Le coronavirus oblige la société à se pencher sur son système de santé. Combien la France est-elle prête à dépenser pour sauver une vie? Alors que Jérôme Salomon se présente à nous chaque soir pour son terrible décompte des malades en réanimation dans les hôpitaux, c’est une bien amère potion économique que les Français doivent avaler. 


Instinctivement, cela nous semble indécent : le mélange de gros sous et de santé est difficile à avaler. C’est d’ailleurs un des rares sujets sur lesquels Emmanuel Kant rejoint la sagesse populaire. Dans Fondements de la métaphysique des mœurs, le philosophe explique que « dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité ». Pour le dire plus simplement, la vie humaine n’a pas de prix. Presque tous en conviendront, s’agissant de la santé comme de la vie.

Décider qui va vivre ou mourir

Sauf que c’est faux. Car non seulement on met une étiquette de prix sur des « sujets doués de dignité » mais on ne donne pas le même prix à toutes les vies ! On paie des millions pour sauver des otages et on ne trouve pas des sommes plus modestes pour les travaux nécessaires sur une petite départementale et sauver tous les ans quelques morts anonymes par accidents de la route. On sauve des prématurés de plus en plus fragiles et on laisse mourir chaque hiver des milliers des personnes par la grippe « normale ». Ces choix ne sont pas condamnables. C’est même le principe du politique que de hiérarchiser les besoins – par définition limités – pour les allouer. Autrement dit, décider qui vivra et qui mourra car il n’y aura jamais de ressources illimitées. Si la vie est sans prix dans son principe, elle a toutefois un coût concret.

A lire aussi, Stéphane Germain: Les impôts de la Finlande avec l’équipement de la Mauritanie

Aujourd’hui plus qu’hier, ces vérités sont difficiles à entendre. La crise sanitaire, la peur pour notre vie et pour celle de nos proches, l’admiration et la reconnaissance face au dévouement des soignants ne créent pas les conditions idéales pour débattre du prix de la vie. Pourtant, il est nécessaire d’avaler cette potion amère. Car bientôt, quand on aura moins peur pour notre vie, il faudra savoir comment reconstruire notre système de santé et notre économie. À ce moment-là, il sera légitime et nécessaire de récompenser les professionnels en première ligne dans les hôpitaux et au sein du système de santé. Ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas. Mais ceci ne nous épargnera pas un grand débat national sur la question.

11% du PIB national

Ce débat vital doit commencer avec un chiffre. Celui de la part des dépenses de santé dans le PIB : en 2017, la France a consacré à la santé 11% de la richesse créée. L’Allemagne en a fait autant et l’Eurogroupe en moyenne un peu moins. L’Espagne et l’Italie sont autour de 9% quand les États-Unis, champions du monde, font un effort 50% plus important encore puisque 17% de leur immense PIB revient à la santé. 

Si la France ne compte pas ses efforts financiers dans ce domaine, à pourcentage équivalent, l’Allemagne obtient ces jours-ci des résultats apparemment bien meilleurs. C’est un enseignement à retenir. Les États-Unis, eux, paient plus pour avoir moins. D’où la nécessité de réfléchir avant d’accorder des moyens supplémentaires à la santé.

A lire aussi: Devenir centenaire n’est pas un droit de l’homme

Expliquons-nous d’abord comment ces moyens seront gérés, sous peine d’injecter de l’eau dans des tuyaux d’arrosage percés : certes, le débit à la sortie va augmenter, mais quel gaspillage ! Or, dans le domaine des comptes publics, gaspiller revient à déshabiller Pierre pour mal habiller Paul. Chaque centime gaspillé signifie qu’un autre besoin important est privé de moyens nécessaires. La nation peut perdre ainsi sur les deux tableaux.

Les chiffres permettent d’avoir un débat rationnel

Il faudra donc résoudre des questions aussi cruciales que délicates : 

  • Faut-il dorénavant entretenir 15 000 places de réanimation respiratoire pour ne plus être pris au dépourvu par une épidémie virale ? 
  • Mieux vaut-il investir un million d’euros pour lutter contre le surpoids ou cent millions pour soigner ses effets ? 
  • Quel modèle économique construire pour la recherche pharmaceutique ? Le système actuel des grands acteurs privés (Big Pharma) n’est guère recommandable mais existe-il une alternative crédible ? 

Mille autres questions légitimes appellent des réponses politiques – afin de déterminer collectivement les priorités – après avoir comparé les différentes options possibles. Et pour pouvoir comparer il faut mesurer, compter et chiffrer. Bref, faire de l’économie, ce qui suppose d’associer dans la même phrase gros sous, santé et vie humaines. 

A lire aussi, Céline Pina: Nous nous étions couchés démiurges…    

Il faut donc compter, quantifier comparer, mesurer. Non pas pour embêter médecins et infirmières mais afin de s’assurer qu’on leur alloue les moyens nécessaires, ni plus, ni moins. Après tout, si la vie n’a aucun prix, pourquoi ne pas tout donner à la santé ? Pourquoi ne pas consacrer 50% de notre PIB à la santé ? Les médecins dévoués auront toujours besoin de plus, tout comme les enseignants dévoués et les militaires dévoués. Pour entrer dans un débat rationnel, comment chiffrer des actes sans tomber dans l’absurde et produire des effets pervers ? Personne ne le sait. Sur la question, des économistes de la santé produisent une littérature riche, ennuyeuse et difficilement exploitable… Retenons cependant de leurs réflexions que l’enjeu se mesure moins en nombre de points de PIB qu’en termes d’organisation et de structures.

Causeur souhaite ouvrir ses colonnes à cette réflexion

À ce propos, en ce moment, beaucoup imputent la responsabilité du naufrage sanitaire à l’actuelle gestion des hôpitaux. Jadis gérés par des médecins, ces établissements de santé seraient confiés à des « gestionnaires de tableaux Excel ». Faudrait-il être médecin pour gérer un hôpital ? Pour être ministre de la Santé ? Faut-il placer nécessairement un pilote à la tête d’Air France ? Un vieil adage dit qu’il n’est pas obligatoire d’être mouton pour se présenter au concours de bergers ni mort pour présider les Pompes funèbres générales. Ce n’est pas complètement faux. À un certain niveau de responsabilité hiérarchique, le chef cesse d’être un expert pour devenir « un expert en experts ». Pourquoi n’en irait-il pas de même à la tête des hôpitaux ?

Ce texte se veut une invitation à la réflexion. Causeur serait heureux de publier des articles de professionnels capables de nous éclairer dans les débats qui nous attendent.

Lire la suite