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Rire partout, humour nulle part

Du rire de transgression au rire de connivence


Rire partout, humour nulle part
Guillaume Meurice lors de l’enregistrement de « La Dernière », sur Radio Nova, au théâtre de l’Européen, Paris, 23 novembre 2025. © Arnaud César Vilette/SIPA

L’homme d’humour rit de lui-même, du public, du théâtre, de son propre camp, de celui d’en face. Un Pierre Desproges savait ainsi nous prendre au dépourvu. Mais au royaume de France Inter et de Radio Nova, on ne rit plus qu’au garde-à-vous, dans le sens du poil, et d’ennemis désignés d’avance.


Il est des moments où une civilisation révèle davantage son état dans sa manière de rire que dans les principes dont elle se réclame. Ce qu’une société accepte encore de tourner en dérision dit souvent plus de sa liberté que les grands discours qu’elle tient sur elle-même. On ne rit jamais innocemment. On rit de ce qui surprend, de ce qui désarme, de ce qui vient fissurer nos certitudes. Ou bien l’on rit parce que la plaisanterie confirme silencieusement une appartenance déjà acquise. Entre ces deux formes de rire s’est peut-être jouée l’une des transformations les plus profondes de notre époque.

Pierre Desproges appartient à un monde de l’humour sans frontières. Rien n’était à l’abri de son ironie, ni les puissants, ni les faibles, ni les religions, ni les idéologies, ni les préjugés. Ni même celui qui moquait. Son irrévérence procédait d’une confiance dans la liberté intérieure de ceux qui l’écoutaient, elle n’était pas un programme partisan. Il supposait encore qu’un public adulte pouvait supporter d’être parfois blessé, souvent dérouté, sans réclamer protection ni réparation. Le rire n’avait pas pour fonction de rassurer. Au contraire, il ouvrait une brèche dans les certitudes, rappelant que toute conviction humaine porte en elle une part de ridicule, surtout lorsqu’elle se prend pour une vérité absolue.

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Ce rire de transgression exigeait cette disposition, devenue rare, d’accepter que le réel résiste à nos croyances. Il obligeait chacun à sortir de son camp, ne serait-ce qu’un instant, pour regarder le monde depuis un point de vue inattendu. Il n’offrait aucun refuge. Celui qui riait découvrait souvent, quelques secondes plus tard, qu’il était devenu lui-même la cible de la plaisanterie. C’est précisément cette instabilité qui faisait sa grandeur. Non seulement l’humour ne consolidait aucune identité, mais il les rendait toutes provisoires.

Quand le rire devient un marqueur d’appartenance

Ce paysage s’est progressivement effacé. Non parce que les humoristes auraient cessé d’avoir du talent, mais parce que la société elle-même s’est fragmentée en communautés morales de plus en plus étanches. Et, à mesure que l’appartenance est devenue le premier principe de la vie publique, le rire a changé de fonction. Il ne s’agit plus d’exposer chacun à l’incertitude, mais de confirmer qu’il se trouve parmi les siens. L’humour cesse alors d’être une aventure intellectuelle pour devenir un signe de reconnaissance. Guillaume Meurice à France Inter puis à Radio Nova est devenu l’une des figures emblématiques de cette évolution.

Ce qui importe ici n’est ni son talent ni ses convictions, mais la fonction qu’occupe désormais le rire. L’effet comique repose moins sur le surgissement de l’inattendu que sur une complicité préalable avec un public partageant déjà les mêmes références politiques, culturelles et morales. Avant même que la chute arrive, chacun sait où elle conduira. Les cibles sont identifiées, les codes sont connus, les réactions presque attendues. Le rire ne vient plus rompre un conformisme, mais attester que l’on appartient à une même communauté d’interprétation. On rit ensemble parce que l’on pense déjà ensemble.

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Avec Akim Omiri de Radio Nova, une étape supplémentaire semble atteinte. La connivence se transforme en engagement assumé. L’humour ne cherche plus seulement à réunir un public autour d’un même sourire, car désormais il participe directement à construire et consolider une vision du monde, à mobiliser pour un combat et à plaider une cause. Ce déplacement révèle une évolution de notre culture, où l’humoriste est de moins en moins celui qui dérange tout le monde et de plus en plus celui qui exprime les convictions de son propre camp. Le rire cesse alors d’être une suspension des appartenances pour devenir l’une de leurs manifestations les plus efficaces.

Les humoristes ne font que refléter une transformation profonde, celle d’une société inquiète qui supporte mal l’ambiguïté et réclame des certitudes, des fidélités et des appartenances visibles. Elle préfère les récits qui confortent à ceux qui déstabilisent. Et l’humour qui accompagne ce mouvement général cesse d’être une épreuve du réel pour devenir une protection contre lui.

Quand l’humour cesse de faire rire contre soi

Car le rire entretient toujours un rapport secret avec notre capacité à vivre le conflit. Rire de ce qui nous contredit suppose une certaine confiance dans le monde et dans les autres. Rire seulement avec ceux qui nous ressemblent traduit au contraire une difficulté croissante à supporter la contradiction. L’humour devient moins une liberté qu’un refuge. Une démocratie qui ne sait plus rire d’elle-même finit presque toujours par ne plus savoir discuter avec elle-même.

Romain Gary écrivait que « l’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive », une phrase qui éclaire peut-être mieux que toutes les théories la fonction véritable du rire. Le véritable humour introduit une distance entre l’homme et ses passions, entre ses convictions et son orgueil, entre la violence du monde et sa liberté. Il suppose assez de force intérieure pour accepter d’être contredit sans se croire persécuté et surtout ridiculisé sans renoncer à sa dignité.

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Le destin du rire est ainsi le miroir discret de notre destin collectif. Nous croyons assister à une simple évolution des styles comiques quand en réalité nous assistons à une transformation profonde de notre rapport au réel. Une société qui ne supporte plus que le rire traverse ses propres certitudes est une société qui supporte de moins en moins le conflit lui-même. Le rire de transgression ouvrait un espace de liberté où chacun pouvait, l’espace d’un instant, sortir de son camp. Le rire de connivence rassure et ne libère pas, protège les appartenances au lieu de les suspendre. Et c’est là que réside la véritable perte : l’effacement progressif de cette liberté intérieure sans laquelle il n’existe plus que des rires de clan.

Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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