Ancien ministre des DOM-TOM de Nicolas Sarkozy, ex-député UDI, Yves Jégo se bat depuis des années pour la relocalisation de l’industrie aux côtés de personnalités comme Arnaud Montebourg. Après avoir initié la Certification Origine France Garantie, il s’illustre ces jours-ci en publiant un « Manifeste pour une renaissance industrielle » aux accents protectionnistes et planificateurs. Entretien.


Daoud Boughezala. Vous présentez un « Manifeste pour une renaissance industrielle » afin de soutenir le made in France par une série de mesures protectionnistes. Ce projet est-il réalisable dans le cadre existant de l’Union européenne, de l’OMC et des traités de libre-échange qui engagent la France ?

Yves Jégo. Rien de ce que nous proposons ne me semble impossible à réaliser. Notre proposition de TVA kilométrique aux frontières économiques de l’Europe est par exemple parfaitement compatible avec notamment les engagements pour décarboner la planète. Cela demande néanmoins des évolutions de philosophie à l’échelon européen pour introduire une idée un peu protectionniste dans la concurrence libre et parfaite.

En quoi consiste le « Schengen des marchandises » que vous appelez de vos vœux ?

À travers les accords de Schengen, un certain nombre de pays d’Europe ont décidé d’organiser, de fluidifier la circulation des personnes. Il faudrait que des pays européens volontaires développent la même réflexion sur les produits qui entreraient dans cet espace Schengen économique. Ses frontières ne seraient pas forcément celles du Schengen qu’on connaît. Reste que tout produit qui arriverait dans cet espace serait taxé en surplus du nombre de kilomètres qu’il a fait pour arriver. Un produit fabriqué en Turquie ou au Maroc sera par exemple moins taxé que s’il est fabriqué au fin fond de l’Asie.

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Cette formule ne résout pas le problème de la concurrence interne à l’Union européenne entre pays aux coûts du travail très différents…

En effet mais ce n’est pas l’objectif. Il s’agit d’instaurer une barrière protectionniste et écologique en prenant la cause environnementale comme levier. Les échanges économiques qu’on peut avoir avec le Maroc, la Turquie ou la Russie ne doivent pas être aussi taxés que ceux qu’on a avec les États-Unis, l’Amérique du Sud ou l’Asie. Arrêtons de consommer des jeans ou des yaourts qui font dix mille kilomètres !

Mon tour de France des usines m’a fait prendre conscience de la galère des patrons à trouver ou construire des usines!

Vous voulez également créer des espèces de commissariats au plan régionaux pour piloter le produire français. Comment cela fonctionnerait-il ?

Il faut que l’État fixe la stratégie et garde la mobilisation des moyens, mais que la mise en œuvre opérationnelle se fasse au niveau des régions, comme on l’a vu dans la crise sanitaire. Je propose un système simple et efficace car, ayant été ministre, je sais que les systèmes compliqués ne marchent pas. Ainsi, dans chaque région, trois personnes seraient responsables du renouveau industriel : le préfet de la région, le président de la région et le commissaire à l’industrialisation qui dépendrait directement du ministre de l’Industrie. Ces trois hommes auraient les clés sur tous les dispositifs pour décliner régionalement en fonction des spécificités parce que développer l’industrie en Corse ou en Bretagne n’est pas la même chose qu’à Lyon. Il faut décentraliser la décision et favoriser les écosystèmes territoriaux car c’est à cet échelon-là qu’on connaît les territoires, qu’on sait comment faire travailler les gens ensemble de façon à créer de la solidarité et des circuits courts.

Concrètement vous parlez d’un programme immobilier public de construction et de mise à disposition d’au moins 250 usines. Que ferait exactement l’État ?

Aujourd’hui, si vous voulez une usine soit pour réimplanter, pour développer, installer ou réimplanter votre activité, vous affrontez une terrible crise de l’immobilier d’entreprise. On trouve des entrepôts ou des bureaux mais plus d’usine. L’État doit donc prendre le risque de construire à blanc des usines en maillant le territoire pour permettre à n’importe quel industriel qui veut se développer ou se relocaliser d’obtenir une usine clé en main. Songez que dans ma ville de Montereau, où j’ai fait venir Hermès, l’usine a mis quatre ans à s’ouvrir malgré la bonne volonté générale !

Y a-t-il un modèle unique d’usine que vous pouvez fournir clé en main ?

Les usines correspondent à un schéma assez basique. Ensuite, les aménagements intérieurs sont laissés à l’entreprise mais il y a des hauteurs et des largeurs moyennes, des tailles moyennes qui font qu’une usine, c’est d’abord un cube.

Dans la conjoncture maussade qui s’annonce, une surproduction publique d’usines ne risque-t-elle pas d’aggraver la crise ?

