La crise sanitaire a accéléré une tendance: les Français demandent aux entreprises qui les emploient qu’elles contribuent au bien-être collectif et qu’elles ne se contentent plus de maximiser leurs performances. Dominique de La Garanderie, première femme bâtonnier de Paris (1998-2000), véritable référence en matière sociale, dirige le cabinet n°1 spécialisé en droit social. Elle commente les résultats de l’enquête qu’elle a commandée à Opinionway*. Entretien.


Causeur. Quasiment tous les cadres ont continué de travailler pendant la crise du coronavirus. Dans l’entreprise, comment les managers – ces “premiers de cordée” – peuvent conserver leur légitimité en restant chez eux, alors que des “premiers de corvée” n’ont eux pas pu télétravailler et qu’ils ne se côtoient plus? 

Dominique de La Garanderie. Pendant la période de confinement deux salariés sur trois déclarent qu’ils ont passé la majeure partie de leur temps en activité (66%), tandis qu’un salarié sur trois déclare avoir été principalement au chômage partiel (33%). Le maintien de l’activité s’est fait le plus souvent en télétravail (37%). Nombreux sont ceux qui ont continué à se rendre sur leur lieu de travail habituel (29%). Dans notre étude, 93% des cadres ou professions intellectuelles supérieures déclarent que leur activité a été maintenue pendant le coronavirus. Seulement 7% sont passés en chômage partiel. Alors que chez les employés, en revanche 42% des salariés sont passés au chômage partiel. Mais le plus intéressant est dans le tableau 7 de l’étude, sur toutes les catégories, et notamment celles qui n’ont pas l’habitude d’être en télétravail. C’est la réponse directe des entreprises à la crise qui vient d’être traversée. Quel type de salariés va continuer à être en télétravail ? C’est à relier à la liste des priorités de ce que les salariés attendent de leur employeur : on constate que l’autonomie donnée dans le travail n’est pas particulièrement recherchée, ce qui signifie en creux que le lien hiérarchique est peut-être quelque chose de mieux vécu qu’on ne le croit.

Quels sont alors ces liens importants qui doivent perdurer ? Je vais me répéter, mais beaucoup estiment au contraire qu’après cette crise sanitaire, le monde du travail va devoir changer. Certains travailleurs estiment peut-être à juste titre avoir été délaissés. C’est ce que disent des penseurs comme Dominique Méda, par exemple.

Il y a depuis longtemps une évolution sociologique sous-jacente des liens de subordination en entreprise, c’est vrai. Mais le lien créé par la présence sur le lieu de travail reste important, je pense qu’on ne peut se passer complètement de présence. Toujours dans le sondage, vous avez dû voir que dans l’ordre des préoccupations des priorités attendues de l’employeur, il y a seulement en 3ème lieu l’organisation du travail et en 4ème l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.

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La question qu’on peut donc se poser est de savoir si ceux qui sont en télétravail ont trouvé l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, et dans ce cas, s’ils considèrent avoir trouvé la bonne organisation pour leur travail. Il faudra probablement creuser la question. Tout en considérant qu’il y a des moments agréables chez soi, on peut constater que ceux qui étaient en télétravail sont plutôt heureux de retrouver le bureau ces derniers jours. C’est ce qu’on peut constater déjà dans les petites entreprises.

Je pense qu’on est dans une période de transition sociale, période que la crise n’a fait qu’accélérer, une période de transition où les conditions de travail ne vont plus être les mêmes. Cela a une relation avec la question des transports, en tout cas autour et dans les grandes villes. Tout cela va faire l’objet d’une profonde et large réflexion qui, lorsqu’elle aboutira, doit faire émerger dans l’entreprise un consensus sur l’organisation du travail, de façon à ce que les relations et liens soient tout naturellement en phase avec l’organisation.

A priori les entreprises françaises ont démontré de bonnes capacités d’adaptation lors de cette crise, non ?

Non seulement les entreprises, mais aussi les salariés!

Tout le monde s’est adapté. Mais il y a quand même des personnes qui sont un peu amères (31%) en disant « nous avons travaillé et on n’a pas eu de réelle compensation ». Cette amertume-là, il faut la traiter sérieusement et de toute urgence. Vous m’interrogez sur les primes des vendeurs dans les magasins d’alimentation ou des caissières. Pour ceux-ci la modulation des primes a fait l’objet de commentaires. Ce n’est peut-être pas suffisant dans le montant ou dans la qualité de la reconnaissance, compte tenu de l’effort et de l’angoisse profonde que ces travailleurs ont affronté. Il en est de même dans certains secteurs. Le déconfinement doit aussi servir à ça : un certain nombre d’entreprises ont à leur portée des moyens déjà existants et adaptés en droit : la possibilité de passer des accords de reprise qui organisent les conditions dans lesquelles le travail va reprendre et, quand je dis qu’il devrait y avoir des compensations, je pense à celles qui sont collectives, mais aussi modulées, parce qu’il y a eu tant d’efforts constatés dans certaines entreprises.

