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La vie, la mort et le cosmos

Au soir de sa longue vie, l’Académicien né en Chine écrit un beau livre méditatif depuis la pointe occidentale de la France…


La presqu’île de Crozon. La maison est perchée, rustique et accueillante. La soupe de légumes est sur la table, avec la cruche d’eau, un gros pain et du fromage. Un vrai tableau de Chardin. Le voyageur, fatigué du trajet en 2CV depuis Paris, s’est couché. Bientôt le fracas des vagues l’arrache à son sommeil. Il ouvre la fenêtre. La nuit est étincelante, la lune soulève l’Océan. En avançant, droit devant lui, de ce point extrême d’Occident, ne trouverait-il pas l’Extrême Orient ?  Et voilà l’hôte des lieux pris, « en cette nuit inattendue, par l’urgence de dire, avec humilité, ce qu’est un être humain, afin que le sens et la dignité de sa destinée soient, si possible, affirmés. » Au soir de sa longue vie, c’est à une méditation sur la vie et la mort que nous convie François Cheng, dans ce petit livre rouge, paru récemment aux éditions Albin Michel.

« Au-dessus de moi, le Cosmos, devant moi, la Vie en sa pathétique manifestation. » D’un côté, un univers ignorant de lui-même, voué à la répétition, obéissant à des lois, dont celle de la circulation du souffle vital entre les galaxies. De l’autre, une vie, toujours en devenir, soumise au temps, intégrant la communion des êtres, entre eux et avec le transcendant, ainsi que la mort comme processus de renouvellement. Un cosmos organisé, et la vie, « foisonnante et provocante, exaltante, joyeuse et tragique, qui se prolonge au-delà de la mort ». Entre eux, disproportion mais non incompréhension ni frayeur car le cosmos n’est pas illimité et obéit à des lois. La méditation de François Cheng est une synthèse entre une vision taoïste du monde et une vision incarnée née du christianisme, cosmos et vie méritant d’être célébrées. Au poète de le faire.

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Dans la seconde partie, concrète et incarnée, le poète revient sur les événements d’une longue vie – presque un siècle – et son destin exceptionnel qui fut de « (…) parcourir d’un bout à l’autre le vaste continent Eurasie, assimiler les deux grandes cultures qui s’y sont développées. » Destiné à mourir jeune, comme tous ceux de sa génération, c’est à la poésie qu’il doit, dit-il, d’avoir été « sauvé ». Aussi consacre-t-il à cette poésie des pages précieuses. Chinoise, d’abord : on sent la fierté d’appartenir à une très longue tradition. Trois mille ans, ce n’est pas rien ! Connaissions-nous Le livre des odes, qui rassemble des pièces anonymes, datant de 1000 à 600 ans ? Le poète Qu Yuan, premier poète non anonyme, « d’un lyrisme élégiaque impressionnant » ? Ou encore, l’émouvante légende de Mulian, née du bouddhisme ? L’originalité est que cette poésie chinoise dont il est l’héritier, François Cheng la relit sous le signe d’Orphée qui, « par-delà la mort, unit les âmes aimantes et aimantantes » – jetant ainsi un pont inattendu entre le Verbe et la voie taoïste.

Pour François Cheng, la voie orphique s’accomplit dans Rilke qui fut pour lui et demeure le poète par excellence, dont il connaît par cœur et a traduit en chinois Sonnets à Orphée et Elégies. Avec Rilke, « le chant humain gagne son statut sacré en affrontant la mort par la force de l’amour et de l’amitié. » Si, pour François Cheng, le Christ a accompli « le geste absolu, indépassable, le geste décisif qui a changé la nature et le sens de la Mort », il écrit néanmoins : « La voie du Tao et la voie orphique ne font qu’un en moi. » Et de faire une analogie entre l’union des « âmes errantes » – titre d’un de ses livres – et la communion des saints « au sens large ». Entre la transcendance et le souffle vital des âmes.

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Dans toute son œuvre, diverse et nombreuse, Cheng fait réfléchir au caractère singulier de deux civilisations et tisse entre elles des liens. S’ils sont nombreux ceux qui, à notre époque, parlent chinois et français, peu auront fait le chemin de François Cheng, et porté, à ce point, deux langues et deux civilisations, en tant que calligraphe, romancier, essayiste, poète. D’une famille de lettrés, chrétien par le baptême, n’écrivant plus que dans sa langue d’adoption depuis 1977, il demeure néanmoins marqué par la pensée chinoise. Si une partie de sa poésie y trouve sa source, cette poésie célèbre les êtres aimés et rencontrés, les choses d’ici-bas. Je pense à Cantos toscans inspirés par l’émerveillement du poète, découvrant la peinture occidentale. Aux quatrains de Enfin le royaume, célébrant le « cerf qui porte toute la forêt en ses branches » ou les corbeaux picorant « les restes du jour dans l’assiette ébréchée du couchant ». Tant il est vrai que « La lumière n’est belle qu’incarnée / A travers un vitrail ou le verre d’une bouteille de vin ». C’est alors que la poésie a le pouvoir de passer outre à la mort. Cette mort, vue toujours par le poète, comme un ouvert positif. Non comme une fatalité insupportable mais comme « la part la plus intime et personnelle de nous-même. »

80 pages

Usurpation d’identité: se perdre avec Jack Nicholson

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Profession : Reporter (1975) marque l’un des sommets les plus épurés et les plus méditatifs du cinéma de Michelangelo Antonioni. Restauré en 2017, le film a alors retrouvé le chemin des salles de cinéma, permettant à de nouveaux spectateurs de découvrir toute la puissance charnelle, métaphysique et esthétique de cette œuvre cruciale du cinéma moderne.

Cinéaste majeur du cinéma italien et international, Michelangelo Antonioni a profondément transformé le langage cinématographique en s’éloignant des structures narratives classiques du récit pour explorer l’aliénation, l’incommunicabilité et la crise de l’identité dans le monde contemporain.

