam, le Sexe et Nous (2009) et par Gilbert Pena, consultant en entreprise, ancien délégué général du Club du Small Business.

France vs Allemagne

L’Allemagne, nous dit l’économiste Julia Cagé, n’a pas hésité à massivement délocaliser sa production pour renforcer sa compétitivité. Certes, mais jamais au point d’en perdre le contrôle!

Elle a d’abord choisi prioritairement son environnement proche, l’Europe de l’est, pour baisser ses coûts de production, et intégrer ces pays dans son espace économique « naturel ». Elle a toujours également maintenu ses productions les plus stratégiques et à plus forte valeur ajoutée sur son territoire; chacun peut faire la différence entre une délocalisation qui vise à s’implanter sur de nouveaux marchés, sans nécessairement  réduire l’outil industriel domestique, et celle qui vise essentiellement à réduire les coûts de production. La France, dans le même temps, vendait ses fleurons industriels à la découpe.

>>> Première partie de l’article à retrouver ici <<<

Le résultat aujourd’hui est sans appel ; ainsi, si l’on compare les chiffres de l’emploi industriel de la France et de l’Allemagne sur les 30 dernières années, le constat est sévère pour notre pays : de 1989 à 2017, la France a perdu 30% de ses emplois industriels – de 4,5 millions à 3,180 – avec une part de l’industrie dans le PIB qui passait dans le même temps de 18% à 10,6%, quand l’Allemagne, sur la même période, maintenait une contribution industrielle au PIB de l’ordre de 22%, contre 30% en 90, juste avant la réunification ; avec une main d’œuvre industrielle de plus de 6 millions de salariés, soit le double de la France. A noter, par ailleurs, que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB de la France est inférieure à celle de l’Italie et de l’Espagne, autour de 16%, et du Royaume-Uni à 17%.

Mais d’abord, et principalement, l’Allemagne veille à garder le contrôle capitalistique de ses entreprises ; un enjeu plus crucial que le lieu de production, puisqu’il est la clé des décisions stratégiques qui engage l’avenir. A la différence de la France qui a laissé partir ses pépites sans combattre, l’Allemagne, traumatisée par le rachat, en 2016, du groupe Kuka, fleuron de la robotique mondiale, utilise désormais un décret destiné à défendre ses entreprises stratégiques. La vulnérabilité de ses champions industriels à des prises de contrôle chinoises a déclenché une politique protectionniste identique à celle des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, déjà armés juridiquement face aux appétits chinois. Une politique fondée sur un protectionnisme sélectif, rejetée par l’Union Européenne. La balance commerciale française est un bon baromètre de notre effondrement industriel, avec un déficit cumulé de 2005 à 2019 de 840 milliards d’euros ! A comparer aux 2800 milliards d’excédents pour l’Allemagne sur la même période. Le chômage de masse accompagne pareillement le déclin de notre système productif. Le savoir faire technologique et la maîtrise des chaînes de valeurs, quelque soit le secteur d’activité, reste l’épine dorsale de la puissance économique.

L’Allemagne veille à garder le contrôle capitalistique de ses entreprises ; un enjeu plus crucial que le lieu de production, puisqu’il est la clé des décisions stratégiques qui engage l’avenir

Un enjeu de puissance

Nous touchons là au troisième point soulevé par Julia Cagé pour légitimer la désindustrialisation : l’essentiel, souligne-t-elle, est la captation de la valeur ajoutée dans la chaine de valeur. Et l’économiste de citer le cas, bien connu, d’Apple, qui capture l’essentiel de la valeur ajoutée de l’iPod, et non la Chine qui le fabrique. De même, la valeur ajoutée de la Chine dans les ordinateurs n’est que de 5%. « Il en va également ainsi de vos Nike préférées ». « Dans un système mondialisé de l’innovation, celui qui capture la valeur, c’est celui qui innove, pas celui qui produit », note-t-elle. La remarque est juste, mais, formulée telle quelle, elle ignore la dimension essentielle de la durée qui s’inscrit dans une vision de puissance géoéconomique. L’Occident a fait preuve d‘une naïveté coupable, en imaginant que la Chine se contenterait longtemps d’être l’atelier du monde. Elle s’est pensée, dès son ouverture à l’économie monde – comme le Japon en son temps, ou la Corée – comme une grande puissance en devenir, et a soumis l’accès à ses capacités de production à des transferts massifs de technologie, appuyés par de gigantesques efforts de formation de sa population.

A lire aussi: Déconfinement: “Les entreprises doivent traiter de toute urgence l’amertume des premiers de corvée!”

Il fallait être naïf, et arrogant à la fois, pour sous-estimer la capacité de ce pays à atteindre en un temps record, soit trois décennies, un niveau de performance technologique et de capacité d’innovation apte à rivaliser avec les pays les plus développés de l’ouest. Aujourd’hui, les Etats-Unis affrontent un concurrent qui challenge sa suprématie économique, et géopolitique du même coup. Le bras de fer autour de la 5G en est un exemple frappant, comme l’est également, la concurrence que les BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) livrent au GAFAM américains, dans le domaine des réseaux qui dominent l’économie monde, et de la Tech en général. La Chine fait au moins jeu égal avec les Etats-Unis, loin devant l’Europe, en matière d’Intelligence artificielle. Elle abrite six des onze licornes d’IA dans le monde. Comme le note un article des Echos : « Divertissement, voiture autonome, paiement mobile, intelligence artificielle… Les champions chinois dépensent des milliards et recrutent au cœur de la Silicon Valley pour prendre le leadership mondial sur ces secteurs »[tooltips content= »Les Echos du 18/01/2020″]1[/tooltips].

La dynamique de conquête, incontestablement, est du côté de la Chine et non plus de l’Occident. Un pays qui agit avec une vision coordonnée et volontaire de son destin et de sa puissance, sur la durée, l’emporte logiquement sur ceux dont les choix stratégiques reposent avant tout sur la diversité éparse des intérêts particuliers et les exigences de rendement à court terme de fonds d’investissements étrangers.

Certains économistes, et non des moindres, au fil des dernières décennies, ont cependant résisté au mythe de la société post industrielle dans un environnement de mondialisation heureuse. On peut citer, à ce titre, le cas exemplaire de Jean-Louis Levet, qui réalisa une mission sur l’enjeu des délocalisations de sites de production quand il s’occupait des entreprises aux Commissariat général du Plan, au début des années 2000. Dès 1988, Jean-Louis Levet avait lancé un cri d’alarme dans un ouvrage au titre prémonitoire, « Une « France sans usines ? »[tooltips content= »« Une France sans usines », Economica, 1988″]2[/tooltips], afin de dénoncer la désindustrialisation en cours et avancer des propositions pour faire de l’industrie le moteur de la croissance d’une France moderne. On peut également évoquer les travaux d’économistes médiatisés, comme Elie Cohen, Christian Saint-Etienne ou Michel Didier, qui tous, dans leurs approches respectives, ont défendu la nécessité impérieuse de promouvoir une économie de production et d’innovation. On ne peut non plus ignorer les thèses et les avertissements du prix Nobel Maurice Allais, bien exprimés dans le titre de son ouvrage de 1999: « La mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique »[tooltips content= »« La Mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique », Clément Juglar, 1999″]3[/tooltips], qui battait en brèche le conformisme consensuel des « élites » nationales. Rarement, un esprit aussi visionnaire fut autant ignoré par ses compatriotes et contemporains !

Un  projet national pour une reconquête industrielle

Emmanuel Macron reconnaît volontiers que l’Europe, dont il se veut le champion, a été « naïve » dans sa politique d’ouverture sans contrôle aux intérêts chinois. Doux euphémisme, nous avons subi une Europe passoire qui n’avait rien de l’Europe « bouclier », dont il vantait il y a peu les mérites ! Ayant peur des paroles fortes qui engagent, il n’a pas encore osé dire comme Thierry Breton, Commissaire européen à l’Industrie, nommé sous son influence, que « La politique industrielle en Europe ne peut plus être conduite avec pour seul but de réduire les prix pour le consommateur »[tooltips content= »La Tribune du 05/03/2014″]4[/tooltips]. Un constat réaliste sur l’aveuglement économique de l’Europe de Maastricht.

Après avoir combattu de manière acerbe le patriotisme économique, le besoin de frontières sélectives et les vertus de la production locale, Macron veut nous convaincre qu’il s’est désormais converti à ce qu’il dénonçait hier comme passéiste et dangereux ! Difficile de le croire sur quelques belles paroles de circonstance. En politique, seuls les actes sont décisifs. C’est bien d’une reconstruction industrielle dont notre pays a besoin. L’Allemagne dispose depuis 2018 d’une «stratégie industrielle nationale pour 2030  ».

A lire aussi, Jean-Luc Gréau : L’Etat n’est plus un problème, il est redevenu la solution

A contrario, le discours fondateur de Macron sur la « start-up nation » s’est construit sur une vision simpliste de l’avenir d’une France inspirée par l’exemple américain de la création des GAFAM. Prenant la parole à la conférence LeWeb, en 2014[tooltips content= »Le Point du 23 mars 2020″]5[/tooltips], il ne cachait pas sa fascination pour les leaders mondiaux de la révolution numérique : « Mon obsession, lorsque je regarde le CAC 40 aujourd’hui, est de créer le CAC 40 de dans dix ans et d’avoir des milliers de grandes entreprises qui puissent remplacer le CAC 40 actuel. Ce serait une grossière erreur de protéger les entreprises et les jobs existants ». Des paroles lourdes de conséquences, d’un irréalisme sidérant, qui expliquent sa froide sérénité vis-à-vis de la perte de nos fleurons industriels appartenant à des secteurs « traditionnels ».

Pour rendre crédible sa conversion nouvelle, sa capacité à se « réinventer », qu’il commence, par exemple, par créer un ministère de l’Industrie, rayé d’un trait de plume en 2017, en y nommant, pourquoi pas, un chef d’entreprise ayant prouvé ses capacités à défendre les intérêts français. Il a l’embarras du choix !

Qu’il mette sur pied, dans le même ordre d’idée, une task force de personnalités incontestées – économistes, dirigeants d’entreprise, politiques – pour mener une réflexion  de fond sur un projet de reconquête industrielle pour notre pays, qui reste une nation de haute compétence technique et entrepreneuriale. Et pourquoi pas, à terme, le retour d’une structure pérenne – Commissariat au Plan, ou quel qu’en soit le nom – pour assister un Etat sachant dans sa fonction d’Etat stratège.

Le projet de retrouver le chemin d’une indépendance nationale « pleine et entière », de relocaliser, dans la mesure du possible et du souhaitable, nos industries perdues, doit être une ardente priorité pour une France qui s’apprête à traverser la pire des récessions de son histoire. Et puis que notre président se veut un européen exemplaire, c’est le moment où jamais, dans ces temps de crise aiguë, de proposer à nos partenaires une ambition industrielle européenne claire, centrée sur le noyau historique de l’UE, pour affirmer notre cohérence et notre volonté d’exister face aux appétits des puissances impériales  américaines et chinoises, qui lorgnent sur nos fleurons et nos centres de recherche d’excellence. L’Europe est une proie désirable et vulnérable !

Cette renaissance industrielle exige d’admettre la nécessité d’une politique industrielle, menée avec une volonté sans faille, une cohérence audacieuse dans les décisions; seuls moyens de retrouver un niveau de confiance des Français indispensable pour surmonter l’épreuve. Un projet qui engage l’ensemble du pays dans la construction d’un avenir prospère et souverain.

Une France sans usines ?

