Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, a codirigé avec Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois Le dictionnaire des populismes (Cerf), dans lequel les auteurs montrent que la théorie (mais aussi la pratique) d’un pouvoir qui représenterait le peuple contre des institutions jugées déconnectées ou corrompues, n’est pas si neuve qu’on le croit de nos jours.
Le populisme a mauvaise presse aussi bien dans une large partie des élites politiques qui l’assimilent à l’extrémisme ou à une pathologie que chez les politistes ou les philosophes. Ces derniers lui dénient le statut d’idéologie en considérant qu’il serait un projet sans charpente doctrinale. Le populisme se caractériserait donc par sa malléabilité et sa fongibilité dans différentes cultures partisanes. Il ne serait donc pas une alternative mais un style politique marqué par la démagogie.
Un style plus qu’une idéologie
Un regard historique sur l’objet populiste ne saurait avaliser une telle interprétation. Il faut d’abord rappeler que si on sort du cadre européen voire occidental de la fin du XXe siècle et du premier quart du XXIe, où les débats sur le populisme ont affleuré avec l’emploi, justement adapté, par Pierre André-Taguieff de « national-populisme » pour qualifier le Front national de Jean-Marie Le Pen, le populisme ressort d’une riche histoire qui va de la Russie à l’Amérique latine en passant par les États-Unis.
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Cette histoire est connue mais trop souvent rappelée pour la forme. Le populisme russe de la seconde moitié du XIXe siècle est un mouvement révolutionnaire qui a beaucoup compté dans l’histoire de la crise et de la chute de l’autocratie impériale en 1917. Un ouvrage classique sur le sujet, Les intellectuels, le peuple et la Révolution de Franco Venturi, traite justement de nombreux auteurs et du projet populiste. Il est principalement incarné par Michel Bakounine, opposé à la vision marxiste, non seulement dans le cadre de la Première internationale mais aussi dans le débat sur le futur de la Russie. Ce dernier est pensé très différemment chez les socialistes révolutionnaires, héritiers du populisme et très implantés dans la paysannerie, et les marxistes du Parti Ouvrier social-démocrate russe qui ont établi une dictature bolchevik sous l’égide de Lénine après 1917. Les « grangers » américains, version états-unienne de l’agrarisme, ont pour leur part marqué la fin du XIXe siècle et incarné un projet de refondation d’une société de petits producteurs renouant avec les débuts de l’histoire américaine. Ces populistes d’outre-Atlantique ont été redécouverts à la fin du XXe siècle par la New Left américaine et des figures comme Christopher Lash et Paul Piccione. Pourfendeurs de la « Nouvelle Classe » (l’élite managériale) et du néolibéralisme, ils leur ont opposé un modèle localiste, communautaire, et hostile à la modernité industrielle et consumériste. Une troisième variante renvoie au vingtième siècle latino-américain, principalement brésilien (gétulisme) et argentin (justicialisme ou péronisme). Ici, le populisme n’est pas seulement un mouvement mais aussi un régime. Il continue d’irriguer l’histoire latino-américaine à travers la postérité contemporaine du péronisme ou les débats sur un néopopulisme incarné par le chavisme au Vénézuéla. Qu’on ne fasse pas cependant de mésusage du terme : si Jair Bolsonaro ou Javier Milei sont étiquetés comme « populistes » en Europe, ce qualificatif est incongru de l’autre côté de l’Atlantique. Bolsonaro n’y est pas vu comme un héritier de Vargas mais davantage de la dictature militaire instaurée en 1964, sachant que Milei est un adversaire résolu du péronisme.
Antagonisme
Questionnons les influences et les transferts politiques et culturels dont les populismes historiques sont les moteurs. Il existe des prolongements espagnols du populisme russe à travers l’empreinte de Bakounine sur l’anarchisme espagnol ; ou encore entre les thèses de l’Argentin Ernestau Laclau (1935-2014) et les gauches radicales européennes. Proche du péronisme à la fin des années 1960, ce philosophe a proposé en 1977 une théorie du populisme défini comme « la présentation des interpellations démocratiques populaires entendues comme un ensemble synthétique et antagonique à l’hégémonie dominante » (Politics and Ideology in Marxist Theory. Capitalism, Fascism, Populism). En 2005, La raison populiste, co-écrit avec Chantal Mouffe, caractérise le populisme comme le processus de construction d’un peuple opposé au bloc du pouvoir. Après Podemos en Espagne, ces propositions trouvent un écho chez Jean-Luc Mélenchon qui les réadapte avec le « peuple insoumis ». Un populisme « de gauche » qui a peu à voir avec le « national-populisme » et ses variantes qui privilégient l’ethnos dans la définition du peuple, quand les démocrates libéraux mettent en avant le demos.
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Les caractères communs des populismes tiennent à leur rejet des élites en place (« eux et nous », l’« oligarchie »), à leurs réserves sur la démocratie représentative et aux mécanismes de médiation qu’elle promeut entre gouvernants et gouvernés (mandat représentatif, méfiance vis-à-vis de la démocratie directe). Le populisme serait donc d’abord une protestation ou l’expression d’une crise des systèmes libéraux et démocratiques, marquée, dans le cas français par le refus par les gouvernants de tenir compte du vote négatif au référendum de 2005 sur la constitution européenne, avec la signature du traité de Lisbonne et sa ratification parlementaire. Les populismes sont-ils pour autant des adversaires radicaux de la démocratie et des partisans, du côté national-populiste, de régimes dictatoriaux inspirés des fascismes ? Pour les tenants actuels du « Front antifasciste », la réponse ne fait guère de doute : notre temps serait celui du retour des années 1930. Demandons-nous cependant vers quels horizons sont tournés les « nationaux-populistes » d’aujourd’hui. Les populismes latino-américains du vingtième siècle regardaient vers l’avenir et ils ont pu signifier, en leur temps, une aspiration à l’intégration des masses par le suffrage (vote des femmes) et des réformes économiques et sociales profondes. Aujourd’hui, l’heure est plutôt à la défensive et à la nostalgie. Une nostalgie qui renvoie, non sans fantasmagories, à une France d’hier, pas celle des années trente mais celle des « trente glorieuses » idéalisées et mises en regard d’une déception à l’égard des promesses de la « mondialisation heureuse » et d’une grandeur perdue de la France dans le monde de 2026.
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