Les cycles d’une œuvre

Son œuvre se déploie par cycles. Après la trilogie de l’incommunicabilité — L’Avventura (1960), La Notte (1961), L’Eclisse (1962) — prolongée par Le Désert rouge (1964), son premier film en couleur, Antonioni ouvre son cinéma à une dimension internationale avec Blow-Up (1966), superbe œuvre plastique tournée dans le Swinging London, le Londres psychédélique de la fin des sixties.

Il entame ensuite un cycle plus politique et existentiel avec Zabriskie Point (1970), fiction captivante et critique radicale de la contestation étudiante américaine de la fin des années 1960, et La Chine (1972), imposant documentaire de trois heures et demie sur la Chine maoïste en pleine Révolution culturelle, puis Profession : Reporter, qui en constitue une œuvre dépouillée d’une grande beauté formelle et qui clôt ce cycle des utopies.

La fin des utopies comme expérience intime

Antonioni ne filme pas la fin des utopies comme un événement historique, mais comme une expérience intérieure. C’est un film sans colère, sans révolte, sans nostalgie. Le politique est devenu une question existentielle: comment habiter un monde auquel on ne croit plus, sans pour autant avoir la force ou la foi de croire à autre chose, d’avoir envie de vivre et de partager des sentiments, des idées ?

Une fuite sans échappatoire

Le film suit David Locke, journaliste de télévision en crise, interprété par Jack Nicholson dans un contre-emploi remarquable, tout en retenue et en intériorité. En Afrique, Locke profite de la mort d’une crise cardiaque de Robertson un globe-trotter rencontré car logeant dans le même hôtel que lui, dans une petite localité du désert tchadien. Ils avaient échangé des idées sur le voyage à travers le monde. Le hasard de cette mort et sa ressemblance physique avec cet homme lui donnent l’idée de prendre son identité et de tenter de recommencer sa vie.

Mais cette fuite se transforme rapidement en errance à travers l’Europe : Londres, Munich, Barcelone, l’Andalousie. L’enjeu du film n’est plus l’intrigue, mais l’impossibilité de se défaire de soi-même. Profession : Reporter interroge ainsi la vacuité du regard médiatique, la perte de repères et l’illusion d’une réinvention qui semble possible.

Figures féminines et identité usurpée

Maria Schneider (sublime dans son plus beau rôle au cinéma) incarne une belle jeune femme lumineuse et énigmatique — dont on ne connaîtra pas le prénom —, étudiante en architecture, figure fragile de liberté et de mouvement, tandis que Jenny Runacre, dans le rôle de Rachel Locke, l’épouse, représente un monde plus rationnel et structuré, auquel Locke ne parvient plus à appartenir.

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Une mise en scène des espaces

Produit par Carlo Ponti, grand nom du cinéma européen, le film bénéficie d’une ampleur internationale sans que jamais Antonioni renonce à sa radicalité artistique.

La lumière et les cadrages de la photographie réalisés par le célèbre chef opérateur Luciano Tovoli sont essentiels: paysages, architectures et mouvements de caméra prolongent l’état intérieur du personnage, dans une mise en scène où les espaces naturels, les lieux et l’architecture des villes et bâtiments — le parc Bloomsbury, modèle du brutalisme à Londres, l’église baroque de Munich, les bâtiments modernes de Gaudí à Barcelone, les petites villes anciennes ou modernes à la blancheur immaculée nichées dans le désert andalou — deviennent mentaux. La musique minimaliste d’Ivan Vandor laisse place aux silences et aux sons du monde, renforçant l’impression de vide et d’attente.

L’ellipse et la béance

Le scénario coécrit par Antonioni et Mark Peploe, privilégie l’ellipse — figure emblématique de la mise en scène antonionienne —, l’ambiguïté et la suggestion, refusant toute explication psychologique. On pense à Feu Mathias Pascal de Luigi Pirandello — un homme apprend sa propre mort et en profite pour changer de vie — ainsi qu’à Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus — même neutralité affective, même incapacité à projeter l’avenir. Mais chez Antonioni, la seconde vie ne peut pas exister, prendre corps face à la béance du monde.

Le plan-séquence final

Cette démarche trouve son aboutissement dans le célèbre plan-séquence final, l’un des plus impressionnants de l’histoire du cinéma, qui condense à lui seul la vision d’Antonioni: un cinéma du temps, de la disparition et du regard, où l’événement importe moins que ce qui se dérobe. Antonioni refuse toute clôture idéologique, toute réponse. Le personnage disparaît non comme un martyr ou un héros, mais comme un homme devenu inutile à lui-même.

Profession : Reporter est ainsi un film profondément politique précisément parce qu’il ne croit plus aux formes traditionnelles du politique. Un film de la fin des utopies, non comme défaite spectaculaire, mais comme lente érosion. Un cinéma métaphysique, une interrogation d’une lucidité radicale sur la noirceur et la désespérance profonde du monde.

Il se regarde ainsi moins comme un récit que comme une expérience sensorielle et existentielle, une traversée du monde moderne marquée par le doute, l’effacement et la solitude — une œuvre dense qui invite le spectateur à partager une errance plutôt qu’à en résoudre le sens.

Visible sur Canal VOD

1975 –  2h06

Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

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Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.

Comment responsabiliser les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic?

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Après le principe du «pollueur-payeur», ne faudrait-il pas instaurer aussi le principe du «dealer-payeur» ? s’interroge cette analyse.


L’opération d’envergure dans la Sud de la France contre la DZ Mafia et des proches de Mohammed Amra démontre à nouveau que le narcotrafic est un enjeu transnational, le réseau le plus important de drogue sévissant en France opèrant également dans d’autres pays comme le Maroc et l’Algérie.

