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Obama rallume la lumière

La plume au vent, la chronique de Frédéric Ferney

Obama rallume la lumière
© Soleil

Dans ses mémoires[1], l’ancien président nous décrit son cheminement intérieur et ses combats pendant ses huit années à la Maison-Blanche. S’il faut séduire pour convaincre, c’est gagné!


Dans sa playlist du moment on retrouve Beyoncé, Miles Davis et Jay-Z – Trump préférait I Wanna Be Rich de Cab Calloway… cherchez l’erreur ! Obamesque, c’est-à-dire : moderne, cool, avenant, connecté, responsable. Prophétique ? On l’a cru. Sexy ? Assez. Noir ? Ah oui, c’est vrai, on l’oublie, mais affranchi de naissance, sans que pèsent sur lui les atavismes de la mémoire et la malédiction originelle de l’esclavage. Sans complexes.

Obama, le président “fun”

Né à Hawaï, Obama, 59 ans, n’a rien d’une victime. Plus racé que racisé, il ne songe ni à s’excuser ni à se morfondre, il ne se vante pas d’être ce qu’il est. Un lion – modeste mais un lion –, qui a délégué à sa femme chérie le port de la crinière. Ni conformiste ni rebelle mais combatif, il semble relié au monde par une fraternité secrète avec la lumière[2]. Dans sa jeunesse, on l’appelait « Baby Face ». Aimer, être aimé, c’est une grâce qu’il a reçue au berceau. Il a de la chance, il est né un bon jour, il a le don d’embellir ce qu’il touche, comme si chaque obstacle sur sa route ne lui servait qu’à prouver son élégance et à tester son brio. En général, les présidents sont nuls en slam dunk dans la raquette, ils ne savent ni dribbler ni danser, ils se forcent à sourire. Lui, non, il se fend la poire avec un parfait naturel – il n’a pas appris à grimacer.

Si l’ancien président des États-Unis n’a pas conçu son livre tout seul – on le vérifie au nombre des collaborateurs qu’il remercie en fin d’ouvrage –, il n’en demeure pas moins qu’il aime écrire, décrire – se décrire. Ce ton intime, presque familier, qu’il adopte pour convaincre – et, c’est plus fort que lui, séduire – est bien le sien. Ses deux livres précédents, L’Audace d’espérer (2007) et Les Rêves de mon père (2008), le montraient déjà, Obama est un auteur. Et un prédicateur, plus proche de Mandela que de Reagan ou Nixon.

Il croit en la Destinée manifeste

On serait content d’être son ami. Dans ce livre, il emploie son talent à nous persuader qu’il serait honoré d’être le nôtre. Du grand art. À l’en croire, Obama a passé huit années de sa vie, de 2009 à 2017, « à écouter avec gravité des rapports de renseignement, à accueillir des chefs d’État, à amadouer des élus, à batailler avec des alliés ou des adversaires, à poser pour des photos avec des milliers de visiteurs ». C’est ça, le job. Mais ce qui par beau temps domine dans le Bureau ovale, note l’ancien président, c’est la clarté qui entre par les immenses baies orientées vers l’est et le sud, et qui auréole chaque objet d’une lueur dorée. En hiver, quand il pleut ou quand il neige, la pièce se pare d’une mystérieuse teinte bleue – la nuit, la lumière restant toujours allumée, elle « brille dans l’obscurité comme un phare ». Obama avoue avoir rigolé, enragé, prié « et plus d’une fois retenu ses larmes » dans ce bureau sans se priver de se rouler par terre avec une de ses filles ou de piquer un roupillon sur le canapé. Il a parfois rêvé de s’enfuir et de retrouver « sa vie d’avant », mais il ne s’est jamais départi de sa révérence envers le lieu avec le sentiment d’entrer dans « un sanctuaire de la démocratie ». Amen !

Si certains en doutent, Obama continue de croire à la vocation évangélique de l’Amérique. Même si, à son corps défendant – et malgré l’emphase de son titre : Une Terre promise – affleurent au fil des pages une ironie douce, une crainte de l’avenir et une pointe de scepticisme qui modèrent son ardeur. Tour à tour sentimental et matter-of-fact, Obama nous invite dans les coulisses du pouvoir à revivre ses combats de l’intérieur; il décrit le cheminement à la fois intellectuel et moral qui l’a conduit à prendre les décisions les plus graves, sur le fil du rasoir, tout en contemplant les tulipes dans le jardin ou les reflets d’un soleil couchant sur le Potomac. Après le succès du raid vengeur contre Ben Laden à Abbottabad, Michelle le félicite : « C’est formidable, chéri ! » Devant la Maison-Blanche, la foule scande : « USA ! USA ! USA ! » L’Amérique exulte. Il s’avoue « seulement soulagé ». Il déplore que ses concitoyens ne soient pas aussi unis concernant l’éducation, la politique de santé ou l’hébergement des sans-abri. Un ange passe avec le collant de Superman et la barbiche de l’abbé Pierre…

Obama, le président prolixe

On ne va pas mentir, c’est un pavé – 768 pages dans l’édition originale, 848 pages en traduction française[3] – et ce n’est que le premier tome ! Pourtant, le charme ne se rompt pas – la sensation d’un « bon bain chaud », écrit Kathleen Parker, subjuguée, dans le Washington Post. Ne vous attendez pas à ce qu’Obama profère des vérités propres à choquer le genre humain ou qu’il brandisse un pistolet contre ses adversaires. Qu’il considère Bush junior et Trump comme deux gros menteurs, ce n’est que suggéré. Plus qu’un bon président, Obama a acquis – surtout en France – l’image d’un bon garçon, il ne va pas déroger. On regrettera qu’il reste allusif sur les compromis et les bassesses inhérentes à l’emploi de « dirigeant du monde libre » !… Habile, il ne masque pas ses imperfections, il en rajoute même pour mieux taire parfois ses échecs, par exemple sur la Palestine et sur la Syrie – Bachar Al-Assad n’est cité qu’une fois !

Mais l’ancien rédacteur en chef de la prestigieuse Harvard Law Review, qui milita à ses débuts en faveur des plus démunis dans le South Side de Chicago, décortique si bien la complexité qu’on oublie presque de lui en faire grief. Le genre qu’il a choisi réclame de la sincérité, ce qui n’exclut ni la préméditation ni la retenue. Son livre lui ressemble, on peut l’aimer sans en être dupe. Obama est de ces gens qui savent se sauver de la malveillance par un sourire – infiniment plus meurtrier. Pour cet homme ni médiocre ni cynique, se souvenir devient au fil des pages un exercice spirituel et une expérience de pensée. L’imparfait, ce temps cruel, ne lui convient pas, il préfère de loin le passé simple ou le futur antérieur. Dans son livre, il ne dit du mal de personne… ah si, il égratigne un peu Nicolas Sarkozy qu’il juge excité et opportuniste. Il préfère Merkel.

L'Audace d'espérer

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Reves de mon pere (French Edition) by Barack Obama (2008-11-01)

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Une terre promise

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[1]. Barack Obama, Une Terre promise, Fayard, 2020.

[2]. Le livre est dédié à sa femme Michelle, « my love and life’s partner », et à ses deux filles, Malia et Sasha, « dont la lumière radieuse rend le monde plus éblouissant ».

[3]. On reprochera seulement aux éditions Fayard d’avoir bêtement supprimé l’index en fin d’ouvrage, dans l’édition française.

Mai 2021 – Causeur #90

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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