Grace à son habileté politique et sans avoir à fournir un effort intellectuel considérable, la patronne de la droite nationale affirme voir dans la crise sanitaire une victoire idéologique.


Le caractère inédit de la situation sanitaire invite les responsables politiques à la prudence. Si elle est toujours tentante, la récupération politique n’est pas si évidente ces temps-ci. À l’émission le “Grand Jury” dimanche, Marine Le Pen a soigneusement évité les écueils. En l’invitant à commenter la gestion de la pandémie, les trois journalistes qui l’interrogeaient sur RTL espéraient qu’elle nous montre son visage populiste ; ils en ont été pour leurs frais. La présidente du Rassemblement national (RN) s’est montrée modérée. Figure politique importante depuis près de deux décennies, et quoi que l’on ait pu dire de son débat d’entre deux tours, Marine Le Pen a quelques années d’expérience rhétorique derrière elle. Elle sait que les Français sont déjà le peuple d’Europe le plus enclin à critiquer ses gouvernants, et que pour marquer des points dans l’opinion, nul besoin d’une critique trop véhémente. C’est pourtant un ingrédient essentiel de ce “populisme” qui a le vent en poupe partout !

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Je ne suis pas populiste, vous savez

Le confinement et le déconfinement, “vous auriez fait mieux?” demande un des trois journalistes. Marine Le Pen se garde bien de répondre par l’affirmative. Tout juste confiera-t-elle être en désaccord avec la réouverture des écoles (elle aurait attendu septembre), et affirmera-t-elle qu’elle aurait opté pour la même politique que les pays qui s’en tirent mieux en ayant très tôt suivi les recommandations de l’OMS: “tester, isoler et traiter”, ce que la France n’a pas su faire à temps. 

On lui reproche de critiquer le gouvernement à tout bout de champ ? Elle reconnait effectivement faire un “certain nombre de critiques”, mais guère plus. Si elle a été “la première peut-être”, elle invite ses interlocuteurs à reconnaître qu’elle n’est “certainement pas la seule” à faire le constat que le gouvernement a menti sur les masques ou à déplorer l’impréparation du pays. Mais, fait nouveau, elle profitera du micro qui lui était tendu pour regretter que tous les Français n’aient pas eu de masque le 11 mai (comme s’y était engagé Emmanuel Macron), et déplorer l’injustice faite aux habitants des communes déshéritées : “La réalité c’est que l’État n’a fourni aucun masque. Ce sont les régions, quand elles le pouvaient, ou les communes.” 

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Alors que l’on pourrait s’attendre à ce qu’elle fasse feu de tout bois, pendant une heure, la dirigeante du principal parti d’opposition aura donc retenu ses attaques. Faut-il encourager les Français à trainer leurs dirigeants devant les tribunaux? Même pas : elle préfère la démocratie ! “Je considère que ce sont les électeurs qui doivent trancher”. Les Français endeuillés qui ont soif de procès, elle dit les comprendre, mais elle ne veut pas forcément les encourager dans cette voie. “Les gens ont été assez infantilisés” affirme-t-elle. Elle préfère à la place “remercier les Français de leur patience et de leur civisme” durant le confinement.

L’outrance, elle l’a laissée tomber

Si l’outrance n’était donc pas au rendez-vous politique dominical, la présidente du RN a toutefois placé ses pions. Elle annonce qu’elle va publier un “livre noir” en juin qui dénoncera les erreurs durant la crise du coronavirus. Elle affirme par exemple qu’elle aurait réclamé depuis le début un décompte du stock effectif des masques et des tests à notre disposition, et ne l’avoir jamais obtenu. Alors que les journalistes rappelaient qu’Emmanuel Macron avait dit dans sa dernière intervention qu’il avait l’intention de se “réinventer” et l’invitaient à faire de même, la présidente du RN s’est gargarisée de ne pas devoir changer quoi que ce soit de son côté : “la crise a validé tout ce que nous avions prévu et ce que nous disons aux Français depuis des décennies”. Elle fait allusion à ses thèses souverainistes, en réalité à la mode depuis moins longtemps qu’elle veut bien le dire dans son mouvement. 

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Selon elle, gouvernés par Emmanuel Macron, “nous restons les seuls à vouloir demeurer en Europe les meilleurs élèves du sans-frontiérisme” ! Pour illustrer son propos, elle pointe l’incohérence consistant à exiger des Français de demeurer à 100 km de leur domicile quand les autres Européens peuvent circuler librement dans l’hexagone. Elle plaide par ailleurs pour le retour d’une planification nationale du secteur de la santé, comme cela existe avec l’industrie de l’armement, quand Emmanuel Macron appelle de ses vœux la construction d’une vaste Europe de la santé.

Marine Le Pen n’a pas adhéré au groupe Ecologie-Démocratie-Solidarités…

Le corona est venu s’ajouter à la crise des gilets jaunes et contraint le président Macron à écouter des thèses à l’exact opposé de sa philosophie politique. Il se droitise en voyant Philippe le coiffer dans les sondages, et sa majorité ne compterait plus les traîtres.

Un chroniqueur connu de nos lecteurs a vu dans ces désertions une petite manipulation visant in fine à réorganiser une confortable majorité. De son côté, dans un journal du soir, on s’inquiète que la méchante revue d’un philosophe puisse un jour fournir à Marine Le Pen quelque soutien. La réalité est tout autre: on a vu dimanche que la candidate préférée du vote populaire et ouvrier français est si isolée et si souvent moquée qu’elle est contrainte à la plus grande mesure lors de ses interventions, ce qui n’était pourtant pas sa marque de fabrique…

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