Depuis le protocole de Kyoto de 1987, un principe s’est imposé dans les relations internationales : les pays du Nord doivent financer la transition écologique mondiale. Responsables historiques du stock des émissions de gaz à effet de serre, ils sont appelés à contribuer financièrement à l’effort climatique global lorsque les pays du Sud en sont exemptés. C’est le principe du « pollueur-payeur ».

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Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas à d’autres domaines ? Dans un monde interdépendant, le narcotrafic constitue lui aussi une menace mondiale. Il alimente la violence, déstabilise des États entiers et fait peser un coût sécuritaire considérable sur les sociétés occidentales. Dès lors, appliquons le principe « dealer-payeur » en responsabilisant les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic.

Un défi transnational Nord-Sud

Le narcotrafic est l’un des marchés criminels les plus puissants de la planète. Selon les estimations de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le commerce international de stupéfiants représente entre 300 et 500 milliards de dollars chaque année. Il s’agit d’un marché aussi important en volume que le marché du café ou des smartphones. Ainsi, il constitue une véritable économie parallèle mondialisée, capable d’échapper largement au contrôle des États et des institutions internationales actuelles.

Cette économie illégale repose sur une division géographique relativement claire : la production est concentrée dans certaines régions du Sud tandis que la consommation se situe majoritairement dans les pays riches. L’Amérique latine demeure ainsi l’épicentre de la production mondiale de cocaïne, notamment en Colombie, en Bolivie et au Pérou, tandis que l’Afghanistan et l’Iran restent des acteurs centraux dans la production d’opiacés. Pire, de nouvelles zones géographiques en Afrique du Nord (Maroc) et subsaharienne (Mali, RDC) sont devenues des lieux de production de drogue (cannabis). Tout cela alimente des enjeux transnationaux préexistants (conflits armés, immigration illégale, terrorisme, etc.) car il offre des revenus conséquents aux organisations criminelles comme les réseaux de passeurs ou les organisations terroristes.

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Une menace pour la stabilité des États

Le narcotrafic constitue une menace pour les États, à tous les niveaux. En Occident, on constate une corrélation entre la multiplication des tentatives d’homicides et la croissance de la drogue. Par exemple, en France, le nombre de victimes d’une tentative d’homicide, selon le SSMSI, passe de 2 259 en 2016 à 4 501 en 2025 soit + 99,24 % atteignant presque la barre de 5 500 homicidités. Or, ces tentatives d’homicide sont exacerbées par le narcotrafic à travers les règlements de comptes, impliquant notamment toujours plus des mineurs. En 2025, 51 homicides ont frappé des mineurs de moins de 15 ans, un record. Ainsi, si la production est souvent localisée dans certaines régions du Sud, les conséquences du narcotrafic sont globales et touchent directement les sociétés occidentales.

Dans les pays du Sud, la situation sécuritaire est désastreuse. Au Mexique, les cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Juarez et du Golfe, contrôlent environ un tiers du territoire mexicain et affrontent régulièrement les forces de sécurité. Ces conflits ont provoqué des dizaines de milliers de morts au cours des dernières décennies. En Amérique centrale et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les routes du trafic ont transformé des États fragiles en plateformes logistiques pour les organisations criminelles internationales.

Vers un principe de « dealer-payeur » et une responsabilisation des pays du Sud

Dans ce contexte, la question de la responsabilité internationale ne peut être passée sous silence.  En effet, si les pays industrialisés sont appelés à financer la transition écologique au nom de leur responsabilité historique dans le réchauffement climatique, les autres pays doivent eux aussi assumer leur part de responsabilité. Si les États producteurs de drogue tolèrent ou ne parviennent pas à éradiquer les économies parallèles criminelles qui prospèrent sur leur territoire, les conséquences de leur incapacité à enrayer ces trafics, se déplace vers les zones de consommation que sont les pays d’Europe et les Etats- Unis.

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La lutte contre le narcotrafic ne peut donc reposer uniquement sur les pays consommateurs. Elle suppose une coopération internationale renforcée, mais aussi une mobilisation politique réelle des États concernés pour réduire les cultures illégales, démanteler les réseaux criminels et lutter contre la corruption. Deux instruments pourraient être mis en place à l’échelle internationale : un système de Conférences des Parties (COP) pour créer une instance de dialogue et de collaboration éminemment nécessaire, mais assortie d’instruments de contraintes et de sanctions, à savoir le financement par les pays du Sud ayant des revenus intermédiaires comme la Colombie, le Maroc, ou d’autres, de la guerre contre la drogue, c’est le « dealer-payeur ».

La mondialisation ne peut fonctionner sur un principe de responsabilité à sens unique. Si les pays du Nord doivent contribuer à réparer les conséquences environnementales du développement industriel, les pays du Sud doivent également assumer leur part dans la lutte contre les économies criminelles qui alimentent l’insécurité mondiale.


Sarah Pugliese, Analyste en politiques publiques pour le think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, est l’auteure du rapport « Vers une COP mondiale contre le narco-trafic ? »

D’où je parle

Si je parle aujourd’hui d’islamisme, de tribalisme solidaire, de narcotrafic et de ce que j’appelle le narco-caïdat, ce n’est pas à partir d’une théorie élaborée dans un bureau ou dans un laboratoire universitaire. Je parle à partir d’une expérience. La mienne.


En 1989, j’ai dix-huit ans. C’est l’année de ce que l’on a appelé l’affaire du voile de Creil. La France découvre alors brutalement la question du voile islamique à l’école et le débat public s’enflamme.

À l’époque, l’analyse dominante est presque toujours la même : le voile serait avant tout l’expression d’une domination patriarcale. Les femmes voilées seraient les victimes d’un système masculin qui les opprime.

Mais ce que je vois autour de moi est très différent.

Dans ma propre famille, ma grand-mère, Fatima, commence à porter le voile à cette époque. Elle ne l’avait jamais porté auparavant. Ce n’était ni une tradition familiale ni une pratique ancienne chez elle.

