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Affaire Boulin: l’autre hypothèse

Révélations


Affaire Boulin: l’autre hypothèse
L'ancien ministre Robert Boulin (1920-1979) © CHAUSSE JEAN-PAUL/SIPA

Elio Darmon a été retrouvé mort en Bretagne. C’était le dernier témoin de l’affaire Boulin, ministre du Travail de Giscard d’Estaing retrouvé mort dans un étang en forêt de Rambouillet. Selon nos informations, le juge Renaud Van Ruymbeke s’apprêtait à mettre en examen le ministre, et ce dernier aurait pu être au courant avant qu’on le retrouve mystérieusement mort dans 30 cm d’eau.


Aujourd’hui, il paraît établi que Robert Boulin est bel et bien mort après avoir été tabassé par des barbouzes agissant sur ordre. Des barbouzes plutôt façon pieds nickelés, ce qui a tout de même de quoi étonner compte tenu de l’importance de « la cible ».

Quoi qu’il en soit, la thèse de l’assassinat est donc désormais prépondérante.

Autopsie en cours

Dans le livre publié en 2014 aux Editions de la Table Ronde intitulé Quand la Politique Tue, je décrivais le déroulement du drame ainsi que, après d’autres auteurs-investigateurs les inconsistances, invraisemblances et incohérences de l’enquête.

Récemment, en 2024, un nouveau témoignage est venu renforcer la version de l’assassinat, qui donc de ce fait devient plus qu’une hypothèse. Dont acte. Ce témoin, Elio Darmon, a été retrouvé mort le 1er avril dans sa maison de Brandérion (56), en Bretagne. Une enquête sur les causes de la mort a été diligentée et les résultats d’une autopsie sont attendus sous peu.

Témoignage assez curieux, en vérité, puisqu’il en ressort que l’exécution de l’agression a été menée de façon grossière, brutale, manifestement improvisée dans l’urgence, ce qui est radicalement aux antipodes de la sophistication, la minutie de ce qui nous est présenté comme la mise en scène visant à travestir ce meurtre en suicide. J’en donne le détail dans l’ouvrage précité. Lettre de justification et de protestation d’innocence circonstanciée, également lettre d’adieu, photocopiée à une dizaine d’exemplaires, expédiée depuis la poste de Montfort l’Amaury (78) à des destinataires soigneusement choisis, dont l’AFP. Dans ces courriers le lieu exact – l’étang Rompu de la Forêt de Rambouillet – où le ministre envisagerait de mettre fin à ses jours est indiqué. C’est là que, effectivement, on retrouvera son corps le 30 octobre 1979. Là, précise l’auteur, où il aimait se promener à cheval une quinzaine d’années auparavant. On notera que s’il n’est pas lui-même l’auteur de la lettre, il faut que l’inconnu qui l’a écrite ait, tout d’abord connaissance de ce détail de vie intime remontant à quinze années, mais que, surtout, au moment de fabriquer le faux de revendication du suicide ce détail lui soit revenu à l’esprit.

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Donc, d’un côté, une vulgaire agression de gros bras, de tâcherons enrôlés à la hâte, un passage à tabac qui vire à l’homicide, de l’autre une scénarisation hyper sophistiquée, où tout est tiré au cordeau.

Dès lors, une interrogation s’impose : comment expliquer une telle dissemblance, un tel écart entre le plan et sa réalisation ?

En fait, il se pourrait bien qu’on aille un peu vite en besogne lorsque, se basant sur la quasi-certitude, qu’il s’agit bien d’un meurtre on évacue purement et simplement l’intention suicidaire.

Ne peut-on envisager que l’un – le meurtre n’exclut pas l’autre – l’intention suicidaire ?

On sait par exemple, que l’original de la lettre d’adieu n’a jamais été retrouvé. Égaré. Perdu. Peut-être pas perdu pour tout le monde. Qui n’a jamais oublié un original sous le couvercle de la photocopieuse ? Peut-être est-il tombé, cet original, entre les mains de ceux qui avaient intérêt à ce que Boulin se taise à jamais et qui, de ce fait, auraient été contraints d’agir dans l’urgence en recourant au personnel d’exécution qu’ils avaient sous la main.

Etau judiciaire

Alors la question majeure devient celle-ci : pour quelle raison Robert Boulin aurait-il eu l’intention de mettre fin à ses jours, une intention suffisamment arrêtée pour qu’il en arrive à écrire et expédier cette lettre à ces personnes ? Là encore, on notera que s’il s’agit d’une fausse lettre d’adieu, un seul exemplaire laissé au bon endroit ou adressé à la bonne personne suffit.

