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Mais où courent-ils comme ça?

Les Dessous chics


Mais où courent-ils comme ça?
© P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Un dimanche en fin d’après-midi. Amiens reluit sous la caresse pusillanime d’un petit soleil mielleux. La Sauvageonne et moi marchons, baguenaudons plutôt, sur le chemin de halage de la rive droite de la Somme depuis le restaurant Le Pré Porus jusqu’au quartier Saint-Leu. A peine sommes-nous arrivés au niveau du pont de Camon que des adeptes du jogging courent comme des dératés dans les deux sens du bucolique chemin. Nous les contemplons, perplexes ; nous pensons la même chose : « Mais où courent-ils comme ça ? Seraient-ils pris de panique ? La Tour Perret aurait-elle été victime d’un attentat, percutée par des avions de ligne détournés ? » Que nenni ! Ces dizaines et dizaines d’adeptes du jogging courent, disent-ils, pour rester en forme. Quelle idée, tout de même ! Je sais, chacun est libre de faire ce qu’il veut avec ses jambes, ses mollets, sa sueur. Mais tout de même ; pourquoi sont-ils aujourd’hui si nombreux ? Le phénomène s’est développé depuis la fin du Covid.

On eût dit qu’on lâchait des lévriers de leur cage d’isolement. Personnellement, je ne me suis jamais senti aussi bien que pendant la période de confinement. J’étais en télétravail ; je graissais matinée. Je bouquinais avec avidité ; je voyais peu de monde. Ça me faisait un bien fou. Alors, vous vous doutez que je ne me suis pas mis à courir comme un cinglé. Courir vers quoi ? Vers son destin ? Vers la mort ? La vie est si absurde qu’on ira tous, vers la mort. Alors, pourquoi se presser. C’est qu’ils vont vite en plus.

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Je me souviens qu’il y a quelques années, un vieillard en short rouge et en baskets Nike avait failli me renverser alors que j’étais en train de contempler les tanches entre deux eaux dans le fossé qui jouxte le fameux chemin. En revanche, à peu près à la même période, alors que je roulais à bord de ma Dacia blanche, je m’étais arrêté à la hauteur d’un autre vieillard, lui aussi équipé comme pour une compétition olympique, qui, en plein jogging, titubait, crachait ses poumons. J’étais sur le point de descendre de mon véhicule de boomer pour aller le secourir quand il reprit du poil de la bête et détala comme un lapin à l’ouverture de la chasse. Quel drôle de monde, tout de même ! Je sais bien ; c’est mieux de courir que de dire du mal de son voisin, ou de pisser contre une station-service comme Brian Jones en 1963, ou d’égorger son chien, ou de jeter son chat dans l’eau de la Durance comme l’avait demandé Mme Chautard à Léon Biet. Mais tout de même ! Ce monde, je ne le comprends plus, mais plus du tout, avec ses injonctions, ses interdictions, ses intolérances. Et je ne vous ai pas encore parlé des trottinettistes et des cyclistes qui poussent dans les villes comme des morilles dans les sous-bois de la forêt de Saint-Gobain (Aisne ; 2288 habitants) au printemps. Une trottinette, mes parents m’en avait offert une à un Noël ; je devais avoir cinq ou six ans. C’était dans le cœur des Trente glorieuses. Mon époque préférée. Mon père fumait des Royale. Je sens l’odeur de la fumée. On pouvait encore contempler les tanches dans le fossé du chemin de halage du canal de Saint-Quentin, à Fargniers (Aisne ; 3212 habitants) sans risquer de se faire renverser par un vieillard qui court vers la mort.



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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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