Personne ne le lui impose. D’ailleurs elle vit séparée de mon grand-père qui ne lui impose plus rien depuis 1975 ! Elle s’aligne simplement sur ce qui devient progressivement la norme autour d’elle. Pour comprendre cela, il faut saisir une dimension que beaucoup d’analyses françaises ont longtemps ignorée : le rôle du regard social dans certaines sociétés structurées par l’honneur, la honte et les solidarités claniques. Chez beaucoup de familles maghrébines, il existe une peur très forte : celle de passer pour un mauvais musulman. C’est une question d’honneur et de réputation. On parle de l’Archouma. La honte. Personne ne vous donne un ordre explicite. Mais chacun comprend très vite ce qui est attendu. Les comportements s’alignent par pression collective. Les femmes qui portent le voile font sentir à celles qui ne le portent pas qu’elles ne sont pas tout à fait dans la norme.

Dans ces sociétés structurées par des logiques claniques, où les solidarités familiales et communautaires sont très fortes, l’alignement comportemental devient un mécanisme puissant. Dévier de la norme expose au jugement du groupe.

C’est ainsi que des pratiques minoritaires peuvent devenir progressivement des obligations sociales.

En 1989, à dix-huit ans, je vois déjà ce mécanisme à l’œuvre.

Et je comprends quelque chose que beaucoup d’intellectuels français ne comprennent pas — ou ne veulent pas voir — et que certains ne comprennent toujours pas aujourd’hui : ces dynamiques ne relèvent pas seulement de la domination masculine, mais aussi de pressions sociales internes, liées à l’honneur, au regard collectif et aux solidarités claniques.

Je me souviens notamment d’un débat entre Élisabeth Badinter et des femmes voilées. Comme beaucoup d’intellectuels à l’époque, elle analyse le voile à travers le prisme du patriarcat et voit dans ces femmes des victimes.

Mais ce que je vois, moi, ce ne sont pas des victimes. Ce sont des femmes qui revendiquent ce signe comme un marqueur identitaire, parfois comme une frontière culturelle.

Au même moment, un autre événement majeur se déroule de l’autre côté de la Méditerranée. En Algérie, le Front islamique du salut remporte le premier tour des élections législatives de 1991. L’arrêt du processus électoral déclenche une guerre civile d’une violence extrême avec le retour des « Afghans », les Algériens partis faire le Djihad contre les soviétiques.

Ma grand-mère se rend régulièrement en Algérie à cette époque parce que son père — mon arrière-grand-père — est en fin de vie et que sa mère est malade. Elle revient avec des récits terrifiants du début de la guerre civile. Pour moi, cette guerre n’est pas une abstraction géopolitique. Elle entre dans notre maison par les histoires qu’elle rapporte.

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Dans le même temps, je vois arriver dans mon quartier des islamistes venus d’Algérie. Certains cherchent à s’implanter, à recruter, à convertir. Je me confronte à ces idéologues de proximité. Très vite, je comprends qu’il ne s’agit pas seulement de religion, mais d’un projet politique et social.

Un autre événement va renforcer cette intuition : l’affaire du gang de Roubaix dans les années 1990. On a souvent présenté ce groupe comme une simple bande de braqueurs. Mais leurs braquages servaient en réalité à financer le djihad, et certains de ses membres avaient combattu en Bosnie dans des réseaux liés à Al-Qaïda.

Je comprends alors que la criminalité peut devenir un instrument stratégique.

Dans les quartiers populaires, une autre évolution se produit également.

Pour une partie des jeunes — pas tous — la police n’est plus perçue comme une institution républicaine. Elle est perçue comme une force d’occupation.

Beaucoup s’identifient aux Palestiniens et regardent les interventions policières à travers ce prisme: celui d’un territoire défendu contre une intrusion. Dans cette grille de lecture, la police devient l’équivalent d’une force coloniale, parfois présentée comme la continuité symbolique de la colonisation de l’Algérie. Le quartier n’est alors plus perçu comme un espace de la République, mais comme un territoire à protéger contre elle.

Dans le même temps, le trafic de drogue se développe. Mais ce trafic ne produit pas seulement de l’argent. Il détruit la méritocratie républicaine, casse les cursus scolaires, empoisonne une partie de la jeunesse, affaiblit notre pays. Il produit du pouvoir territorial. Il installe des hiérarchies locales, des loyautés, des zones où l’autorité de l’État recule.

C’est en observant ces phénomènes que j’ai fini par formuler ce que j’appelle le narco-caïdat: un système dans lequel le narcotrafic permet la constitution de pouvoirs territoriaux capables de contester l’autorité de l’État et parfois d’entrer en résonance avec des logiques islamistes.

Aujourd’hui, lorsque l’on observe certaines recompositions électorales dans des villes comme Roubaix ou Saint-Denis, on voit apparaître des territoires où s’entremêlent narcotrafic, logiques communautaires, ressentiment postcolonial et défiance vis-à-vis des institutions.

Dans ces espaces, certains acteurs politiques ont compris qu’il existait un capital électoral à mobiliser.

On voit ainsi émerger ce que l’on pourrait appeler une phalange tiers-mondiste du “Sud global”, nourrie d’un imaginaire postcolonial et parfois fortement influencée par la matrice idéologique des mouvements de libération nationale, notamment celle du FLN.

À force de chercher un nouveau sujet révolutionnaire, une partie de la gauche radicale semble avoir abandonné le prolétariat. Elle lui a substitué ce que l’on pourrait appeler un prophétariat : un agrégat de revendications identitaires, de ressentiments postcoloniaux et de territoires en rupture avec la République.

Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. Mais les analyses que je défends aujourd’hui ne viennent pas d’une abstraction théorique. Elles viennent d’une observation commencée il y a plus de trente-cinq ans, lorsque, à dix-huit ans, j’ai vu apparaître certains mécanismes que beaucoup refusent encore de regarder en face. C’est de là que je parle et malheureusement, j’ai eu le tort de tout comprendre trop tôt.