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Le retour du Sultan dans les Balkans

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Dans les Balkans, quasiment tous les pays sont membres de l’OTAN et membres de l’Union européenne, ou candidats à son adhésion. Depuis les guerres des années 1990 la zone est donc presque sous contrôle des atlantistes, mais les jours meilleurs promis par Washington et Bruxelles ne sont toujours pas au rendez-vous. L’Union européenne est certes le plus gros acteur économique de la région, mais ses résultats sont décevants et son rôle politique s’est affaibli. Dans cette situation de flottement, la Russie, la Chine et la Turquie en profitent pour accroître leur influence et leur présence…


La Turquie connaît bien la région qu’elle domina entre le XIVe et le début du XXe siècle et où elle cultive l’idéal de sa « grandeur passée ». Il n’y a qu’à consulter le site internet du ministère des Affaires étrangères turc pour s’en convaincre : « Les Balkans sont une priorité pour la Turquie non seulement d’un point de vue politique, économique et géographique, mais également pour ses liens historiques, culturels et humains avec la région. »

La Turquie, 19e puissance économique mondiale, a un intérêt stratégique dans la région où elle convoite avec beaucoup d’attention le corridor de transport paneuropéen n° 10 qui relie les pays balkaniques entre eux avec l’Autriche et la Grèce et qui est un accélérateur réel de commerce entre la Turquie, les Balkans et l’ensemble de l’Europe.

Tout en reconstruisant une « diplomatie des mosquées », Ankara cherche à tisser des liens forts avec les autres peuples balkaniques…

C’est aussi à travers les Balkans que le projet russo-turc « Turkish Stream » acheminera du gaz russe à l’Europe centrale et aux Balkans. Les investissements directs à l’étranger (IDE) turcs dans les Balkans sont en croissance, notamment dans l’État autoproclamé du Kosovo, mais ne représentent que 3% du total IDE turc en 2015. Le commerce extérieur entre la Turquie et les Balkans a été quasiment multiplié par dix passant de 2,2 milliards d’euros en 2000 à quelque 20 milliards de dollars en 2019. Ankara est devenue un des principaux partenaires de la région non membre de l’UE. Les entreprises turques y sont particulièrement présentes dans les secteurs stratégiques des infrastructures, de l’énergie, de la téléphonie et de la banque.

Ankara multiplie les investissements

La Turquie, membre de l’OTAN, est présente dans l’Eulex au Kosovo et participe régulièrement à des réunions régionales organisées par l’Union européenne. Pour autant elle développe en parallèle sa propre stratégie politique et fait de moins en moins confiance à Bruxelles pour récupérer sa part du gâteau balkanique. La politique de développement actuelle de la Turquie dans les Balkans s’inscrit dans la lignée « néo-ottomane » développée par Ahmet Davutoğlu, professeur, politologue et ancien ministre des Affaires étrangères turc, qui parle des siècles ottomans des Balkans de « siècles de succès ».

A lire ensuite: Donbass: 13 000 morts, 30 000 blessés et un million de réfugiés

Ankara a développé en effet une politique de conquête importante dans les Balkans où elle dispose de réels réseaux, malgré plusieurs siècles d’occupation, grâce aux fortes communautés musulmanes de Bosnie-Herzégovine, d’Albanie, de Macédoine du Nord ou du sud de la Serbie. Tout en reconstruisant une « diplomatie des mosquées », Ankara cherche à tisser des liens forts avec les autres peuples balkaniques afin de s’imposer comme un acteur de premier plan dans cette zone pivot.

Depuis le début de l’année, la Turquie a même signé un accord avec …

>>> Lire la suite sur le site de la revue Conflits… <<<

Cette brèche ouverte par le Professeur Raoult

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Marcel Gauchet intervient sur REACnROLL et répond aux questions d’Elisabeth Lévy sur le phénomène assez fascinant du très médiatique Didier Raoult. Ce médecin serait devenu la figure de proue du populisme dans les « territoires ». Applaudi par la France périphérique avec son traitement peu onéreux contre le Covid-19, ses méthodes remettent en question la légitimité des autorités politiques et scientifiques. 


Causeur vous propose ce matin de lire un extrait de l’échange entre Marcel Gauchet et notre directrice, échange à retrouver dans une émission sympathique d’une heure sur RNR.tv (5€ par mois).

Elisabeth Lévy. Revenons à Didier Raoult. Je précise que je n’accorde aucun contenu négatif à ce mot, mais dans le fond, il fait du populisme. Nous nous souvenons des images que nous avons vues à Marseille : tester des gens et les soigner, pendant que les institutions publiques nous expliquaient qu’il ne fallait ni se tester ni sortir. Cela démontre bien que Raoult s’adressait au peuple par-dessus la tête des institutions.

Nous sommes donc dans un scénario très curieux : c’est l’entrée de la politique dans une matière qui paraissait très éloignée 

Marcel Gauchet. Et par sa chaîne Youtube, ce qui est très important ! En effet, Didier Raoult est un franc-tireur, il veut avoir les coudées franches par rapport à toute la structure très pesante de la recherche institutionnelle, et je le comprends. C’est une bureaucratie très lourde, et Raoult a le niveau de notoriété qui lui permet de s’en affranchir. Ce populisme médical – je reprends votre expression qui est juste – renvoie à cette question : pourquoi les médecins ne s’adresseraient-ils pas directement au peuple ? Dans la mesure où le peuple est capable de vérifier les résultats, et que Raoult a des résultats, en l’occurrence. La bataille se situe dans le fait de savoir pourquoi il y a eu moins de morts à Marseille qu’à Paris, qui en principe a des structures médicales de haut niveau. Nous sommes donc dans un scénario très curieux : c’est l’entrée de la politique dans une matière qui paraissait très éloignée. (…)

Quand il critique les médias, je trouve que Didier Raoult exagère, car il a réussi cette chose remarquable en créant une brèche dans l’autosatisfaction naturelle des médias mainstream qui ont cru au début qu’ils allaient écraser ce trublion et le remettre dans le rang, et qui se sont aperçus, à leur grande stupéfaction, qu’il avait une base de masse dont la logique de l’audimat obligeait à prendre l’existence en compte. Il a donc gagné, c’est une victoire, en fait.

Marcel Gauchet analyse deux faits marquants de l’actualité:
– Les heurs et malheurs de Didier Raoult
– Le plan Macron/Merkel pour l’économie européenne
Soutenez une télévision qui défend la dispute civilisée, les arguments étayés et la liberté de l’esprit, abonnez-vous aujourd’hui!

(…)

Elisabeth Lévy. Un mot encore sur l’aspect Marseille/Paris de cette intrigante affaire. Écrit, un tel scénario aurait pu paraitre caricatural. C’est vraiment extraordinaire, et cela nous renvoie à la crise des gilets jaunes, aussi.

Marcel Gauchet. Bien sûr. C’est la France périphérique ! Il y a un ressentiment qui s’est créé dans une France qui ne se sent pas représentée par les autorités identifiées à tort comme « parisiennes ». On entre dans toute une époque politique : c’est le prix à payer de la société de la connaissance. Elle fabrique une bureaucratie scientifique, des autorités de toutes sortes, dont la distance avec la population croît avec leur importance dans le fonctionnement des institutions… Nous assistons à une crise de l’autorité scientifique dont les effets vont avoir de grandes suites. On le voit déjà avec le problème des vaccins : c’est déjà un certain type de discours sur les vaccins qui a dissuadé des gens de vacciner leurs enfants. 

Il y a là un vrai problème de fond : il existe un type d’autorité scientifique perçue comme étrangère à la question humaine qu’elle prétend servir, qui provoque des comportements de rejet irrationnels dans la population, mais que l’on est obligé de prendre en compte. (…) Pendant qu’elle s’embarbouille dans des considérations de méthodologie qui apparaissent comme stratosphériques [aux yeux des citoyens ordinaires NDLR], la science parle aux scientifiques, les scientifiques parlent à la science. Alors qu’ici c’est aux citoyens qu’il faut s’adresser. 

>>> Retrouvez une heure d’échanges avec Marcel Gauchet sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains ici (5 € par mois seulement) <<<

Proust avant Proust


Les Plaisirs et les Jours, livre de jeunesse et les Souvenirs de lecture de Jeanne Proust, la mère de l’écrivain, éclairent la métamorphose d’un jeune homme à la mode en écrivain génial.


« Bonheur de Proust : d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais les mêmes passages », écrit Roland Barthes dans Le Plaisir du texte. Cette formule lapidaire et lumineuse est le meilleur résumé qui soit du génie proustien. Proust est d’abord celui qui a bouleversé notre perception de la réalité, la preuve de la véracité de la fameuse phrase d’Oscar Wilde, « la nature imite l’art ». Il y a eu un avant et un après Proust en littérature, comme il y a un avant et un après Monet en peinture.

Cette réinvention du monde est d’abord celle d’une langue que Proust a forgée, avec cette fameuse phrase qui se déroule à l’infini en volutes où on se perd et où on se retrouve, comme on perd et on retrouve le temps qui est le cœur même de la Recherche. C’est pourquoi le texte proustien, comme l’a bien vu Barthes, est un tissu continu, une longue métaphore moirée. Inutile de chercher chez lui des « morceaux de bravoure » puisque tout le récit en est un et qu’il est impossible d’y trouver des moments-clés qui seraient des sommets d’où on pourrait contempler tout le paysage.

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Victoire sur la mort et le chagrin

Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans le surgissement d’une œuvre majeure. Une certaine illusion rétrospective fait croire qu’elle a toujours été là, d’un bloc. On voit à chaque lecture un monde surgir d’une tasse de thé dans laquelle on a trempé une madeleine, un monde enchanté par des profils de jeunes filles à bicyclette au bord de la mer et par une sonate mystérieuse dont un simple motif musical signe une victoire éternelle sur la mort et le chagrin.

À chaque lecture, encore, le lecteur trébuche sur ce défaut d’un pavé dans la cour d’un hôtel particulier du Temps retrouvé et reçoit la révélation tant attendue : la seule immortalité est dans le livre que le narrateur s’apprête précisément à écrire, parce qu’il vient de comprendre pourquoi il doit l’écrire. À la recherche du temps perdu est avant tout cette histoire d’un livre qui raconte comment il s’écrit, cette histoire d’un cercle, semblable au serpent Ouroboros qui se mord la queue, symbole ésotérique de l’éternité présent dans toutes les mythologies du monde. Par un paradoxe temporel unique, c’est quand le livre est terminé que l’on commence à l’écrire.

Il n’empêche : Proust, marathonien du temps, enfermé dans une chambre tapissée de liège à cause d’un asthme épuisant, engagé dans une course-poursuite pour mener à bien son œuvre cathédrale, n’a pas toujours été ce solitaire du boulevard Hausmann que venaient visiter quelques rares amis comme Paul Morand, qui a laissé un poème plus saisissant que ne le sera jamais aucune biographie :

« Derrière l’écran des cahiers,
sous la lampe blonde et poisseuse comme une confiture
votre visage gît sur un traversin de craie
Vous me tendez des mains gantées de filoselle
silencieusement votre barbe repousse
au fond de vos joues.
Je dis :
– Vous avez l’air d’aller fort bien.
Vous répondez :
– Cher ami, j’ai failli mourir trois fois dans la journée.
[…] Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit
pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?
Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
pour en revenir si indulgent et si bon ? »

Le Proust qu’évoque Morand, dans ces années 1910, n’est alors que peu connu sinon comme une personnalité mondaine qui fréquentait naguère les salons les plus chics, comme celui de la princesse Mathilde. Il avait publié quelques chroniques et son homosexualité n’était plus un secret. Un snob, avec une mère juive ; un dreyfusard ami de Léon Blum, mais aussi de Léon Daudet, la première épée de Maurras à l’Action française. Personne, sauf quelques proches, n’imagine alors que, depuis 1908, il s’est lancé dans un travail acharné qui va aboutir en 1913 à la parution de Du côté de chez Swann, à compte d’auteur, chez un jeune éditeur, Grasset, alors que la NRF de Gaston Gallimard l’a refusé sur les conseils de Gide. Et ce n’est qu’en 1919 que Proust peut sortir le deuxième volume, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, qui obtient le Goncourt, ce qui crée un véritable scandale.

