Desproges n’était pas gentil: il était civilisé. Sa férocité venait après la lecture, après le doute et après cette forme supérieure de politesse qui consiste à ne jamais s’épargner soi-même. Ses héritiers ont supprimé ce long apprentissage mais conservé le coup de pied final. C’est plus démocratique et brutal – et nettement moins drôle.
Fin des années 1980.
Un dimanche après-midi aussi printanier que pluvieux dont ma Belgique natale a le secret.
Je suis dans le grenier et je vide des caisses de livres : je tente en vain de mettre la main sur la cachette où – j’en suis convaincu – mon père a planqué sa collection de Playboy.
À défaut de trouver le trésor attendu, je tombe sur un livre de Pierre Desproges qui annonce fièrement la couleur : Les étrangers sont nuls !
Le titre me ravit immédiatement, d’autant que je me suis fait voler mon Walkman quelque temps auparavant par un type au teint vaguement basané.
« Les Wallons comme les Flamands, y lis-je, sont d’une lourdeur inouïe. Ils sont tellement lourds et bornés que même les Lillois s’en aperçoivent.
En résumé, on peut dire qu’il ne faut pas se moquer de la lourdeur de nos amis belges. D’ailleurs, le Belge est lourd, certes, mais il est franc alors que quand le franc est lourd, c’est qu’il est suisse. »
J’ai ri.
Et ri.
Et ri.
Certes, je suis au départ un peu surpris d’apprendre que c’est moi l’étranger, ce qui va à l’encontre de toutes mes convictions. N’empêche qu’en l’absence de nymphes texanes, je suis in love avec un humoriste limousin. (Amoureux d’un type qui était déjà mort d’une tumeur au poumon. C’est ballot.)
La férocité est un art
Le tout jeune homme que j’étais découvre quelque chose de rare : un humour suffisamment hardi pour ne demander la permission à personne et suffisamment subtil pour ne pas dépendre de sa méchanceté.
Car si Desproges était féroce, sa férocité était cultivée.
Elle passait par la littérature, par l’histoire, par une langue maniée avec une précision d’horloger.
Elle passait aussi par une autodérision permanente. Chez lui, le ridicule circulait librement. Chez le bourgeois, chez l’ouvrier, chez le militant, chez le journaliste, chez l’imbécile et surtout, chez lui-même.
C’est précisément ce qui rend sa relecture si étrange aujourd’hui.
Car les exploitants contemporains du commerce de l’irrévérence et de la méchanceté comique ont souvent oublié la leçon de Cyrano qui consiste à d’abord se les servir à eux-mêmes.
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Ils ont gardé l’agressivité, mais ils ont oublié l’autodérision.
Ils ont gardé l’insolence, mais oublié le doute.
Ils ont gardé la distribution de gifles, mais ils ont oublié de tendre l’autre joue.
Il fallait un homme qui a souffert d’avoir pour initiales « P. D. » pour écrire : « Les Grecs s’appellent aussi “Hélène”, c’est dire à quel point ils sont pédés. Quelquefois, ils enculent même leurs chevaux et roulent des pelles aux poneyses. »
La culture n’était pas chez Pierre le Grand un simple accessoire. Elle était la condition même de sa liberté.
Il pouvait consacrer une chronique entière à se moquer de l’Académie française. Mais il le faisait dans une langue si riche, avec un plaisir si manifeste des mots et des nuances, qu’on imagine sans peine un immortel lardé de traits d’esprit rêvant de l’inviter à les rejoindre, histoire de se marrer un peu plus en rédigeant leur dictionnaire.
Du fleuret moucheté au tesson de bouteille
Hélas, le fleuret moucheté a aujourd’hui été remplacé par le tesson de bouteille.
Car il y a une différence fondamentale entre dire à Jean d’Ormesson : « N’avez-vous point honte, à votre âge, un grand garçon comme vous, de vous déguiser périodiquement en guignol vert pomme avec un chapeau à plume à la con et une épée de panoplie de Zorro ? » et dire, comme le fit récemment un amuseur du service public – sans immortel pour lui répondre – que plutôt que de s’occuper des problèmes de la langue, les académiciens feraient mieux de s’occuper de leurs problèmes de prostate.
Cette saillie financée par vos impôts se veut irrévérencieuse. Elle est surtout paresseuse.
Elle ne raille pas une institution ni une prétention, elle ne rappelle pas aux puissants ce qu’ils sont, comme le faisait l’esclave qui soufflait à l’oreille de l’empereur romain : « Memento Mori » ; elle se contente de rappeler à des vieillards qu’ils sont vieux.
C’est nul.
C’est presque aussi nul que les étrangers.
Pour avoir le droit d’être féroce, il faut d’abord avoir lu, travaillé, appris, s’être mis à la place de l’autre et surtout avoir poli sa phrase jusqu’à ce qu’on puisse s’y voir dedans.
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Notre époque a décroché le miroir, l’humour a quitté la pièce et il ne reste qu’une cruauté sans objet.
C’est pourquoi Pierre Desproges apparaît désormais comme un personnage venu d’un autre âge. Trop cultivé pour les polémistes. Trop libre pour les censeurs. Trop ironique pour les littéralistes, qui n’auraient de cesse que de le faire taire.
« Le Belge prête à rire parce qu’il est blanc, ce qui permet aux comiques chafouins de se gausser à ses dépens sans encourir les foudres des diverses associations pour la défense de la dignité des Bougnoules. »
À 14 ans, je tombe donc amoureux d’un type qui m’insulte alors qu’il est mort. (C’est l’amour doublement vache.)
Mais je me console en me disant que sa disparition prématurée lui a peut-être évité la plus cruelle des peines : être condamné non pour ce qu’il pensait, mais pour ce qu’un imbécile aurait pu croire qu’il pensait.
Il aurait sûrement vu de faux héritiers réduire son œuvre à la méchanceté et de minables procureurs falsifier sa pensée grâce à quelques phrases sorties de leur contexte.
Heureusement pour lui, un cancer lui a fermé sa grande gueule.
Étonnant, non ?





