Disparition de l’acteur et humoriste Guy Bedos, à l’âge de 85 ans


On l’appelait l’oriental car il était sentimental et tellement drôle. Avec ce chantre de l’irrévérence sous Giscard, un temps interdit d’antenne, notre pays tire sa révérence au rire carnassier et explosif. Bedos mettait le souk au sein même des familles françaises. Il y avait les « Pour » et les « Contre ». L’adjectif « clivant » fut inventé pour lui, à une époque où les corps constitués pratiquaient l’omerta et le calva clôturait les repas. Le second degré avait (Ô miracle) droit de cité sur les chaînes publiques. On ne verbalisait pas la blague. On ne judiciarisait pas encore l’humour même si le débat était souvent houleux, voire sanguin. On comprenait le sens de la vanne. Étions-nous plus évolués ? La passion triste du procès n’avait pas emporté toute une partie de la population se sentant perpétuellement agressée. Les bons mots n’étaient pas perçus comme des armes par destination. 

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Une bête féroce

Hier soir, la scène a perdu l’une de ses bêtes féroces et géniales, grinçantes et spirituelles, follement énervantes et terriblement touchantes comme la France des Trente Glorieuses pouvait en produire jadis. Bedos secouait nos mauvaises pensées à l’heure du dîner. Il ne s’interdisait rien, passant en revue, avec une mauvaise foi souveraine, tous les sujets qui fâchent. Il mitraillait avec l’accent pied-noir et on en redemandait. Tout y passait, les vacances, les immigrés, l’argent, la collaboration, le sexe et l’actualité pathétique de nos gouvernants. Dès la seconde moitié du premier septennat de François Mitterrand, le rire commença son long processus de formatage et de cadenassage, il ne fallait plus toucher aux minorités et aux parts de marché. Halte-là ! Trop d’intérêts et de susceptibilités en jeu. L’heure était à la modulation de fréquence. On appréhendait le divertissement, le cinéma ou les arts en général en homme d’affaires avec gants et pince-nez, tel un régulateur titillant le public sans l’offenser, c’est-à-dire juste avant d’avoir des ennuis judiciaires et de recevoir du « papier bleu ». Pour sûr, on se marrait moins à ne plus frôler les tabous. La prudence et l’humanisme bon teint, le persiflage encadré et les coups de griffe sans conséquence guidèrent alors de nombreuses carrières. On fit ainsi une consommation effrénée de comiques issus de la télé commerciale mais on n’oublia jamais le style Bedos. Sa patte larmoyante et fielleuse des années 1970, sa transgression naturelle nous enchantait. Il fut un précurseur dans la méchanceté jouissive, celle qui catapulte nos habitudes. Il avait cette manière d’appuyer, ce charme de perturber l’atmosphère et de pousser la farce à son maximum. Ce talent monstrueux de prendre un public à rebrousse-poil va nous manquer. 

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En vieillissant, il devint certes plus consensuel. Coluche, dans ses premières années, emprunta le même sillon vengeur et se laissa, par la suite, voguer vers des cieux moins rageurs. Le rire méchant avait des vertus, souvenons-nous en, il accélérait la circulation du sang chez le spectateur moyen. Depuis que les artistes écrivent sous la dictée des avocats et des communicants, ils nous ennuient prodigieusement. Bedos a longtemps tenu la baraque avec un aplomb délicieux. Je l’ai toujours préféré en sniper qu’en comique susurrant à l’oreille des présidents. 

Du rire aux larmes

Sérieusement, on se pince, avons-nous vraiment rêvé ? On se dit que nous avons été extrêmement chanceux d’admirer cette génération de surdoués nés dans les années 1930, une galerie d’acteurs et d’actrices tout bonnement phénoménale. 

Avec Bedos, c’est notre monde qui se fait la malle. Disparaissent, peu à peu, les parties de tennis entre copains, les dimanches à la campagne, les mères juives intrusives jusqu’à l’aveuglement, la drague foireuse et ouverte, les panty et les blue-jeans, les Carpentier et Champs-Elysées, Belmondo et Félicien Marceau, les cocos à Moscou, les longères et les chaumières, l’amour libre et les vendeurs de voitures d’occasion, Dabadie et Berri, le souvenir des rapatriés et la froide banlieue parisienne, la bande du Conservatoire et la rue blanche, l’obsédante Sophie Daumier et le Caporal épinglé, Jules Romains et Yves Robert, Paulette et Siné, une France moins prude et complexée, névrosée à coup sûr mais qui soignait sa liberté d’opinion dans le rire. Et puis, disparaît surtout Simon, ce médecin à lunettes, bon fils et merveilleux compagnon de bordée, qui nous tira des larmes à la descente d’un train, parce que sa maman était partie.

Sophie Daumier et Guy Bedos dans les années 60 © LIDO/SIPA
Sophie Daumier et Guy Bedos dans les années 60 © LIDO/SIPA

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