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Adèle Haenel: 120 boniments par minute

Une analyse de Gaelle Atlan-Akerman, "Le féminisme d’atmosphère" (FYP Editions, 2026)


Adèle Haenel: 120 boniments par minute
Adèle Haenel aux César, février 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA

Le féminisme n’est plus un combat mais un carburant


Adèle Haenel vient de rendre service à quiconque cherche à comprendre ce qui est arrivé au mot « féminisme » ces dernières années. En reliant publiquement le silence qui a longtemps entouré sa parole de victime de violences sexuelles au silence qu’elle dénonce aujourd’hui autour de ce qu’elle appelle un génocide à Gaza, elle a rendu visible le mécanisme du féminisme d’atmosphère : la transformation systématique de toute souffrance intime en produit médiatique et politique, en carburant d’indignation contre la société occidentale.

L’impossible critique

Ce mécanisme – celui qui fait de toute épreuve une preuve irréfutable que nos sociétés occidentales seraient, par nature, hostiles aux femmes – n’est pas nouveau, mais il a longtemps été difficile à contester tant il se présente comme un postulat.

Il faut dire qu’il se protège lui-même : l’assignation féministe disqualifie d’avance toute critique des récits sur la vulnérabilité des femmes dans les sociétés démocratiques – comme si interroger ce narratif revenait déjà à trahir la cause.

Ce mécanisme ne s’enseigne donc pas, il s’absorbe : par les réseaux sociaux, les formations en entreprise, les relais institutionnels et culturels.

Une femme – appelons-la Madame Tout-le-Monde, pour la distinguer des militantes organisées qui, elles, savent précisément ce qu’elles signent – entre dans ce système en pensant simplement vouloir qu’on reconnaisse ce qu’elle a vécu. Elle en ressort, sans toujours s’en apercevoir, déplacée sur des terrains qu’elle n’avait jamais choisi d’occuper – la géopolitique, la pensée décoloniale, indigéniste et l’islamisme.

Adhérer n’est pas souscrire

Car il faut distinguer deux choses qu’on confond trop souvent : adhérer à une idée et y souscrire. Adhérer suppose un choix éclairé, une conviction assumée – c’est ce que font, en toute connaissance de cause, les collectifs militants. Souscrire, c’est accepter les termes d’un contrat sans en avoir mesuré la portée – c’est ce que fait Madame Tout-le-Monde, entraînée par un vocabulaire qui semblait ne parler que d’elle, et qui l’a discrètement embarquée ailleurs.

Cet ailleurs, on peut aujourd’hui le tracer avec précision. Il est sous nos yeux depuis longtemps – depuis les agressions sexuelles de masse commises à Cologne, dans la nuit du 31 décembre 2015. Cet épisode avait déjà révélé, pour qui l’observait de près, l’embarras d’une partie du mouvement féministe à nommer clairement les faits : le traitement des violences sexuelles selon l’identité de leur auteur devenait, déjà, un point de clivage. Il y a eu, ensuite, le 7-Octobre, qui a mis au jour la tartufferie d’un discours d’inclusion capable de se taire précisément quand le réel ne collait plus au récit.

Et il y a, désormais, Adèle Haenel. Le 9 septembre, sur France 5, dans l’émission La Grande Librairie, l’icône du combat contre les violences sexuelles a dessiné, face caméra, le tracé exact du féminisme d’atmosphère : un mécanisme qui ne vise plus le patriarcat, mais la société occidentale elle-même. Trois semaines après les massacres du 7-Octobre, des collectifs féministes (Du Pain et des Roses, Nous Toutes, Féministes Révolutionnaires, Tsedek!) publiaient déjà une tribune reliant la cause des femmes à la dénonciation d’Israël – mais c’était alors un discours confiné au terrain militant, audible seulement de ceux qui le cherchaient. On aimait croire cette frontière étanche : d’un côté un féminisme radical, cantonné aux collectifs et aux tribunes militantes ; de l’autre un féminisme mainstream, plus consensuel. Adèle Haenel vient de prouver que cette frontière a cédé. Sur France 5, elle a fait la démonstration que ce féminisme radical est désormais dans l’atmosphère : en reliant le silence autour des violences sexuelles à la guerre à Gaza, elle a, dans le même mouvement, gardé le silence sur les violences sexuelles du 7-Octobre – celles-là même que son combat prétend porter.

Le combat implicite

Quel rapport entre Gaza et la haine de l’Occident, m’objectera-t-on ? La réponse tient dans la manière dont la pensée décoloniale s’est elle-même élargie ces dernières années. Elle ne vise plus seulement l’histoire coloniale au sens classique – elle a construit une grille où Israël est lu comme un avant-poste occidental implanté au Moyen-Orient.

Reste une autre objection, plus insidieuse : on peut valider une partie de cette grille sans pour autant en acheter tout le paquet. C’est vrai. Mais on voit bien, ces dernières années, que certaines femmes ont compris une chose essentielle : le combat antiraciste a phagocyté le féminisme, et le moindre pas de côté a un coût social. Alors même qu’elles n’ont jamais validé la grille indigéniste, dont elles ignorent parfois jusqu’au nom, elles ont intégré une forme d’autodiscipline. Elles préfèrent le silence, parce qu’elles savent ce que coûte, désormais, la suspicion de racisme qui naît du silence lui-même. Ne pas dénoncer certains combats suffit à l’établir. Se taire sur la cause décoloniale revient alors, dans les faits, à passer pour complice de cette « domination occidentale » qu’on somme chacune de combattre.

Il fallait donc lier le féminisme et la cause décoloniale, et c’est très exactement ce que fait, implicitement, le féminisme d’atmosphère en disciplinant les femmes. On peut ignorer tout de ces grilles, et pourtant s’y soumettre, par peur du procès qu’elle instruit contre quiconque s’y dérobe.

Gaelle Atlan-Akerman, Le féminisme d’atmosphère, FYP éditions 224 pages

Le féminisme d'atmosphère: Quand les particules militantes colonisent nos esprits

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Journaliste et auteure. "Le féminisme d’atmosphère" (FYP éditions)

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