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Cette histoire est racontée par Thierry Laget dans Proust prix Goncourt : une émeute littéraire, paru l’année dernière [tooltips content= »Gallimard, 2019″](1)[/tooltips]. Proust dut son Goncourt en grande partie à Léon Daudet, membre du jury, que l’on aurait davantage attendu dans un soutien au roman de guerre de Dorgelès, Les Croix de bois, principal concurrent de Proust. Mais la littérature, chez Daudet, a ses raisons que la politique ne connaît point. En la matière, il est absolument dépourvu d’a priori comme en témoigne son célèbre : « La patrie, je lui dis merde quand il s’agit de littérature ! » C’est au nom de cette souveraine liberté de jugement que Daudet défend le roman d’un juif mondain et « inverti », comme on disait à l’époque, contre celui d’un ancien combattant d’une guerre qui est encore, en 1919, une plaie ouverte. Proust meurt trois ans plus tard, à bout de souffle, le 18 novembre 1922, à 51 ans. Il a néanmoins réussi son pari : son œuvre est achevée, même si les parutions de La Prisonnière (1923), d’Albertine disparue (1925) et du Temps retrouvé (1927) sont posthumes.

Bernard de Fallois, l’homme qui aimait Proust

Bernard de Fallois, éditeur mythique, disparu en 2018 à l’âge de 91 ans, a joué un rôle capital dans la connaissance de Proust. On lui doit quelques trésors qu’il avait exhumés pour son projet de thèse sur « L’évolution créatrice de Proust avant la Recherche ». En 1952, il fait publier chez Gallimard, en trois volumes, Jean Santeuil. Écrit entre 1896 et 1899, ce roman où l’on trouve le palimpseste de la Recherche est inachevé et Proust l’avait préfacé en imaginant qu’un grand écrivain inconnu, dont l’œuvre n’était pas terminée, était redécouvert par deux jeunes hommes. Bernard de Fallois ne s’est pas arrêté là : en 1954, il publie Contre Sainte-Beuve, texte majeur qui fusionne la critique littéraire et l’écriture romanesque, livre qui tient à la fois de l’art poétique et d’une mise en scène de la littérature comme sujet d’un roman possible.

Privées de leur fondateur, les éditions qui portent son nom ont continué son travail en éditant notamment l’année dernière Le Mystérieux Correspondant, un recueil de nouvelles de jeunesse que Proust n’avait pas publiées parce qu’elles évoquaient trop ouvertement son homosexualité.

GL Bernard de Fallois (editeur )
GL Bernard de Fallois (Louis Monier  / Bridgeman images

Un jeune homme fin de siècle

On ne cherchera pas nécessairement l’explication de cette déflagration proustienne dans les deux ouvrages qui paraissent aux éditions de Fallois, Les Plaisirs et les Jours, un recueil de textes et de vers publié par Proust en 1896 à l’âge de 24 ans, ainsi qu’un document inédit, intitulé Souvenirs de lecture de Jeanne Proust, qui collige les cahiers de la mère de l’écrivain où elle recopiait des extraits. Il s’agit plutôt d’éclairages et de perspectives faisant ressortir la singularité irréductible de la Recherche. Les Plaisirs et les Jours paraît dans un fac-similé de l’édition originale comportant des illustrations de Madeleine Lemaire, grande figure mondaine et des partitions de Reynaldo Hahn, le compositeur rencontré deux ans plutôt dans le salon de cette dernière et qui deviendra l’amant puis l’ami de Proust.

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Le livre est surtout représentatif de l’esthétique fin de siècle, plus proche de Jean de Tinan, dans l’esprit, que de ce que sera la Recherche. Il exhale la langueur exténuée de jeunes gens prématurément vieillis, une certaine complaisance élégante aux émois minuscules qui peuvent pourtant conduire au seuil de la mort. Certes, on y croise des personnages mondains et snobs, des dilettantes et des aristocrates comme il y en aura tant dans la Recherche. « Violante ou la mondanité » décrit assez cruellement une jeune fille éprise d’absolu qui s’use à force de snobisme. « Mélancolique villégiature de Madame de Breyves » est une belle nouvelle sur les ravages de la cristallisation amoureuse qui sera celle de Swann. On notera aussi l’importance du thème de la musique sans que l’on puisse dire pour autant que cela annonce la sonate de Vinteuil.

Il y a aussi, ce qui donne une certaine couleur à cet ensemble disparate, un humour dans l’habileté au pastiche, en l’occurrence celui du Flaubert de Bouvard et Pécuchet, qui nous rappelle que Proust était un maître dans cet exercice : on retrouvera d’ailleurs dans la Recherche un autre pastiche, éblouissant, du Journal des Goncourt. On se rappelle que le rire est une dimension essentielle et trop souvent négligée dans la Recherche. On lira aussi la préface d’Anatole France, le grand écrivain du moment, qui deviendra le Bergotte de la Recherche. Mais enfin, Les Plaisirs et les Jours demeure avant tout une curiosa émouvante qui aurait sans doute été oubliée si Proust n’était pas devenu Proust.

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On lira aussi avec un certain plaisir les carnets de citations de Jeanne Proust, la mère adorée qui est en quelque sorte l’élément déclencheur de la Recherche, puisque c’est l’impossibilité d’un baiser à son petit garçon qu’on envoie se coucher lorsqu’il y a des invités qui provoquera l’insomnie et l’angoisse du narrateur et par là même la naissance de l’œuvre. Jeanne Proust, née Weil, (1849-1905), est une grande bourgeoise cultivée, d’une culture classique, mais vivante. Elle aime les moralistes français, les correspondances, les mémoires et Anatole France. C’est elle, avec la grand-mère de Marcel Proust, qui « passe » les livres pour son fils, à tous les sens du terme, et la Recherche est aussi un hommage à la mère, comme Proust l’écrit au fils de Léon Daudet, en 1906, en évoquant « quelque chose que j’ai commencé et qui n’est rien que sur elle. »

Inutile donc de s’obstiner à vouloir trouver dans ces deux textes des clés de lecture de la Recherche : ils soulignent plutôt le beau mystère de la métamorphose d’un jeune homme à la mode en écrivain possédé et génial.

Les Plaisirs et les Jours

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Cinéma: les baisers interdits sur les tournages?


Des films sans baisers ? Voilà qui pourrait être fort ennuyeux. Déjà que le cinéma français n’est pas toujours épatant…


Tomber nez-à-nez, au coin d’une rue, sur un tournage de film ne sera pas encore possible tant que le virus continuera à circuler et même en phase 2 du déconfinement. Le comité central d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CCHSCT) du secteur audiovisuel et du cinéma, vient de publier un guide d’une cinquantaine de pages pour aider la profession à reprendre les tournages suspendus depuis le début du confinement. On y apprend donc que les tournages en extérieur se feront désormais à l’abri des regards mais aussi qu’il faudra organiser la distanciation physique entre les équipes techniques, de production et les acteurs, figurants, cascadeurs, doublures, maquilleurs. Un vrai casse-tête qui risque de faire perdre encore plus son âme au cinéma !

Et mes lèvres, tu les aimes mes lèvres ?

Le plateau de tournage, animé en temps normal par une valse continue de va-et-vient, a de fortes chances de se transformer en plateau de quadrillage, de marquage, de blocage. Il y est question d’affecter comme dans toutes les entreprises un « référent Covid » en charge de coordonner les mesures sanitaires préventives. Ce dernier sera soit une personne qualifiée venant de l’extérieur, soit quelqu’un faisant partie de l’équipe de tournage, si cette dernière est réduite et dispose de peu de moyens. 

Scénarisons alors brièvement quel pourrait bien être un plateau de tournage dans le 7e art du monde d’après…

A lire ensuite: Déconfinement: “Les entreprises doivent traiter de toute urgence l’amertume des premiers de corvée!”

Pendant que l’assistant réalisateur endosserait le rôle de gendarme de plateau contrôlant la circulation des cadreurs et preneurs de son et sifflant à la moindre infraction du mètre de sécurité, l’une des maquilleuses s’approcherait, masquée, gantée et armée d’une perche pour remettre un coup de blush, de laque et refaire les yeux charbonneux de l’actrice phare du film. 

Assise sur un banc en plastique dans un décor kitch à la Ozon, cette dernière poserait alors ses yeux de starlette sur la palette de rafistolage, tendue à distance par la maquilleuse, grimaçante de douleur à cause de sa tendinite au bras, et constaterait avec amertume l’absence de rouges à lèvres, artifice devenu introuvable, les ventes s’étant effondrées depuis le port obligatoire du masque.

Avec dépit, elle se tournerait alors vers le réalisateur pour lui demander le degré d’intensité qu’elle devrait mettre dans son regard, seul attrait sur lequel désormais miser, ses lèvres rendues invisibles par le masque couleur chaire. Un tel scénario ne vaut pas une palme mais est digne de cauchemar en plateau !

Les cascades de Belmondo et les baisers à l’heure des gestes barrières

Mais revenons au guide. Car une autre préconisation est également ubuesque. Il est en effet indiqué de rendre compatible les scènes de foule, de bagarre, d’intimité avec les gestes barrières. Heureusement que Belmondo ne tourne plus ! Il aurait mis une sacrée pagaille dans pareil dispositif. Comment exercera-t-on son jeu d’acteur dans de telles conditions ? Que signifie une mise en scène sans l’expression des émotions lisibles dans le rapprochement et l’éloignement des corps, sans ces corps qui luttent ou qui se culbutent ?

Au cinéma, un regard, un geste, un baiser suffisent pour dire beaucoup de choses, là où le théâtre peut se contenter de mots en vers ou en prose. C’est bien là, la grande différence entre ces deux arts. Sur les planches, les émotions passent par la voix alors que sur la toile, c’est beaucoup par le corps qu’elles peuvent s’exprimer. Espérons d’ailleurs que les acteurs de théâtre ne devront pas jouer masqués. 

Enfin, la recommandation la plus croustillante de ce protocole de déconfinement est celle qui concerne les baisers !  On apprend que « le tournage de baisers se fera désormais sur base de volontariat ». Autant vous dire que parmi les gens qui vont se faire dépister, ce sont les acteurs et les actrices de cinéma qui vont être les plus nombreux. La réputation du french kiss est en jeu !

Le cinéma français était déjà de plus en plus pudibond

Vous aurez peut-être compris que ces mesures préventives qui touchent le monde du 7e art me laissent un peu perplexe. Doit-on redouter l’émergence de films sans baiser de cinéma ? Le cinéma sera-t-il alors toujours le cinéma ? La réponse est évidemment non. 

A lire aussi: Les colonnes Morris, marqueurs d’un confinement

Que serait Autant en emporte le vent sans le baiser fougueux de Clark Gable et de Vivien Leigh ? Que serait Sur la route de Madison sans le slow de Clint et Meryl Streep au cours duquel, dans une chaleur enveloppante, la force du désir l’emporte sur la morale du devoir conjugal ? Et dans un genre plus sirupeux, Titanic aurait-il eu le succès qu’on lui connaît sans l’enlacement de Léo et de Kate Winslet sur la proue de l’Insubmersible, qui a fait rêver tant de midinettes? Quant au cinéma français, qu’aurait été la scène mythique de Quai des Brumes sans la fameuse réplique « tu as de beaux yeux tu sais ? » de Gabin qui engendre un célèbre baiser échangé entre lui et Michèle Morgan, dans un enlacement intense qui fait d’ailleurs déjà cruellement défaut à bien des films français actuels ?

Et au delà des baisers, quid de toutes les scènes érotiques où les corps des acteurs se dénudent, se touchent ou simulent l’acte ultime ? Le coronavirus va t-il précipiter notre cinéma dans une pudeur chaste ? Ira t-on jusqu’à appliquer un révisionnisme hygiéniste en photoshopant toutes les affiches de baisers cultes du 7ème art, comme on l’a fait pour la pipe de Jacques Tati ? Lorsqu’on regardera de nouveau Le mépris, entendra t-on BB dire «  Et mon masque, tu l’aimes mon masque ? » Seul l’avenir nous le dira. Et pour l’instant continuons à chanter : « I just want your extra time and your kiss » ! 

Le Quai des brumes [Blu-ray]

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Une femme avec une femme

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Marie-Paule Belle © Bruno Klein

Marie-Paule Belle se souvient de son amour pour l’écrivain Françoise Mallet-Joris


Je regrette déjà le titre de cette chronique. Il est réducteur, faussement aguicheur, avec un côté militant, tape-à-l’œil, un fond d’arrogance qui ne reflète en rien le livre de souvenirs délicats que Marie-Paule Belle consacre à Françoise Mallet-Joris, disparue en 2016.

La jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier

Il ne s’agit pas d’une déclaration publique, plutôt d’un message personnel. Une missive pour ses amis, ses fans et tous les autres qui se rappellent avoir croisé ce duo de femmes. A cette époque-là, on ne parlait pas encore de modernité, ces filles-là vivaient simplement à l’air libre sans justificatif de domicile et sans publicité tapageuse. Leur histoire se suffisait à elle-même, elles n’avaient pas besoin d’un porte-voix. Elles impressionnaient par leur naturel et leur complicité. Comme si tu étais toujours là, sorti chez Plon juste avant le début du confinement, a la pudeur des amours soyeuses qui persistent, même après les ruptures. De ces attachements qui construisent, qui façonnent une existence artistique commune, ce compagnonnage entre une femme de lettres surdouée dont les best-sellers ont trop souvent masqué la plume flamboyante et l’interprète de « La Parisienne », notre cousine adorée des années « Ring Parade », pianiste aussi discrète qu’exigeante. « Après la révélation de ce désir fou, notre amitié, qui était devenue amoureuse, s’est muée brutalement en passion » déclare Marie-Paule Belle, aussi heureuse que transformée par cette audace nouvelle.

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La fille du Nord, flamande aux yeux clairs, à la blondeur conquérante et la petite brune Corse, frisée à profusion, au sourire de pinson. La jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier. L’Académie royale de Belgique et L’Echelle de Jacob. Deux bourreaux de travail, chacune visant la perfection dans son art. Les mots fragiles et fugaces comme un trait d’union entre une parolière et une compositrice. Ce récit ressemble à l’image que je me faisais de la chanteuse, intègre et spirituelle, espiègle et cependant perdue, elle porte en elle, cette douce mélancolie des temps instables. Cette grâce est un mystère. Je succombe à sa voix, à ses manières, à cette énergie endiablée, ce divertissement intelligent comme disait autrefois ma grand-mère, sans me poser plus de questions. Ses chansons me touchent. Elles sont des fragments de mon enfance.

Une préface de Serge Lama

On ne se débarrasse pas si vite du passé et de ses fulgurances. Ils reviennent nous visiter à l’âge adulte, nous rappeler nos rêveries d’alors. Je revois ma mère au volant de sa Morris-Mini chanter par-dessus l’autoradio, et moi, affalé sur la mince banquette arrière, déjà au spectacle, déjà ébloui, déjà sous le charme. Combien ai-je aimé cette distance tantôt amusée, tantôt sentimentale qui incarne tellement l’esprit des années 1970. Confusément, j’associe Marie-Paule à Philippe de Broca, à Annie Girardot, aux Renault 5 découvrables sur les grands boulevards, aux dessins de Sempé et aux brasseries canaille de Saint-Germain-des-Prés. Cette joie gamine de découvrir la ville pour la première fois, de monter à la capitale et de vouloir s’y faire un nom, quitte à en payer l’addition. Marie-Paule possède ce provincialisme lyrique, cette envie de réussir et de ne pas trahir.

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Une esthétique de l’honneur. Elle n’aura jamais transigé. Cette vérité, peu d’artistes, l’ont approchée. Elle ne tombe pas dans le banal, le trivial, elle ne geint pas comme tant de chanteuses actuelles. Elle nous livre ses meurtrissures comme ça, à la volée, entre les lignes, pour ne pas gêner. Marie-Paule Belle a accepté son destin. Il est traversé par la gloire et les doutes, les périodes plus maussades ne viennent pas flétrir l’humeur de l’artiste. Elle a résisté à la tentation de l’abandon. Nous aurions souhaité pour elle, encore plus de tubes, plus de passages télé, une plus ample reconnaissance. Mais, les gens qui savent reconnaître le vrai talent, ne se trompent pas. Marie-Paule conserve une place à part dans le cœur des Français. Ce témoignage composé de lettres et de réminiscences éparses, toujours empreint d’une tendresse élégante me fait penser aux plaisirs démodés d’Aznavour. Ce sont les plus virulents, ils continuent longtemps de nous bercer, de nous hanter.  Le lecteur ne se trouve jamais dans la position inconfortable du voyeur. Et Marie-Paule peut compter sur l’ami Serge Lama, en préfacier inspiré et réconfortant. Une urgence s’impose : il faut lire Marie-Paule Belle et aller l’écouter en concert.

Comme si tu étais toujours là de Marie-Paule Belle – Plon

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Quand Jean-Paul Brighelli entend parler d’enseignement en « distanciel », il sort son revolver

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Une écolière reprend les cours à Bruxelles le 28 mai 2020 © ISOPIX/SIPA Numéro de reportage: 00962980_000004

Un enseignant sur deux n’aurait pas regagné son établissement, et le ministère de l’Éducation nationale affiche une grande bienveillance. Dans ce billet, Jean-Paul Brighelli revient sur les difficultés de l’enseignement à distance.


Il y a deux leçons certaines à tirer de cette longue période d’enseignement à distance — que d’aucuns voudraient voir perdurer pour des raisons diverses, parfois diamétralement opposées : les hypocondriaques parce que l’absence de contact avec les gamins porteurs de germes les rassure, les paresseux parce que jamais meilleure occasion de ne pas travailler ne s’est présentée, et les contempteurs de la fonction publique, parce qu’ils y voient une splendide opportunité de diviser par dix le nombre d’enseignants. Sans compter certains élèves qui, las de servir de cibles vivantes à la racaille qui les traite d’« intellos » en les bousculant au passage et en les rackettant à l’occasion, ont adoré cette possibilité soudain offerte d’étudier au calme.

La première leçon, c’est que l’efficacité d’un enseignement en « distanciel » est inversement proportionnelle à l’âge des élèves. La présence effective d’un enseignant est essentielle en Primaire. Plus grands, la présence effective de l’enseignant est secondaire. Cambridge vient d’annoncer l’annulation totale de ses cours en direct pour toute l’année 2020-2021. Leurs étudiants sont certainement capables d’apprendre via des visio-conférences, ou par des cours assénés depuis l’abîme du temps et de l’espace.

La seconde leçon est corrélée à la première : plus l’élève appartient à des classes sociales privilégiées, mieux il se passera de l’enseignant ; en revanche, ceux qui n’ont pas la culture sur l’évier, si je puis dire, ont le plus grand besoin d’une relation effective / affective, face-à-face — sans doute parce qu’il y a une bonne part de substitution et de transfert dans la relation enseignant / enseigné.

A lire aussi, du même auteur: Enseigner masqué?

À partir de là, on peut croiser les avantages et les inconvénients de ces deux tendances lourdes. Si vous venez d’un milieu peu cultivé, où le français n’est pas la langue d’usage, où le livre est un objet inconnu, presque hostile, vous avez besoin d’un enseignant face à vous, et d’autant plus si vous êtes plus jeune.

Le confinement a délibérément sacrifié des mômes de tous les âges qui ne demandaient souvent qu’à apprendre — et dont il est évident aujourd’hui que grâce à l’action combinée des pouvoirs publics, affairés à ne pas mériter la corde pour les pendre, et d’enseignants essentiellement attachés à leur intégrité épidermique, ils sont sacrifiés pour la vie. Ne croyez pas qu’en trois mois de « rattrapage » à la rentrée, vous remettrez sur les rails des gosses qui ont basculé du côté obscur des apprentissages. Ceux-là sont perdus, sans doute à tout jamais.

Presque tout le monde s’en fiche, ils étaient dans la mauvaise tranche du Protocole de Lisbonne — qui a divisé une fois pour toutes les « apprenants » en 10% de futurs cadres et 90% d’hilotes ubérisés. Pour ces derniers, il restera le foot à la télé, et le revenu universel dont la Gauche se fait aujourd’hui la propagandiste complaisante, au lieu de demander pour les plus démunis un travail réel dans une économie réelle. On applaudit bien fort.

Mais tout cela ne date pas d’hier. Le coronavirus a été le révélateur des tendances lourdes acquises par l’action conjointe des libertaires post-68 et des libéraux post-1973. En fait, cela remonte même aux années 1960, quand un certain René Haby, directeur de la DGESCO, ce bras armé du ministère de l’Education, eut l’idée d’imposer le français oral plutôt que la langue écrite, alors que le français est écrit même à l’oral, et les maths modernes afin de ne pas avantager (sic !) les élèves que leurs parents étaient susceptibles d’aider — et qui se payèrent des cours particuliers. Devenu ministre de Giscard, ce même Haby profita du regroupement familial pour descendre à tout jamais le niveau en imposant le collège unique. Les plus pauvres payèrent l’addition : exclus un jour, exclus toujours.
Pour la petite histoire, la plupart des syndicats enseignants, qui à l’époque réfléchissaient encore, tentèrent de s’opposer à ce dévissage programmé. En vain. L’« égalité », tarte à la crème des pédagogistes et autres faiseurs de merveilles, l’emporta sur la raison qui cherchait à préserver un certain élitisme républicain. Aujourd’hui, toute menace sur le collège unique passe à leurs yeux pour une atteinte au droit de l’enfant d’être absolument ignare.

Je ne sais pas si Blanquer survivra au remaniement qui s’annonce. Mais quel que …

>>> Lire la fin de ce billet sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Pour Stendhal

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Emmanuel de WARESQUIEL (2011) Photo: Hannah Assouline

J’ai tant vu le soleil d’Emmanuel de Waresquiel, un essai sur le plus italien des écrivains français


Historien renommé, spécialiste de l’Empire et de la Restauration, Emmanuel de Waresquiel s’est amusé, dans un court essai écrit pendant ses vacances d’été à la campagne, à rédiger une lettre d’amitié à Henri Beyle (1783-1842). Lecteur de Stendhal depuis trente ans, l’historien a voulu voir plus clair sur la parenté d’âme qui le lie à l’auteur de La Chartreuse de Parme

Une disposition à la légèreté et au bonheur

Ce faisant, M. de Waresquiel rejoint, aux côtés de Jacques Laurent, de Jean Prévot et de Philippe Berthier, la cohorte des beylistes plutôt que la troupe des stendhaliens. Ceux-ci utilisent Stendhal pour faire carrière ; ils « travaillent sur » l’écrivain, parfois non sans apporter leur petite pierre à l’édifice. 

