L’Académicien Jean-Loup Dabadie, scénariste, dialoguiste et parolier, s’est éteint à l’âge de 81 ans


Aujourd’hui, c’est une griffe qui disparait. Une signature qui rassurait le public et la critique. Le box-office et l’intelligentsia. Les disquaires et les libraires. Les producteurs et les spectateurs. Un agencement des mots, à la française. Rien que des mots comme le chantait Dalida.

Un romantisme bourgeois qui égratigne les sentiments, les effleure juste pour les raviver ou les éteindre, une certaine promiscuité qui n’offense pas, qui refuse la vulgarité et cependant, qui s’inscrit dans notre mémoire collective. Dans notre pays, il y eut Le Nôtre aux parcs et jardins, Dabadie se réservant le domaine des dialogues et des paroles. Le style Dabadie, sa délicatesse se confond avec une époque, les Trente Glorieuses qui virent l’affrontement duveteux d’une émancipation en marche et de ce vieux fond, corseté et friable, hérité de la galanterie, dans nos relations amoureuses. Le combat entre les hommes et les femmes a toujours été inégal, Dabadie savait que les femmes gagnent à la fin. 

Burlesque BCBG

Ce scénariste devenu Académicien, plume entre autres de Julien Clerc, ne détestant pas les honneurs, n’était pas un destructeur, un révolutionnaire du vocabulaire qui, coûte que coûte, impose un style novateur et fracassant. Il n’avait pas la volonté de choquer ou de déclencher immédiatement un rire ou une larme au forceps. Son côté soyeux, bien élevé, blanchi sous le harnais, s’accommodait avec le réalisateur Claude Sautet. Dans cette famille de nostalgiques distants, on refusait le débraillé et le poisseux, on préférait les trenchs anglais et les richelieus à bout fleuri. On portait le costume à chevrons et la cravate en tricot comme un étendard discret, ce qui, dans le milieu du cinéma, pouvait heurter les consciences. La familiarité n’était pas leur rayon et la tradition pas encore, un gros mot. Le clinquant n’avait pas gangréné toutes les mentalités. À la manière d’un Philippe de Broca, Dabadie travaillait dans l’organdi, les interstices, les nuances, jamais dans l’outrance. Cette audace mesurée qui donne une si belle patine à ses dialogues ou à ses sketchs était une marque de respect, une forme de politesse. Un gage aussi de qualité et de longévité.

Nous constatons, chaque jour, l’affaissement des textes au profit d’une image asphyxiante, la veulerie a pris le pouvoir sur les écrans. Vouloir saccager l’émotion, lui expulser sa pulpe et on finira tous par boire ou voir les mêmes jus, sans intérêt. 

A lire aussi: L’Union nationale passe par Zidi, Lautner, Poiré, Robert, etc…

Avec Dabadie, la fluidité de la vanne, le décalage d’une situation, ce burlesque BCBG qui ne cherche pas à convaincre absolument, avaient un charme fou. Nous avons été biberonnés à ce lait nourricier-là, des femmes inaccessibles et changeantes à l’horizon qui piétineront bientôt nos espoirs et, en miroir, des maris dépassés ou célibataires en goguette, qui s’agitent sans être totalement dupes. Un tableau assez réaliste des années 1970, un précis d’imprécision, oserais-je dire. Dabadie aura été le métronome de nos errements. 

Scénariste et dialoguiste des Choses de la Vie, à revoir ce soir sur Arte

La modernité allait nous submerger, nous le pressentions, Dabadie nous donnait encore l’illusion d’une harmonie possible, oui, d’une musique de chambre, d’une rencontre d’un soir, d’une fantaisie. Le temps se gâtait et pourtant, dans ses films épidermiques, nous avions envie d’y croire et de sourire de nos gesticulations absurdes. Donc, nous faisions les beaux et les intéressants. Cette période de confinement que nous venons de vivre a montré que la patte Dabadie séduisait toujours autant le public. Les gens ont faim de cette magie disparue. Ce soir, Arte consacre une soirée à Michel Piccoli en diffusant « Les Choses de la Vie ». Vous vous rendez compte de notre chance, de cette parenthèse enchantée, Sautet à la réalisation, Guimard au roman originel, Dabadie au scénario et au dialogue, Sarde à la musique et, puis Romy atrocement belle et désarticulée dans l’œil de la caméra. Mi-mars, nous avons supporté la monotonie de cette claustration administrative en se délectant devant « Un éléphant, ça trombe énormément » et « Nous irons tous au paradis » de Yves Robert. Comment résister à cette légèreté qui pétille à chaque moment, Rochefort, Brasseur, Bedos et Lanoux auront été des tuteurs admirables. Les revoir, c’est communier avec une humanité joyeuse. Alors courage, fuyons ce monde pour nous réfugier dans celui d’avant !

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite