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Hélicoptère monétaire: gare à l’atterrissage!

Acclamera-t-on bientôt les banquiers à 20 heures de nos balcons?

Hélicoptère monétaire: gare à l’atterrissage!
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, Francfort, 23 janvier 2020 © Daniel ROLAND/AFP

La politique de l’hélicoptère monétaire déverse des flots d’argent dans l’économie. Ce procédé aujourd’hui appliqué par la Banque centrale européenne devrait prioritairement viser les entreprises afin d’endiguer l’explosion du chômage.


Lorsqu’en 1969 Milton Friedman imagine la distribution massive de dollars aux foules américaines, il s’agit dans son esprit de pouvoir relancer l’inflation au cas où celle-ci viendrait à faire défaut – ce qui n’était pas le cas alors. Jamais mise en œuvre, cette politique monétaire atypique fut pourtant tour à tour évoquée en 2002 par Ben Bernanke – futur directeur de la Fed de 2006 à 2014 –, puis par Mario Draghi, alors président de la BCE, en 2016. Le premier y gagna d’ailleurs le surnom moqueur d’« Helicopter Ben ». Les deux banquiers centraux avaient jugé l’idée intéressante, dans le cadre cette fois d’une relance de la consommation intérieure.

L’inéluctable crise économique

À l’occasion de la (monstrueuse) crise du Covid-19, l’hélicoptère ressort du hangar avec une tout autre mission : sauver ce qui peut l’être du tissu économique étranglé par une conjonction mortelle. Crise de l’offre – confiné, on produit moins – autant que crise de la demande – assigné à résidence, angoissé, futur chômeur, on consomme moins –, ce cocktail mortel n’a pas d’antidote répertorié dans la pharmacopée des banques centrales. Pendant que tout le monde scrute les morts quotidiens du virus, l’économie vient d’être discrètement admise en soins intensifs. L’hélicoptère monétaire figure son dernier espoir, un traitement expérimental que les spécialistes déclinent en plusieurs variantes.

La participation du système bancaire, plutôt que son contournement, présenterait par ailleurs quelques avantages

Dans sa version originale, le pilotage de l’aéronef revient aux banques centrales – la BCE en zone euro – qui déversent sur les particuliers des flots d’argent sans passer par l’intermédiaire des banques. D’autres modalités peuvent toutefois être envisagées. Le pilotage pourrait ainsi échoir aux États, qui ne réserveraient pas la distribution aux seuls ménages, mais arroseraient copieusement les entreprises, voire se concentreraient sur elles. La participation du système bancaire, plutôt que son contournement, présenterait par ailleurs quelques avantages.

Ben Bernanke, surnommé "Helicopter Ben" (à droite), présent de la Fed entre 2006 et 2014, aux côtés de Jerome Powell, qui préside actuellement l'institution, Chicago, 4 juin 2019 © Scott Olson/Getty Images/AFP
Ben Bernanke, surnommé “Helicopter Ben” (à droite), présent de la Fed entre 2006 et 2014, aux côtés de Jerome Powell, qui préside actuellement l’institution, Chicago, 4 juin 2019 © Scott Olson/Getty Images/AFP

Comme on va le voir, ces débats techniques sont loin d’être neutres, mais retenons à ce stade l’essentiel : l’hélicoptère a décollé partout, aux États-Unis où le Trésor a fait un chèque signé Trump à destination des plus modestes, comme en Europe où la BCE prête de l’argent aux États pour qu’ils indemnisent un chômage qu’on qualifie abusivement de « partiel » – 10,2 millions de chômeurs « partiels » en France fin avril, la moitié des salariés du privé, une paille !

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Cette stratégie, à laquelle on souscrit volontiers spontanément – on se sent même disposé à donner un RIB –, recèle pourtant des risques. Ainsi, un accroît d’argent pourrait bien nourrir l’épargne plutôt que la consommation. Une catastrophe. Ou alors, autre scénario pessimiste, la baisse de la production coïncidant avec une augmentation de la masse monétaire se traduirait par une hyperinflation… la baguette à 30 euros ? De toute façon, la BCE a déjà ouvert les vannes, donc rendez-vous à l’héliport.

Une réponse européenne non sans risques

Des détails diaboliques se cachent toutefois dans les différents caparaçons de l’hélico. Le statut des 500, puis 750 et enfin 1 100 milliards (au 22 avril) qui seront ainsi distribués sous des formes variées par la BCE ravive déjà les tensions entre cigales et fourmis de l’Europe. S’il s’agit d’une dette, sauf à être mutualisée (cauchemar des fourmilières), celle-ci va très lourdement peser sur les pays du sud de l’Europe, qui craignent de voir leurs taux d’intérêt s’envoler et d’être contraints par Bruxelles à des réformes de type grec.

Si les euros déversés proviennent de la planche à billets, c’est que la France, l’Italie et l’Espagne auront réussi à tordre le bras du club des Picsou allemands, bataves et compagnie. Conserver aux banques le rôle de distributeur des crédits rassurerait au demeurant ces derniers, très attachés à ce que l’hélicoptère demeure bien camouflé, voire méconnaissable – Christine Lagarde a écrit le 21 avril que le conseil des gouverneurs n’en discutait même pas !

