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Mickaël Studnicki étudie les rapports ambigus entre droite nationaliste et homosexualité en France dans un essai brillant


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Roger Peyrefitte, figure de la droite intellectuelle d’après-guerre, Paris, janvier 1973 © Sipa

Depuis les années 1870, la droite nationaliste entretient des rapports ambigus avec l’homosexualité. Loin de ses condamnations officielles, ses rangs fourmillent de célèbres homos que la société feint d’ignorer. Mickaël Studnicki relate avec brio cette histoire faite de marquis poudrés, de folles fascistes et de frasques étouffées.


Tous de gauche et du centre, les homos ? Pierre Gaxotte, dont la préférence pour les messieurs était notoire et qui fut le secrétaire de Charles Maurras, en aurait sans doute souri ! Car si la culture gay semble être de nos jours l’apanage du camp progressiste, il n’en existe pas moins au sein de la droite nationaliste une foisonnante tradition uranienne, plus que centenaire.

Un lobby gay au RN ?

C’est une solide thèse de doctorat, rédigée par Mickaël Studnicki, élève du professeur Olivier Dard à la Sorbonne, qui nous le rappelle. Des scandales de la Belle Époque aux soupçons récents quant à un supposé lobby gay au sein du Rassemblement national, l’ouvrage de 500 pages retrace une riche histoire, faite de marquis poudrés, de folles fascistes, de frasques étouffées et de sorties du placard contemporaines.

La décennie 1870 sert de point de départ à cette épopée. Au commencement de la Troisième République naissent simultanément deux objets intellectuels : d’un côté la catégorie médicale de l’« inverti », heureusement passée de mode de nos jours, de l’autre le projet politique nationaliste, imaginé pour supplanter une contre-révolution épuisée. La coïncidence n’est peut-être pas fortuite.

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Sur les estrades, l’exaltation virile de l’unité patriotique ; dans les alcôves, une aspiration, certes encore diffuse et dissimulée, à une émancipation individuelle en dehors des chemins érotiques convenus. En 1876, le comte de Germigny, tartuffe de l’ordre moral et espoir politique du parti légitimiste, est surpris avec des gitons. La droite, qui d’habitude n’hésite pas à dégainer lorsqu’un notable républicain est mouillé dans ce genre d’affaires, s’en trouve fort gênée.

Car pour elle, officiellement, « l’efféminement » est un symptôme de décadence. D’ailleurs, quand la gauche subit une défaite électorale, ses adversaires ne disent-ils pas qu’elle « l’a dans les fesses » ? Reste que Studnicki est formel : jamais en France aucune formation nationaliste n’a réclamé explicitement la pénalisation de l’homosexualité. Le droit en vigueur, avec ses articles contre l’outrage aux mœurs et la corruption de mineurs, suffit.

L’Action française, un « cénacle gay » ?

Dans l’entre-deux-guerres, l’ambiguïté s’épaissit. Les journaux d’extrême droite, Gringoire ou La Libre Parole en tête, rivalisent de descriptions épaisses et de précisions grasses pour fustiger les homosexuels. Sous couvert de l’exorciser, on exhibe le péché « sodomite » avec force détails anatomiques. Une complaisance suspecte. Il faut dire que les ligues sont intensément homosociales. Aujourd’hui, le pape des études queer en France, Didier Eribon, n’hésite d’ailleurs pas à qualifier l’Action française de l’époque de « cénacle gay ». La première « marche des fiertés » de l’Histoire daterait-elle du 6 février 1934 ?

Lors de la décennie suivante, l’Occupation accentue le paradoxe. Dans 1939-1945, années érotiques (Albin Michel),Patrick Buisson qualifie les collaborationnistes fascinés par les beaux soldats allemands de « phalanges roses de l’ordre noir ». Parmi eux, Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, fantasme l’envahisseur aryen ; Abel Bonnard, ministre de l’Éducation de Vichy (1942-1944) devient « la Gestapette » et Marcel Bucard, fondateur de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) est surnommée « la Grande Marcelle ».

Après-guerre, le tabou persiste. Les années 1950 sont puritaines, mais peuplées de figures réactionnaires et chatoyantes comme Roger Peyrefitte, Marcel Jouhandeau ou Henri de Montherlant. Tous à droite, tous écrivains, tous homos. On pourrait en dresser une typologie : le honteux pénitent, le dandy provocateur, le patricien altier. L’alibi littéraire les protège, le roman hussard raffole de personnages homos hilarants. La société sait et feint d’ignorer.

Mai-68 : le bouleversement

Mai 1968 bouleverse l’équilibre. À gauche, le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) ouvre la danse. La révolution des mœurs politise la vie privée. Viendra bientôt « le combat pour l’égalité des droits ». À quelques exceptions près – en particulier chez les intellos de la Nouvelle Droite, qui exaltent la pédérastie gréco-latine –, les conservateurs grognent ou fulminent. Bientôt, les années 1980 rejouent la scène des années 1870 : ici la montée des mouvements gay, là l’émergence du Front national.

En 1984, Jean-Marie Le Pen déclare que « l’homosexualité est de toute évidence une anomalie biologique et sociale ». En 1987 il aggrave son cas en lançant que « le sidaïque est une espèce de lépreux ». Ses provocations répétées prennent à rebours une opinion émue par le drame de l’épidémie et surtout masquent une réalité seulement connue des initiés : la direction du parti à la flamme est un repaire d’homos. Mais en 1995, quand Jean-Claude Poulet-Dachary, alias « la Poulette », directeur de cabinet du maire FN de Toulon, est retrouvé mort aux pieds de son immeuble et que les soupçons se portent sur un ex-amant, « le Menhir » fait passer un mot d’ordre parmi ses troupes : pas question pour quiconque de se glorifier de son homosexualité, mais pas question non plus de faire la « police des braguettes » – tant bien sûr que « cela ne concerne pas les mineurs ».

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Cela ne l’empêchera pas de déclarer en 2016 que « la pédophilie a trouvé ses lettres de noblesse dans l’exaltation de l’homosexualité » et que « les homosexuels c’est comme le sel, s’il n’y en a pas c’est fade, mais si il y en a trop c’est imbuvable ». Des propos qui lui vaudront quatre-vingts jours-amende pour injure et incitation à la haine.

Aujourd’hui, plus aucun dérapage homophobe n’est à déplorer au sein de l’état-major mariniste, dont certains membres revendiquent même une homogamie consacrée devant monsieur le maire. Le fait « homonationaliste » est désormais admis. Une question délicate reste cependant en suspens. La référence antique, la passion de l’uniforme, la discipline du corps : ne sont-ce pas d’abord les valeurs esthétiques de la droite patriotique qui attirent tant d’homos dans ses rangs ?

Certains psychanalystes avancent une autre explication. Désirer l’érection d’une société plus verticale serait une manière de sublimer une blessure virile. Peut-être. En attendant, si aujourd’hui plus d’un tiers des électeurs de notre pays votent pour le RN, c’est plutôt parce qu’ils tiennent farouchement à leur liberté sexuelle et qu’ils la voient menacée chaque jour davantage par la montée de l’islamisme.

Droites nationalistes et homosexualités en France

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Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




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