Ceux-là se découvrent une passion pour « le rêveur définitif » et, en amis, témoignent de leur reconnaissance pour cet homme qui leur a offert « cette disposition passagère à la légèreté et au bonheur » – je cite ici Waresquiel. C’est dire si J’ai tant vu le soleil illustre l’état de grâce de son auteur. Il ne nous apprend à peu près rien sur Stendhal, sinon cette référence à une lettre inédite de M. de Beyle (sic) à Talleyrand, datée du 7 avril 1814, par laquelle cet admirateur de Napoléon… se rallie au gouvernement provisoire. 

Amoureux transi et arriviste pataud

Non, ce court essai vaut pour sa fervente lucidité, pour son intelligence sensible – le livre d’un ami destiné aux amis d’Arrigo Beyle, Milanais, aux aficionados de ce sous-lieutenant de cavalerie qui chargea les Autrichiens à l’âge de dix-sept ans. Ce livre est pour tous ceux qu’émeut l’amoureux transi et qu’amuse l’arriviste pataud. Pour tous les frères de Quest’anima adorata Cimarosa, Mozart è Shakespeare.

Emmanuel de Waresquiel, J’ai tant vu le soleil, Gallimard, 118 pages

J'ai tant vu le soleil: Un cœur amoureux

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L’espoir d’un nouveau printemps des peuples européens!

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Jordan Bardella à Strasbourg © Jean-Francois Badias/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22353601_000020

Les Français n’ont plus été consultés par référendum depuis leur rejet en 2005 du traité établissant une constitution pour l’Europe. Jordan Bardella s’inquiète des conséquences de la mutualisation des dettes proposée après la crise du coronavirus. Tribune.


Le 29 mai 2005, en rejetant le projet de Constitution européenne, les Français ont barré la route à la chimère la plus précieuse des européistes : l’avènement d’un État fédéral, où la souveraineté nationale ne serait que le lointain souvenir des heures les plus sombres de notre continent. 

Le désaveu fut tel chez nos dirigeants et nos « élites », droite et gauche confondues, qu’il fallut pour eux emprunter la voie détournée du Traité de Lisbonne en 2007, dupant ainsi le peuple français en faisant voter un texte quasiment identique, à peine remanié sur la forme.

Les 500 milliards d’euros de « relance » sont l’écran de fumée qui dissimule un engrenage dangereux…

Quinze ans après ce « Non » – la dernière consultation référendaire en France, l’Union européenne n’a, de l’avis général, pas plus été à la hauteur de la crise sanitaire qu’elle ne l’a été devant toutes les crises précédentes. Cela n’empêche pas ses dirigeants de considérer la crise comme une opportunité, comme une énième occasion historique à saisir, comme un « grand pas en avant » à réaliser, selon les propres termes de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. 

En voulant mettre en œuvre la mutualisation de la dette à l’échelon européen, encensée partout comme la garantie d’un « moment hamiltonien » européen, Emmanuel Macron inscrit son nom sur la longue liste de nos dirigeants qui auront gouverné contre la souveraineté populaire, préférant faire de Bruxelles plutôt que de Paris la capitale du pouvoir central.

Les 500 milliards d’euros de « relance » sont l’écran de fumée qui dissimule un engrenage dangereux. Car qui dit dette commune, dit nécessairement besoin de ressources communes supplémentaires. L’argent magique n’existant pas, selon la formule consacrée, ces ressources propres pourront émaner d’une augmentation de la contribution des États au budget européen, et donc constituer autant d’argent versé indirectement par les contribuables. Mais elles peuvent aussi provenir de la mise en œuvre d’un impôt européen qui a toutes les chances de prendre la forme d’une « taxe carbone ». Les bonnes intentions écologiques et sanitaires permettront de justifier de nouveaux transferts de souveraineté. 

Jean Monnet théorisait la politique des « petits pas », par laquelle les États européens seraient peu à peu enchaînés les uns aux autres. Emmanuel Macron, chaussé de ses bottes de sept lieues fédéralistes, est lui un chaud partisan d’un « grand pas en avant », pourtant rejeté par les Français dans les urnes lors des dernières élections européennes de 2019.

Loin des mea culpa de circonstances ou des promesses de relocalisations, le « monde d’après » promis par Emmanuel Macron risque encore une fois d’être un nouveau jeu de dupes, tout autant anti-démocratique qu’anti-national.

D’aucuns y verront une exagération polémique, mais comment qualifier autrement ce plan qui, sans consultation démocratique, fournira à Bruxelles tous les attributs nécessaires d’un État fédéral, à savoir la capacité d’émettre de la dette puis potentiellement de lever l’impôt, et de se doter de ressources propres supplémentaires? 

Assez paradoxalement, l’espoir réside à ce jour dans « l’égoïsme » si décrié des pays « frugaux ». En rejetant les propositions de la Commission européenne, ils ont la capacité de mettre en échec les projets fédéralistes d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel. Et ce sursaut démocratique pourrait une fois de plus venir des Pays-Bas : n’est-ce pas en effet ce même peuple néerlandais qui, aux côtés des Français, a plébiscité le « Non » en 2005? L’espoir d’un nouveau printemps des peuples est permis.

Les colonnes Morris, marqueurs d’un confinement

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© Louise MERESSE/SIPA/2005101357

À Paris, l’illusion de la nouveauté s’affiche dans les rues


Après deux semaines de déconfinement progressif, Paris porte-t-elle encore les stigmates de « 55 jours » à l’arrêt, « sans voir la terre » ? On se croirait dans la chanson « Cargo de Nuit » d’Axel Bauer. Bien sûr, la vie reprend peu à peu dans la capitale ; les cafetiers attendent leur bon de sortie comme un conscrit, la quille ; les bouchons commencent à bourgeonner aux heures de pointe ; la symphonie des klaxons rassure désormais les habitants qui ne se sont jamais vraiment habitués aux sirènes des ambulances, ils se souviennent des premiers jours de la pandémie où un deux tons lancinant et hypnotique striait la nuit ; des apprentis cyclistes s’aventurent avec méfiance sur leurs voies réservées comme s’ils foulaient la piste du cirque Pinder pour la première fois, le vélo n’est pas forcément le meilleur ami de l’homme ; les panneaux des élections municipales suscitent toujours autant de créativité artistique, le coup de crayon est franc, vulgaire, haineux et parfois juste ; des grappes de jeunes lycéens, désœuvrés faute d’ouverture des parcs et des écoles, trinquent à la bière chaude, sur le parvis des églises, sans oser pénétrer à l’intérieur ; les vigiles en costume noir continuent de bénir les clients au gel hydroalcoolique à l’entrée des magasins ; les boutiques de vêtements, idéologues du rabais, cassent les prix comme d’habitude et certains taxis rechignent toujours à prendre la carte sans contact.

Seuls les bouquinistes des quais ne paraissent pas démodés, ils ont rouvert leurs boîtes contrairement aux patrons des discothèques. Rien n’a fondamentalement changé dans les rues de la capitale. Doit-on s’en réjouir ? À quelques différences près tout de même, on croise plus de masques que de terrasses et moins de touristes que d’urgentistes. Dans ce long sas de déconfinement, les vieilles habitudes trépignent, elles attendent le feu vert pour démarrer en trombe. Les amateurs d’archéologie urbaine peuvent néanmoins observer les derniers vestiges du confinement. Pour l’instant, ils sont gratuits avant qu’un technocrate nous les fasse payer pour bien se faire voir de son ministre de tutelle. Ils datent précisément du mercredi 18 mars. Tous les historiens sont formels sur ce point-là. Aucune controverse universitaire à l’horizon, ce qui n’est pas le cas de l’épineux problème de la notation. La moyenne pour tous est un programme qui réjouirait nombre d’hommes politiques en ballotage très défavorable. Passer dans la classe supérieure à la rentrée ne sera pas automatique pour nos élus. Il n’est pas utile de se rendre au musée de Cluny pour admirer ces trésors, le trottoir les affiche à ciel ouvert.

A lire également, du même auteur : Youpi, la France n’a pas changé

Les colonnes Morris nous offrent un spectacle déroutant et dérangeant, du haut de ces pyramides en fonte, « 55 jours » vous contemplent. Un vrai champ de bataille. Une terre de désolation surmontée de quelques cylindres verts, tuteurs de l’ancien monde. Elles sont restées bloquées à la date fatidique du 18 mars. Cryogénisées dans leur caractère éphémère, figées dans la frise de notre histoire immédiate. Tant de films avortés, de pièces de théâtre déprogrammées, je pense au désarroi des attachés de presse, des acteurs, des techniciens, combien de dossiers, d’interviews, de promotions, de décors, tous balayés par le virus. Quand on sait l’énergie désespérée qu’il faut pour monter de tels projets, le dégoût nous emplit la gorge. En se baladant sur les boulevards, on est surtout saisi par l’accélération stupide du temps et notre appétit de nouveautés jamais rassasié. Nous vivons au rythme des avant-premières, des sorties du mercredi au cinéma, de l’office des librairies, nous avons pleinement conscience de cette vacuité, mais, emportés par cette sarabande infernale, nous ne pouvons y résister. Nous sommes tous accros à cette frénésie ridicule tout en sachant que les œuvres majeures, intemporelles et délicieuses, sont des exceptions à la règle marchande. Je dois le reconnaître, ce matin, j’étais en manque de nouveautés DVD, de romans, d’essais, j’ai honte d’avoir erré chez Gibert en proie à cette maladie très française : combler le vide citadin par un surcroît de culture. C’est grave docteur ? Je voulais revoir ma dose d’affiches érigées sur le pavé et de couvertures brillantes à l’intérieur des vitrines. Tout ça me semble si dérisoire, si dépassé, absurde même. Dans ma campagne désolée, j’étais moins sujet à ces crises de mysticisme culturel. Et si le Président reconfinait…

Des illusions de la start-up nation à la reconquête industrielle: en avant toute !

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L'usine de Flins de Renault au futur très incertain © CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

Les crises à répétition achèvent de dissiper les rêves de « mondialisation heureuse » des économies post-industrielles ou en voie de désindustrialisation aggravée. La France d’Emmanuel Macron peut-elle sortir de sa « naïveté » et s’engager sur la voie d’une reconquête productive et technologique ?


Cet article est rédigé par Denis Bachelot, journaliste et essayiste, auteur de L’Islam, le Sexe et Nous (2009) et par Gilbert Pena, consultant en entreprise, ancien délégué général du Club du Small Business.

France vs Allemagne

L’Allemagne, nous dit l’économiste Julia Cagé, n’a pas hésité à massivement délocaliser sa production pour renforcer sa compétitivité. Certes, mais jamais au point d’en perdre le contrôle!

Elle a d’abord choisi prioritairement son environnement proche, l’Europe de l’est, pour baisser ses coûts de production, et intégrer ces pays dans son espace économique « naturel ». Elle a toujours également maintenu ses productions les plus stratégiques et à plus forte valeur ajoutée sur son territoire; chacun peut faire la différence entre une délocalisation qui vise à s’implanter sur de nouveaux marchés, sans nécessairement  réduire l’outil industriel domestique, et celle qui vise essentiellement à réduire les coûts de production. La France, dans le même temps, vendait ses fleurons industriels à la découpe.

