Une carte publiée récemment par un responsable de l’AfD a ravivé les inquiétudes autour des tentations pangermanistes. Était-ce une simple provocation? Ou de la nostalgie territoriale assumée?
Il est des anniversaires qui pourraient passer inaperçus si certains ne s’en saisissaient pour réécrire l’Histoire à leur manière.
Le 3 octobre 2026, alors que l’Allemagne célébrait le trente-sixième anniversaire de sa réunification, Luca Maurice Strauf, membre dirigeant de Generation Deutschland (GD), le mouvement de jeunesse de l’Alternative für Deutschland (AfD), a publié sur le réseau social X (anciennement Twitter) une carte représentant une Allemagne considérablement agrandie. L’Alsace, une partie de la Lorraine, le Luxembourg, l’Autriche, mais également des territoires suisses, italiens et d’Europe centrale figuraient dans cet ensemble territorial.
Accompagnant cette publication, une formule particulièrement évocatrice : « L’unité allemande signifie une Allemagne qui rassemble l’ensemble du peuple allemand au sein d’un seul État ».
Le responsable de GD a également évoqué une victoire d’étape sur le chemin de cet objectif, générant une réaction indignée du président de la région Grand Est. Franck Leroy, a dénoncé une provocation qu’il a estimé nécessaire de prendre au sérieux.
L’Alsace-Moselle, une vieille blessure européenne
Cette provocation, réalisée à coups d’intelligence artificielle et de nostalgie mal placée, serait presque risible si elle ne touchait pas en effet à une mémoire franco-européenne sensible.
Pour comprendre la portée de cette carte, il faut revenir à la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Sous l’impulsion du chancelier Otto von Bismarck, la Prusse engage alors une guerre contre la France de l’Empereur Napoléon III. Un conflit qui s’achève par la défaite française et la chute du Second Empire.
Le 18 janvier 1871, Guillaume Ier est proclamé empereur allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Quelques mois plus tard, le traité de Francfort de mai suivant impose à la France la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, soit près de 1 700 communes et environ 1,6 million d’habitants.
Cette annexion donne naissance au Reichsland Elsaß-Lothringen, territoire directement administré par l’Empire allemand. Elle provoque également des départs de populations refusant de devenir allemandes, tandis que d’autres s’adaptent progressivement à leur nouvelle nationalité. L’Alsace-Moselle devient ainsi un espace où s’entremêlent identités françaises, allemandes et régionales. Certains politiques locaux autonomistes songent même à créer une principauté autonome confiée à l’héritier au trône du Second Reich. L’idée va perdurer et l’Alsace-Lorraine devient même un enjeu territorial pour les royaumes du Wurtemberg et de Bavière.
La Première Guerre mondiale bouleverse une nouvelle fois la carte européenne. À la suite de la défaite allemande de 1918, les territoires annexés en 1871 sont réintégrés à la France. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : en 1940, après la défaite française face à l’Allemagne nazie, l’Alsace et la Moselle sont à nouveau annexées de fait au Reich, sans traité international reconnaissant cette incorporation.
Contrairement au reste de la France occupée, elle est directement intégrée au Reich et rattachée au Gau Baden-Elsaß, sous l’autorité du Gauleiter Robert Wagner. Le régime impose une politique de germanisation forcée : interdiction du français dans l’administration et l’enseignement, changement des noms de rues et de communes, répression des opposants et persécution des populations considérées comme indésirables. À partir de 1942, l’incorporation forcée des jeunes Alsaciens dans la Wehrmacht, les Malgré-nous, provoque de nombreux drames familiaux. Certains sont envoyés sur le front de l’Est, d’autres désertent ou rejoignent les Alliés. La région est également marquée par le camp de concentration de Natzweiler-Struthof.
Libérée progressivement par les troupes françaises et alliées entre 1944 et 1945, l’Alsace retrouve la souveraineté française, mais conserve une mémoire douloureuse de cette période, marquée par les expulsions, les résistances, les enrôlements forcés et les divisions au sein des familles.
Quelle est réellement la position de l’AfD vis-à-vis de la France ?
Le premier mouvement d’opposition allemand n’en est pas à sa première polémique concernant ses velléités supposées d’Anschluss 2.0.
En mai dernier, Marco Eggebrecht, jeune militant de Generation Deutschland avait également publié sur X une photographie accompagnée de cette phrase en allemand : Elsass-Lothringen muss wieder in Deutschen Besitz übergehen. (« L’Alsace-Lorraine doit redevenir une possession allemande » en français). Quelques jours plus tard, l’eurodéputé AfD Tomasz Froelich avait également dénoncé sur ses réseaux sociaux ce qu’il qualifiait de politique française d’assimilation linguistique en Alsace, accusant Paris d’avoir contribué au recul de la langue alsacienne.
Des interventions qui laissent penser que certains membres de l’AfD cultivent encore une nostalgie du pangermanisme défunt.
Il serait toutefois excessif d’assimiler la publication de Luca Maurice Strauf à une revendication territoriale officiellement défendue par l’ensemble de l’AfD. Le programme politique du parti ne réclame ni l’annexion de l’Alsace ni celle de la Moselle comme le confirme le politologue Jérôme Vaillant à la Dépêche du Midi. De son côté, l’AfD a tenté de rassurer. « Cela ne correspond ni à nos critères en matière de politique historique, ni à notre conception de la realpolitik. Le patriotisme n’a pas besoin de fantasmes sur des cartes historiques », a déclaré Wendelin Fessl, porte-parole du parti d’extrême-droite qui compte 152 sièges (sur 328) au Bundestag. Un mouvement qui ne cesse de monter dans les sondages et qui a dernièrement remporté les élections en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale.
La vision européenne défendue par l’AfD mérite cependant une attention. Le parti revendique une Europe des nations souveraines, opposée à la construction d’un État fédéral européen. Il souhaite limiter les compétences de Bruxelles, réduire les mécanismes d’intégration communautaire et envisage même une sortie de l’Union européenne si ses propositions de réforme ne sont pas acceptées. Cette orientation concerne directement la relation avec Paris. Depuis le traité de l’Élysée signé le 22 janvier 1963 par le général Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer, la coopération franco-allemande constitue l’un des piliers de la construction européenne. Elle a été renforcée en 2019 par le traité d’Aix-la-Chapelle, qui approfondit notamment les collaborations diplomatiques, économiques, culturelles et militaires.
Officiellement, l’AfD ne propose pas pour autant de rompre avec la France. Son approche privilégie une coopération bilatérale entre États souverains plutôt qu’un approfondissement de l’intégration européenne. Cette différence de conception peut entrer en contradiction avec les ambitions politiques françaises, notamment lorsqu’il s’agit de défense commune, de politique industrielle européenne ou de gouvernance de l’Union.
Contacté récemment par le quotidien allemand TAZ qui enquêté sur les volontés de l’AfD de récréer l’ancien espace vital du Reich, Luca Maurice Strauf a adopté un ton plus mesuré, assurant que sa publication ne visait nullement à réclamer le rattachement de territoires à l’Allemagne, mais entendait simplement rappeler l’« histoire partagée » et le « destin commun » unissant l’Allemagne et l’Autriche. Face au tollé général, la carte a été finalement supprimée de X et Strauf a fini par quitter ses fonctions au sein de Generation Deutschland. Officiellement pour des raisons personnelles.
Au-delà de la polémique, cette affaire rappelle combien les frontières européennes demeurent liées à une histoire faite de conflits, d’annexions et de réconciliations. Si l’AfD ne revendique officiellement aucun territoire français, les déclarations de certains de ses membres interrogent sur la place accordée aux frontières héritées de 1945 et sur la conception de l’Europe que porte une formation désormais installée au premier plan de la vie politique allemande.