Paradoxal Jospin

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L’ancien Premier ministre Lionel Jospin, « socialiste au destin foudroyé » selon Le Monde, est mort à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille ce lundi matin.


La disparition de Lionel Jospin n’est pas seulement celle d’un homme. C’est celle d’un style. D’une tenue. D’une époque où la politique prétendait encore s’écrire dans la langue de Paul Valéry — « ce qui est simple est toujours faux ; ce qui ne l’est pas est inutilisable » — et non dans le vacarme des slogans.

Jospin fut de cette race aujourd’hui éteinte : celle des lettrés au pouvoir. Normalien, agrégé de lettres, il portait en lui une certaine idée de la France — exigeante, verticale, presque sévère. Chez lui, pas d’effusion, peu d’effets : une rigueur. Une ligne. Une forme de noblesse sèche.

Mais l’histoire ne s’écrit pas à l’encre des intentions. Elle s’imprime dans les conséquences.

Et c’est là que le paradoxe Jospin surgit, dans toute sa netteté.

Car cet homme formé aux humanités aura été l’un des acteurs d’un moment où la France a commencé à douter d’elle-même. Années 1980 : la gauche au pouvoir engage une série de transformations profondes. Le regroupement familial installe durablement une nouvelle réalité démographique. Le récit national est revisité, souvent à charge, comme si la France devait d’abord se repentir avant de se comprendre. L’héritage devient suspect, la continuité problématique.

« Une nation est une âme », écrivait Ernest Renan. Encore faut-il ne pas en fissurer les fondations.

Ce déplacement intellectuel n’est pas un détail. Il marque un tournant. Une hésitation. Peut-être déjà un renoncement.

Et ce renoncement se lit aussi dans les choix internes de la gauche. Lorsque le Parti socialiste préfère Lionel Jospin à Henri Emmanuelli, ce n’est pas seulement une question d’homme. C’est une orientation qui s’impose : celle d’une gauche gestionnaire, raisonnable, plus encline à accompagner les transformations qu’à affirmer des lignes de force.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire », rappelait Jean Jaurès. Encore faut-il vouloir trancher.

L’affaire de Creil, en 1989, en est l’illustration la plus éclatante. Ministre de l’Éducation nationale, Jospin choisit de ne pas choisir. Face au voile islamique à l’école, il temporise, nuance, renvoie. Ce qui aurait dû être un principe devient un cas. Ce qui relevait de la règle devient matière à discussion.

La République commence alors à composer là où elle devrait affirmer.

Et puis il y a l’école. Toujours elle.

C’est ici que le paradoxe devient vertigineux. Car cet homme de lettres aura accompagné une époque où l’école française s’est lentement affaiblie. Sous le noble mot de « démocratisation », les exigences se sont atténuées, les savoirs se sont fragmentés, la transmission s’est relâchée.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

« La crise de la culture commence lorsque la tradition n’est plus transmise », écrivait Hannah Arendt. Tout est dit.

Jospin n’est pas seul responsable. Mais il appartient à cette génération qui a laissé s’installer ce mouvement, sans en enrayer la logique. Comme si l’élargissement devait nécessairement conduire à l’affaiblissement.

Un autre élément éclaire, avec le recul, la portée de ce moment historique. Lorsque Jospin est Premier ministre, il nomme Jean-Luc Mélenchon secrétaire d’État. À l’époque, rien que de très classique dans une gauche encore structurée.

Mais la trajectoire ultérieure de Mélenchon dit quelque chose de plus profond. Elle épouse, en la radicalisant, l’évolution d’une partie de la gauche : glissement vers une conflictualité accrue, rapport transformé à la nation, recomposition idéologique qui trouvera son expression dans La France Insoumise.

Ce que Jospin avait engagé sans rupture apparente, d’autres l’ont poursuivi jusqu’à la rupture revendiquée.

Il y a là une forme d’ironie de l’histoire : celui qui incarnait la mesure aura, à son corps défendant, contribué à ouvrir un cycle dont il n’aurait sans doute pas reconnu les aboutissements.

Le choc final survient en 2002. L’élimination de Jospin dès le premier tour de l’élection présidentielle, au profit de Jean-Marie Le Pen, agit comme une déflagration.

Ce n’est pas un accident. C’est une révélation.

Ce jour-là, une fracture profonde apparaît au grand jour : entre une France attachée à ses repères, à sa continuité, et une autre engagée dans une transformation rapide du modèle national. Deux visions du pays qui, jusque-là, coexistaient sans se nommer.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrivait Antonio Gramsci. 2002 fut ce clair-obscur.

Lionel Jospin restera ainsi une figure double. Un homme d’État intègre, un esprit rigoureux — et, dans le même temps, l’un des visages d’un moment où la France a commencé à glisser, presque imperceptiblement, vers autre chose.

Sa disparition n’appelle pas seulement l’hommage. Elle impose un bilan.

Car au fond, Jospin incarne peut-être cette vérité dérangeante : on peut être un grand lettré, servir l’État avec honnêteté, et pourtant accompagner, sans toujours le vouloir, un basculement historique dont les effets dépassent son propre destin.

Et l’histoire, elle, ne retient que cela.

Municipales: la résistance des oubliés prend le maquis

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Le RN s’implante dans 70 petites villes de la France profonde, mais échoue à gagner Toulon et Nîmes, faute d’union des droites. Éric Ciotti s’empare de Nice. À l’exception de Nantes, la stratégie d’alliances honteuses des socialistes avec les LFistes échoue un peu partout. Mais la gauche bobo conserve Paris, Lyon et Marseille. Les écologistes perdent Bordeaux, Strasbourg, Poitiers et Besançon. LFI gagne les communes islamisées de Roubaix, Vénissieux et Creil. Notre chroniqueur analyse la carte électorale et ce «progressisme» diversitaire, qui pourrait mettre des bâtons dans les roues de la présidentielle d’une France qui penche pourtant nettement à droite.