>>> Première partie de l’article à retrouver ici <<<

Le résultat aujourd’hui est sans appel ; ainsi, si l’on compare les chiffres de l’emploi industriel de la France et de l’Allemagne sur les 30 dernières années, le constat est sévère pour notre pays : de 1989 à 2017, la France a perdu 30% de ses emplois industriels – de 4,5 millions à 3,180 – avec une part de l’industrie dans le PIB qui passait dans le même temps de 18% à 10,6%, quand l’Allemagne, sur la même période, maintenait une contribution industrielle au PIB de l’ordre de 22%, contre 30% en 90, juste avant la réunification ; avec une main d’œuvre industrielle de plus de 6 millions de salariés, soit le double de la France. A noter, par ailleurs, que la part de l’industrie manufacturière dans le PIB de la France est inférieure à celle de l’Italie et de l’Espagne, autour de 16%, et du Royaume-Uni à 17%.

Mais d’abord, et principalement, l’Allemagne veille à garder le contrôle capitalistique de ses entreprises ; un enjeu plus crucial que le lieu de production, puisqu’il est la clé des décisions stratégiques qui engage l’avenir. A la différence de la France qui a laissé partir ses pépites sans combattre, l’Allemagne, traumatisée par le rachat, en 2016, du groupe Kuka, fleuron de la robotique mondiale, utilise désormais un décret destiné à défendre ses entreprises stratégiques. La vulnérabilité de ses champions industriels à des prises de contrôle chinoises a déclenché une politique protectionniste identique à celle des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, déjà armés juridiquement face aux appétits chinois. Une politique fondée sur un protectionnisme sélectif, rejetée par l’Union Européenne. La balance commerciale française est un bon baromètre de notre effondrement industriel, avec un déficit cumulé de 2005 à 2019 de 840 milliards d’euros ! A comparer aux 2800 milliards d’excédents pour l’Allemagne sur la même période. Le chômage de masse accompagne pareillement le déclin de notre système productif. Le savoir faire technologique et la maîtrise des chaînes de valeurs, quelque soit le secteur d’activité, reste l’épine dorsale de la puissance économique.

L’Allemagne veille à garder le contrôle capitalistique de ses entreprises ; un enjeu plus crucial que le lieu de production, puisqu’il est la clé des décisions stratégiques qui engage l’avenir

Un enjeu de puissance

Nous touchons là au troisième point soulevé par Julia Cagé pour légitimer la désindustrialisation : l’essentiel, souligne-t-elle, est la captation de la valeur ajoutée dans la chaine de valeur. Et l’économiste de citer le cas, bien connu, d’Apple, qui capture l’essentiel de la valeur ajoutée de l’iPod, et non la Chine qui le fabrique. De même, la valeur ajoutée de la Chine dans les ordinateurs n’est que de 5%. « Il en va également ainsi de vos Nike préférées ». « Dans un système mondialisé de l’innovation, celui qui capture la valeur, c’est celui qui innove, pas celui qui produit », note-t-elle. La remarque est juste, mais, formulée telle quelle, elle ignore la dimension essentielle de la durée qui s’inscrit dans une vision de puissance géoéconomique. L’Occident a fait preuve d‘une naïveté coupable, en imaginant que la Chine se contenterait longtemps d’être l’atelier du monde. Elle s’est pensée, dès son ouverture à l’économie monde – comme le Japon en son temps, ou la Corée – comme une grande puissance en devenir, et a soumis l’accès à ses capacités de production à des transferts massifs de technologie, appuyés par de gigantesques efforts de formation de sa population.

A lire aussi: Déconfinement: “Les entreprises doivent traiter de toute urgence l’amertume des premiers de corvée!”

Il fallait être naïf, et arrogant à la fois, pour sous-estimer la capacité de ce pays à atteindre en un temps record, soit trois décennies, un niveau de performance technologique et de capacité d’innovation apte à rivaliser avec les pays les plus développés de l’ouest. Aujourd’hui, les Etats-Unis affrontent un concurrent qui challenge sa suprématie économique, et géopolitique du même coup. Le bras de fer autour de la 5G en est un exemple frappant, comme l’est également, la concurrence que les BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) livrent au GAFAM américains, dans le domaine des réseaux qui dominent l’économie monde, et de la Tech en général. La Chine fait au moins jeu égal avec les Etats-Unis, loin devant l’Europe, en matière d’Intelligence artificielle. Elle abrite six des onze licornes d’IA dans le monde. Comme le note un article des Echos : « Divertissement, voiture autonome, paiement mobile, intelligence artificielle… Les champions chinois dépensent des milliards et recrutent au cœur de la Silicon Valley pour prendre le leadership mondial sur ces secteurs »[tooltips content= »Les Echos du 18/01/2020″]1[/tooltips].

La dynamique de conquête, incontestablement, est du côté de la Chine et non plus de l’Occident. Un pays qui agit avec une vision coordonnée et volontaire de son destin et de sa puissance, sur la durée, l’emporte logiquement sur ceux dont les choix stratégiques reposent avant tout sur la diversité éparse des intérêts particuliers et les exigences de rendement à court terme de fonds d’investissements étrangers.

Certains économistes, et non des moindres, au fil des dernières décennies, ont cependant résisté au mythe de la société post industrielle dans un environnement de mondialisation heureuse. On peut citer, à ce titre, le cas exemplaire de Jean-Louis Levet, qui réalisa une mission sur l’enjeu des délocalisations de sites de production quand il s’occupait des entreprises aux Commissariat général du Plan, au début des années 2000. Dès 1988, Jean-Louis Levet avait lancé un cri d’alarme dans un ouvrage au titre prémonitoire, « Une « France sans usines ? »[tooltips content= »« Une France sans usines », Economica, 1988″]2[/tooltips], afin de dénoncer la désindustrialisation en cours et avancer des propositions pour faire de l’industrie le moteur de la croissance d’une France moderne. On peut également évoquer les travaux d’économistes médiatisés, comme Elie Cohen, Christian Saint-Etienne ou Michel Didier, qui tous, dans leurs approches respectives, ont défendu la nécessité impérieuse de promouvoir une économie de production et d’innovation. On ne peut non plus ignorer les thèses et les avertissements du prix Nobel Maurice Allais, bien exprimés dans le titre de son ouvrage de 1999: « La mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique »[tooltips content= »« La Mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique », Clément Juglar, 1999″]3[/tooltips], qui battait en brèche le conformisme consensuel des « élites » nationales. Rarement, un esprit aussi visionnaire fut autant ignoré par ses compatriotes et contemporains !

Un  projet national pour une reconquête industrielle

Emmanuel Macron reconnaît volontiers que l’Europe, dont il se veut le champion, a été « naïve » dans sa politique d’ouverture sans contrôle aux intérêts chinois. Doux euphémisme, nous avons subi une Europe passoire qui n’avait rien de l’Europe « bouclier », dont il vantait il y a peu les mérites ! Ayant peur des paroles fortes qui engagent, il n’a pas encore osé dire comme Thierry Breton, Commissaire européen à l’Industrie, nommé sous son influence, que « La politique industrielle en Europe ne peut plus être conduite avec pour seul but de réduire les prix pour le consommateur »[tooltips content= »La Tribune du 05/03/2014″]4[/tooltips]. Un constat réaliste sur l’aveuglement économique de l’Europe de Maastricht.

Après avoir combattu de manière acerbe le patriotisme économique, le besoin de frontières sélectives et les vertus de la production locale, Macron veut nous convaincre qu’il s’est désormais converti à ce qu’il dénonçait hier comme passéiste et dangereux ! Difficile de le croire sur quelques belles paroles de circonstance. En politique, seuls les actes sont décisifs. C’est bien d’une reconstruction industrielle dont notre pays a besoin. L’Allemagne dispose depuis 2018 d’une «stratégie industrielle nationale pour 2030  ».

A lire aussi, Jean-Luc Gréau : L’Etat n’est plus un problème, il est redevenu la solution

A contrario, le discours fondateur de Macron sur la « start-up nation » s’est construit sur une vision simpliste de l’avenir d’une France inspirée par l’exemple américain de la création des GAFAM. Prenant la parole à la conférence LeWeb, en 2014[tooltips content= »Le Point du 23 mars 2020″]5[/tooltips], il ne cachait pas sa fascination pour les leaders mondiaux de la révolution numérique : « Mon obsession, lorsque je regarde le CAC 40 aujourd’hui, est de créer le CAC 40 de dans dix ans et d’avoir des milliers de grandes entreprises qui puissent remplacer le CAC 40 actuel. Ce serait une grossière erreur de protéger les entreprises et les jobs existants ». Des paroles lourdes de conséquences, d’un irréalisme sidérant, qui expliquent sa froide sérénité vis-à-vis de la perte de nos fleurons industriels appartenant à des secteurs « traditionnels ».

Pour rendre crédible sa conversion nouvelle, sa capacité à se « réinventer », qu’il commence, par exemple, par créer un ministère de l’Industrie, rayé d’un trait de plume en 2017, en y nommant, pourquoi pas, un chef d’entreprise ayant prouvé ses capacités à défendre les intérêts français. Il a l’embarras du choix !

Qu’il mette sur pied, dans le même ordre d’idée, une task force de personnalités incontestées – économistes, dirigeants d’entreprise, politiques – pour mener une réflexion  de fond sur un projet de reconquête industrielle pour notre pays, qui reste une nation de haute compétence technique et entrepreneuriale. Et pourquoi pas, à terme, le retour d’une structure pérenne – Commissariat au Plan, ou quel qu’en soit le nom – pour assister un Etat sachant dans sa fonction d’Etat stratège.

Le projet de retrouver le chemin d’une indépendance nationale « pleine et entière », de relocaliser, dans la mesure du possible et du souhaitable, nos industries perdues, doit être une ardente priorité pour une France qui s’apprête à traverser la pire des récessions de son histoire. Et puis que notre président se veut un européen exemplaire, c’est le moment où jamais, dans ces temps de crise aiguë, de proposer à nos partenaires une ambition industrielle européenne claire, centrée sur le noyau historique de l’UE, pour affirmer notre cohérence et notre volonté d’exister face aux appétits des puissances impériales  américaines et chinoises, qui lorgnent sur nos fleurons et nos centres de recherche d’excellence. L’Europe est une proie désirable et vulnérable !

Cette renaissance industrielle exige d’admettre la nécessité d’une politique industrielle, menée avec une volonté sans faille, une cohérence audacieuse dans les décisions; seuls moyens de retrouver un niveau de confiance des Français indispensable pour surmonter l’épreuve. Un projet qui engage l’ensemble du pays dans la construction d’un avenir prospère et souverain.

Une France sans usines ?

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Le retour du Sultan dans les Balkans

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Le président serbe Aleksandar Vucic accueille son homologue turque Receip Tayyip Erdogan, 7 octobre 2019 ©Oksana Skendzic/SIPA/1910071420

Dans les Balkans, quasiment tous les pays sont membres de l’OTAN et membres de l’Union européenne, ou candidats à son adhésion. Depuis les guerres des années 1990 la zone est donc presque sous contrôle des atlantistes, mais les jours meilleurs promis par Washington et Bruxelles ne sont toujours pas au rendez-vous. L’Union européenne est certes le plus gros acteur économique de la région, mais ses résultats sont décevants et son rôle politique s’est affaibli. Dans cette situation de flottement, la Russie, la Chine et la Turquie en profitent pour accroître leur influence et leur présence…


La Turquie connaît bien la région qu’elle domina entre le XIVe et le début du XXe siècle et où elle cultive l’idéal de sa « grandeur passée ». Il n’y a qu’à consulter le site internet du ministère des Affaires étrangères turc pour s’en convaincre : « Les Balkans sont une priorité pour la Turquie non seulement d’un point de vue politique, économique et géographique, mais également pour ses liens historiques, culturels et humains avec la région. »

La Turquie, 19e puissance économique mondiale, a un intérêt stratégique dans la région où elle convoite avec beaucoup d’attention le corridor de transport paneuropéen n° 10 qui relie les pays balkaniques entre eux avec l’Autriche et la Grèce et qui est un accélérateur réel de commerce entre la Turquie, les Balkans et l’ensemble de l’Europe.

