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La disparition

Renseignez-vous toujours sur le quartier quand vous achetez un appartement avec vue

La disparition
Marseille. Image d'illustration Pixabay

L’heure est à la disparition : des cafés, des restaus, des concerts, des spectacles. Pour moi aussi, mais plus encore celle du paysage, de la mer, du ciel, de la lumière…


26 janvier 2021. Je me suis assise sur  un mini escabeau dans la très jolie librairie L’Odeur du temps à Marseille pour retrouver mon souffle, ma dilatation des bronches ne me laissant pas de répit. J’ai tendu la main vers le seul  livre que je pouvais atteindre sans me lever. Un tout petit livre blanc, la couverture mythique des Editions de Minuit : La disparition du paysage, Jean-Philippe Toussaint. J’ai dit tout haut : C’est dingue ça ! Et j’ai lu la 4ème de couverture : 

Je passe ma convalescence à Ostende, immobilisé dans un fauteuil roulant après avoir été victime d’un attentat. Les travaux qui ont commencé sur le toit du casino bouchent progressivement ma fenêtre. Le jour n’entre quasiment plus dans l’appartement, mon horizon se scelle, le paysage disparaît irrémédiablement. 

J’ai  réglé les 6,90 euros et pris le tram sans ouvrir le livre pour faire durer le plaisir de l’attente. Chez moi je me jette sur un fauteuil et sur les 47 pages que je dévore en moins d’une demi-heure. Outre le fait qu’il s’agit d’un beau monologue, créé au Théâtre des Bouffes du Nord avec Denis Podalydès le 12 janvier 2021, et que j’aime énormément l’auteur, ma rencontre avec ce livre a quelque chose de fou, le fruit d’un hasard rigolard, le génie d’un dieu malin, très, mais alors vraiment très, en forme. Je vous explique. 

J’ai loué un appartement voilà un an au nord de Marseille dans une zone en plein bouleversement : un projet gigantesque de  recomposition urbaine baptisé Euroméditerranée,  lancé il y a 25 ans et piloté par l’État.

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C’est sans doute une bonne idée de créer une nouvelle centralité pour désenclaver la ville et réhabiliter des quartiers d’une grande pauvreté, je n’en sais rien. Ce que je sais c’est que je subis les conséquences d’une urbanisation qui en ce qui me concerne est sauvage. Résumons. Je suis entrée dans un appartement qui, tout de suite, m’a profondément séduite. Après des mois de galère boulevard Baille (un coin très prisé de Giono devenu une artère sale et pétaradante), dans un deux pièces certes très « marseillais » (les trois fenêtres, l’escalier en colimaçon) mais se barrant en sucettes si je puis me permettre (le plafond de ma cuisine s’est effondré la même semaine que la malheureuse rue d’Aubagne), j’ai un coup ce foudre pour mon nouvel home, sa clarté, la simplicité de son agencement, la superbe idée de situer l’entrée uniquement par une vaste loggia – comme si je passais par mon jardin pour rentrer chez moi ; j’ai aimé la grande salle, cuisine intégrée, s’étendant entre la lumière de la loggia et celle d’une des deux fenêtres à l’autre bout de la pièce. Je traversais l’espace à belles enjambées juste pour le plaisir. Pas d’obstacle hormis mes cartons, pas de tournicotage dans des couloirs, pas de rideau, juste de la lumière et du ciel.

J’ai une bordée d’injures aux lèvres chaque fois que je lève les yeux sur la fenêtre de salle à manger ou de chambre. Je me sens enfermée, étouffée. Cernée. On me prend la lumière, les ciels, le soleil, la vie changeante, (é)mouvante…

Au moment où je prends possession des lieux, heureuse, cela fait des mois que j’attends, je suis abasourdie par un bruit infernal dû à des travaux devant la fenêtre du fond de la salle et celle de ma chambre. À la signature l’immeuble n’étant pas fini, j’avais visité un appartement témoin au rez-de-chaussée. J’avais bien vu quelques fondations tout près et j’avais reçu une réponse assez évasive à ma question, sans insister plus, et cela, j’en conviens, c’est de ma faute, ma très grande faute…