La photographie des municipales confirme une donnée démographique essentielle pour l’avenir: le basculement sociologique des villes ouvertes promeut la gauche et l’extrême gauche immigrationistes. Le Parti socialiste s’est durablement installé à Paris, Marseille ou Nantes, dont la maire s’est alliée à LFI. La France Insoumise a gagné Roubaix et Vénissieux en plus de Saint-Denis. Autant de territoires d’où les populations autochtones ont été réduites sous l’effet d’un peuplement extérieur soutenu par un universalisme militant.

Nouvelle France

En 2012, l’électorat musulman, acquis à la gauche, avait donné à François Hollande le million de voix pour battre Nicolas Sarkozy. En 2027, la « nouvelle France », théorisée par Jean-Luc Mélenchon mais défendue aussi par le « progressisme » diversitaire, pèsera plus encore lors de la présidentielle. La France des Oubliés, celle de la périphérie et de la ruralité (60% de la population), saura-t-elle se faire entendre dans cette confrontation civilisationnelle à venir ? Les bons résultats du RN dans 70 communes de la nation profonde font comprendre que le parti sait plutôt bien s’adresser à cette population, souvent désabusée voire démoralisée par l’indifférence portée à son sort par les « élites ». Cependant, la forte abstention du second tour (43%) rappelle l’étendue de la crise démocratique et le dégoût que suscite la politique et ses acteurs pour la plupart des citoyens. Leur dégagisme, qu’ils expriment dans les sondages en rejetant le système, ne s’adresse pas seulement aux dirigeants qui ne les regardent plus. Il désigne aussi ceux qui entendent prendre leur place.

On recherche: union des droites

La résistance au déracinement de la nation a pris le maquis. Les deux France – celle des métropoles, celle des périphéries – vont structurer les enjeux politiques de ces prochains mois. Or si la gauche et l’extrême gauche ont choisi leur même camp électoraliste, la droite ne sait toujours pas parler d’une seule voix aux Français inquiets pour leur survie future. Ceux-ci sont prêts à en finir avec un régime qui les méprise. Hier soir, Bruno Retailleau, patron des LR, a promis de « renverser la table » et d’« assumer une rupture radicale », tout en dénonçant les « démagogues » du RN. Or ce manichéisme, qui a poussé LR à maintenir ses candidats à Nîmes ou à Marseille, a fait perdre ces deux villes qui étaient potentiellement gagnables par le RN. A l’inverse, la nette victoire d’Éric Ciotti à Nice, allié au RN, démontre l’efficacité d’une droite unie. François Fillon puis David Lisnard, qui se sont fait tour à tour photographier avec Ciotti, l’ont suggéré à leur manière. Nicolas Sarkozy a lui-même déjeuné avec Jordan Bardella en février.

Selon l’IFOP, l’union des droites serait réclamée par 82% des LR et 88% des RN. Mais ce lundi matin, sur RTL, Valérie Pécresse (LR) n’en démordait pas : « La droite et le centre doivent s’allier face au chaos des extrêmes ». Elle compte même demander à Retailleau de « clarifier » sa position, jugée ambiguë dans son refus de soutenir Christian Estrosi dans ses salamalecs communautaristes à Nice. « J’ai une bonne expérience des campagnes ratées », a ajouté Pécresse dans un lapsus… Qui veut encore de cette droite qui aime perdre ?

La révolution des oubliés

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L’Amérique pleure Chuck Norris

La triste disparition d’un inspirant et inspiré héros américain.


Un acteur c’est comme un piano. Il doit être bien accordé, mais il ne faut pas taper dessus trop fort.
Monica Bellucci


Carlos Ray, dit « Chuck » Norris nous a quittés. Ce maître des arts martiaux est une légende patriotique aux Etats-Unis. Il mit ses talents au service d’un certain cinéma pédagogique particulièrement apprécié par l’Américaine profonde, donc authentique. La clarté de son message rendait le spectateur capable de repérer l’ennemi des valeurs traditionnelles sans difficulté. Champion de karaté, il était ceinture noire de tangsudo, de taekwondo, de jiu-jitsu brésilien et de judo. Preuve de son esprit créatif, il fonda sa propre discipline, le Chun Kuk.

C’est Bruce Lee qui lui donna sa chance au cinéma. Il lui permit d’y faire ses premières armes dans « La fureur du dragon » en 1972. Comme disent les anglo-saxons, « and the rest is history » (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes). Le début d’une illustre carrière dans le film d’action. Pas exclusivement : vu son esprit encyclopédique, il publia de nombreux ouvrages touchant des thèmes divers : politique, développement personnel, religion…

Bien sûr, sa carrière n’aura pas été complète, cela est inévitable, même pour les plus grands artistes. Il faut mentionner un côté très méconnu de son bagage culturel. En filigrane, les connaisseurs devinaient qu’il dévorait les œuvres de George Bernard Shaw; il visionnait périodiquement My fair lady, inspirée de « Pygmalion », dont le thème, qui lui était cher, était la transformation de l’humble fleuriste en aristocratique duchesse grâce aux leçons de phonétique du professeur Higgins.

Et Shakespeare… Le grand Will… Il caressait le rêve d’incarner Hamlet sur les planches, sans oublier le roi Lear. Vu son pétillant esprit, il se serait vu glisser dans la peau du Petruchio de « La mégère apprivoisée ». Cependant, il était écrit qu’il n’y aurait que le grand écran pour lui. Il le comprit à la dure quand, en 1971, il vécut comme une trahison son rejet par Roman Polanski pour son « Macbeth ». Mais il sut survivre à cette blessure et rebondir de cet échec. Sa voie était désormais tracée.