Tout en reconstruisant une « diplomatie des mosquées », Ankara cherche à tisser des liens forts avec les autres peuples balkaniques…

C’est aussi à travers les Balkans que le projet russo-turc « Turkish Stream » acheminera du gaz russe à l’Europe centrale et aux Balkans. Les investissements directs à l’étranger (IDE) turcs dans les Balkans sont en croissance, notamment dans l’État autoproclamé du Kosovo, mais ne représentent que 3% du total IDE turc en 2015. Le commerce extérieur entre la Turquie et les Balkans a été quasiment multiplié par dix passant de 2,2 milliards d’euros en 2000 à quelque 20 milliards de dollars en 2019. Ankara est devenue un des principaux partenaires de la région non membre de l’UE. Les entreprises turques y sont particulièrement présentes dans les secteurs stratégiques des infrastructures, de l’énergie, de la téléphonie et de la banque.

Ankara multiplie les investissements

La Turquie, membre de l’OTAN, est présente dans l’Eulex au Kosovo et participe régulièrement à des réunions régionales organisées par l’Union européenne. Pour autant elle développe en parallèle sa propre stratégie politique et fait de moins en moins confiance à Bruxelles pour récupérer sa part du gâteau balkanique. La politique de développement actuelle de la Turquie dans les Balkans s’inscrit dans la lignée « néo-ottomane » développée par Ahmet Davutoğlu, professeur, politologue et ancien ministre des Affaires étrangères turc, qui parle des siècles ottomans des Balkans de « siècles de succès ».

A lire ensuite: Donbass: 13 000 morts, 30 000 blessés et un million de réfugiés

Ankara a développé en effet une politique de conquête importante dans les Balkans où elle dispose de réels réseaux, malgré plusieurs siècles d’occupation, grâce aux fortes communautés musulmanes de Bosnie-Herzégovine, d’Albanie, de Macédoine du Nord ou du sud de la Serbie. Tout en reconstruisant une « diplomatie des mosquées », Ankara cherche à tisser des liens forts avec les autres peuples balkaniques afin de s’imposer comme un acteur de premier plan dans cette zone pivot.

Depuis le début de l’année, la Turquie a même signé un accord avec …

>>> Lire la suite sur le site de la revue Conflits… <<<

Cette brèche ouverte par le Professeur Raoult

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Marcel Gauchet Photo: Hannah Assouline

Marcel Gauchet intervient sur REACnROLL et répond aux questions d’Elisabeth Lévy sur le phénomène assez fascinant du très médiatique Didier Raoult. Ce médecin serait devenu la figure de proue du populisme dans les « territoires ». Applaudi par la France périphérique avec son traitement peu onéreux contre le Covid-19, ses méthodes remettent en question la légitimité des autorités politiques et scientifiques. 


Causeur vous propose ce matin de lire un extrait de l’échange entre Marcel Gauchet et notre directrice, échange à retrouver dans une émission sympathique d’une heure sur RNR.tv (5€ par mois).

Elisabeth Lévy. Revenons à Didier Raoult. Je précise que je n’accorde aucun contenu négatif à ce mot, mais dans le fond, il fait du populisme. Nous nous souvenons des images que nous avons vues à Marseille : tester des gens et les soigner, pendant que les institutions publiques nous expliquaient qu’il ne fallait ni se tester ni sortir. Cela démontre bien que Raoult s’adressait au peuple par-dessus la tête des institutions.

Nous sommes donc dans un scénario très curieux : c’est l’entrée de la politique dans une matière qui paraissait très éloignée 

Marcel Gauchet. Et par sa chaîne Youtube, ce qui est très important ! En effet, Didier Raoult est un franc-tireur, il veut avoir les coudées franches par rapport à toute la structure très pesante de la recherche institutionnelle, et je le comprends. C’est une bureaucratie très lourde, et Raoult a le niveau de notoriété qui lui permet de s’en affranchir. Ce populisme médical – je reprends votre expression qui est juste – renvoie à cette question : pourquoi les médecins ne s’adresseraient-ils pas directement au peuple ? Dans la mesure où le peuple est capable de vérifier les résultats, et que Raoult a des résultats, en l’occurrence. La bataille se situe dans le fait de savoir pourquoi il y a eu moins de morts à Marseille qu’à Paris, qui en principe a des structures médicales de haut niveau. Nous sommes donc dans un scénario très curieux : c’est l’entrée de la politique dans une matière qui paraissait très éloignée. (…)

Quand il critique les médias, je trouve que Didier Raoult exagère, car il a réussi cette chose remarquable en créant une brèche dans l’autosatisfaction naturelle des médias mainstream qui ont cru au début qu’ils allaient écraser ce trublion et le remettre dans le rang, et qui se sont aperçus, à leur grande stupéfaction, qu’il avait une base de masse dont la logique de l’audimat obligeait à prendre l’existence en compte. Il a donc gagné, c’est une victoire, en fait.

Marcel Gauchet analyse deux faits marquants de l’actualité:
– Les heurs et malheurs de Didier Raoult
– Le plan Macron/Merkel pour l’économie européenne
Soutenez une télévision qui défend la dispute civilisée, les arguments étayés et la liberté de l’esprit, abonnez-vous aujourd’hui!

(…)

Elisabeth Lévy. Un mot encore sur l’aspect Marseille/Paris de cette intrigante affaire. Écrit, un tel scénario aurait pu paraitre caricatural. C’est vraiment extraordinaire, et cela nous renvoie à la crise des gilets jaunes, aussi.

Marcel Gauchet. Bien sûr. C’est la France périphérique ! Il y a un ressentiment qui s’est créé dans une France qui ne se sent pas représentée par les autorités identifiées à tort comme « parisiennes ». On entre dans toute une époque politique : c’est le prix à payer de la société de la connaissance. Elle fabrique une bureaucratie scientifique, des autorités de toutes sortes, dont la distance avec la population croît avec leur importance dans le fonctionnement des institutions… Nous assistons à une crise de l’autorité scientifique dont les effets vont avoir de grandes suites. On le voit déjà avec le problème des vaccins : c’est déjà un certain type de discours sur les vaccins qui a dissuadé des gens de vacciner leurs enfants. 

Il y a là un vrai problème de fond : il existe un type d’autorité scientifique perçue comme étrangère à la question humaine qu’elle prétend servir, qui provoque des comportements de rejet irrationnels dans la population, mais que l’on est obligé de prendre en compte. (…) Pendant qu’elle s’embarbouille dans des considérations de méthodologie qui apparaissent comme stratosphériques [aux yeux des citoyens ordinaires NDLR], la science parle aux scientifiques, les scientifiques parlent à la science. Alors qu’ici c’est aux citoyens qu’il faut s’adresser. 

>>> Retrouvez une heure d’échanges avec Marcel Gauchet sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains ici (5 € par mois seulement) <<<

Proust avant Proust

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Proust en 1896 / Leemage

Les Plaisirs et les Jours, livre de jeunesse et les Souvenirs de lecture de Jeanne Proust, la mère de l’écrivain, éclairent la métamorphose d’un jeune homme à la mode en écrivain génial.


« Bonheur de Proust : d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais les mêmes passages », écrit Roland Barthes dans Le Plaisir du texte. Cette formule lapidaire et lumineuse est le meilleur résumé qui soit du génie proustien. Proust est d’abord celui qui a bouleversé notre perception de la réalité, la preuve de la véracité de la fameuse phrase d’Oscar Wilde, « la nature imite l’art ». Il y a eu un avant et un après Proust en littérature, comme il y a un avant et un après Monet en peinture.

Cette réinvention du monde est d’abord celle d’une langue que Proust a forgée, avec cette fameuse phrase qui se déroule à l’infini en volutes où on se perd et où on se retrouve, comme on perd et on retrouve le temps qui est le cœur même de la Recherche. C’est pourquoi le texte proustien, comme l’a bien vu Barthes, est un tissu continu, une longue métaphore moirée. Inutile de chercher chez lui des « morceaux de bravoure » puisque tout le récit en est un et qu’il est impossible d’y trouver des moments-clés qui seraient des sommets d’où on pourrait contempler tout le paysage.

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Victoire sur la mort et le chagrin

Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans le surgissement d’une œuvre majeure. Une certaine illusion rétrospective fait croire qu’elle a toujours été là, d’un bloc. On voit à chaque lecture un monde surgir d’une tasse de thé dans laquelle on a trempé une madeleine, un monde enchanté par des profils de jeunes filles à bicyclette au bord de la mer et par une sonate mystérieuse dont un simple motif musical signe une victoire éternelle sur la mort et le chagrin.

À chaque lecture, encore, le lecteur trébuche sur ce défaut d’un pavé dans la cour d’un hôtel particulier du Temps retrouvé et reçoit la révélation tant attendue : la seule immortalité est dans le livre que le narrateur s’apprête précisément à écrire, parce qu’il vient de comprendre pourquoi il doit l’écrire. À la recherche du temps perdu est avant tout cette histoire d’un livre qui raconte comment il s’écrit, cette histoire d’un cercle, semblable au serpent Ouroboros qui se mord la queue, symbole ésotérique de l’éternité présent dans toutes les mythologies du monde. Par un paradoxe temporel unique, c’est quand le livre est terminé que l’on commence à l’écrire.

Il n’empêche : Proust, marathonien du temps, enfermé dans une chambre tapissée de liège à cause d’un asthme épuisant, engagé dans une course-poursuite pour mener à bien son œuvre cathédrale, n’a pas toujours été ce solitaire du boulevard Hausmann que venaient visiter quelques rares amis comme Paul Morand, qui a laissé un poème plus saisissant que ne le sera jamais aucune biographie :

« Derrière l’écran des cahiers,
sous la lampe blonde et poisseuse comme une confiture
votre visage gît sur un traversin de craie
Vous me tendez des mains gantées de filoselle
silencieusement votre barbe repousse
au fond de vos joues.
Je dis :
– Vous avez l’air d’aller fort bien.
Vous répondez :
– Cher ami, j’ai failli mourir trois fois dans la journée.
[…] Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit
pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?
Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
pour en revenir si indulgent et si bon ? »

Le Proust qu’évoque Morand, dans ces années 1910, n’est alors que peu connu sinon comme une personnalité mondaine qui fréquentait naguère les salons les plus chics, comme celui de la princesse Mathilde. Il avait publié quelques chroniques et son homosexualité n’était plus un secret. Un snob, avec une mère juive ; un dreyfusard ami de Léon Blum, mais aussi de Léon Daudet, la première épée de Maurras à l’Action française. Personne, sauf quelques proches, n’imagine alors que, depuis 1908, il s’est lancé dans un travail acharné qui va aboutir en 1913 à la parution de Du côté de chez Swann, à compte d’auteur, chez un jeune éditeur, Grasset, alors que la NRF de Gaston Gallimard l’a refusé sur les conseils de Gide. Et ce n’est qu’en 1919 que Proust peut sortir le deuxième volume, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, qui obtient le Goncourt, ce qui crée un véritable scandale.

