Patrick Boucheron, Jean Delumeau, Julien Gracq, Baudelaire et Balzac…
Début février, j’ai dû subir une intervention chirurgicale à l’hôpital de Brest. Souffrant d’arthrose aiguë depuis dix ans, n’arrivant plus à marcher, j’étais bon pour une prothèse du genou, opération lourde pour le patient, mais sans difficulté à réaliser aujourd’hui. Le dimanche 1er février, j’ai donc préparé mon sac de voyage, en prévision d’un séjour qui allait se dérouler dans l’espace clos et séparé du monde d’une chambre d’hôpital, et dont je ne savais pas exactement combien de temps il allait durer. En vue de remplir les longues journées d’attente, je fis le choix de quelques livres, me disant qu’au moins, entre deux soins, j’aurais le temps de lire.
Le meilleur endroit pour lire

J’avais déjà éprouvé dans le passé que l’hôpital est un lieu privilégié pour lire, plus peut-être que le Café de Flore ou les bancs du Jardin du Luxembourg. C’est lors d’un tel séjour que, jadis, j’avais lu en entier l’Histoire de la folie de Michel Foucault. Je me souvenais avoir annoncé cet exploit à des amis, en ajoutant : « Et je ne suis pas devenu fou… » C’est d’ailleurs une lecture dont je devais tirer un grand profit, certes peu évident sur le moment, mais qui m’a nourri de manière souterraine, et a sans doute augmenté par la suite ma capacité à comprendre d’autres livres difficiles. En ce mois de février 2026, justement, venait de paraître le gros volume de Patrick Boucheron, Peste noire, qui me tendait les bras. Et je n’allais pas être déçu. À côté, pour la soif, je pris deux classiques édités en poche : Une ténébreuse affaire, de Balzac, que j’avais déjà lu adolescent, mais que je voulais réévaluer, car il me semblait que je n’avais pas bien compris ce roman politique qui parlait de complot et d’insurrection, un sujet que j’affectionne. Et aussi Les Fleurs du Mal de Baudelaire, monument inusable. Je ne pris guère plus de livres, pour ne pas m’alourdir. Éventuellement, je pensais pouvoir m’en procurer d’autres en cas de besoin, sur des sites d’achat en ligne.
Franchir l’isthme
Après l’opération et le choc physiologique éprouvé, je ne me mis pas tout de suite à lire vraiment. J’étais dans un état comateux, bourré de médicaments antalgiques. C’est alors que, sans tarder, on me transféra en taxi dans le centre de rééducation médicale de Perharidy, à une heure de Brest. Le site se trouve en pleine nature, à l’ouest/nord-ouest de Roscoff, parmi les champs d’oignons et d’échalotes. Perharidy se présente comme une bande de terre orientée vers le nord, avec au large l’île de Batz et son phare. On évoque communément « la presqu’île de Perharidy », mais ce n’est guère qu’une façon de parler. Il n’y a en effet aucune coupure avec le plancher des vaches, la marée ne recouvre rien et la bande de terre continue comme une pointe côtière, un cap, voire une petite péninsule, mais sans être un isthme. Presqu’île est un titre honorifique. Ceux qui se rendent à Perharidy croient souvent que c’est une vraie presqu’île, à cause du silence si particulier qui y règne, et qui fait penser qu’on a quitté le continent. Bref, Perharidy est l’endroit idéal pour lire des livres dans le calme, un calme magique digne d’une île.
Un poète, un peintre
C’est surtout un lieu qui a su rester discret. Peu d’écrivains ont évoqué Perharidy, à part le poète Tristan Corbière. De même, les peintres qui y sont passés furent rares. Seul le néo-impressionniste belge Théo van Rysselberghe, inspiré par Seurat, en a laissé un témoignage pictural : une belle toile pointilliste, aux couleurs pâles comme un visage de patient, représente le rivage sauvage. L’isthme introuvable et invisible de Perharidy n’a pas inspiré plus que cela les artistes en quête d’absolu.