Personne ne doit être oublié, mais, dans le même temps, de façon différenciée.

À moyen-terme, on va en plus se heurter nécessairement à des licenciements. Il faut au maximum éviter cela en se réorganisant, avec des méthodes comme celles employées durant le confinement, c’est-à-dire en essayant toutes les formes de travail possibles dans les meilleures conditions, cela devrait être assorti d’un allégement de charges pour être viable. Mais il faut un accord qui permette une compensation à terme, lorsqu’on aura passé la crise. Une compensation qui peut prendre différentes formes où l’innovation est bienvenue, notamment d’accords de participation ou d’intéressement dans des conditions différentes de ce qui était initialement prévu. Il faut souplesse, changement, équilibre et justice.

Les préoccupations de santé et de sécurité sont surreprésentées par rapport aux préoccupations « traditionnelles » comme la rémunération, le temps de travail et la quête de sens. On avait jusque-là l’impression que l’époque se préoccupait beaucoup du sens dans le travail. Est-ce fini ?

Je suis aussi perplexe que vous, moi qui travaille sur ces questions de la raison d’être de l’entreprise, la quête de sens et la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). “Donner du sens à l’activité professionnelle” ne serait la priorité des employeurs que pour 14% des employés interrogés. J’étais vraiment surprise ! Après l’angoisse que l’on vient d’avoir, les personnes interrogées ne pensent qu’à la santé et la sécurité (48%), il est probable que l’ensemble de ceux qui reprennent le travail ait des préoccupations du même ordre sur les conditions de reprise et les risques dans les transports. Mais il faut savoir que la préoccupation de la santé est très présente dans l’entreprise et monte en puissance depuis quelques années, révélée depuis la crise de l’amiante. Il y a eu une obligation de résultats sur la sécurité de la santé dans l’entreprise, c’était une obligation très lourde pour l’employeur. La jurisprudence a évolué, néanmoins, l’employeur doit démontrer qu’il a pris toutes les mesures possibles pour préserver la santé de ses salariés. Ce raisonnement s’étend aux risques psychosociaux et au harcèlement moral. La santé est une préoccupation depuis plus longtemps qu’on ne le pense et avec plus de force qu’on ne croit. Il y a bien des contentieux sur ces questions, la crise sanitaire a précipité le caractère prioritaire de la santé.

Quels dispositifs les entreprises mettent-elles en place spécifiquement pour les salariés qui rencontrent actuellement un malaise ?

Oui, il y a des entreprises qui ont pris très au sérieux les risques psychosociaux et psychologiques résultant de l’isolement. Un certain nombre de salariés, peut-être plus fragiles que les autres, a mal vécu le confinement. Cela concerne plutôt les grandes entreprises, car les petites, ou plutôt les très petites, ont mieux su garder le lien.

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Les ressources humaines des grandes entreprises repèrent assez bien les populations fragiles, notamment par les arrêts maladie un peu trop réguliers, signal du malaise. On sait que ces employés-là, au moment du retour, doivent être aidés davantage. Pour revenir sur la fin du tableau qui m’a beaucoup surprise, je trouve que les problématiques de RSE ont un peu disparu des préoccupations actuelles, et que c’est dommage, même si je comprends parfaitement les préoccupations légitimes d’autres priorités à l’heure actuelle, la santé et le maintien de l’emploi. Il faudra sans doute reposer ces questions aux salariés de nouveau à moyen-terme, après le développement et la réussite, espérons-le, des accords de performance collective qui vont devenir très importants dans le futur proche, signe d’un dialogue constructif.

Je pense que ces accords « donnant-donnant » vont être la clé pour de bonnes relations dans les entreprises à moyen-terme.

Dernière question, alors qu’une crise économique s’aggrave à mesure que l’activité est durablement affectée par le coronavirus, diriez-vous que les Français tardent trop à reprendre le chemin du travail ?

La reprise pour de multiples raisons ne pouvait se faire dans un mouvement général « D Day tous en poste ». Les risques sanitaires dans les transports et l’organisation des lieux d’activité notamment ont suscité une reprise à des rythmes différents et parfois ralentis volontairement pour éviter les risques.

De surcroît, le gouvernement avait ciblé, lui aussi, des étapes dont celle du 2 juin. Il est difficile de porter un jugement, comme votre question y incite, et manifestement la diminution de l’indemnisation du chômage partiel est un signe fort. La reprise va s’accélérer. Elle est maintenant présente.

* Sondage mené auprès de 1.031 personnes, méthode des quotas. Résultats ici.

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