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Cette histoire est racontée par Thierry Laget dans Proust prix Goncourt : une émeute littéraire, paru l’année dernière [tooltips content= »Gallimard, 2019″](1)[/tooltips]. Proust dut son Goncourt en grande partie à Léon Daudet, membre du jury, que l’on aurait davantage attendu dans un soutien au roman de guerre de Dorgelès, Les Croix de bois, principal concurrent de Proust. Mais la littérature, chez Daudet, a ses raisons que la politique ne connaît point. En la matière, il est absolument dépourvu d’a priori comme en témoigne son célèbre : « La patrie, je lui dis merde quand il s’agit de littérature ! » C’est au nom de cette souveraine liberté de jugement que Daudet défend le roman d’un juif mondain et « inverti », comme on disait à l’époque, contre celui d’un ancien combattant d’une guerre qui est encore, en 1919, une plaie ouverte. Proust meurt trois ans plus tard, à bout de souffle, le 18 novembre 1922, à 51 ans. Il a néanmoins réussi son pari : son œuvre est achevée, même si les parutions de La Prisonnière (1923), d’Albertine disparue (1925) et du Temps retrouvé (1927) sont posthumes.

Bernard de Fallois, l’homme qui aimait Proust

Bernard de Fallois, éditeur mythique, disparu en 2018 à l’âge de 91 ans, a joué un rôle capital dans la connaissance de Proust. On lui doit quelques trésors qu’il avait exhumés pour son projet de thèse sur « L’évolution créatrice de Proust avant la Recherche ». En 1952, il fait publier chez Gallimard, en trois volumes, Jean Santeuil. Écrit entre 1896 et 1899, ce roman où l’on trouve le palimpseste de la Recherche est inachevé et Proust l’avait préfacé en imaginant qu’un grand écrivain inconnu, dont l’œuvre n’était pas terminée, était redécouvert par deux jeunes hommes. Bernard de Fallois ne s’est pas arrêté là : en 1954, il publie Contre Sainte-Beuve, texte majeur qui fusionne la critique littéraire et l’écriture romanesque, livre qui tient à la fois de l’art poétique et d’une mise en scène de la littérature comme sujet d’un roman possible.

Privées de leur fondateur, les éditions qui portent son nom ont continué son travail en éditant notamment l’année dernière Le Mystérieux Correspondant, un recueil de nouvelles de jeunesse que Proust n’avait pas publiées parce qu’elles évoquaient trop ouvertement son homosexualité.

GL Bernard de Fallois (editeur )
GL Bernard de Fallois (Louis Monier  / Bridgeman images

Un jeune homme fin de siècle

On ne cherchera pas nécessairement l’explication de cette déflagration proustienne dans les deux ouvrages qui paraissent aux éditions de Fallois, Les Plaisirs et les Jours, un recueil de textes et de vers publié par Proust en 1896 à l’âge de 24 ans, ainsi qu’un document inédit, intitulé Souvenirs de lecture de Jeanne Proust, qui collige les cahiers de la mère de l’écrivain où elle recopiait des extraits. Il s’agit plutôt d’éclairages et de perspectives faisant ressortir la singularité irréductible de la Recherche. Les Plaisirs et les Jours paraît dans un fac-similé de l’édition originale comportant des illustrations de Madeleine Lemaire, grande figure mondaine et des partitions de Reynaldo Hahn, le compositeur rencontré deux ans plutôt dans le salon de cette dernière et qui deviendra l’amant puis l’ami de Proust.

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Le livre est surtout représentatif de l’esthétique fin de siècle, plus proche de Jean de Tinan, dans l’esprit, que de ce que sera la Recherche. Il exhale la langueur exténuée de jeunes gens prématurément vieillis, une certaine complaisance élégante aux émois minuscules qui peuvent pourtant conduire au seuil de la mort. Certes, on y croise des personnages mondains et snobs, des dilettantes et des aristocrates comme il y en aura tant dans la Recherche. « Violante ou la mondanité » décrit assez cruellement une jeune fille éprise d’absolu qui s’use à force de snobisme. « Mélancolique villégiature de Madame de Breyves » est une belle nouvelle sur les ravages de la cristallisation amoureuse qui sera celle de Swann. On notera aussi l’importance du thème de la musique sans que l’on puisse dire pour autant que cela annonce la sonate de Vinteuil.

Il y a aussi, ce qui donne une certaine couleur à cet ensemble disparate, un humour dans l’habileté au pastiche, en l’occurrence celui du Flaubert de Bouvard et Pécuchet, qui nous rappelle que Proust était un maître dans cet exercice : on retrouvera d’ailleurs dans la Recherche un autre pastiche, éblouissant, du Journal des Goncourt. On se rappelle que le rire est une dimension essentielle et trop souvent négligée dans la Recherche. On lira aussi la préface d’Anatole France, le grand écrivain du moment, qui deviendra le Bergotte de la Recherche. Mais enfin, Les Plaisirs et les Jours demeure avant tout une curiosa émouvante qui aurait sans doute été oubliée si Proust n’était pas devenu Proust.

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On lira aussi avec un certain plaisir les carnets de citations de Jeanne Proust, la mère adorée qui est en quelque sorte l’élément déclencheur de la Recherche, puisque c’est l’impossibilité d’un baiser à son petit garçon qu’on envoie se coucher lorsqu’il y a des invités qui provoquera l’insomnie et l’angoisse du narrateur et par là même la naissance de l’œuvre. Jeanne Proust, née Weil, (1849-1905), est une grande bourgeoise cultivée, d’une culture classique, mais vivante. Elle aime les moralistes français, les correspondances, les mémoires et Anatole France. C’est elle, avec la grand-mère de Marcel Proust, qui « passe » les livres pour son fils, à tous les sens du terme, et la Recherche est aussi un hommage à la mère, comme Proust l’écrit au fils de Léon Daudet, en 1906, en évoquant « quelque chose que j’ai commencé et qui n’est rien que sur elle. »

Inutile donc de s’obstiner à vouloir trouver dans ces deux textes des clés de lecture de la Recherche : ils soulignent plutôt le beau mystère de la métamorphose d’un jeune homme à la mode en écrivain possédé et génial.

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Cinéma: les baisers interdits sur les tournages?

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Hep vous deux, distanciation sociale ! Jean Gabin et Michèle Morgan dans "Le Quai des brumes", film de Marcel Carné (1933) © Cine Alliance / Collection ChristopheL via AFP

Des films sans baisers ? Voilà qui pourrait être fort ennuyeux. Déjà que le cinéma français n’est pas toujours épatant…


Tomber nez-à-nez, au coin d’une rue, sur un tournage de film ne sera pas encore possible tant que le virus continuera à circuler et même en phase 2 du déconfinement. Le comité central d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CCHSCT) du secteur audiovisuel et du cinéma, vient de publier un guide d’une cinquantaine de pages pour aider la profession à reprendre les tournages suspendus depuis le début du confinement. On y apprend donc que les tournages en extérieur se feront désormais à l’abri des regards mais aussi qu’il faudra organiser la distanciation physique entre les équipes techniques, de production et les acteurs, figurants, cascadeurs, doublures, maquilleurs. Un vrai casse-tête qui risque de faire perdre encore plus son âme au cinéma !

Et mes lèvres, tu les aimes mes lèvres ?

Le plateau de tournage, animé en temps normal par une valse continue de va-et-vient, a de fortes chances de se transformer en plateau de quadrillage, de marquage, de blocage. Il y est question d’affecter comme dans toutes les entreprises un « référent Covid » en charge de coordonner les mesures sanitaires préventives. Ce dernier sera soit une personne qualifiée venant de l’extérieur, soit quelqu’un faisant partie de l’équipe de tournage, si cette dernière est réduite et dispose de peu de moyens. 

Scénarisons alors brièvement quel pourrait bien être un plateau de tournage dans le 7e art du monde d’après…

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Pendant que l’assistant réalisateur endosserait le rôle de gendarme de plateau contrôlant la circulation des cadreurs et preneurs de son et sifflant à la moindre infraction du mètre de sécurité, l’une des maquilleuses s’approcherait, masquée, gantée et armée d’une perche pour remettre un coup de blush, de laque et refaire les yeux charbonneux de l’actrice phare du film. 

Assise sur un banc en plastique dans un décor kitch à la Ozon, cette dernière poserait alors ses yeux de starlette sur la palette de rafistolage, tendue à distance par la maquilleuse, grimaçante de douleur à cause de sa tendinite au bras, et constaterait avec amertume l’absence de rouges à lèvres, artifice devenu introuvable, les ventes s’étant effondrées depuis le port obligatoire du masque.

Avec dépit, elle se tournerait alors vers le réalisateur pour lui demander le degré d’intensité qu’elle devrait mettre dans son regard, seul attrait sur lequel désormais miser, ses lèvres rendues invisibles par le masque couleur chaire. Un tel scénario ne vaut pas une palme mais est digne de cauchemar en plateau !

Les cascades de Belmondo et les baisers à l’heure des gestes barrières

Mais revenons au guide. Car une autre préconisation est également ubuesque. Il est en effet indiqué de rendre compatible les scènes de foule, de bagarre, d’intimité avec les gestes barrières. Heureusement que Belmondo ne tourne plus ! Il aurait mis une sacrée pagaille dans pareil dispositif. Comment exercera-t-on son jeu d’acteur dans de telles conditions ? Que signifie une mise en scène sans l’expression des émotions lisibles dans le rapprochement et l’éloignement des corps, sans ces corps qui luttent ou qui se culbutent ?

Au cinéma, un regard, un geste, un baiser suffisent pour dire beaucoup de choses, là où le théâtre peut se contenter de mots en vers ou en prose. C’est bien là, la grande différence entre ces deux arts. Sur les planches, les émotions passent par la voix alors que sur la toile, c’est beaucoup par le corps qu’elles peuvent s’exprimer. Espérons d’ailleurs que les acteurs de théâtre ne devront pas jouer masqués. 

Enfin, la recommandation la plus croustillante de ce protocole de déconfinement est celle qui concerne les baisers !  On apprend que « le tournage de baisers se fera désormais sur base de volontariat ». Autant vous dire que parmi les gens qui vont se faire dépister, ce sont les acteurs et les actrices de cinéma qui vont être les plus nombreux. La réputation du french kiss est en jeu !

Le cinéma français était déjà de plus en plus pudibond

Vous aurez peut-être compris que ces mesures préventives qui touchent le monde du 7e art me laissent un peu perplexe. Doit-on redouter l’émergence de films sans baiser de cinéma ? Le cinéma sera-t-il alors toujours le cinéma ? La réponse est évidemment non. 

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Que serait Autant en emporte le vent sans le baiser fougueux de Clark Gable et de Vivien Leigh ? Que serait Sur la route de Madison sans le slow de Clint et Meryl Streep au cours duquel, dans une chaleur enveloppante, la force du désir l’emporte sur la morale du devoir conjugal ? Et dans un genre plus sirupeux, Titanic aurait-il eu le succès qu’on lui connaît sans l’enlacement de Léo et de Kate Winslet sur la proue de l’Insubmersible, qui a fait rêver tant de midinettes? Quant au cinéma français, qu’aurait été la scène mythique de Quai des Brumes sans la fameuse réplique « tu as de beaux yeux tu sais ? » de Gabin qui engendre un célèbre baiser échangé entre lui et Michèle Morgan, dans un enlacement intense qui fait d’ailleurs déjà cruellement défaut à bien des films français actuels ?

Et au delà des baisers, quid de toutes les scènes érotiques où les corps des acteurs se dénudent, se touchent ou simulent l’acte ultime ? Le coronavirus va t-il précipiter notre cinéma dans une pudeur chaste ? Ira t-on jusqu’à appliquer un révisionnisme hygiéniste en photoshopant toutes les affiches de baisers cultes du 7ème art, comme on l’a fait pour la pipe de Jacques Tati ? Lorsqu’on regardera de nouveau Le mépris, entendra t-on BB dire «  Et mon masque, tu l’aimes mon masque ? » Seul l’avenir nous le dira. Et pour l’instant continuons à chanter : « I just want your extra time and your kiss » ! 

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