Appel du large

Donc à l’état des lieux, je découvre deux immeubles en construction de un ou deux étages maximum, je ne sais plus, qui ne vont pas s’en tenir là, on me l’accorde, mais tétanisée par le vacarme, je ne pose pas la question sur la hauteur exacte prévue. On me fait visiter dans l’heure, situé à Longchamp, quartier plutôt rupin, un autre appartement très calme. Et tristounet. Non c’est celui-là, dont j’ai beaucoup rêvé, qui me plait – je prends. Le boucan, je vais m’en arranger : le chantier s’arrête le week-end et finit le soir vers 16 heures. Et je me régale de la vue : depuis la loggia, en fin de soirée ou la nuit, sur une écharpe de mer, avec de temps en temps un ferry qui mugit – je me prends pour Marius et son envie obsédante de départ, j’entends la voix de son formidable interprète Pierre Fresnay, je récite un vers de Louis Brauquier, poète qui inspira Pagnol « Et puissance enfin sur mon âme/Des grands mâts et de la mer/que j’ai tant de fois chantés » ; depuis  la salle dans l’encadrement de la 2ème fenêtre,  je m’extasie sur les couchants éblouissants se fondant dans une mer sur laquelle vient mourir une très belle tour, la tour de Zaha Hadid (que j’appelle la tour Redingote, car elle m’évoque cet habit ample et long dont les basques se rejoignent par-devant). Le matin je tire l’unique rideau de l’appartement, celui de ma chambre, et j’ai pour moi le ciel souvent bleu comme vous savez et à l’horizon les collines de l’Estaque ocre d’or, rouille, brun foncé. Cependant au fil des jours et des semaines, les étages des deux immeubles s’élèvent et un troisième, derrière les deux premiers, sort de terre. 

Un matin fin de l’éblouissement (et du déni), je suis obligée de refermer les rideaux pour m’habiller. Ces constructions sont très proches et je commence à voir les balcons d’où je verrai un jour les futurs voisins prendre leur petit déj, et même saurai s’ils sont thé ou café. Ce jour-là je vais devant le chantier pour héler un ouvrier qui m’apprend l’ampleur du désastre : 9 et 10 étages, 19 pour le troisième, fin prévue dans un an. 

Seconde prise de conscience : c’est dans la nuit et ses lumières, sur le rebord de la fenêtre de la salle, que je faisais mes pompes pour muscler mes p’tits bras et fortifier mes poumons. Désormais c’est dans le béton. Pour tout dire, tout ça commence à m’oppresser. C’est ballot pour quelqu’un qui souffre de gros problèmes de souffle – ce qui explique en partie mon emballement pour l’appartement qui « respirait » si bien. 

Enfin un jour, assise sur mon divan pour procéder à ma kiné respiratoire quotidienne, je constate que  je ne vois plus le ciel mais l’échafaudage rouge du prochain étage. Si je me tiens debout, le ciel est encore là, portion congrue et pour combien de temps ?

Bref, les immeubles s’érigent, se hissent et me hérissent de plus en plus. La disparition du paysage est annoncée. Bonjour Philippe Toussaint. J’ai plein de questions à vous poser. Oui, on sait que les lecteurs s’identifient facilement et que c’est même la preuve d’un livre réussi, oui, mais quand même. À la 3ème page, j’apprends que l’histoire se passe au 6ème étage. J’habite au 6ème étage. Trois lignes plus loin, je lis : « De la fenêtre, on aperçoit la mer par dessus le toit du casino. » Je réitère mon interjection : Quand même ! Ce que voit l’homme en fauteuil roulant  dans l’encadrement de sa fenêtre, « ce grand tableau immobile »  – et il ne peut voir que ça lui donne la sensation d’être dans un musée. Je n’ai pas été victime d’un attentat, je ne suis pas sans relations sociales, je ne reste pas du matin au soir devant ma fenêtre. Pourtant, bien que sur mes deux jambes, entre mon essoufflement chronique et le confinement  pandémique, je peux là encore m’identifier car chaque sortie est pour moi un challenge. Analogie encore, le personnage parvient de temps en temps à s’envoler sur son imaginaire vers des paysages asiatiques et un soir, à la tombée du jour, dans le ciel d’Ostende, Tokyo lui apparaît soudain au loin. J’ai souvent éprouvé une illusion semblable l’été 2020 sur la loggia où la vue n’était pas encore confisquée. J’adorais ces « (…) miroitements de pierreries et bracelets de lumière piquetée, guirlandes et lignes brisées de points lumineux dorés, souvent minuscules, stables ou scintillants, proches et lointains (…) » Hallucination se demande-t-il ou « simples réminiscences de mes livres et plus particulièrement ce roman qui se passe à Tokyo que j’ai écrit il y a quelques années ici même. »

Ne divulgâchons rien

Je ne vais pas tout dire, ne vous inquiétez pas cher Jean-Philippe Toussaint, car ce texte mérite, nonobstant mes élucubrations, une entière lecture. J’en viens donc au nœud de l’histoire. Un beau matin il y a du monde sur le toit du casino habituellement désert : des hommes bien habillés avec des casques de chantiers sur la tête. Mes ouvriers à moi ont aussi des casques. Les uns et les autres nous révèlent que le casino pour lui et les immeubles pour moi sont bien plus proches que nous le pensions de nos appartements, 30 mètres pour lui, je dirais 15 ou 20 pour moi. 

L’analogie se renforce : des travaux commencent sur le toit du casino tandis qu’ils se précisent dans les immeubles qui me font face. Tous les deux nous voyons « des grues de levage, dont les flèches tournent lentement vers le ciel pour aller déposer leurs charges au terme de trajectoires millimétrées. On livre des plaques d’acier emballées sous film plastique, des palettes de brique sont entreposées sur des caillebotis métalliques. »  OUI oui ! c’est exactement ça ! Notre narrateur met un certain temps à comprendre ce qu’il se passe : On est en train d’ajouter un étage au casino d’Ostende. Il constate que le niveau du bâtiment montant inexorablement, sa vue se bouche de plus en plus, c’est une marée de béton qui monte à la verticale le long de sa fenêtre. J’en suis à cette étape – ça monte ! inexorablement le fait est. J’ai une bordée d’injures aux lèvres chaque fois que je lève les yeux sur la fenêtre de salle à manger ou de chambre. Je me sens enfermée, étouffée. Cernée. On me prend la lumière, les ciels, le soleil, la vie changeante, (é)mouvante. De plus  les ouvriers, fort discrets au demeurant mais d’une efficacité redoutable, sont désormais à ma hauteur, au 6ème, Ok je cède : j’accroche un rideau orange à la fenêtre. 

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D’autres surprises m’attendent. La deuxième fenêtre de la salle que je pensais épargnée est également attaquée ! La tour Jean Nouvel, dite La Marseillaise, n’est pas touchée, je garde une échappée maritime, mais la  Redingote est rongée sur sa droite ce qui invalide son élégance, sans compter un grand pan de ciel et de collines qui disparaissent. Rien que de l’écrire ma colère enfle. Je la neutralise en délirant sur ce que je pourrais imaginer pour tout stopper et faire réapparaître le paysage : découverte de vestiges historiques, crash d’un avion ou krach financier, effondrement sans raison apparentes, mini-tremblement de terre, violation du permis de construire… Sujet de nouvelle, me dis-je, ou même d’un roman ! Et l’actualité en cette mi-avril sur la Villa Valmer, joyau patrimonial de Marseille mis en danger par un promoteur imprudent, m’encourage : « Je pense que c’est bien parti pour un arrêt du chantier » a lancé le Maire… Sort au même moment un film « La bataille de La Plaine » (2016-2019) qui raconte la fin d’un espace cher aux habitants dans un objectif de gentrification disent ces derniers, de réhabilitation selon la mairie. Sans oublier, entre autres, en 2017, l’affaire de la carrière de La Corderie du VIème siècle, dans le 7ème arrondissement, sur le terrain où le groupe Vinci construisait 109 logements et 3 parkings… Je crois changer de sujet en écoutant Laurent Tillon sur 28 minutes qui raconte s’être lié d’amitié depuis très longtemps avec un chêne de 32 mètres (Etre un chêne, Actes Sud).  Las ! il précise : « soit un immeuble de 10 étages ». Très bientôt, j’aurai donc l’équivalent d’un chêne de béton devant moi, alléluia.

18 mars 2021. Encore un minuscule bout des collines de l’Estaque. Va-t-il disparaître ? Oui…

5 avril 2021. Quand je passe à pied à côté des trois immeubles –  celui de 9 et celui de 10 arrivent à leur fin, le 3ème en est aussi à 10, mais il continue son ascension –  je vois trois mastodontes, gigantesques mammifères menaçants, trois monstres ! On se calme.

12 avril 2021. Je tire le rideau de la fenêtre de ma chambre. Un nuage d’un rose tendre, guilleret, sur un ciel bleu layette. La dernière trouée dans le béton. Eux aussi, les merveilleux nuages vont disparaître. « Le paysage s’est éteint à jamais devant moi, je ne peux plus compter sur le secours éphémère de la contemplation passive du ciel ou de la mer. »  Non, je ne parle pas de moi ! rassurez-vous, c’est le personnage  qui s’exprime… L’identification s’arrête ici.

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