La crise sanitaire a, semble-t-il, bouleversé les certitudes de certains en matière d’économie, au premier rang desquels le président de la République. Ses prêches fervents de nouveau converti sont-ils crédibles ? Rien n’est moins sûr au vu de son passé (d’aucuns diraient son passif) en la matière…


Einstein disait que l’on ne réglait pas les problèmes avec ceux qui les avaient crées ! La sentence est lourde d’évidence et renvoie directement aux incohérences de notre gouvernement face à la crise que nous vivons. Le président de la République, apôtre de la start-up nation, relayé par son ministre de l’Économie et des Finances, nous parle désormais avec gravité de la nécessité de relocaliser nos productions essentielles et de mettre un frein à la course à la délocalisation. Mais, ceux qui dirigent le pays ne doivent-ils pas d’abord rendre des comptes sur leurs échecs et les erreurs d’analyse qui les ont provoqués, avant de se présenter en tant que sauveurs d’une industrie française malmenée ?

Bruno Le Maire Ministre de l'Economie entoure de son equipe a Bercy en video conference avec ses homologues Europeen au sujet de la pandemie provoque par un coronavirus le 16 mars © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage: 00950197_000016
Bruno Le Maire, le Ministre de l’Economie entouré de son équipe a Bercy en video conference avec ses homologues europeens au sujet de la pandémie provoquée par un coronavirus le 16 mars ©
ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage: 00950197_000016

Découvrant en mars dernier, les méfaits des délocalisations et d’une désindustrialisation avancée, le président fait aujourd’hui l’apologie de « l’indépendance pleine et entière » de la France dans la production de masques « d’ici la fin de l’année ». A-t-il trouvé son chemin de Damas en affirmant que « nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne »? Il est permis d’en douter puisque quelques jours avant il condamnait, dans une intervention télévisée, tout « repli nationaliste ». Dans son programme électoral, n’avait-il pas soigneusement ignoré la notion de patriotisme économique qui n’a jamais inspiré aucune de ses décisions, depuis qu’il est aux affaires de l’Etat ?

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Macron : le poids du bilan, le choc des réalités 

Alors ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, c’est Macron qui, en 2014, avec la complicité de Hollande, a été le principal responsable de la vente de l’activité d’Alstom Energie à General Electric, la plus stratégique pour l’indépendance militaire et énergétique française et la plus profitable, contre l’avis de Montebourg, alors ministre du Redressement productif et du Numérique. C’est lui encore qui a accompagné par le truchement de la BPI, l’absorption du groupe français Technip, un leader mondial de l’ingénierie pétrolière, par l’américain FMC Technologies, plus endetté et moins innovant dans le off-shore, en prétendant qu’il s’agissait de la création d’un « Airbus du parapétrolier ». En déclarant même, avec un aplomb incroyable, qu’« il est faux d’affirmer qu’il s’agit d’une délocalisation »… alors que le siège choisi était Houston. Il était à la tête de Bercy, en 2015, lors de la prise de contrôle « entre égaux » du groupe Lafarge, leader mondial des matériaux de construction, par le suisse Holcim.

Et c’est sous sa présidence que le mythique groupe aéronautique Latécoère a été cédé à Searchlight, un fond américain, en dépit de la protestation d’un certain nombre de députés qui pointaient le risque de voir partir à l’étranger la technologie Lifi (internet par la lumière), dont Latécoère est un des tout premiers acteurs dans le monde. C’est aussi avec son assentiment que le fond d’investissement américain Advent international a racheté le français Morpho, fleuron mondial de la sécurité et de la biométrie, pour le fusionner avec Oberthur technologies (Français aussi, racheté en 2011), et en faire le leader mondial des technologies d’identification.

Sur les 20 dernières années, la liste est longue des fleurons industriels français cédés à des intérêts étrangers, principalement américains, dans une vision qui tourne le dos à toute stratégie industrielle nationale, violemment combattue au nom du principe sacro-saint du « marché ». Au détriment des intérêts français, méprisés et délaissés.

La fin des usines

Le déclassement industriel de notre pays est un drame silencieux, qui ne commence pas à l’ère Macron, mais que ce dernier n’a jamais porté comme une priorité nationale. Sous le discours moderniste de la start-up, se cache bien des faiblesses et de pompeuses velléités.

