L’ex-Allemagne de l’Est ne pense pas comme l’Ouest, France comprise. L’AfD y fait des scores pétaradants. Le parti, né d’un mélange de révolte contre la politique migratoire de Merkel et de nostalgie de l’URSS (eh oui), prône aussi la liberté de penser ce qu’on veut de la Shoah. Une voisine pas très rassurante, et bientôt surarmée.
À mi-chemin entre Berlin et Hanovre, le Land de Saxe-Anhalt vaut bien une halte. Certes cet ancien district de la RDA est surtout connu de nos jours pour le pôle chimique de Bitterfeld, surnommée « ville la plus sale d’Europe » du temps du communisme. Néanmoins, rien que pour Dessau, à 30 km au nord, où l’on peut admirer un superbe bâtiment de Walter Gropius ayant abrité entre 1926 et 1932 l’école d’art moderne du Bauhaus, la visite est recommandée.
C’est dans cette contrée parmi les plus pauvres et les plus dépeuplées d’outre-Rhin que l’AfD vient d’obtenir le meilleur score électoral de sa courte existence (dont les débuts remontent à 2013). À l’issue du scrutin régional du 6 septembre, le mouvement national-populiste est arrivé en tête, avec 43,8 % de suffrages, soit deux fois plus que lors de la précédente échéance il y a cinq ans. Pas assez toutefois pour atteindre la majorité des sièges au parlement de Magdebourg. L’exécutif devrait donc échoir à une coalition géante, constituée de tous les autres partis.
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Quinze jours plus tard, rebelote en Mecklembourg-Poméranie occidentale, ce Land situé au bord de la Baltique qui fut, lui aussi, avec son port de Rostock, un haut lieu de l’économie est-allemande. Lors des élections régionales du 20 septembre, l’AfD y a engrangé 38,6 % des voix, contre 16,7 % en 2021, devenant ainsi la première force politique à l’assemblée de Schwerin. Malgré cette percée, le parti, qui ne dispose d’aucun allié, devrait rester, là encore, sur les bancs de l’opposition.
En Saxe-Anhalt comme en « Meck-Pomm », les sondages montrent que la dynamique de l’AfD s’explique tout simplement par la captation de la moitié de l’électorat local de la CDU, le parti au pouvoir à Berlin. Résultat, tous les commentateurs prennent désormais au sérieux l’hypothèse d’une future victoire de la formation antisystème lors de prochaines élections locales, voire lors des législatives fédérales, prévues au plus tard en 2029.
L’AfD siphonne la CDU
Le lendemain des élections en Saxe-Anhalt, Alice Weidel, l’une des deux coprésidentes du parti, a pris la parole au Bundestag pour se réjouir de la poussée de son mouvement. À la tribune, elle a déclaré que les jours du gouvernement de Friedrich Merz étaient « comptés », puis a apostrophé le chancelier en lui posant une question qui s’adressait au fond à tout le peuple de droite : « Le secteur public et l’industrie de l’asile sont-ils les seuls secteurs encore en croissance en Allemagne ? »
Dans un pays où le plus gros employeur industriel, Volkswagen, vient d’annoncer un dégraissage massif de 50 000 postes, et où la politique migratoire ultra-généreuse, symbolisée par la main tendue aux réfugiés syriens en 2015 par Angela Merkel, a eu de funestes conséquences, dont une douzaine d’attentats islamistes en une décennie, la colère qui s’exprime aujourd’hui dans le vote AfD n’est pas difficile à comprendre.
Plus FN que RN
Il est tentant de comparer ce parti, dont le succès repose essentiellement sur la dénonciation des élites et de l’immigration, avec le RN. Sauf qu’idéologiquement, il ressemble plutôt au FN version Jean-Marie Le Pen. À l’instar du parti à la flamme d’il y a vingt-cinq ans, l’AfD prône la sortie de l’Union européenne, le libéralisme économique le plus résolu, ainsi que la limitation de l’IVG et l’interdiction du mariage homosexuel. Alors que Marine Le Pen a, pour sa part, renoncé au Frexit, pris des options presque socialistes sur les retraites, l’assurance chômage et la taxation des hauts revenus, et promis de ne revenir sur aucune des grandes réformes sociétales votées depuis un demi-siècle en France.
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L’AfD s’apparente également au lepénisme d’antan dans son rapport à l’histoire. Le 21 novembre 2025, Ulrich Siegmund, tête de liste du parti aux élections de Saxe-Anhalt, est interrogé par le site Politico. « La solution finale fut-elle le pire crime contre l’humanité ? » lui demande alors le journaliste. Réponse de Siegmund : « Je ne m’arroge pas le droit de l’évaluer, parce que je ne peux pas examiner toute l’histoire de l’humanité. »
Une Allemagne sous influence russe
Et puis il y a le dossier russe. Contrairement au RN qui louvoie en permanence sur ce sujet, l’AfD a une ligne programmatique claire : arrêt des aides à Kiev, refus de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, levée des sanctions envers Moscou et remise en service des gazoducs Nord Stream. En novembre dernier, l’autre coprésident du mouvement, Tino Chrupalla, a justifié cette position en déclarant sur la ZDF : « Je ne vois actuellement pas de danger pour l’Allemagne venant de la Russie. Poutine n’a pas menacé l’Allemagne avec la bombe atomique. » Avant de lancer, avec des accents complotistes : « La Pologne peut aussi représenter un danger pour nous. »
Ce curieux sens des priorités géostratégiques ne procède pas seulement de la nostalgie de l’empire soviétique (l’« Ostalgie ») encore très répandue en ex-RDA. Il se nourrit aussi de l’influence, grandissante en Allemagne, du trumpisme et plus précisément de son courant « restrainer » (anti-interventionniste), dont les chefs ont identifié l’AfD comme un mouvement ami. L’an dernier lors de son fameux discours de Munich, le vice-président américain J. D. Vance a ainsi plaidé pour la fin du cordon sanitaire (que les Allemands appellent « mur anti-feu ») qui entoure Alice Weidel et ses partisans.
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Cette diabolisation est-elle justifiée ? Épineuse question. Car, l’AfD ne saurait, en toute rigueur, être qualifiée de formation néonazie. Certes, elle compte parmi ses 70 000 membres quelques centaines d’admirateurs d’Adolf Hitler. Mais elle n’en demeure pas moins un parti autorisé, respectueux de la Constitution et dénué de tout projet d’invasion d’un pays étranger ou d’extermination d’une communauté ethnique.
Reste que, si l’AfD gagnait les prochaines élections fédérales, la France se réveillerait avec un État voisin soudain perméable aux arguments du Kremlin et déculpabilisé par rapport à la Shoah. Un scénario à risque. Surtout à l’heure où l’Allemagne s’est fixé comme objectif de disposer de la première armée conventionnelle d’Europe.
Le 10 septembre, Berlin a confirmé qu’une enveloppe de plus de 600 milliards d’euros serait allouée à son budget militaire sur les quatre prochaines années. Soit plus du double des dépenses prévues par Paris pour la même période. Quoi que l’on pense de l’AfD sur le terrain de sa politique intérieure, une Allemagne à la fois révisionniste et surarmée est bien la dernière chose dont notre pays a besoin.




