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Moix le maudit

Le retour d'un écrivain détersif

Moix le maudit
Yann Moix Arnaud Meyer / Leextra / Editions Grasset.

Reims, paru chez Grasset, est la poursuite d’une autobiographie où la haine de soi fait office de carburant.


Après Orléans, voici Reims, la suite de la tétralogie que Yann Moix a intitulé « Au pays de l’enfance immobile ». Deux autres opus suivront donc, Verdun et Paris. Orléans racontait l’enfance meurtrie de Moix, les coups reçus par le père, les humiliations appuyées de la mère, l’insupportable violence familiale, le trauma qui en résulte, la détestation de soi, la souillure du sang, comme dans une tragédie où tout est joué dès les premières respirations. Le livre a fait polémique. S’est ajouté à cela la révélation des bandes dessinées antisémites et racistes de l’auteur alors jeune homme. Moix s’est expliqué à la télévision, exercice cathartique, confession médiatique sous les sunlights. Son éditeur l’a soutenu, BHL, son mentor, lui a pardonné. 

Destruction massive de lui-même

Moix revient sur ces fanzines de l’abjection sans chercher la moindre circonstance atténuante. Au contraire, il se lance dans une entreprise de destruction massive de soi. Il écrit : « Mon ambition était de m’enfoncer dans le pire (…). Dans l’obscurité, il existe encore trop de lumière : je m’enfoncerais jusqu’au ventre de l’abjection, jusqu’à ce qu’en gicle le pus. » Une fille désirée le repousse, il en rajoute dans la flagellation mentale. « J’étais fou de joie : j’avais trouvé l’occasion de me débarrasser de moi-même sans avoir à me suicider. » Sa démarche ressemble à celle de Georges Bataille dans son livre La littérature et le mal. Car au-delà des déjections de la pensée, des pulsions morbides, de la répulsion de soi, de la culpabilité martelée, de cette volonté d’être le « déchet oublié », comme l’écrit ce même Bataille, c’est la littérature qui est en jeu. L’écrivain met sa peau sur la table, il défèque ses phrases immondes, il pisse sur le papier vierge, tandis que le fonctionnaire du culturel retient sa tisane jusqu’aux latrines de la bienséance. 

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Là, dans ce récit initiatique provincial, sorte d’éducation sentimentale nauséeuse, il se vide de tous ses fluides corporels et n’élude jamais l’enjeu. Il redonne ses lettres de noblesse, la noblesse de Sade, à la littérature. Bataille : « Une conscience sans scandale est une conscience aliénée ». Si les scribouillards s’appliquaient à eux-mêmes cette phrase, cela ferait de la place dans les librairies. La littérature sans transgression n’est pas de la littérature. Bataille encore : « C’est tout de même la littérature qui nous permet de voir le pire et de savoir lui faire face, de savoir le surmonter, et somme toute cet homme qui joue trouve dans le jeu la force de surmonter ce que le jeu entraine d’horreur. » L’œuvre de Moix, servi par un style détersif, l’atteste. Il est coupable, du côté du mal, parce qu’un écrivain qui cherche le bien, sa lumière malade, devient vite ennuyeux. Il faut tourner le dos à toute entreprise commerciale (c’est pour ça que Moix est chroniqueur télé, pour être libre d’écrire). La littérature est résolument du côté de l’enfant, l’enfant qui désobéit, joue en permanence, et considère la gratuité comme la ligne d’inconduite à suivre. 

Un Rastignac inversé

Hasard ou destin malicieux, qu’importe, Moix rate ses examens, se complait dans la médiocrité sociale, « un Rastignac inversé », dit-il, et se retrouve à Reims, la cité des Sacres, où Bataille passa son enfance, abandonnant son père paralytique, syphilitique et aveugle au feu infernal des Allemands, en septembre 1914. Moix à Reims, dans son École supérieure de commerce, « vivant une vie de galet », est entouré de camarades plus décadents les uns que les autres, masturbateurs frénétiques, scatologiques, névrosés, dépressifs, alcooliques, obsédés du trou de balle, pervers poissards, une belle brochette de futurs patients pour psy, enfin pour ceux qui auront eu la chance d’échapper à la camarde ou à la pulsion suicidaire. Bref, un tableau à la Jérôme Bosch.

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Moix excelle dans la haine de soi. Dans ce puits sans fond, il y puise une énergie noire qui nourrit une prose nerveuse et revigorante pour le lecteur soudain secoué et réveillé. Le bilan : « Les parents, les géniteurs, toutes ces entités affreuses, non seulement dispensables mais inadmissibles : c’étaient eux les ennemis, et tous ceux qui, par leur âge ou leur statut, leur attitude face à la vie (thésauriser, prévoir), souillaient le monde. » Gide, admiré de Moix, l’a formulé autrement avec sa célèbre phrase : « Familles, je vous hais ! » Est-ce le prix à payer pour être (un bon) écrivain ? Bataille pour conclure : 

« je bois dans ta déchéance

j’étale tes jambes nues

je les ouvre comme un livre

où je lis ce qui me tue. »

Yann Moix, Reims, Grasset.

Reims

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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