Vivant à Houston (Texas), Edwin Bosso est le président-fondateur du groupe Myrtle. Il a publié 6 000 Dreams: The Leader’s Guide To A Successful Business Transformation Journey. En exclusivité pour Causeur, il présente un point de vue original à rebours des discours protectionnistes revenus en force avec la crise sanitaire. Entretien.


Edwin Bosso.
Edwin Bosso.

Daoud Boughezala. Depuis le début de la crise sanitaire et économique, de plus en plus d’intellectuels et d’idéologues nous serinent que « plus rien ne sera comme avant ». A votre avis, l’épidémie et la catastrophe économique annoncée vont-elles changer le cours du monde ?

Edwin Bosso. Il est rare qu’une crise ne change rien. Le monde va probablement s’améliorer car la crise a montré l’importance des chaînes d’approvisionnement. Il faut travailler sur leur élasticité économique, faire en sorte que les relations internationales ne s’érodent pas à cause de l’administration Trump et parvenir à obtenir des plans de crise aux niveaux national et global. Je ne pense pas qu’on aille vers davantage de protectionnisme même si la crise a démontré qu’on est beaucoup plus dépendants les uns des autres qu’on ne le pensait. Ce rappel, qui nous a coûté très cher, nous impose de coopérer ensemble.

Comment jugez-vous la coopération internationale dans la gestion de la crise ?

Insuffisante. Avant la crise, j’observais déjà une certaine tendance au protectionnisme, avec le Brexit, l’élection de Donald Trump, celle de Jair Bolsonaro au Brésil, la montée des tensions entre la Chine et les Etats-Unis, l’Europe et les Etats-Unis, etc. Au niveau mondial, la crise a été mal gérée, dès la réaction de la Chine qui aurait pu être plus transparente sur ce qui commençait à se passer sur son territoire. Puis quand les gouvernements européens ont eu conscience des événements chinois, il n’y a apparemment pas eu de coordination entre les Etats-Unis et l’Europe. J’en veux pour preuve l’arrêt des liaisons aériennes avec l’Europe qu’a décrétée unilatéralement Donald Trump. Beaucoup de choses auraient pu être entreprises au niveau international mais n’ont pas été faites.

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Y compris au sein de l’Union européenne…

Absolument. Cela s’est vu avec les Pays-Bas et l’Allemagne qui n’ont pas soutenu l’Italie comme il le fallait, créant une mini-crise en Europe. Au départ, le Royaume-Uni a choisi une politique d’immunité collective avant de se raviser au dernier moment et de se retrouver aujourd’hui avec le taux de mortalité le plus élevé d’Europe.

Il faut admettre que la gestion de l’épidémie ne fait pas partie du mandat de l’Union européenne mais beaucoup de choses auraient pu être faites différemment. Mais tout cela n’enlève rien aux responsabilités des Etats-Unis.

C’est-à-dire ?

Depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, la position américaine a changé. Ce virage isolationniste a notamment affecté les rapports avec l’OTAN. Le fait que les Etats-Unis abandonnent leur position de leader géopolitique du monde occidental a laissé un vide. Obama avait déjà modifié la relation des Etats-Unis au reste du monde en évitant d’intervenir militairement sans raison. Mais Trump a vendu à son électorat le principe « America first » suivant lequel toute la politique étrangère des Etats-Unis doit être gérée au bénéfice exclusif de certains Américains. Il ne s’agit pas de l’Américain moyen mais des électeurs qui ont porté Trump au pouvoir. Qu’ils soient blancs, noirs, du sud ou du nord du pays, ces Américains qui se sentent délaissés par le progrès économique cherchent à récupérer la position qu’ils occupaient dans les années 1960 et 1970. Déçus par les politiques traditionnels, ils vont voulu essayer Trump. Traditionnellement, aux Etats-Unis, quel que soit son bord, au bout des premiers mois de présidence, le chef d’Etat élu a à cœur d’unir le pays. Or, l’administration Trump est peut-être la première de l’histoire américaine à servir son électorat pendant quatre ans. Cela se répercute sur le monde car la politique « America first » a créé des tensions avec la Chine, avec l’Europe, les Nations-Unies, etc. Cela rend la coopération internationale difficile.