Non. Quand vous avez du chantier bâti, vous n’avez jamais perdu votre argent même si vous attendrez peut-être cinq, six ou huit ans avant de le louer. À la Caisse des dépôts de mobiliser des moyens financiers pour construire à blanc ces usines. C’est tellement vital ! Quand on voit que les Chinois ont construit un hôpital en huit jours parce que c’était vital, si on considère que l’industrie est vitale, il faut prendre à bras le corps la crise immobilière de l’industrie. Mon tour de France des usines m’a fait prendre conscience de la galère des patrons à trouver ou construire des usines.

N’est-ce pas illusoire de vouloir relocaliser toute la production textile en France parce qu’un jour on peut avoir besoin de masques un autre jour d’autre chose ? Comme me le disait récemment un entrepreneur, ce serait peut-être beaucoup plus intéressant de créer des chaînes de commande entre la France et les pays du Maghreb…

C’est à cause de ce discours-là qu’on a fait sombrer l’économie française de production. Il ne s’agit pas de dire qu’on ne produira que des masques mais de relancer une filière textile pour produire des chemises, des pantalons, des jeans, des survêtements et tout le textile de masse qui peut le jour voulu se transformer en quelques heures en usine de masques.

Le consommateur français serait-il prêt à payer plus cher un produit certifié made in France ?

L’idée que le Français coûte plus cher au consommateur n’est pas forcément vraie. Par exemple, le maillot de l’équipe de France championne du monde de football est produit pour 4 euros sans doute par des enfants en Thaïlande puis vendu 80 euros. Or, une entreprise française avait proposé de fabriquer le même maillot. Elle le produisait pour 35 euros et aurait permis à l’équipementier de faire une marge raisonnable en le vendant 80 euros. Cet exemple montre qu’une fabrication lointaine ne signifie pas forcément des prix d’achat moins cher mais une moindre qualité et une marge souvent inacceptable. Le consommateur n’est pas opposé à payer le juste prix si cela crée de l’emploi et s’il sait que le produit a respecté des normes qualitatives. Mais il ne s’agit bien évidemment pas de passer de rien à tout. Rééquilibrons nos productions grâce à la certification origine France garantie aujourd’hui estampillée sur des jeans et des chaussettes qui montrent qu’on peut fabriquer en France avec les normes et la qualité française et être concurrentiel sur le marché.

J’appelle à organiser un Grenelle du made in France

Votre projet s’apparente à un programme politique. Alors qu’Arnaud Montebourg revient sur le devant de la scène, devrait-il y avoir une offre politique en faveur du made in France lors des prochaines présidentielles ?

Cela fait partie des sujets transpartisans, comme la santé publique et l’environnement, dont les politiques doivent s’emparer. N’enfermons surtout pas ce combat dans une offre politique. C’est pourquoi Arnaud Montebourg, ancien ministre de Hollande, et moi, ancien ministre de Sarkozy, avons fait ce chemin ensemble pour défendre ce projet de société et d’avenir. Aujourd’hui, Arnaud Montebourg et moi ne sommes plus militants politiques. Cela facilite les choses pour irriguer toute la classe politique en faveur de la renaissance industrielle. Car produire en France, c’est un projet global qui mobilise l’initiative, la recherche, l’innovation, les entrepreneurs, les ouvriers, les territoires, les consommateurs… C’est un projet de société créateur d’emplois dont on aura encore plus besoin à l’heure où des milliers d’emplois vont disparaître. C’est pourquoi j’appelle à organiser un Grenelle du made in France pour initier tout un mouvement de société. Je propose aussi des stages ouvriers pour les jeunes qui le veulent parce qu’ils galèrent à trouver des stages. L’État doit montrer que derrière le produit et son marketing publicitaire, il y a des hommes qui le fabriquent et qui sont fiers de le fabriquer. Hélas, le produit a fait disparaître le producteur… On a tout à gagner à le revaloriser, aussi bien en termes économiques, sociaux et même culturels parce les usines se trouvent dans cette France périphérique qui a vu émerger la révolte des gilets jaunes.

Nicolas Dupont Aignan salue Arnaud Montebourg au Salon du Made in France, novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00931491_000003
Nicolas Dupont Aignan salue Arnaud Montebourg au Salon du Made in France, novembre 2019 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00931491_000003

En attendant, le président Emmanuel Macron ne jure plus que par le « produire Français ». Depuis la crise sanitaire, avez-vous gagné l’oreille de l’exécutif ?

En tout cas, le président de la République avait organisé avant la crise le 17 et 18 janvier une exposition du made in France qui a été un grand succès. J’ai le sentiment que la crise a renforcé des convictions déjà existantes chez lui. On verra après ce qu’il advient dans les actes, dans la réalisation ou peut-être avec la formation d’un nouveau gouvernement si ce sujet de la production devient priorité nationale. Les différents discours du président de la République me laissent penser qu’il est en phase avec ce que certains comme moi et d’autres martelons depuis plus de dix ans.

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