Nos pensées ne naissent pas nues dans le Ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Selon Marcel Gauchet, celle du temps présent est néolibérale. Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière.
Causeur. Drôle d’idéologie dominante que personne ne revendique. Vous connaissez des gens qui se proclament néolibéraux ?
Marcel Gauchet. Les néolibéraux se disent généralement « libéraux » tout court, ce qui n’est pas faux, puisque c’est le nouveau contexte qui donne aux idées libérales une portée qu’elles n’avaient pas. Un temps l’étiquette « libéral-libertaire » était très bien portée. Le néolibéralisme a la puissance d’une idéologie qui n’a pas besoin de se crier sur les toits puisqu’elle colle à la marche réelle du monde. Le marché et les droits sont dans toutes les têtes, y compris celles qui protestent contre les effets du règne néolibéral.
Quand on voit les scores électoraux réalisés non seulement par la gauche, mais aussi par le Rassemblement national, qui ne propose pas davantage de désétatiser l’économie ni de désendetter le pays, on a du mal à vous suivre. La France ne baigne-t-elle pas encore et toujours dans un vieux fond de sauce socialiste ?
C’est en partie vrai, sauf qu’il faut regarder de plus près ce qu’on met sous l’étiquette « socialiste ». Plus rien à voir avec « l’appropriation collective des moyens de production ». Personne ne revendique plus le pilotage public de l’économie, qui était l’article principal du programme. Le principe de l’économie de marché a gagné. Le programme ne porte plus que sur la redistribution. Le socialisme, ce n’est plus que « faire payer les riches ». Et c’est là que tout se joue. Le socialisme est devenu en douce un social-individualisme qui ne rêve que de subventions aux droits individuels. Au niveau des dépenses, on est dans la continuité, au niveau de la philosophie, on est à l’opposé.

Vous voulez dire que Jean-Luc Mélenchon est un néolibéral qui s’ignore ?
En effet, il incarne assez bien le néolibéralisme de gauche, celui qui ne se préoccupe pas de l’émancipation des entreprises et des marchés, comme le néolibéralisme de droite, mais de l’émancipation des contraintes collectives, à commencer par la police. Il ne revendique pas le libre-échange des marchandises, mais la libre circulation des hommes, autrement dit le droit de migration, peut-être la cause néolibérale par excellence dans notre moment historique, la preuve en acte de l’universalité des droits individuels dans un monde sans frontières.
Les Insoumis sont certes obsédés par la création de nouveaux droits individuels, mais ils veulent également créer beaucoup d’impôts ! Mélenchon dit que « la dépense publique crée du bonheur ». La France devrait être un paradis…
C’est le propre du néolibéralisme : il a un prix et un prix élevé ! C’est ce que ne comprennent pas les néolibéraux standards, qui se désespèrent de ne pas obtenir la réduction des dépenses publiques, et les observateurs qui expliquent qu’il n’est pas possible de parler de néolibéralisme vu le montant astronomique de notre dette publique et de nos impôts. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que ces dépenses sont au service du néolibéralisme. C’est là que se joue la différence finale entre le libéralisme classique et le néolibéralisme. Pour celui-ci, ni les droits des individus, ni les marchés ne sont « naturels ». Ils sont à créer, et c’est à la puissance publique que revient ce rôle. Il s’agit de faire exister les marchés, d’où une prolifération bureaucratique incontrôlable. Il s’agit de faire exister les individus de droit, au travers d’un énorme appareil de protection et de prévention. C’est cela le « bonheur » de Mélenchon. Il coûte effectivement très cher.
Justement, les succès électoraux de Donald Trump, Giorgia Meloni et Viktor Orban ne sont-ils pas les prémices d’une nouvelle idéologie ?
Ils sont le signe d’une réactivation oppositionnelle de l’idéologie conservatrice. De là à un remplacement en règle du néolibéralisme, il y a loin. Il est vrai qu’un changement important est en train de se dessiner. Il sape l’un des fondements de la vision néolibérale en ramenant le politique au premier plan. L’affirmation du « Sud global » rebat les cartes à l’échelle du monde. L’Occident se découvre minoritaire et peut être sur la défensive par rapport au reste de la planète qui ne veut pas forcément la même chose que nous. Cela va obliger les Occidentaux à se reposer la question de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent défendre de leur acquis historique. Mais le choc culturel de ce décentrement va mettre du temps à faire sentir ses effets.
En attendant, la politique en Europe occidentale et en France est désormais obsédée par la montée de ceux que le cercle de la Raison et la gauche qualifient d’extrême droite ou de populiste. Est-ce une illusion ?
C’est au contraire la réalité centrale de notre vie politique : un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le communisme, c’est le populisme. Et pour continuer avec les formules inoubliables du grand-père Marx, on peut bien dire comme lui que « pour le traquer, toutes les puissances de la vieille Europe se sont liguées en une sainte chasse à courre ». Mais attention, le populisme n’est pas une idéologie. C’est une démarche politique qui est susceptible de fédérer des gens de provenance idéologique éloignée. Prenez le RN en France : d’anciens nationalistes et d’anciens communistes convergent dans son électorat.
Le populisme n’est pas seulement une réaction à la perte de la supériorité occidentale. Il exprime aussi une demande de continuité historique ou d’identité face à la mondialisation et à l’immigration.