Or, fin novembre 2021, en tant qu’auteur participant je me trouve au festival du livre de Guérande où le juge Renaud Van Ruymbeke est lui-même invité pour présenter son livre Mémoires d’un juge trop indépendant (Ouvrage dans lequel il évoque l’affaire Boulin, mais sous l’angle qui le concerne, le financement de l’achat du fameux terrain de Ramatuelle). Durant ces deux jours et demi, nous avons lui et moi des échanges sur le dossier. Van Ruymbeke avait toujours refusé de répondre à mes questions tant qu’il était en activité. Mais alors à la retraite, il s’est ouvert. La révélation qu’il m’a faite alors est que, non seulement il avait convoqué Robert Boulin pour les premiers jours de la semaine suivant le drame, mais qu’au cours de l’audition il « envisageait de le mettre en examen ». Ce point est évidemment capital. Eventuelle mise en examen toujours en rapport avec le financement de l’achat de Ramatuelle, et le fameux tour de passe-passe autour d’un chèque et d’espèces pour un montant de 40 000 francs censément destinés à faire passer un don pour une acquisition réelle. Là aussi le détail figure dans mon livre précité.    

Il est clair que l’étau judiciaire se resserrait autour du ministre, avocat lui-même de profession, rappelons-le, donc à même d’évaluer la gravité de la situation.

Le week-end précédent la convocation, Robert Boulin se trouve à Libourne (33), la ville dont il est député-maire. Il rencontre alors le directeur de sa banque, l’agence locale de la BNP, auprès de qui le juge a fait délivrer une réquisition concernant les comptes du ministre. Le directeur « l’a-t-il informé de ma réquisition ? » écrit Renaud Van Ruymbeke dans ses mémoires. « Le ministre aurait-il alors compris que l’enquête allait infirmer ses dénégations ? »

Cela se passe, redisons-le, le week-end précédent le drame qui survient dans la nuit du lundi au mardi suivant.

La pression serait-elle devenue trop forte ? L’issue par le suicide est-elle alors apparue la seule digne de lui, Robert Boulin, la seule digne d’un ancien Résistant, digne d’un « ministre du général de Gaulle » ?

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Pression d’autant plus intenable que, dans cette sombre histoire, il est très vraisemblable que le ministre ait été la victime d’une machination particulièrement odieuse et cynique ourdie par le sieur Tournet, individu de sac et de corde grenouillant dans les sombres travées du pouvoir et qui aurait fourni les fonds du prétendu don déguisé ? En effet, pression extrême, tant il est vrai que, dans ces sortes de pièges, rien n’est plus difficile à prouver que son innocence. 

La preuve de cette difficulté est probablement à chercher dans l’arrêt rendu le 9 juillet 1980 – soit après le décès de Boulin – par la chambre d’accusation en vue du procès Tournet prévu en Cour d’assises quelque temps plus tard. En voici le contenu : « L’acte qualifié de vente est en réalité une donation faite par Tournet à Boulin (…) Il subsiste que le mobile et le but de la simulation sont évidents : il était impossible de faire apparaître à toute l’opinion publique qu’un ministre recevait un don d’un homme d’affaires qui de surcroît était son protégé. L’acte du 18 juillet 1974 constitue donc à charge de Boulin et Tournet une imposture commune qui fera de la simple dissimulation un faux en écriture publique. »

Ainsi, que Robert Boulin ait été victime d’un assassinat ne semble pas liquider pour autant l’hypothèque de l’affaire financière, non plus d’ailleurs que l’on puisse déduire de celle-ci, avec la moindre certitude, que Boulin en aura été un des artisans ou, plus vraisemblablement, la victime. Je me permets de dire « plus vraisemblablement la victime » car la ficelle des 40 000 francs litigieux déposés en espèces sur le compte même du ministre, dans sa banque locale, est tout de même un peu grosse. Là encore, comme nous le disions au début, il y a un écart des plus surprenants entre la sophistication supposée de la magouille et la maladresse de son exécution.

Hypothèse – mais hypothèse tout de même plausible – peut-être est-ce par ce qu’il était la victime innocente d’une machination qui le dépassait que cet homme, pris au piège entre le marteau du déshonneur et l’enclume de la justice, aura choisi de tirer le rideau sur cette trop sinistre comédie. Quant à ceux qui avaient intérêt à sa mort, ils n’ont eu, en fait, qu’à s’inspirer du scénario qu’il avait lui-même conçu.

Quand la politique tue, éditions de la Table Ronde.

Quand la politique tue

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Ex-prof de philo, auteur, conférencier, chroniqueur. Dernière parution : « Je suis Solognot mais je me soigne » éditions Héliopoles, 2025

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