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La menace fantôme

Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques présentent notre grand dossier du mois


La menace fantôme
Marine Le Pen et Jordan Bardella au Salon de l'agriculture, Paris, 26 février 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Les commentateurs ne parlent que de Jean-Luc Mélenchon mais la véritable reine du jeu s’appelle Marine Le Pen. Tout en incarnant le populisme, le RN surplombe la vie politique française et a plus de chance que LFI d’être présent au second tour en 2027. Face à la colère démocratique, pas sûr que les appels au barrage ou au cordon sanitaire soient alors entendus.


Il est l’astre maudit de la politique française, la figure adorée ou abhorrée qui magnétise et hystérise le débat public. Pas une semaine ne passe sans qu’un magazine mette à la une le caudillo islamo-gauchiste, généralement affublé d’épithètes peu amènes – « illusionniste », « racialiste », « fasciste », « stratège du chaos ». Il est le visage du « péril rouge ». Entre les deux tours des municipales, il n’a été question que des « accords de la honte » conclus entre des Insoumis et des socialistes qui n’en ont d’ailleurs pas tiré grand bénéfice, sauf à Lyon et Nantes. Si le poids politique d’un homme se mesure au volume de salive et d’encre qu’il fait couler et à l’intensité de l’indignation qu’il suscite, Jean-Luc Mélenchon est assurément le plus puissant du pays.

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Sauf que c’est faux. Certes, LFI a conquis plusieurs villes qui sont autant de places fortes de la « Nouvelle France » tant vantée, et qu’on a vue à l’œuvre lors des passations de pouvoir, où des maires battus ont dû quitter les lieux sous escorte. Mais les images sont trompeuses. Pierre Vermeren montre que Bally Bagayoko à Saint-Denis ou Omar Yaqoob à Creil ont été élus par une très faible proportion des habitants. Dans les métropoles, où le mélenchonisme séduit les profs et les étudiants à cheveux bleus qui jouent au Grand Soir place de la République, les Insoumis plafonnent généralement autour de 10 %.

« Entre Bardella et Mélenchon tu fais quoi ? »

Mélenchon n’a cependant rien perdu de son savoir-faire trotskyste. Surfant sur les scandales qu’il provoque en toute conscience et fort de la bigoterie antifasciste qui est le surmoi des électeurs de gauche, il a installé dans les esprits, en tout cas dans ceux de ses partisans et de pas mal de journalistes, qu’il était l’adversaire naturel de Marine Le Pen ou Jordan Bardella en 2027, et que le deuxième tour serait en quelque sorte le match retour du 21 avril 2002, avec saint Mélenchon terrassant le dragon fasciste – dragon dont il est en réalité le meilleur agent électoral.

Cette perspective a la vertu d’effrayer le bourgeois et votre servante, si bien que la question « Entre Bardella et Mélenchon tu fais quoi ? » affole les dîners en ville. Or, ce deuxième tour n’a de fortes chances de se produire que si les nombreux prétendants à la candidature, particulièrement à droite, sont assez irresponsables et narcissiques pour lui ouvrir ce boulevard en se pressant sur la ligne de départ, ce qui abaissera mécaniquement le seuil de qualification. En toute hypothèse, Mélenchon n’est jamais qu’un des prétendants dans la course pour la deuxième place du premier tour.

En attendant, l’artiste du buzz et du bruit parvient à faire oublier qu’à l’échelle du pays, le parti de Marine Le Pen pèse bien plus lourd que le sien et que, sauf accident industriel ou très méchant tour des juges (à qui, sait-on jamais, pourrait venir l’envie de s’en prendre à Bardella si Le Pen est empêchée), c’est son candidat qui sera en tête du premier tour en 2027. Marine Tondelier a récemment déclaré que, face au RN, elle voterait pour une chèvre. Face à la coalition des bonnes consciences, de plus en plus de Français sont au contraire prêts à voter pour n’importe quel herbivore à cornes, pour peu qu’il représente le mouvement à la flamme.

Le néolibéralisme réclame l’abolition des frontières

Si on fait abstraction du vacarme quotidien, le phénomène massif, politique et culturel de ces dernières années, tant en France qu’en Europe et aux États-Unis, c’est la croissance régulière d’un vote que les faiseurs d’opinion qualifient d’extrême droite pour le disqualifier, et qu’on appellera faute de mieux populiste, terme qui permet a minima de pointer les caractéristiques communes aux partisans de Trump, Orban, Marine Le Pen ou Meloni.

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Marcel Gauchet livre, dans son dernier ouvrage et dans l’entretien qu’il nous accorde, une analyse époustouflante du phénomène qui forme l’armature mentale invisible des sociétés humaines à l’âge démocratique : l’idéologie. On conviendra avec lui que le populisme n’en est pas une, ou pas encore. Pour le philosophe, c’est aujourd’hui le néolibéralisme qui infuse massivement les comportements des animaux politiques que nous sommes, avec sa version de droite focalisée sur la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, et sa version de gauche axée sur l’extension continue des droits individuels – les deux convergeant pour réclamer l’abolition des frontières.

Le populisme est la langue des Somewhere

Face à ce « bloc central idéologique » qui se partage le pouvoir clérical, il y a un peuple, écrit Charles Rojzman, qui « comprend qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de se taire sous la formule rituelle du barrage ». Ces ploucs qui n’aiment ni le capitalisme mondialisé, ni le multiculti débridé défient la marche de l’histoire. « On est chez nous », disent-ils à ceux qui se sentent partout chez eux. Or, s’il y a bien une chose que le néolibéralisme (dans l’acception gauchetienne du terme) ne peut tolérer, c’est qu’on critique sa folie migratoire. Cette question centrale pour l’avenir des nations doit impérativement échapper à la délibération démocratique. Pas touche ! Yaël Braun-Pivet décrète tranquillement qu’un référendum sur l’immigration serait « contraire à nos valeurs et à notre Constitution » et que le simple fait de nourrir ce projet place le Rassemblement national « en dehors du champ républicain ». Le populisme n’est pas une théorie ni un projet, mais la langue de ces Somewhere qui, de leurs villes désindustrialisées, de leurs campagnes désertifiées, font feu électoral sur le quartier général pour rappeler leur existence à ceux qui décident.

Personne ne sait si le parti lepéniste brisera un jour le plafond de verre pour accéder au pouvoir, mais à chaque échéance électorale, cette perspective semble un peu plus plausible, aussi est-elle dépeinte par le reste de la classe politique comme une effroyable menace. Le populisme est à la fois le croquemitaine du pouvoir et la mauvaise conscience de régimes représentatifs qui peinent à représenter. Face à ce spectre qui nous hante, comme naguère le communisme, on voit de nouveau se coaliser toutes les puissances culturelles, qui usent du cordon sanitaire et de l’État de droit comme les chasseurs de vampires brandissent gousses d’ail et crucifix. Nous ne savons pas si l’ectoplasme populiste restera le simple acteur des cauchemars de l’élite ou s’il finira par porter un jour le grand collier de la Légion d’honneur dans la salle des fêtes de l’Élysée. Une chose est sûre. Tel Hamlet visité chaque soir par le fantôme de son père, les Français n’échapperont pas à une interrogation existentielle. Être ou ne pas être une nation, là est la question.

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

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