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Outre le film Delta Force (au rythme plus soutenu que celui de 2001 : L’odyssée de l’espace), la série télévisée Walker, Texas Ranger constitue l’apogée de sa carrière. Elle puise dans le pur réalisme du western américain classique, avec cependant une touche distinctive, moins fréquente dans les films mettant en vedette John Wayne : son personnage revendique, avec fierté, son héritage cherokee, ce qui reflète d’ailleurs le propre bagage familial de l’acteur-producteur.

Au final, l’ensemble de son œuvre fait mouche en enseignant que, dans la libre et triomphante Amérique, les malfrats n’ont jamais le dernier mot.

Et avec quelle jovialité il appréciait et lisait même parfois en public les aphorismes humoristiques qui lui étaient prêtés sous la rubrique « Chuck Norris Facts » sur Internet, qui lui attribuent des qualités surhumaines. Son préféré : « On a voulu sculpter le visage de Chuck Norris sur le mont Rushmore, mais le granit n’était pas assez dur pour représenter sa barbe ». Ce versatile acteur, héritier d’Alec Guiness, autodidacte qui n’avait jamais fréquenté l’Actors Studio, était confidentiellement surnommé le « caméléon » dans le milieu : son visage savait exprimer toute la palette des émotions humaines.

L’on peut espérer qu’il aura droit à des funérailles nationales. Pour l’oraison funèbre, il n’y a qu’une seule manière de lui rendre un véritable hommage : elle doit être prononcée conjointement par deux autres géants du 7e art cultivant une éloquence raffinée, Sylvester Stallone et Jean-Claude van Damme (dont les propres aphorismes métaphysiques sont légendaires). Plutôt qu’un discours suivi classique, elle pourrait ainsi prendre la forme d’un élégant dialogue socratique, de nature à produire des feux d’artifices et des rafales de fins mots d’esprit, dignes du cher disparu.

Les joyaux audiovisuels et littéraires de Chuck Norris lui confèrent d’ores et déjà l’immortalité. Du nuage que le Lone Ranger chevauche désormais pour l’éternité, lui aussi rend ses disciples pleinement « aware ». Cela dit, laissons ici le dramatique dernier mot à un autre frère d’armes, le mieux placé, évidemment, pour terminer : « Hasta la vista, baby ».

Juan Carlos: les Espagnols ont la mémoire courte

Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.


Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.

Mémoire sélective

L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.

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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.

Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.

Aigreur

Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.

Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).

À lire

Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages

Réconciliation: Mémoires

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Qui tient le pétrole tient le monde: les calculs de Donald Trump

Donald Trump, que nos médias nous présentent volontiers comme un peu plus fou chaque jour, serait-il finalement un redoutable stratège de l’énergie ? En annonçant de «très bonnes discussions» avec l’Iran, au 24e jour de guerre, ainsi que le report de toute action militaire contre les «infrastructures énergétiques iraniennes», l’Américain réjouit les Bourses mondiales et détend le cours du pétrole.


L’énergie est, plus que jamais, au cœur de la civilisation moderne. Tout un chacun a lu ou vu un jour les dystopies littéraires ou cinématographiques mettant en scène ce que, privé d’énergie, deviendrait notre monde, ramené au mieux au Moyen-Age, voire pire, à une sauvagerie cauchemardesque. Il est même des gens, les survivalistes, qui craignent tellement cette occurrence, qu’ils en anticipent l’arrivée.

Vis ma vie d’Amish

Il y a plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré ce qu’on appelait alors un original qui vivait plus ou moins reclus dans une belle maison dont toute source d’énergie était bannie : éclairage à la bougie, eau puisée au puits, chauffage et cuisine au bois, téléphone (filaire à l’époque) absent, comme aussi radio et télévision (l’ordinateur personnel et Internet étaient alors des objets de science-fiction), les déplacements indispensables étaient effectués en vélo… Une triste vie telle que rêvée par nos écologistes les plus radicaux qui projettent leurs frustrations dans un extrémisme rétrograde.

Si l’on veut revenir au réel, force est de constater que, depuis l’avènement de l’ère industrielle – un peu plus de deux siècles – l’énergie a tendu à réaliser le rêve prométhéen de l’Homme : allongement de la durée moyenne de vie, éradication des pires maladies épidémiques, disparition de la famine dans les pays civilisés, amélioration moyenne des conditions de vie (hygiène, chauffage, information, transports) et bien d’autres progrès dont, non en dernier lieu, le développement de la liberté individuelle dans les pays occidentaux. Se souvenir que, dans la mythologie, Prométhée est celui qui déroba le feu aux dieux.

Un symbole très parlant : c’est l’énergie qui a rendu tout cela possible. Et donc celui qui tient l’énergie… tient le monde !

D’où vient l’énergie ? Par-delà sa forme finale consommable, « secondaire » – électricité, carburant, gaz domestique ou industriel – l’énergie provient d’une source « primaire » : bois, charbon, vent (moulins, aujourd’hui éoliennes…), déplacement de l’eau (barrages, marées…) pétrole, gaz naturel, plus récemment fission (demain peut-être fusion) nucléaire, captation de l’énergie solaire, biomasse ; le génie humain ne cesse de chercher – et de trouver – de nouvelles sources « primaires » dont la transformation utile est généralement l’électricité.

La part du lion  

Mais force est de constater que dans le « mix » énergétique, c’est-à-dire l’ensemble des sources primaires dont provient l’énergie consommable par les entreprises et les ménages, le pétrole et le gaz naturel conservent la part du lion. 60% du mix est fourni par eux, auxquels s’ajoutent 25% produits par le charbon. Peu importe que, grâce à sa forêt d’éoliennes, la Deutsche Bahn puisse affirmer que ses trains sont mus par le vent et que les pays européens, sous l’impulsion d’une « Commission » sortie de son lit, s’imposent des normes mutilantes pour leurs économies, les hydrocarbures gardent leur couronne énergétique solidement vissée sur leur chef.