Toutefois, la loi Pacte mise en place pour renforcer le tissu des PME va dans le bon sens, en visant, notamment, à mieux orienter l’épargne des Français vers notre système productif. Mais si l’on regarde les chiffres des investissements en capital dans nos entreprises, l’effort réalisé reste faible au regard des enjeux d’une reconquête industrielle. Mais mieux, ou pire, encore, selon l’institut d’analyse économique Rexecode 1, la transformation, pour 2019, du CICE en baisse de charges, allait finalement augmenter de plus de 2 milliards d’euros les prélèvements obligatoires sur les entreprises, la plus grosse part de cette charge revenant à l’industrie ! Le très libéral quotidien L’Opinion, n’hésitait d’ailleurs pas à titrer alors « L’industrie, angle mort de la politique économique d’Emmanuel Macron ».

L’industrie n’apparaît nullement comme une priorité de la politique gouvernementale, et la  suppression, en 2017, du ministère du Redressement  productif  est un signe lourdement significatif de la vision du chef de l’État. C’est bien la première fois, depuis 1945, que la fonction de ministre de l’Industrie disparaissait du paysage gouvernemental !

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De fait, le nouveau président, incarnation du monde d’hier, portait le discours dominant du grand patronat des années 2000, largement influencé par les « parrains » des grandes entreprises financières, banques et assurances, qui tenaient, et tiennent, le haut du pavé au Medef et à l’AFEP 2. Il serait intéressant, à cet égard, de ressortir quelques magistrales interventions faites aux universités d’été du Medef ces 20 dernières années, où de brillants esprits exprimaient leur vision d’une économie française, championne des services financiers et des productions immatérielles (services à la personne, numérique, tourisme, grande distribution, publicité, logiciels…), sans s’inquiéter des industries « traditionnelles », vestiges d’un passé dépassé. La fameuse phrase de l’ancien patron d’Alcatel, Serge Tchuruk, sur « l’entreprise sans usine » (fabless company) a illustré de manière caricaturale cette volonté de se débarrasser du cycle de fabrication. Comme s’il pouvait y avoir de puissance économique durable sans capacités productives solides.

La France a largement sacrifié son outil de production, mais dans le même temps elle a affaibli ses capacités de conquête de marchés et d’innovation, alors qu’il y a encore un peu plus d’une vingtaine d’années, elle détenait des positions de leadership mondial dans les télécoms, le nucléaire, la métallurgie, les matériaux de construction, la pharmacie, l’agro alimentaire, la mécanique, l’ingénierie pétrolière ou l’électronique grand public. Des secteurs qui ont connu depuis de sérieuses défaillances.

La France, plus qu’aucun pays européen, a théorisé l’illusion post-industrielle

Ce choix n’est pas le fruit de la fatalité, comme l’a prouvé l’Allemagne qui a ardemment défendu sa puissance industrielle. Il est d’abord un choix idéologique, théorisé par des économistes en vue, proches des grands dirigeants économiques et politiques.

Distinguée normalienne, enseignante à l’université de Harvard et à l’Ecole d’économie de Paris, élève du très médiatique Daniel Cohen (lui-même apôtre critique de la mondialisation), qui était son directeur de thèse, l’économiste Julia Cagé écrivait, en 2011, un article au titre évocateur : « Pourquoi la France doit continuer à se désindustrialiser » 3 : « Oui, affirmait-elle alors, la France est en train de se désindustrialiser. Mais non, ce n’est pas grave. En fait, c’est tant mieux. Ce qui est grave aujourd’hui, ce n’est pas le déclin de la production industrielle, mais le retard du pays en matière d’innovation ». Difficile d’afficher une telle erreur de conclusion à partir d’un constat juste, basé sur trois observations : la primauté de l’innovation, l’importance de la compétitivité coût, l’enjeu de la maîtrise de la valeur ajoutée.

L’innovation est certes la clé du progrès et de la puissance économique et industrielle, mais elle ne peut se détacher d’un écosystème où la production reste le socle du processus de croissance. Aucun pays ne doit perdre le contrôle de sa production, au risque de se trouver dépendant des pays producteurs et de finir par amoindrir, voire perdre, ses capacités de recherche et d’innovation. La crise actuelle montre à quel point la France a été fragilisée par son incapacité à produire de simples articles de protection sanitaire. Et que dire de l’affaire Sanofi, qui a brutalement mis en pleine lumière notre tragique dépendance face à la perte de maîtrise de nos outils de production qui accompagne inexorablement la perte du contrôle capitalistique de nos champions nationaux. Triste bilan du défaut de patriotisme économique français : notre CAC 40 est contrôlé à 45% par des investisseurs étrangers qui détiennent aussi plus de 25% de nos entreprises de taille intermédiaire (ETI) !

Cet article est rédigé par Denis Bachelot, journaliste et essayiste, auteur de L’Islam, le Sexe et Nous (2009) et par Gilbert Pena, consultant en entreprise, ancien délégué général du Club du Small Business.

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