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Sans exiger que toutes les mesures respectent à la lettre l’ensemble des traités européens, les pays du Nord ne veulent pas donner le sentiment de renoncer à toute orthodoxie financière en court-circuitant les banques. Sur le modèle du PGE français (prêt garanti par l’État à hauteur de 90 %), celles-ci ne sauveraient pas tout le monde. C’est là un autre aspect du débat, et pas des moindres.

Faut-il par exemple secourir une agence de voyages qui serait le correspondant de tour-operators amenant par grappes des touristes chinois en France ? Sans doute pas, car le tourisme de masse intercontinental paraît durablement remis en cause – à quoi bon dans ce cas maintenir des entreprises « zombies » ? Aux banques, donc, la lourde responsabilité de dire qui doit faire faillite. Si l’État garantissait 100 % de l’argent prêté, il serait plus simple pour elles de sauver chaque emploi, mais au risque de gaspiller des ressources précieuses. Jean-François Robin (directeur de la recherche chez Natixis) y voit néanmoins pour les banquiers une belle occasion de redorer leur blason. De là à les acclamer à 20 heures de nos balcons…

Quelles alternatives ?

Cette aide vitale à apporter aux entreprises viendrait directement en concurrence avec celles promises aux particuliers. Il faudra donc arbitrer et nous en arrivons aux choix politiques qu’une telle démarche suppose. Jean Peyrelevade plaidait ainsi le 25 mars dans Les Échos pour une version de l’hélicoptère monétaire entièrement tournée vers la sphère économique : « Il faut, pour bloquer toute faillite, apporter aux entreprises de toutes tailles, de façon automatique […] du capital sans droit de vote, de durée illimitée et à taux zéro. » Difficile de balayer cette proposition d’un revers de main si on s’intéresse sincèrement au sort des plus fragiles.

Il vaut sans doute mieux aider les gens à conserver leur emploi, leur salaire, leur dignité. Nul doute pourtant que ces « cadeaux » aux entreprises trouveront des détracteurs qui préféreront indemniser des chômeurs que les « patrons » – et il leur sera malheureusement facile de dénicher quelques charognards ayant triché sur le chômage partiel de leur société en ignorant la grande masse de ceux qui se seront décemment comportés. Surtout qu’un troisième acteur viendra se mêler aux vifs débats sur le partage du pactole hélicoporté : la fonction publique, notamment hospitalière.

Faire de la Banque centrale le deus ex machina sauveur de l’Europe ne va pas non plus politiquement de soi

Auréolé de son héroïsme, parti à la « guerre » sans masques en nombre suffisant à cause de bureaucrates incompétents, l’hôpital réclamera des milliards. On les lui donnera, à moins qu’un improbable sursaut finisse par rendre évident que l’Allemagne, avec un budget équivalent, aura eu des tests, des masques et 20 000 (?) morts de moins. On peut toujours rêver. En France, les drogués de la dépense publique répugnent à toute comparaison internationale. Ils se serreront les coudes avec tous ceux qui ne se soucient guère de la mise à l’arrêt de l’économie. L’Union soviétique, pardon l’État, paiera. Ici, plus que partout dans le monde, on est convaincu que libéralisme égale pandémie – tout nationaliser, dans leur logique grouchomarxiste, c’est lutter contre le virus (!).

Et la BCE dans tout ça ?

La BCE pourrait donc être amenée à jouer le rôle principal d’un scénario sans dette – celui de la planche à billets pure et simple à hauteur de 400 milliards. Si le montant paraît réaliste en comparaison des 1 000 milliards d’euros émis en dix ans au titre du « Quantitative easing », faire de la Banque centrale le deus ex machina sauveur de l’Europe ne va pas non plus politiquement de soi. Son mandat actuel le lui interdit, et le lui confier à la sauvette ne renforcerait qu’encore un peu plus le pouvoir de Francfort au mépris de la démocratie. Les souverainistes du Nord comme du Sud liront entre les lignes du compromis que les technocrates bruxellois finiront par trouver, et il sera toujours jugé trop généreux au Nord et trop contraignant au Sud.

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Quelle que soit la quantité de liasses que l’hélicoptère déversera sur nous, il faudrait un alignement de planètes exceptionnel pour que le tsunami économique ne ruine pas la vie de millions d’Européens. Le mécontentement se traduira en mouvements sociaux extrêmement difficiles à gérer par les pouvoirs en place. Tous ne tiendront pas et les recompositions auront un impact sur la coopération monétaire. La crédible victoire prochaine de Salvini en Italie a déjà donné lieu à des déclarations hostiles de Bruxelles – cela n’augure rien de bon.

L’hélicoptère monétaire a finalement pour mission de nous éviter des troubles révolutionnaires. Peut-être y arrivera-t-il, mais des turbulences très pénibles restent à craindre.

Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur


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Diplômé d'HEC, il a travaillé de nombreuses années dans la presse ("Le Figaro", "Le Nouvel Obs", "Libération", "Le Point", etc.). Affectionnant les anarchistes de droite tels Jean Yanne ou Pierre Desproges, il est devenu l'un des meilleurs spécialistes de Michel Audiard. On lui doit deux livres de référence sur le sujet : <em>Le Dico flingueur des Tontons</em> et <em>L'Encyclopédie d'Audiard</em> (Hugo & Cie).

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