Home Édition Abonné Avril 2020 Chloroquine: Sacré Raoult!

Chloroquine: Sacré Raoult!

Solution miracle contre les grands prudents de ce monde

Chloroquine: Sacré Raoult!
Le professeur Didier Raoult dans son bureau de l’IHU de Marseille, 26 février 2020. © Gérard Julien/ AFP

Le professeur Didier Raoult prétend avoir trouvé un remède miracle au Covid-19 : l’hydroxychloroquine. Trop précoces, les résultats de ses expériences n’autorisent aucune conclusion hâtive. Mais le grand infectiologue marseillais pourrait avoir raison contre ses pairs trop prudents.


Un Provençal, des provinciaux

C’est un fait bien romanesque pour la France que de découvrir inopinément, à la faveur du maléfice, qu’un savant d’envergure se cachait en son sein, déjà largement connu à l’étranger. Didier Raoult n’en est pas moins un homme habitué aux railleries. Critiqué tantôt pour son arrogance et ses allures de druide phocéen, tantôt pour le nombre de ses publications, critiqué surtout parce qu’il ne rentre pas dans le rang.

La primauté marseillaise en matière d’infectiologie n’est pourtant pas nouvelle. Antique nœud commercial et grand port colonial, Marseille a reçu dans ses hôpitaux des générations d’aventuriers et de voyageurs y déposant par leurs cloaques et leurs souliers les germes les plus exotiques – sanies import-export. Qui ne sait que Rimbaud, de retour d’Afrique la jambe noircie par les bacilles de Harar, y est mort – recouvrant la foi à défaut de la santé – à l’hôpital de la Conception ? Marseille a connu les miasmes avant même que Paris n’existe. Elle a connu la dernière épidémie française de peste en 1720. Elle a survécu au crépuscule de deux civilisations, la grecque et la romaine.

Hydroxychloroquine : gin pour tous, tous toniques

Dès le mois de janvier, et avant même la tournure dramatique qu’elle a prise depuis, Raoult propose une solution ancienne à cette peste nouvelle : l’hydroxychloroquine. Ce dérivé synthétique de la quinine, que tous ont sur les lèvres à défaut de l’avaler encore, aurait fait la preuve de son efficacité en Chine. Nous étions, pour ainsi dire, assis dessus : « Le coronavirus ne fera pas plus de morts que la trottinette », affirme le Marseillais.

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La quinine, issue de l’écorce d’un arbuste américain du genre Cinchona, est utilisée depuis le xviie siècle pour traiter le paludisme. Avalée quotidiennement par les coloniaux sous forme d’eau tonique (le tonic du gin), elle était responsable d’une intoxication, le cinchonisme. Son substitut synthétique l’a supplantée depuis : la chloroquine (Nivaquine). Structure différente, même noyau actif. Une hydroxylation de ce noyau engendre l’hydroxychloroquine (Plaquenil). Effet semblable, meilleure tolérance, indications élargies. C’est le traitement de référence du lupus et de certaines infections, grâce aux recherches déjà menées par Raoult.

Primum non nocere

L’hydroxychloroquine n’échappe cependant pas à l’adage galénique : « Il n’est point de médicament efficace sans effet secondaire. » Son accumulation tissulaire – sa « dose cumulée » – n’est pas sans danger. C’est pourquoi les institutions médicales ne partagent pas sans réserve l’enthousiasme général. Primum non nocere ! est la devise des médecins depuis Hippocrate – et chaque manquement à ce principe érode la confiance dont ils jouissent. La toxicité la plus redoutée dans ce contexte est cardiaque, rare mais susceptible de tuer par « torsade de pointe ». Cette complication peut être prévenue par la surveillance des variations électriques du cœur (l’électrocardiogramme). Raoult recommande l’association d’hydroxychloroquine à de l’azithro- mycine (elle aussi bien connue, autre anti-infectieux, même toxicité cardiaque) dès les premiers symptômes et la confirmation du Covid-19. Mais en traitant avec un potentiel poison un grand nombre de patients, dont beaucoup évolueraient spontanément vers la guérison, ne risque-t-on pas de faire plus de mal que de bien ?