A cet égard, vous développez une argumentation originale. Alors que le libre-échange débridé n’est plus de saison, et qu’Emmanuel Macron prône la relocalisation des industries stratégiques, pourquoi vous y opposer ?

On fausse complètement le problème. Dans cette crise sanitaire, il ne s’agit pas d’un problème de localisation mais d’accès à certains produits. Aujourd’hui, ce sont des masques, les respirateurs et autres équipements de protection individuelle mais cela pourrait être autre chose demain. Or, si on suit la logique protectionniste, on se retrouvera avec des économies fermées qui produiront tout localement. Pour rester dans une logique de libre entreprise, aux Etats-Unis et en Europe, il faudrait développer des processus pour convertir très rapidement des unités de production existantes pour fabriquer ce dont on a besoin. Aux Etats-Unis, où il reste une industrie textile pour fabriquer des équipements de sport ou autres, un plan de risque devrait identifier un certain nombre de sites industriels privés pour permettre leur reconversion rapide. Dès qu’une information nous porterait à croire qu’on aura besoin des produits en question, on aurait ainsi la capacité de reconvertir très rapidement ces usines. Une fois l’accès garanti, reste à résoudre le problème logistique : comment distribuer ces marchandises ? La France est par exemple l’un des pays dont l’industrie pharmaceutique est la mieux distribuée sur l’ensemble du territoire. Les Etats-Unis devraient en faire autant à l’échelle des cinquante Etats : trouver des usines textiles à reconvertir pour les masques, des fabricants d’électronique, d’aspirateurs et d’automobiles pour les respirateurs. Au lieu de quoi les Etats-Unis ont perdu huit semaines cruciales qui auraient pu servir à convertir des usines, fabriquer les produits nécessaires et les transporter pour les distribuer.

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Il est plus simple de compter sur soi-même pour produire les marchandises nécessaires en cas de crise mondiale. Aujourd’hui, chaque pays a besoin de gel hydroalcoolique, de tests et de masques…

On peut rapatrier toute la production de masques dans l’hexagone mais que se serait-il passé si l’épidémie avait démarré en France ? Le scénario chinois se serait reproduit : la Chine a d’abord ralenti sa production parce que les salariés avaient peur d’aller travailler. Cela plaide en faveur de la libre économie. Plutôt que de tout relocaliser, il faut créer une élasticité des chaînes d’approvisionnement, préparer une centaine de scenarii catastrophe en fonction des risques et des plans de réponse. Même si la France, qui a gardé une industrie de la mode, ne produit plus énormément de textile, elle peut compter sur les usines d’Afrique du nord – Marrakech et Tunis sont à deux heures de Paris. Il faut savoir à l’avance si on peut compter sur les usines du Maroc ou de Chine, lister les entreprises dont on aura besoin. Cette approche est économiquement beaucoup plus viable pour créer une industrie de réponse à la crise.

Vous vivez à Houston. Comment les Texans vivent-ils la crise sanitaire ?

Houston n’a jamais vraiment été confinée. Jusqu’à la fin avril, les autorités nous avaient conseiller de rester chez nous et de télétravailler. Beaucoup de commerces considérés comme non-essentiels étaient fermés, sauf les supermarchés, les magasins de bricolage ou de sport. Même s’ils avaient le droit de sortir, faire du vélo ou prendre leur voiture, les habitants de Houston ont été assez disciplinés. Ils sont massivement restés chez eux, ont porté des masques. Mais à la différence du Texas, dans d’autres Etats américains, l’électorat de Trump rechigne à accepter le port du masque et les mesures de protection comme une nécessité pour le bien de tous. Cela reste un pays très attaché aux libertés individuelles. Il faut dire qu’en dehors des côtes, de Los Angeles, Chicago ou Boston, les transports en commun ne sont pas très développés. Dans ces grands espaces, on vit peu les uns sur les autres et il est difficile de rencontrer des gens si on ne le cherche pas. Même à Los Angeles, on circule relativement seul, en voiture ou en marchant avec assez d’espace autour de soi. Dans des villes comme New York, Londres ou Paris, le métro rend la transmission du virus beaucoup plus facile.

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