Florence Châtaignier publie Fuir la lumière, une histoire de femme loin de la tendance patos-trauma-ouin-ouin.

En faisant surgir la peur d’une création placée sous l’obédience de l’IA, l’affaire Thélyson Orélien a polarisé l’attention portée à la rentrée littéraire. Crainte ou réalité ? La seule assurance, elle aura occulté une question qui agite pourtant nombre d’écrivaines : qui fabrique les femmes ? Nina Bouraoui, Lila Hassaine, Line Papin et surtout Adèle Haenel s’attachent, chacune à leur manière, à remonter aux mécanismes qui façonnent le féminin et aux injonctions dont il procède.
Détricoteuses
Adèle Haenel, en collaboration avec Gisèle Vienne, dans un texte mêlant scènes de théâtre et fragments narratifs, raconte le traumatisme dont elle a été victime plus jeune. Plus que de dénoncer, par le témoignage, les violences faites aux femmes, elle entend démontrer comment cette violence participe à définir le féminin. De là — pour que la femme puisse se libérer des structures qui l’oppriment, comme la famille, le mariage, les injonctions sociales et le regard de l’homme —, il faudrait déconstruire cette identité.
Mais derrière cette entreprise de détricotage, au motif de libérer les femmes, n’y a-t-il pas un dessein caché ? Celui de nier la féminité, de gommer ses attraits, d’effacer ses atours — le même projet appliqué au masculin — pour faire éclore une société enfin débarrassée de ses genres ? La libération passe-t-elle nécessairement par l’effacement de ce qui distingue les femmes des hommes ?

Si le féminisme contemporain entreprend de dénoncer les mécanismes qui ont fabriqué le féminin, que devient alors ce qui, dans l’expérience des femmes, résiste à cette explication ? Faut-il expliquer le féminin ou accepter qu’une part de lui demeure irréductible à l’élucidation ? Autrement dit, mettons les pieds dans le plat: avons-nous encore le droit aujourd’hui au mystère sans être accusées d’essentialisme ?
A lire aussi: Adèle Haenel: 120 boniments par minute
Et si, comme l’écrit Cécile Guilbert dans Feux sacrés, la seule puissance sacramentelle résidait dans la littérature qui, sans dissiper le mystère, lui donne une forme, un langage, une expérience ? Et par là, nous redonne l’élan de ferveur que notre triste époque nous refuse. La littérature, parce qu’elle fictionne, résiste à notre désir de tout expliquer, de tout déterminer. C’est précisément pour cela que La femme pauvre de Léon Bloy est à relire. À rebours de notre modernité psychologisante, Bloy ne cherche pas à disséquer son héroïne, Clotilde, à reconstituer les causes qui l’ont faite ni à nous donner les clefs de son intériorité. Elle demeure opaque. Elle ne se comprend pas elle-même et le lecteur ne la comprend pas davantage.
Chez Bloy, Clotilde ne se révèle donc pas par la connaissance de soi, mais dans l’épreuve. Sa vérité surgit dans la souffrance, dans le renoncement, dans cette mystique qui transforme paradoxalement ce qui semblait n’être que misère en possibilité de transcendance. La souffrance n’est plus seulement ce qui accable : elle devient le lieu d’une révélation. Ce qui échappe à l’analyse psychologique trouve alors une autre forme de langage, celui du mystère et du sacré.
Ennui
Nous voilà dans une drôle d’époque, matérialiste dans ses explications, ésotérique dans certaines de ses pratiques, mais toujours individualiste dans sa spiritualité. Nous avons déconstruit les anciennes croyances sans cesser d’éprouver le besoin de croire à quelque chose qui les dépasse.
La modernité est une formidable machine à désenchanter ; elle produit son propre vertige. Le structuralisme a déniaisé l’individu en lui montrant les déterminismes qui président à son comportement, la psychanalyse a trouvé dans l’inconscient les causes de nos tares, le matérialisme a réduit à néant nos croyances en leur opposant son implacable logique. Ainsi, le destin n’est plus qu’une somme de déterminismes, le sacré une production culturelle et le mystère l’ennemi de la rationalité. Bref, on s’emmerde en étant désespéré. Mais que devient le mystère lorsque Dieu s’est retiré ?
Dans Fuir la lumière, deuxième roman de Florence Châtaignier, alias Florence Mars, aux éditions du Cherche-Midi, nul besoin de sainteté ni de sacrifice pour que subsiste une part d’inconnu. Le mystère se loge dans une existence contemporaine, dans ce qui échappe aux assignations et à la volonté de se comprendre soi-même. Mais ce qui traverse le roman, plus profondément, c’est la préservation d’un élan vital : la possibilité de continuer à désirer, à aimer, à se perdre et à recommencer dans une existence nécessairement imparfaite. Sans recette, sans dogme, sans autre certitude que celle de cet élan, nous suivons Anita, une femme dont toute l’existence semble n’être qu’une succession de tentatives pour échapper à ce qui l’enferme.
A lire aussi: Initiales P. D.
Son enfance se déroule dans « la Lumière », une communauté libertaire installée en Provence, aux allures de secte. Après la mort de sa mère, écrasée par le tracteur que conduit son père lors des travaux agricoles communs, Anita est placée sous le patronage du gourou, qui la confie, de yourtes en cabanes, à de multiples parents de remplacement. Ballottée de famille en famille, bringuebalée d’un foyer provisoire à l’autre, « Plume », son nom communautaire, accumule une expérience de la souffrance qui finira par rendre possible la remise en cause du monde dans lequel elle a grandi.
À dix-sept ans, Plume/Anita fuit. Et, par un heureux hasard, sa fugue la conduit chez un vieux monsieur d’Asnières qui l’initie à l’herboristerie, lui donne un salaire, des papiers et, avec eux, les clefs d’une nouvelle existence. Deuxième chance. On rembobine. Re-naître. Vivre. Et paf ! Guillaume. Un fils de bonne famille qui, non content de lui faire l’amour, lui passe la bague au doigt, au grand dam de ses parents, inquiets de voir une Cendrillon bancale devenir leur bru. Qu’importe. Guillaume aime Anita pour son non-conformisme, cet exotisme contemporain dont raffolent tant les gens ternes. Cette touche singulière est parfaite pour rendre son épouse délicieusement originale parmi les autres femmes d’expatriés de sa boîte londonienne.
À Londres, avec leurs jumeaux, le couple est en réussite sociale et financière. Mais lorsque le tiède et la normalité ne coulent pas dans vos veines, il est impossible de se conformer longtemps à une existence normée sans s’y perdre. Lentement, Anita dépérit. Cette vie bourgeoise, luxueuse et parfaitement réglée agit sur elle comme un somnifère. À la dérive, elle ne trouve plus d’oxygène que dans les trajets en train qui la conduisent vers la banlieue, où elle est bénévole auprès de personnes âgées. En fuyant une deuxième fois la lumière — cette fois, celle, aveuglante, de sa riche existence au cœur de Londres —, elle se rapproche de ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : Plume. Dans le train, le regard d’un inconnu éveille en elle un désir assez puissant pour la faire revenir à la vie. Elle revient. À la lumière.
A lire aussi: Horreur bolloréale sur la Croisette
Certes, l’écriture de Florence Châtaignier est une source de joie et d’émerveillement lorsqu’elle nous conte l’histoire de Plume. Certes, ce mélange burlesque et dramatique — rien n’est grave quand tout l’est — qui, parce qu’il refuse de s’appesantir, rend attachant ce roman qui se démarque ainsi nettement de la tendance patos-trauma-ouin-ouin.
Mais Fuir la lumière atteint une autre dimension dans l’intérêt qu’il mérite de susciter chez le lecteur. Après avoir voulu tout comprendre, tout déconstruire, tout ramener aux mécanismes psychologiques ou sociaux, quelque chose résiste à Anita. Ça cloche. Ça sonne étrange. Je pense à Guilbert et à ses Feux sacrés : le mystère ne disparaît pas parce qu’on a démontré ce qui le constituait. Il demeure, comme une part irréductible de l’expérience humaine.

Anita ne peut simplement pas extirper de son histoire tout ce qui serait mauvais pour ne conserver que le reste. Elle est Plume. Et elle le restera à jamais. Elle découvre que ce qu’elle avait appris à considérer comme une croyance aliénante, le syncrétisme New Age, l’a aussi nourrie : son rapport au monde, son lien à l’invisible lui sont nécessaires. Elle fuit la communauté, puis la bourgeoisie ; elle rejette le New Age, puis le bonheur matériel, la réussite sociale, le mariage et la maternité, parce qu’ils ne suffisent pas davantage à remplir les creux de l’existence.
A lire aussi: Il était mince, il était beau
Chez Plume, le retour à soi passe paradoxalement par une réhabilitation de ce qu’elle avait fui. Elle ne retourne pas à la secte ; elle ne renonce pas à sa liberté. Elle récupère ce qui, dans cette enfance, lui appartient encore. Comme si l’émancipation ne consistait finalement pas à se débarrasser de toutes ses origines, mais à les accepter sans passion.
Plume est Anita et, tout à la fois, Clotilde quand elle se confronte au modèle bourgeois du bonheur qui prétend organiser l’existence, mais qui contribue à la couper d’elle-même par un excès de confort et de raison. Là où Bloy nomme cette dimension mystique, Châtaignier la fait ressurgir sous une forme plus contemporaine, plus ambiguë, débarrassée de toute orthodoxie : le sacré. Là encore, comme Guilbert.
Par les marges, le désir, le rêve, le hasard, Florence Châtaignier renoue avec le mystère, avec notre mystère. Et c’est salvateur. Un roman à lire à l’ombre de soi-même.
352 pages
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !





