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Benoît Hamon, toujours aussi brillant!

La chronique de Didier Desrimais


Benoît Hamon, toujours aussi brillant!
© Alain ROBERT/SIPA

Après avoir mené sa campagne présidentielle de 2017 autour de l’instauration d’un revenu universel et du retour d’un ministère du Temps libre, le dirigeant de l’ONG Singa, qui codirige la Gaîté Lyrique à Paris et « participe aux changements de récits sur les migrations via la culture », appelle, dans le journal Le Monde, à « faire de la culture, de la fête et des loisirs les piliers d’un véritable projet de société » en France.


Le Monde a récemment ouvert ses colonnes à l’inénarrable Benoît Hamon, alias Monsieur 6,4 % (son score aux présidentielles 2017 – battu par Madame 1,7 % à celles de 2022). Président du Mouvement des jeunes socialistes, assistant parlementaire, conseiller de Lionel Jospin puis de Martine Aubry, eurodéputé, porte-parole du PS, ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire sous le gouvernement Ayrault, ministre éphémère de l’Éducation nationale sous le gouvernement Valls, M. Hamon, qui se caractérise par un charisme assez proche de celui d’Olivier Faure et une perception de la réalité analogue à celle de Sandrine Rousseau, est finalement parvenu à tracer sa route, un chemin balisé avec des rails sur les côtés pour ne pas glisser du côté obscur de la politique.

Greta Thunberg, génie européen

Aveuglé par l’idéologie woke et l’écriture inclusive qui, dira-t-il, ne concerne pas que le féminin, il crée en juillet 2017 un mouvement qu’il appelle… Génération.s – pour « générations solidaires, engagées, citoyennes, métissées, féministes et écologistes ». On peine à croire que cet individu, qui a trouvé le moyen de qualifier Greta Thunberg de « génie européen » et d’affirmer que « la migration sera la solution », ait pu assurer un cours universitaire sur les organisations internationales et l’UE – il faut préciser que c’était à l’université Paris-VIII, où les études doctrinales parmi les plus médiocres se donnent rendez-vous. En revanche, son parachutage à la direction de Singa France – une ONG chargée de « créer du lien entre les personnes qui arrivent et celles qui sont déjà là, afin d’accélérer l’inclusion des premiers et changer les regards des seconds sur la migration », peut-on lire sur son site – n’étonne guère, ce genre de poste ne requérant pas de compétences particulières, hormis celle de déblatérer de courts argumentaires en faveur de toutes les causes gauchisantes à la mode, de l’immigrationnisme à l’écologisme. Cette ONG reçoit de nombreuses subventions publiques et, curieusement, co-administre La Gaîté Lyrique. L’ancien théâtre reconverti en « centre culturel » se nomme maintenant La Gaîté Lyrique – Fabrique de l’époque et invite « chacun et chacune » à « devenir acteurice de l’époque ». Nous verrons bientôt en quoi consiste cette inclusive injonction.

Muray, parti trop tôt

M. Hamon a donc écrit une tribune parue dans Le Monde. Si Muray avait été encore de ce monde, il se serait régalé à sa lecture : le patron de Singa appelle en effet « à faire de la culture, de la fête et des loisirs, les piliers d’un véritable projet de société ». Il encourage la gauche à reprendre le pouvoir en réhabilitant deux qualités « dont l’affirmation constitue en soi un projet politique » : l’empathie et la joie. L’empathie, selon lui, doit d’abord profiter à l’étranger, à « l’Autre en majuscule », lequel serait trop souvent la cible de l’extrême droite en général et d’Elon Musk en particulier, ce dernier ayant eu en effet l’outrecuidance de qualifier de « suicidaire » le soutien des gauchistes subventionnés aux 250 migrants « mineurs » squattant La Gaîté Lyrique en décembre 2024 – ils seront plus de 400 en février 2025. Dégradation des lieux, incendie, insalubrité, retrait des 70 salariés du théâtre ne se sentant plus en sécurité, journalistes agressés, y compris ceux du pourtant très gauchisant StreetPress obligés de quitter leurs locaux situés sur place – rien de tout cela n’impressionnera Benoît Hamon qui prendra fait et cause pour l’occupation illégale et annoncera espérer que l’argent public, celui de l’État, de la Région Île-de-France et de la Ville de Paris, compensera les pertes de recettes et remboursera les travaux nécessaires pour remettre en état le théâtre. Cet écornifleur professionnel aura passé sa vie à détrousser les Français par tous les moyens possibles.

Contre-pouvoir

Le programme de reprise de la Gaîté Lyrique en septembre 2025 donne un avant-goût de ce que M. Hamon appelle la culture : d’une part, un festival « féministe et antiraciste » était censé « mettre en lumière des acteurs et actrices du livre racisé.e.s et engagé.e.s » et « décentrer les discours dominants dans un contexte de concentration éditoriale et de montée de l’extrême droite » ; d’autre part, le collectif de drag queens “Les Paillettes” racontait aux enfants accompagnés de leurs parents bobos « des contes soigneusement sélectionnés pour libérer l’imaginaire des stéréotypes et dépasser la figure de la princesse à délivrer ». Quelques mois plus tard, La Gaîté Lyrique a mis en place un « programme d’incubation engagé », programme qui se veut joyeux et pluraliste, à même de contrecarrer les sombres desseins de l’extrême droite : « À l’heure de lempire Bolloré et des fake news, la production et la diffusion d’une information indépendante constitue un contre-pouvoir essentiel à la protection des libertés et à l’émancipation des citoyens et citoyennes. Dans cette optique, la Gaîté Lyrique – Fabrique de l’époque s’attache à préserver et renforcer l’indépendance éditoriale et économique des acteurs et actrices dans le secteur de la culture et des médias, gage de pluralisme et de diversité. » En conséquence de quoi, des événements sont programmés avec des médias « indépendants » représentés ou chapeautés par… Singa, Arte ou Reporters sans frontières. La fête, l’empathie et la joie suintent des événements médiatico-culturels prévus à La Gaîté Lyrique pour le seul mois de mars. Le 18, par exemple, des « Portugays » et des journalistes de la revue d’extrême gauche Regards dissertaient sur« les amitiés queers ». Le même jour, une discussion était co-organisée par Arte et les éditions Actes Sud autour d’un documentaire intitulé « Premier de corvée » : « Entre spleen et courage, le documentaire suit le quotidien d’un travailleur sans-papiers dans sa quête de régularisation, précieux sésame qui lui permettrait de se rendre dans son pays natal pour revoir ses proches qui subsistent grâce à son sacrifice. » Cette pleurnicherie est censée déclencher chez le spectateur de joyeux élans empathiques pour l’immigration illégale – si ses yeux et son cœur restent secs, c’est qu’il est indécrottablement d’extrême droite.

Temps d’échanges

L’écologie est également à l’honneur. Le 24 mars, une discussion autour d’un documentaire d’Arte, « Glaciers : enquête sur une disparition », a été animée par Yamina Saheb, une « experte » qui se vante d’avoir introduit la notion de sobriété dans les travaux du GIEC. Pour permettre aux visiteurs d’adoucir la terrible perspective d’une planète embrasée non pas par les émeutes et les guerres mais par un été caniculaire perpétuel dû au capitalisme, à la colonisation et au patriarcat, il est prévu, le 27 mars, un énième recours à l’art, en l’occurence une « journée d’étude, organisée par les étudiant.es de Master 2 Médiation du patrimoine et de l’exposition de la Sorbonne Nouvelle ». Intitulé « Cultures Queer », cet événement « s’articule autour de trois temps d’échanges portés par des professionnel.les du monde de l’art », entre autres une dénommée Tata Foxie, du collectif de drag queens déjà évoqué. Ce sera divertissant mais également instructif. Les spectateurs apprendront en effet que « la réappropriation politique du terme queer a bouleversé les normes hétéropatriarcales » et que, quoi qu’en pensent les réacs, les « institutions culturelles sont appelées à être queerisées ». La joie et l’empathie – l’Autre pouvant être aussi cet être travesti transformé en totem des combats progressistes – n’empêchent pas l’engagement, bien au contraire. L’engagement, selon Benoît Hamon et sa clique de La Gaîté, se doit d’être festif, joyeux, anticonformiste, solidaire, égalitaire et tolérant – il le sera, conformément à l’anticonformisme orthodoxe et maniéré des trublions subventionnés, des rebelles salariés, des révoltés disciplinés qui se croient subversifs alors même qu’ils sont très exactement l’inverse de la subversion et qu’ils représentent, au contraire, très précisément, le nouvel ordre établi. M. Hamon a cent métros de retard lorsqu’il appelle à « faire de la culture, de la fête et des loisirs les piliers d’un véritable projet de société » – il n’a évidemment pas lu Muray, qui a décrit en son temps ce qu’il en était et ce qu’il allait advenir de ce monde en voie d’hyperfestivisation, c’est-à-dire en voie de désintégration de tout ce qui avait participé à l’édification d’un espace culturel particulier, le nôtre en l’occurrence, y compris et peut-être en premier lieu l’art qui, en se répandant partout, dans les moindres interstices de la société, « a été “guéri” de tout ce qui faisait son charme, sa fourberie essentielle, son ambiguïté, son immoralité ». Il n’a pas plus lu Hannah Arendt. Dans La Crise de la culture, la philosophe explique comment, dans notre société de masse, qui est avant tout une société de consommateurs, la culture a été supplantée par les loisirs, c’est-à-dire le divertissement, et comment toute œuvre d’art, ancienne ou nouvelle, a été transformée en bien de consommation, loin de sa destination première qui était l’apparaître etdont le critère approprié pour en juger était la beauté. La culture ne se répand pas dans la société de masse mais « se trouve détruite pour engendrer les loisirs », écrit Arendt avant de préciser que « le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus ».

Revenu universel et ministère du Temps libre

Une obsession de la gauche. En 1981, tandis que le Pécuchet de la rue de Valois, Jack Lang pour ne pas le nommer, rêve de créer un ministère de l’Intelligence et de la Beauté, le gouvernement Mauroy instaure un ministère du Temps libre qui se veut une résurgence du sous-secrétariat d’État aux Loisirs et aux Sports de Léo Lagrange sous le Front populaire. Le temps libre obtenu entre autres grâce à la réduction du temps de travail n’a pas vocation à être un temps personnel, individuel, mais un « temps civique » : « Dans une société qui petit à petit se délite, ce n’est pas en restant tout seul chez soi que l’on conquiert l’émancipation, l’autonomie, mais en allant vers l’associatif et à la rencontre de l’autre », déclare le ministre et ex-syndicaliste André Henry qui, curieusement, ne semble pas considérer le travail comme une possibilité de s’émanciper, de devenir autonome, d’aller vers l’autre ou de favoriser la solidarité entre les individus. Il oubliait, de plus, que nous n’étions plus en 1936. En cette fin du XXe siècle, les Français ont de plus en plus de temps libre qu’ils consacrent toujours davantage aux activités que propose l’industrie culturelle, véritable vecteur de la culture de masse, sous toutes ses formes – livre, musique, cinéma, télévision, jeux vidéo, tourisme, etc. En 2017, lors de sa campagne pour les présidentielles, M. Hamon proposera, en plus d’un démagogique et ruineux revenu universel, de réinstaurer un ministère du Temps libre. Quelques années plus tard, Sandrine Rousseau appellera « la gauche à sortir de son obsession du travail pour s’occuper de la question du temps libéré » et, évoquant Paul Lafargue, affirmera vouloir intégrer la notion de « droit à la paresse » dans son projet politique. Elle espère alors une victoire du Nouveau Front populaire et, comme Benoît Hamon, la restauration d’un ministère du Temps libre, le temps libre étant « par essence un temps écologique et anticapitaliste » et le travail « une valeur de droite », selon elle. Mme Rousseau rêve de vacances quasi-permanentes dans un espace édénique où les hommes trouveront sans effort tout ce dont ils ont besoin – pour peu qu’ils se satisfassent de pas grand-chose, du minimum vital, ou un peu moins, et moins que ça encore si ça permet de « sauver la planète » et si, du peu d’argent qu’il leur reste, il est prévu d’en reverser une bonne part à l’État et par conséquent à tous ceux qui vivent à ses crochets.

Festif total

Le projet de société de M. Hamon – une société reposant, donc, essentiellement sur la culture, la fête et les loisirs – est une contradiction dans les termes : la fête et les loisirs, tels qu’ils apparaissent dans une société de masse, menacent la culture – dont le point de départ est, pour Arendt, le « phénomène de l’art » – en l’accablant de « valeurs » adossées à des appréciations morales, sociales ou politiques, en empêchant la « joie désintéressée » de tout homme capable de s’oublier dans l’admiration une œuvre d’art, et en créant de nouvelles formes « artistiques » qui ne sont rien d’autre que des singeries mimant affreusement d’anciennes façons qui touchaient véritablement au théâtre, à la littérature, à la sculpture, etc., et ne pouvant en rien les égaler. Le « festif total » a remplacé les fêtes d’antan qui, plus rares, plus solennelles et plus joyeuses, ne s’encombraient pas de sermons et de rappels à l’ordre, ne recouraient à aucune motivation moralisante pour attirer le péquin moyen, n’étaient le reflet d’aucune revendication sociétale et supposément progressiste, ou une allégeance aux modes éphémères, aux fiertés de toute obédience, aux innombrables « journées mondiales » de tout et n’importe quoi, lesquelles illustrent en réalité l’anéantissement ce qu’elles sont censées glorifier. La Gaîté Lyrique est devenu le lieu de rassemblement des pauvretés festives les plus rabougries, les plus misérablement militantes, les plus bruyamment courbées devant l’esprit de l’époque – et M. Hamon, que tout adepte de la physiognomie regarde avec gourmandise tant l’individu semble fait pour confirmer les préceptes de cette méthode, est le type même de l’agent de démolition inculte et discipliné, aux ordres d’une caste qui se qualifie elle-même de moderne, de progressiste, qui ambitionne même d’être en avance sur son temps – c’est-à-dire aux avant-postes des escadrons de la mort, lesquels précèdent d’un pas le corbillard qui transportera bientôt la dépouille de l’Occident. Concluons avec Jean Clair qui, dans L’Hiver de la culture, livre le sens que revêtent ces fêtes sinistres ayant toutes les caractéristiques de Saturnales : « Je ne peux m’empêcher, lorsque j’entends battre tambours, sonner trompettes, vociférer jeunesses et ronfler haut-parleurs, au cours de ces carnavals assourdissants dont Paris est devenu le lieu, “Nuit des musées”, “Fête de la musique”, “Nuit blanche”, “Parade” de ci et “Techno” de ça, de penser que j’assiste au déroulement rituel de funérailles où, célébrées par des corps nus et peinturlurés, on va enterrer joyeusement et sauvagement les restes de ce qui a été notre culture. »




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Amateur de livres et de musique. Dernier ouvrage paru : Les Gobeurs ne se reposent jamais (éditions Ovadia, avril 2022).

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