Le débat sur le repositioning des dérivés de la quinine n’est pas nouveau. Dans son premier ouvrage, La Quinine en thérapeutique, paru en 1925, Céline écrit : « Rien peut-être ne retarde autant les progrès de l’art de guérir que la floraison incessante de drogues nouvelles, qui prétendent à faire oublier les remèdes d’autrefois. » Il existe donc des arguments convaincants sur l’efficacité du Plaquenil : il perturbe les réactions chimiques néces- saires au virus et il est d’ores et déjà démontré in vitro qu’il inhibe la croissance du SRAS-CoV-2. Sa synthèse est aisée, son coût, quelques dizaines de centimes le comprimé, une misère. Mais d’autres molécules plus récentes sont à l’étude et soutenues avec la même vrai-semblance. Voici les principales : remdésivir, lopinavir, camostat…

Un putsch scientifique

La mise en exergue du Plaquenil par Raoult tient davantage du putsch que de l’évidence scientifique. Les résultats précoces de son équipe, publiés le 17 mars dans un article ayant eu l’effet d’un coup de tonnerre, apparaissent comme positifs, mais manquent à la rigueur statistique. La critique de sa publication circule d’ailleurs beaucoup entre les étudiants qui bûchent pour l’internat l’épreuve dite de « lecture critique d’article ». Mais « lire » correctement un article scientifique est une discipline technique, difficilement accessible au profane. Dans cet article, on trouve en conclusion « nos résultats sont encourageants », et c’est ce que tout le monde en a retenu, mais distinguer les failles de l’échafaudage statistique qui y conduit exige un savoir-faire. En effet, ce n’est pas qu’en l’espèce, les résultats de cette étude soient proprement décourageants, mais ils sont bien trop précoces et trop bancals pour que l’on puisse conclure franchement : l’hydroxychloroquine est efficace contre le Covid. Ces résultats en appellent d’autres.

Il faut cependant être naïf pour croire qu’un scientifique de l’envergure de Raoult n’a pas agi en connaissance de cause ! En vérité, le passage en force que constituait la publication rapide, voire prématurée, de son étude, en dépit de ses faiblesses méthodologiques, visait à introduire l’hydroxychloroquine dans la vaste étude thérapeutique européenne Discovery qui, elle, est en revanche d’une ampleur et d’une rigueur à toute épreuve, mais dont les résultats tarderont à tomber. Ne reculant devant aucun geste théâtral, notre Merlin est allé jusqu’à suggérer à Trump l’emploi de sa thérapeutique aux États-Unis ! On nous avait trop caché jusqu’alors l’influence marseillaise sur la Maison- Blanche… Fait étonnant, c’est la si fermée communauté hassidique de New York qui témoigne des premiers effets bénéfiques de cette influence transatlantique. Puisque le docteur Zev Zelenko annonce y avoir traité avec succès plus de 500 personnes grâce au protocole Raoult (avant même l’approbation de la FDA).

Semmelweis, le promoteur du lavage de main chirurgical, est mort à l’asile dédaigné par ses pairs. Raoult sera-t-il bientôt mis à l’asile médiatique par le télétravail ardent des inquisiteurs du décodage ?

« C’est pour les faire chier »

Raoult est un nom qui tient aussi bien de la blague de comptoir que de la légende gothique – songeons par exemple aux mémoires de Raoul de Cambrai au xiie siècle, qui racontent déjà la vendetta sanglante d’un seigneur privé de son fief par un roi pusillanime. Il eût pu tout aussi bien s’appeler Robert ou Roland, Renaud de Montauban, ou Tancredi d’Altavilla, tous ces beaufs de provinciaux ont fait l’Europe d’avant l’UE, où il fallait bien « vivre ensemble » sans le secours du nivellement bureaucratique.

Le sieur Raoult de Marseille donc, s’amusait dans une récente entrevue : « J’ai fait médecine avec un bac littéraire, aujourd’hui ce ne serait même plus possible. » J’ai moi-même commencé des études de médecine à Marseille avec un bac littéraire sans avoir eu à rougir de la tournure qu’elles ont prise depuis, et y ai connu le docteur Raoult. L’amphithéâtre était invariablement plein, et son enseignement a marqué nombre de ses étudiants.

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En plus d’être un médecin au service de ses patients, Didier Raoult a signé dans les meilleures revues scientifiques plus de 2 000 articles. Premier expert mondial en infectiologie pour l’algorithme Expertscape et Google Scholar, 150 000 citations et un indice h de 175. C’est ainsi qu’on parle de recherche depuis que la statistique gouverne aussi la renommée. Pour comparaison, Buzyn a un indice h de 49, son mari de 47, Véran de 3. Du reste, on lui a même reproché sa prolixité en oubliant que, selon l’usage, un article ne mentionne pas seulement le nom de son auteur principal, mais également de ceux qui y ont contribué par leur expertise spécifique ou par leur direction. En conséquence, ce grand nombre de publications ne tend pas seulement à montrer que Raoult est un chercheur infatigable, mais qu’il s’est aussi rendu nécessaire au travail de nombreux autres scientifiques. Il a reçu d’ailleurs en 2010 le grand prix de l’Inserm pour l’ensemble de ses travaux. À vouloir forcer la critique, les petites âmes iront jusqu’à vous reprocher de trop bien faire.