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Nous autres « survivants »
Aussi bien, c’est un lieu de repos, propre à l’étude. Malgré les comprimés de morphine qu’on m’a fait prendre, et qui m’empêchaient de me concentrer, je réussis à lire rapidement l’essai sur la peste de Patrick Boucheron. Je confiai même à une infirmière stagiaire que, si elle voulait réussir ses examens, elle devait lire ce livre. Boucheron, en effet, a su parfaitement faire entrer son lecteur dans la problématique médicale en général : l’homme assailli par l’épidémie, c’est notre condition humaine ramenée à ses justes dimensions. Nous sommes tous des « survivants », descendants des rescapés de la peste, et donc des miraculés. Boucheron a ouvert sa réflexion sur tout un pan de notre culture, avec une érudition historique sans faille. J’ai bien aimé en particulier ses références à des historiens dits de droite, comme Pierre Chaunu ou Jean Delumeau. Car notre professeur au Collège de France, malgré sa réputation d’homme de gauche, sait trouver son bien au-delà des préjugés politiques. Peste noire, œuvre d’historien, est aussi un livre de littérature comparée. C’est pourquoi il se lit avec un immense plaisir et donne envie de poursuivre sur le même sujet. Boucheron, je viens de le dire, s’arrête sur Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978). Je me suis tout de suite procuré cette somme impressionnante, non dans l’édition de poche, qu’on trouve couramment en librairie, car elle ne me semble pas complète (même le sous-titre a été modifié), mais dans sa version initiale de parution.
La rumeur du monde
J’ai dû quitter, presque à regret, au bout de quelque quatre semaines, la presqu’île de Perharidy, avec d’excellents souvenirs de lecture. Ce sont des heures qui ne sont jamais perdues, même à l’aune de toute une vie qui serait consacrée uniquement au déchiffrement des grimoires anciens ou modernes. Mais je n’ai pas fait que ça, rassurez-vous. Grâce à ma radio miniature, je suivais les actualités chaque matin à 7 h 30 sur la station Europe 1, la seule que je captais convenablement. Il se passait beaucoup de choses importantes, surtout cette guerre contre l’Iran, qui n’est pas encore finie. Du fait de mon genou explosé, comme si j’avais marché sur une mine, ou presque, j’ai vaguement pressenti, par une sorte de communauté d’instincts, quelle pouvait être la détresse des soldats français pris pour cible dans leur chair, à la mi-mars, par des drones iraniens au Kurdistan irakien. Moi qui n’ai jamais combattu, et dont le chirurgien venait de recoudre la cicatrice, je me mettais à la place de nos petits gars blessés sur la base militaire d’Erbil. Peut-être ont-ils été blessés aux jambes ? L’un est mort, l’adjudant-chef Frion. La presse a utilisé à juste titre à son endroit l’expression « mort pour la France ». J’ai pensé, de manière plus universelle peut-être, qu’il était « mort en héros », car il était chargé là-bas de lutter contre Daech et de soutenir les Kurdes. On devrait donc dire : « mort en héros — pour la France ».

Je le soulignais plus haut : les grands écrivains, il me semble, même Flaubert, même Georges Perros, n’ont pas écrit sur Perharidy. Mais il y a cependant un livre qui s’intitule La presqu’île. Il est de Julien Gracq, et c’est l’un de ses meilleurs, avec la nouvelle centrale qui donne le titre. C’est un texte sur l’attente, le désir après l’attente, l’attente de l’attente, l’oubli peut-être. En somme, un livre sur l’amour. Quel endroit plus propice qu’une presqu’île, comme celle de Perharidy, pour attendre l’amour ? En revenant chez moi, j’ai repris ce volume de Gracq qui se trouvait dans ma bibliothèque : je suis convaincu que la littérature reflète la réalité du monde, et que lire, ce n’est pas s’abstraire du monde, mais au contraire y entrer, et davantage que ceux qui ne lisent pas. Ce petit séjour à Perharidy m’aura de nouveau fait prendre conscience de cela. C’est immense, comme une guérison.
Patrick Boucheron, Peste noire. Éd. du Seuil, 2026. 553 pages.
Jean Delumeau, La Peur en Occident, XIVe-XVIIIe siècles. Éd. Fayard, 1978. L’édition originale est parfois disponible à des prix abordables sur certains sites d’occasion en ligne.
Julien Gracq, La presqu’île. Éd. José Corti, 1970.
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