C’est juste. La désagrégation du tissu social provoquée par la désindustrialisation, l’effondrement de l’école, une pression migratoire chaotique suscite chez de plus en plus de gens l’aspiration à retrouver un système de repères stable, avec des concitoyens qu’on peut comprendre parce qu’on partage avec eux des références communes. Ce que Simone Weil appelait l’enracinement. Cependant cette aspiration, si forte et si légitime soit-elle, reste, en l’état, trop confuse pour trouver un débouché politique positif. Elle est une négativité menaçante pour l’expertocratie aussi aveugle que diplômée qui règne sur notre désordre établi, mais on ne gouverne pas avec du négatif.
Donc, nous allons devoir nous habituer à vivre dans un monde déraciné ?
Pour un bon moment, j’en ai peur. Le cadre de pensée néolibéral est trop irrésistible pour qu’il soit facile de s’en extirper ! Sa séduction est telle qu’on en constate les effets jusque dans les mouvements qui le contestent. Regardez ce qui s’est passé avec les gilets jaunes. Avant que les gauchistes ne viennent la polluer, cette révolte était vraiment populaire. Elle était spontanée, intelligente et courageuse. Mais en même temps, elle était habitée, dans son fonctionnement même, par un esprit libertaire typiquement néolibéral. Aucune forme d’autorité n’était acceptée. Pas de représentants, pas de têtes qui dépassent, pas de programme, à chacun ses revendications et ses convictions. Alors qu’ils avaient des analyses très lucides de la situation politique française, les gilets jaunes étaient en réalité totalement prisonniers de ce qu’ils dénonçaient. Ils étaient un miroir fascinant de notre marasme collectif.
Que nous manque-t-il pour triompher de ce marasme ?
Une vraie réforme intellectuelle et morale, pour reprendre une autre formule qui a compté en d’autres temps. Une réforme qui redonnerait leur place aux deux grands oubliés de l’univers néolibéral, l’histoire et le politique, autrement dit à un héritage à partager et à un instrument de la force démocratique. Il pourrait en naître un patriotisme rationnel et ouvert qui redonnerait vie à la dimension du collectif. Seulement, il ne faut pas rêver, c’est très difficile à envisager. Car l’avant-garde néolibérale de gauche détient la quasi-totalité des institutions de savoir et des médias, et elle n’est pas plus prête à céder la place qu’à se remettre en question.

Les municipales ont confirmé dans les grandes lignes la tripartition politique de la France. Les métropoles aux socialo-macronistes, bons revenus et hautes valeurs, les petites villes et les campagnes aux conservateurs, les banlieues à la gauche radicale. Ces trois camps sont incapables de former une majorité et pourtant, si on vous suit, tous sont biberonnés à la même idéologie néolibérale.
Bonne question. La réponse est qu’il y a plusieurs manières de mettre en action sur le terrain politique les mêmes convictions idéologiques de base. Cet écart entre le plan proprement idéologique et le plan politique est fondamental. Le noyau néolibéral ne se contente pas d’alimenter le progressisme métropolitain et son culte de la « société ouverte », même si c’est sa version principale. Il nourrit aussi la revendication radicale des droits des minorités en tous genres et du multiculturalisme. Et il est fortement présent dans la sécession protestataire des périphéries. Car l’absolu des droits individuels a pour débouché logique l’absolu de la souveraineté populaire. Mais il en allait de même hier sous la dominance socialiste. Les révolutionnaires purs et durs coexistaient avec des réformistes et même des républicains sociaux simplement soucieux de l’intégration des classes ouvrières.
Comment expliquez-vous que l’intelligentsia de gauche soit si hargneuse malgré sa position hégémonique ?
Parce que l’un des ressorts de son adhésion idéologique est le sentiment de supériorité morale. Voilà que la politique est devenue le vecteur de la distinction sociale. Le plouc dégoûtant, aujourd’hui, ce n’est plus l’analphabète préférant l’accordéon au violon, c’est le « fasciste », le gros con d’« extrême droite ». La clé du chic n’est plus dans la culture, comme Bourdieu pouvait le plaider il y a cinquante ans, mais dans l’identité politique et la valeur personnelle qu’elle détermine. Autant dire qu’elle doit être radicale, d’abord, pour être vraiment distinctive et qu’on ne transige pas avec ça.
Peut-on rester hégémonique en étant minoritaire ?
On le peut un temps plus ou moins long grâce à l’abstentionnisme, à l’intimidation et à l’inertie du système politique, sans oublier la lenteur des évolutions intellectuelles et des basculements idéologiques. Est apparu en outre un outil de retardement sur lequel nos bien-pensants fondent de grands espoirs comme rempart antimajoritaire : le droit. Le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel, les cours européennes veillent !
Cela dit, comme l’observait un vénérable auteur il y a bien longtemps, « les forces sociales prépondérantes finissent, de toute nécessité, par devenir dirigeantes ». Mais la difficulté supplémentaire, aujourd’hui, est que la majorité suffit moins que jamais à définir une politique pertinente – j’entends pertinente par rapport à ses propres objectifs.
Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties. Les ressorts cachés des idéologies, Albin Michel, 2026.
Comment pensent les démocraties: Les ressorts cachés des idéologies
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