Mais la séduction qu’exerce le provocant Marseillais tient peut-être et avant tout du personnage littéraire. Rappelons le projet de Céline dans une lettre à Henri Mondor, son préfacier : « “Faire tourner la table”, je veux dire sortir du style jésuite gominé qui tient la plume française […] rompre, casser ce salon de coiffure… ces pommaderies, du Figaro au Goncourt… ce bla-bla visqueux… » Interrogé sur ses frasques et ses cheveux longs, Raoult a fait la même réponse, en plus laconique : « C’est pour les faire chier ! »

Cinchonisme d’État

La fièvre s’est emparée de tous les esprits. Le gouvernement tente d’apaiser les craintes économiques en distribuant de larges pains de glace, il prescrit à ses citoyens retors l’ombre et le repos, hésite sur le jogging. D’autres infectiologues et d’autres « experts », toujours légion, invitent à la prudence et suggèrent de « garder raison », tandis que les foules s’amassent aux portes de l’institut Raoult comme si elles couraient au-devant du messie. Ce n’est pas sans rappeler le témoignage de Carlo Levi, dans Le Christ s’est arrêté à Eboli, condamné en 1935 au confino dans le Sud italien par le régime fasciste auquel il s’oppose. La malaria a dévoré tout espoir. Sa sœur venue lui rendre visite y est frappée par l’attitude des enfants : « Une foule toujours croissante me suivait. Ils criaient quelque chose mais je ne parvenais pas à saisir ce qu’ils disaient. Je crus qu’ils demandaient la charité, je m’arrêtai. Ils criaient, maintenant tous en chœur : “Signorina, dammi ’u chinì ! Dammi il chinino !” Je distribuai le peu de monnaie que j’avais sur moi, pour qu’ils s’achètent des bonbons ; mais ce n’était pas cela qu’ils voulaient, et ils continuaient tristes et obstinés, à réclamer la quinine. »

Devant l'IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult, plusieurs centaines de personnes font la queue pour se faire dépister du COVID-19, 22 mars 2020. © Laurent Le Crabe/ Hans Lucas/ AFP
Devant l’IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult, plusieurs centaines de personnes font la queue pour se faire dépister du COVID-19, 22 mars 2020.
© Laurent Le Crabe/ Hans Lucas/ AFP

Génie de la propagande ou génie scientifique, l’avenir en décidera. En attendant, le maître de la chloroquine a atteint son but : elle a été incluse à toute vitesse dans une étude d’envergure et les médecins hospitaliers ont obtenu une dérogation pour sa prescription « hors AMM».

« Signorina, dammi ’u chinì ! »

Est-ce perdre raison que de faire preuve d’espérance, même déraisonnable, dans la situation qui est la nôtre ?

N’est-ce pas mépriser encore les millions de gens qui ne peuvent télétravailler faute d’avoir télévécu, comme ces petits patrons, artisans ou artistes dont on connaît le mystérieux cri, « Raoul ! », à l’ouverture du festival cannois (serait-ce prémonitoire ?).

Les premiers à souffrir sont ceux dont les professions requièrent la paix, qui sont autrement plus fondamentales, dans l’ordre anthropologique, que les disciplines de guerre qui tiennent leur dignité du fait d’être au service des premières. C’est pour qu’ils vivent et qu’ils aiment, c’est pour qu’ils travaillent que l’on soigne ces hommes. Véritable poumon du pays, leurs projets sont brisés, leurs horizons obscurcis. Plus de 3 milliards d’individus appelés au confinement, les hôpitaux débordés, « l’humanité entière menacée », selon l’OMS, est-ce une invite à « raison garder » ? Le seul héroïsme qui nous soit permis serait-il de rejoindre les rangs en silence, d’attendre avec docilité notre délivrance d’un collège d’experts ? N’y a-t-il plus de place aujourd’hui pour l’héroïsme du « cavalier seul », de David contre Covid ?

On peut tenir ensemble la réserve scientifique et l’espoir populaire. Mais si l’avenir donnait raison à Didier Raoult, ce serait bien davantage qu’une victoire sur l’épidémie. Ce serait la victoire de l’audace sur la soumission, du provincial sur le bon goût parisien – bref, la victoire du grain de sable dans la machine, un renversement de l’ordre établi.

Avril 2020 - Causeur #78

Article extrait du Magazine Causeur


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