Trump est un OVNI qui laisse interloqué. Après avoir menacé l’Iran mardi sur son réseau Truth Social (« Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne plus jamais renaître »), le président américain a annoncé un cessez-le-feu de quinze jours, accepté par Téhéran, sous réserve de la réouverture du détroit d’Ormuz.
Quel phénomène ! dit-on de certains personnages médiatiques. N’en déplaise à la décence, pas de mot qui convienne mieux au géant qui apparaît régulièrement, par-delà l’Atlantique, sur les écrans, tient le monde en haleine, des heures durant, sous la puissance de son verbe et la pression des menaces, ne tarissant jamais d’éloges sur le boulot formidable qu’ils font, lui et ses gars, comme on n’en a jamais vu dans les siècles des siècles. Disant et répétant à l’adresse de l’OTAN et de l’Europe qu’ils filent un mauvais coton, et aux bandes de fous du Moyen Orient que demain ils allaient voir l’Apocalypse.
Monsieur Ultimatum
Je relisais hier le livre du philosophe Jean-Luc Marion sur le phénomène saturé – Le visible et le révélé – quand je vis « apparaître », sur l’écran, la silhouette familière de Donald Trump racontant le sauvetage inouï, par les forces spéciales américaines, du pilote dont l’avion avait été abattu par les Iraniens. Western des temps modernes et fable christique, tout y était : le héros éjecté de son avion, grièvement blessé, errant dans une montagne à 2100 mètres, dont la tête était mise à prix, mort le Vendredi saint, ressuscité le dimanche. Seul un Narrateur-Shérif, protégé de Dieu, juste avant son élection, pouvait raconter l’exploit en ces termes, devant les caméras du monde entier.
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Déception de certains, sans doute, devant cette victoire des Etats Unis ? Les esprits raisonnables dénoncent toujours une « escalade » dans une guerre non conforme au droit de la guerre ni au « droit international » et qui n’en finit pas. Bis repetita. Comme si 440 kilos d’uranium enrichi aux mains des Gardiens de la révolution n’était pas une menace pour la planète entière. Non, disaient les vertueux, dont le ministre des Affaires étrangères, on ne touche pas aux infrastructures civiles. Et on n’agit pas sans accord de la communauté internationale. Et quand bien même le détroit d’Ormuz serait libéré, c’était de la gnognote face au reste. La vérité, disaient encore ces esprits raisonnables, était que Monsieur Ultimatum était enfermé dans son guêpier. Ce qu’il fallait ? Y aller avec des pincettes, du dialogue, de la diplomatie, et négocier, tasse de thé à la menthe en main. Et pendant que se déroulaient les commentaires, – et sans doute des négociations hors scène – je me disais : « Mais oui, c’est ça ! C’est ce que je lis ! Le « phénomène saturé », c’est Trump ! Le réel collait à ma lecture.
Cessez-le-fou
Depuis le début de son mandat, le président à la casquette désarçonne. Imprévisible, incohérent, irrationnel, vulgaire, faisant tout et son contraire, habité par rien d’honorable sinon le business, loin de toutes « nos valeurs », le portrait est chargé. Mieux, ce soir, avec son dernier ultimatum, c’est un fou. Nous sommes tous d’accord qu’une guerre est toujours un désastre. Sauf que le camp du bien a décidé, une fois pour toutes, quelles que soient les guerres, où étaient les bons et les méchants, se défendant de toute réflexion. En l’occurrence, dans cette guerre au Moyen Orient, qui fait le sale boulot qui aurait dû être fait depuis des lustres ?
Et je reviens aux critères d’un « phénomène saturé » auquel me semble répondre Trump – le philosophe Marion me pardonnera ma vue cavalière. Evénement historique « pur », né d’un « surcroît de donné intuitif, imprévisible, donc non répétable, irréductible à toute expérience commune, à toute objectivation… outrepassant tout horizon de compréhension immédiatement intelligible », Trump laisse le témoin « interloqué ».
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C’est cette notion d’ « interloqué » qui me frappe dans cette guerre. Comme au passage d’un astre, Trump laisse sans voix. Ou plutôt – formule inversée- il fait naître un déluge de paroles. Parce qu’on vit les guerres en direct sans savoir ce que font les états-majors, que Trump est un OVNIdans notre paysage mental formaté, lâche et paresseux, notre besoin de parole se déverse en commentaires tous azimuts, au point d’accuser le président de ne pas savoir ce qu’il fait. Il faut « garder son sang-froid », a dit le sage qui gouverne notre pays. De Villepin qui se croit un destin national prédit les pires maux à ceux qui « sèment le désordre et le malheur ». Les deux Français prisonniers de l’Iran viennent d’être libérés. Heureux présage ? Sauf qu’une question demeure : où elle est l’Apocalypse ? Du côté de Trump ou des ayatollahs et des Gardiens de la révolution ? Par un énième ultimatum, ce soir du 7 avril 2026, Trump veut mettre tout le monde au pied du mur, faire un électrochoc. Manière forte assurément. Les télés, sur le pied de guerre, crient au fou. Fou, Trump au point de passer pour un criminel de guerre ? Pas si bête !
Pour finir, où classer « le phénomène Trump » dans les trois domaines envisagés par le philosophe : idole, icône, théophanie ? Ecarté le dernier terme, et considérant que l’activité principale de l’homme est la guerre, haussée au rang d’art, on pourrait considérer Trump, donné en spectacle, comme « regardable idole. »
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