Malraux maintenant n’est pas une énième biographie de l’aventurier-écrivain-ministre. Pascal Louvrier, qui lui doit sa naissance à la littérature, entretient un rapport quasi filial avec le grand homme. À lire comme le mémorial d’une passion, un hommage à ce « dilettante planétaire ».

Qui s’attend à lire une énième « vie d’André Malraux » se trompe de bouquin. Pascal Louvrier, écrivain lui-même, entretient une relation viscérale avec l’auteur des Antimémoires. Cette affinité élective, qui lui vient de la découverte précoce de son œuvre, imprègne sa biographie d’une forte empathie. Elle en justifie le titre : Malraux maintenant. Louvrier l’avoue : « C’est une aventure, ce livre. » Nombre de biographes ont déjà fouaillé le « petit tas de secrets » du dandy doué d’hypermnésie, boursicoteur malchanceux, trafiquant de statues khmères, farouche anticolonialiste, engagé dans le combat pour l’Espagne républicaine, résistant sous l’Occupation, ministre dévot du Général, insatiable arpenteur du génie artistique, voyageur infatigable à la culture encyclopédique, s’enflammant pour le Bangladesh à 70 ans révolus… Objectif (Jean Lacouture), antipathique (Olivier Todd), singulier (Jean-François Lyotard), méconnu (François de Saint-Chéron), le nombre des biographes malruciens est pléthorique.
Que dire encore qu’on ne sache déjà sur l’homme et sur l’écrivain, globalement ignorés pourtant, l’un et l’autre, des lycéens en 2026 ? « Alors soudain je m’interroge : la jeunesse peut-elle encore saisir le message de l’écrivain Malraux ? L’enjeu de ce livre est là », confesse Louvrier. « Essai en mouvement » revendiqué comme tel, Malraux maintenant paraphe le « roman vrai » d’un destin avec lequel le biographe est en connivence : « J’ai toujours su que les livres me protégeaient. Certains auteurs plus que d’autres. On leur doit même parfois d’être né. Malraux n’en a pas fini avec l’acte d’écrire et donc de renforcer ma protection. » C’est donc, pour paraphraser Julien Gracq, en lisant en écrivain que Pascal Louvrier, ci-devant auteur d’un Brasillach, d’un Georges Bataille, d’un Paul Morand et même d’un Sagan, trempe sa plume dans l’encre de Malraux, ce « magicien de l’œil et de la mémoire », selon l’académicien Daniel Rondeau qui signe la préface. Il y souligne combien « Louvrier nous rappelle quelques vérités sur l’écriture et sur l’action », et « face au nihilisme contemporain, nous invite à ne pas subir ».
Louvrier suit Malraux pour tenter de le comprendre, alors que l’homme, observe-t-il, a souvent cherché à se cacher derrière « des phrases sibyllines, des métaphores morbides, voire des scènes licencieuses ». Et si, dans Les Noyers de l’Altenburg, Malraux tient que « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache », Louvrier s’emploie moins à détailler par le menu les étapes de cette vie si étonnante qu’à nous en dévoiler les ressorts, sans craindre allers-retours et aperçus subjectifs : « Dans son univers romanesque, comme dans son existence, la fadeur n’est pas de mise », note-t-il. Et de commenter : « La frilosité, voire la pusillanimité, de notre basse époque, n’arrange pas les affaires de l’auteur de ce livre. »
Livre qui est donc, pour une bonne part, le mémorial d’une passion, celle d’un écrivain, en reconnaissance du génie d’un autre : « J’ai très tôt entendu le nom de Malraux, alias “colonel Berger” », se souvient-il. « Mon grand-père était un résistant de la première heure. Menacé de mort, […] il finit par obtenir la protection de Malraux. Sans sa persuasive intervention, je ne serais peut-être jamais venu au monde. » Né de Malraux ? Au « dilettante planétaire », Pascal Louvrier doit sa propre onction sur les fonts baptismaux de la littérature. Dépositaire de la geste malrucienne, il ne se départit pas d’y faire hommage, au présent, mais non sans dépit : « La liberté, la fraternité, le courage sont des valeurs salvatrices qu’il convient de défendre. Je soupire, j’avoue, en écrivant ces lignes dans la solitude de la nuit et le silence de la neige, car notre société matérialiste n’a, semble-t-il, rien d’autre à offrir que la répétition des smartphones et des séries hollywoodiennes. L’idéal : avoir son quart d’heure de célébrité, un casque sur les oreilles. » Syllogismes de l’amertume, comme disait l’autre ? Par quoi, en tous cas, ce Malraux s’affirme bel et bien de maintenant.
Louvrier ne néglige pas pour autant d’éclairer les facettes de cet « antidestin » (1901-1976) jalonné de chefs-d’œuvre – depuis La Voie royale et La Condition humaine jusqu’ aux Chênes qu’on abat et à Lazare, en passant par les Voix du silence… –, raccordant ceux-ci à son « vitalisme », tant il est vrai que chez cet homme « intrépide et irrationnel », l’écrit ne prend sens que par l’action.
Un aspect a particulièrement requis Louvrier : le rapport de Malraux aux femmes – à la Femme. Marié à Clara, née Goldschmidt, il n’avait d’yeux que pour une jeune provinciale, Josette Clotis, de neuf ans sa cadette. « D’une jalousie maladive », il rompt « avec la brutalité d’un colonel battu en rase campagne » du jour où il la sait amante de l’écrivain Friedrich Sieburg. « L’amour est vécu comme secondaire, voire toxique. Il empêche l’homme de se réaliser. » Quasi inexistantes dans ses romans, les femmes sont, de plus, souvent vénales, pratiquant le coït tarifé. Autant le dire : « La chair est triste et règle l’agenda. » Saphique à ses heures, Clara (1897-1982), dont il a eu une fille, la future cinéaste Florence Malraux (1933-2018), forme avec André un couple fracturé. Mais plus solide, sur la durée, que la liaison de l’« électron libre » qu’est Malraux avec « la diaphane » Josette Clotis : en pleine Occupation, Josette ose exiger de son amant un divorce qu’interdit, à l’évidence, les origines juives de Clara. Se jeter dans la gueule du loup ? Le divorce est repoussé. À André, Josette, qui « aurait voulu une fille », offre les naissances successives de Gauthier et Vincent (Drieu la Rochelle pour parrain). En 1961, tous deux succombent dans un accident de voiture ; en 1944, leur mère avait fini broyée sous un train. En 1948, Malraux épouse son ex-belle-sœur, Madeleine, mariée en premières noces à feu son frère Robert Malraux, mort en héros de la Résistance – mariage raté, séparation en 1966… « La substance féminine continue d’empoisonner la vie de l’écrivain », juge Louvrier. Passion de jeunesse, Louise de Vilmorin (1902-1969) sera l’ultime compagne. « Cet homme est un oxymore », écrit Louvrier. On ne saurait mieux dire.
Malraux maintenant, Pascal Louvrier, Le Passeur éditeur, 2026.




