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Bernard-Henri Lévy, mélancolique et survolté

La rentrée littéraire de Pascal Louvrier (7)


Bernard-Henri Lévy, mélancolique et survolté
Bernard-Henri Lévy. © Marc Roussel

Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy propose un droit d’inventaire sur ses droits d’ingérence…


D’emblée, Bernard-Henri Lévy pose la question fondamentale : « Car qui est-on à la fin ? Celui que l’on est ou ce que l’on a fait ? » L’homme pressé, arpenteur infatigable de la planète en souffrance, ne laisse pas au lecteur le temps de répondre. Citant André Malraux – son presque père spirituel –, il se range de son côté, c’est-à-dire du côté des actes, affirmant ainsi appartenir à la race des héros existentialistes. Pas forcément sartrien, mais bien plutôt malrucien, à l’image de Kyo dans La Condition humaine, cherchant jusqu’à l’essoufflement, et parfois la mort, à se « résoudre dans l’action ».

La Bosnie, sa guerre d’Espagne

À l’orée de ses 78 ans, Bernard-Henri Lévy, mondialement connu sous le sigle BHL, publie ses Mémoires provisoires chez son ami Olivier Nora, viré des éditions Grasset au moment même où l’écrivain mettait le point final à son manuscrit. À la fin de ce monumental ouvrage, BHL se revoit, à 22 ans, montant les escaliers de bois de l’illustre maison appartenant désormais à Vincent Bolloré. Il passe en revue les célèbres auteurs édités par Grasset, les plus fréquentables comme les plus, disons, pusillanimes. Il revient sur l’éviction de Nora, sa noble réaction, sa retenue malgré le coup fatal. Quand il apprend le carton rouge qui sanctionne l’éditeur, il réagit immédiatement par un texto sans ambiguïté : « Je pense à mon éditeur, si élégant et droit dans l’épreuve, que je suivrai là où il ira. » Nora crée durant l’été sa maison d’édition, qui publie son premier livre, celui de BHL. La fraternité n’est pas un mot galvaudé. Elle exprime une qualité essentielle, surtout quand on a été le témoin actif d’innombrables conflits, de la Bosnie – sa guerre d’Espagne – à l’Ukraine, en passant par le massacre des Kurdes, l’assassinat du commandant Massoud en Afghanistan, le génocide des Tutsis, la Libye et la mort non voulue de Kadhafi, etc. Cet engagement volcanique – ce fameux droit d’ingérence –, toujours en faveur des peuples opprimés, est dicté avant tout par la soif inextinguible de liberté, cette « liberté qui appartient à ceux qui l’ont conquise » (Malraux).

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À cheval sur deux siècles, ces Mémoires de plus de 850 pages, écrits dans un style magnétique qui jamais n’hésite, témoignent de la noirceur de la condition humaine, mais également du formidable espoir qu’elle suscite malgré son inéluctable issue. BHL est né le 5 novembre 1948 en Algérie française, à Béni Saf, près de la mer. C’est un peu son paradis perdu, qu’il ne retrouvera jamais. Après de brillantes études à Paris, le goût de l’engagement saisit à la gorge le normalien, agrégé de philosophie. Il veut voir de près « la colère des choses ». Ça commence en 1971 par la guerre d’indépendance du Bangladesh, alors Pakistan oriental. Il veut intégrer la brigade internationale que cherche à constituer Malraux, auquel il rend visite à Verrières-le-Buisson en octobre 1971. L’entrevue ne manque pas de sel, en particulier ce bref échange entre l’auteur de L’Espoir et l’intrépide jeune homme. « Je me demande si je suis à la hauteur. » Réponse de Malraux : « Personne ne l’est. » Voilà de quoi balayer le doute qui fige et insuffler de l’énergie pour la vie entière.

Bernard-Henri Lévy dans l’émission « Questionnaire » (TF1), le 10 septembre 1979. Capture d’écran YT/OpenAI

BHL va provoquer de multiples rencontres, racontées avec précision et parfois avec humour. On croise ses maîtres à penser (Althusser, Levinas), de nombreux écrivains (Albert Cohen, Aragon, Claude Lanzmann, Houellebecq, Salman Rushdie…), des amis chers (Michel Butel, Jean-Paul Enthoven, le « frère choisi »), des présidents de la République (Mitterrand, « claveciniste hors pair des âmes et des intelligences », Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron), Benjamin Netanyahou, hermétique à ses arguments philosophiques et religieux, le subversif Pasolini, le dément mais généreux Delon, Dominique de Roux, rôdant secrètement dans les rues de Lisbonne au moment de la révolution des Œillets. La personnalité de cet admirateur de Céline et d’Ezra Pound ne déplaît pas à BHL, preuve qu’il ne demande pas à son interlocuteur ses papiers d’identité. Le rythme ne faiblit pas. Ce sont 60 ans de vie intellectuelle et politique qui défilent sous nos yeux. En ces temps d’inculture et de confusion générale, cela ne peut que renforcer nos défenses immunitaires. Cela permet également de rappeler l’insolence dont fit preuve, à plusieurs reprises, BHL. Une insolence dictée par l’analyse des forces en présence sur l’échiquier. Et laissons aux atrabilaires les identifiants médiatiques de l’écrivain : la chemise blanche, le brushing impeccable et le QG de l’hôtel Raphaël, au sixième étage.

Dynamitages

Résumons les dynamitages de BHL. Publication de La Barbarie à visage humain, en mai 1977, suscitant un débat inédit depuis L’Homme révolté de Camus. BHL s’attaque au progressisme qui ne condamne pas le goulag, ou alors du bout des lèvres. Sartre sort du bois et accuse BHL d’être un agent de la CIA. Le jeune impétueux aux cheveux longs et « au profil de lévrier » jubile. Les lignes bougent, il devient la figure de proue des « nouveaux philosophes ». C’est la rupture avec Deleuze et son indéfendable « optimisme historique ». Non, il ne faut pas être béat d’admiration devant le progressisme.

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Publication ensuite de L’Idéologie française, en janvier 1981. BHL dénonce le fascisme bien français qui fait honteusement fantasmer une partie de la droite depuis Dreyfus ; il tente d’ouvrir le placard moisi de Vichy, où se cachent les fantômes de la Révolution nationale. Le modéré Raymond Aron réfute la thèse du jeune normalien. Mais le condottiere BHL, qui n’hésite pas à se fâcher avec les vieilles gloires de la pensée hexagonale, persiste : « Je suis l’enfant d’un couple diabolique : le fascisme et le stalinisme. » Il dénonce à la fois le totalitarisme rouge et le totalitarisme brun, tenaille historique qui menace de broyer la France. Quand la tenaille de l’extrême droite grippe, c’est celle de l’extrême gauche qui prend le dessus, et inversement. La maladie française est là, souligne BHL. Ça ressurgit en période de crise économique, sociale, culturelle, lorsque le pays est au bord de l’effondrement, comme en juin 1940 ou comme aujourd’hui.

Entre ces deux publications fondamentales, il y a Le Testament de Dieu, en 1979, essai philosophique qui affirme que la pensée juive reste d’une vitalité étonnante, que la Bible et le Talmud doivent dialoguer avec la pensée grecque et la pensée allemande. En d’autres termes, la pensée juive peut parvenir à bloquer la tenaille diabolique. « Être juif, ce n’est pas une religion », précise BHL, influencé par Emmanuel Lévinas. L’écrivain, depuis, occupe le terrain des idées. On peut le railler, mettre sa tête à prix, surveiller ses smartphones et ordinateurs : sa volonté reste inébranlable.

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BHL préfère le terme d’exo-Mémoires à celui, plus classique, de Mémoires. C’est en parlant des autres qu’on en connaît un peu plus sur les identités multiples de l’écrivain. Il évoque le sourire de sa mère, la conversion au catholicisme de sa sœur Véronique, le soldat valeureux de la France libre que fut son père, André Lévy, l’homme qui, parti de rien, fit fortune dans le commerce du bois, mort un 8 novembre, trois jours après l’anniversaire de son fils, et qui continue de l’accompagner quotidiennement. En brossant le portrait si juste de Philippe Sollers, qui fut l’un des rares à le défendre au moment de la sortie de L’Idéologie française, on se dit que BHL parle un peu de lui. Extrait : « C’est cette époque où nous sommes qui est la bonne. Jamais pour personne, il n’y a d’époque de rechange. C’est là qu’il faut jouer, là qu’il faut gagner et c’est ça qu’il faut décrire, raconter, critiquer. Ces principes qui commandent de vivre sans nostalgie, sans dépression, sans mélancolie, il les avait faits siens. »

Peur de l’oubli

Plus dur est de juguler l’angoisse de la mort, du néant qui menace l’œuvre. Dans son roman Les Derniers Jours de Charles Baudelaire, prix Interallié 1988, BHL évoque le gouffre absurde qui engloutit tout. Cet idéal qui ne tient pas face au spleen. Ça le taraude depuis longtemps, cette affaire, c’est-à-dire ce « point le plus obscur de moi-même », rappelé par la complicité complexe avec Delon, lors du tournage du long-métrage Le Jour et la Nuit. À propos de Romain Gary, peu de temps avant son suicide, il écrit, en une phrase sèche : « Cette mélancolie qui le gagnait, à vue d’œil, comme un grand froid… » Lui, qui s’identifia longtemps à Solal, le personnage de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, Solal, le « juif d’affirmation » et non plus le juif qui courbe l’échine, semble hanté par l’oubli. Comme Perken, personnage de La Voie royale, il veut « laisser une cicatrice sur cette carte ». Dans Ennemis publics, ce bel échange avec Houellebecq voit ce dernier affirmer : « (…) pour moi, les livres sont à refaire, de génération en génération, aucun ne peut se prévaloir d’un statut d’éternité (…). » 

Ces Mémoires sont donc provisoires ; ce serait, sinon, donner le point à Thanatos.

Bernard-Henri Lévy, Mémoires provisoires, Olivier Nora Éditions, 858 pages.

Mémoires provisoires: Les vies de BHL, un demi-siècle d'Histoire et de géopolitique

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