A lire aussi, Didier Desrimais: Nucléaire or not nucléaire: das ist nicht mehr la question!

Sans doute la crainte du « Peak Oil », le moment où la production d’hydrocarbures commencera à décliner, car ces sources « fossiles » d’énergie sont logiquement et inévitablement limitées, a-t-elle conduit au développement, savamment scénographié, de la grande peur du « réchauffement climatique ». Un « réchauffement » difficile à vendre à des populations américaines frigorifiées dans des tempêtes de neige, même en invoquant « l’effet réfrigérateur », et qui a fait place dans les modes de langage codés imposés au monde journalistique, au « changement » ou au « dérèglement » climatique. Un changement ou un dérèglement dont personne n’a démontré, scientifiquement et irréfutablement, la « cause anthropique », comme l’observe l’ancien conseiller du Président Obama, Steven Koonin, dans son best-seller peu commenté en France (2022), Climat, la part d’incertitude.

Drill, baby, drill

Alors comme les faits sont têtus (Mark Twain), il faut bien revenir au réel : la voiture électrique marque le pas et les consommateurs en veulent de moins en moins… sauf si le contribuable en paie une partie, la pompe à chaleur ne chauffe pas, ou chauffe mal, les engins de chantier, les camions, les navires et les avions électriques restent des hypothèses de laboratoire, sans parler des engins de guerre, très ancrés dans l’actualité.

Le peak oil s’éloigne comme un mirage, comme il le fait depuis un siècle. Même si son avènement reste une certitude, la date en reste divinatoire. En attendant, comme l’exhorte le pragmatique 47ème président des Etats-Unis, forez, forez, forez !

Et comme qui tient l’énergie, tient le monde qui tient le pétrole (ou les hydrocarbures) tient le monde. Au moins jusqu’au début du XXIIème siècle.

C’est ce que semble avoir compris le président Trump. Celui dont la folie, souvent sous-entendue, parfois ouvertement alléguée par certains médias en Europe, ne serait que la manifestation du génie — volontairement incompris — d’un homme dont le QI (estimé à 145, selon le site Lanature.ca) ne serait pas très éloigné de celui, estimé aussi, d’Einstein (160)…

Il y a un siècle, l’exploitation pétrolière, dont la phase moderne naît à Titusville (Pennsylvanie) en 1859, se développe mondialement sous l’impulsion de deux entreprises mondiales, la Standard Oil (Esso) de John Davison Rockefeller et la Royal Dutch Shell (Shell) dirigée, pour les couronnes anglaise et néerlandaise à titre principal, par Sir Henry Deterding. C’est l’époque où sont forés les champs pétrolifères arabiques (Aramco), persans (Anglo persian) et bien d’autres.

A l’époque Esso et Shell se livrent une guerre commerciale très rude.

Accord d’Achnacarry et traité du Quincy

Puis vient la paix. Celle-ci est concrétisée dans l’accord d’Achnacarry, un accord dont les répercussions mondiales sont comparables à celles du traité de Versailles. Signé en 1928 dans la propriété de Sir Henry Deterding sur l’île d’Achnacarry en mer d’Irlande, il met fin à la guerre Esso-Shell et, surtout, crée le Grand Cartel, parfois appelé les Seven Sisters : Standard Oil of New Jersey (Esso), Gulf Oil, Mobil Oil, Texaco, Standard Oil of California, Royal Dutch Shell et British Petroleum (ex-Anglopersian).

Pendant plus d’un demi-siècle, les Sept Sœurs ont dominé l’économie et, largement, la politique mondiale. Avec notamment le discret traité du Quincy, assurant, contre l’accès au pétrole, le maintien de la dynastie des Saoud sur leur trône par la force armée des Etats-Unis. Vous aviez dit vassaux ?

Au fil du temps, elles se sont restructurées : la fusion de Mobil dans Esso a donné le géant actuel Exxon-Mobil, Texaco, Gulf et Standard Oil of California ont fusionné dans Chevron, ce qui réduit le club à quatre compagnies.

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Un club dont les compagnies non anglo-saxonnes, contrôlées par des Etats (Petrobras, Petronas, Lukoil et… Totalénergies notamment) ne font pas partie.

Pour rendre les Etats-Unis « grands à nouveau », le président Trump qui, réaliste, ne poursuit pas des plans sur la comète à un ou plusieurs siècles, a compris que l’imperium américain, c’est-à-dire ce qui assure la survie des sociétés individualistes à l’anglo-saxonne, menacées par un mouvement mondial vers l’autoritarisme et le contrôle social (Russie, Chine, Japon et… Commission européenne notamment) se jouait sur le demi-siècle qui vient.

Et sur le demi-siècle qui vient, qui tient le pétrole, tient le monde (bis).

Dans un premier temps, application de la théorie aujourd’hui dite de Donroe (contraction de Donald et de Monroe), savoir le contrôle de l’ensemble du continent américain, expulsion des Chinois du Canal de Panama, prise de contrôle du Venezuela (et, surtout, de ses réserves pétrolières), vassalisation du reste.

La chute du Venezuela appelle celle de Cuba, dernier régime communiste dans cette partie du monde. Mais aussi de l’axe irano-venezuelien au soutien de Moscou et de la Chine, gourmande en pétrole.

La chute du régime des Mollahs, pour le moins dans forme actuelle, entraînera le contrôle par les intérêts anglo-saxons des ressources iraniennes qui, découvertes par eux, n’auraient jamais dû leur échapper.

Le reste des ressources pétrolières est sous hégémonie de ce qui reste des compagnies du Grand Cartel.

La Russie qui s’est piégée toute seule dans le guêpier ukrainien, n’aura de moyen pour en sortir que d’abandonner ses ressources en hydrocarbures pour éviter, par un accord avec les Etats-Unis, une défaite en rase campagne qui invaliderait le sacrifice de plus d’un million d’hommes.

La suprématie pétrolière anglo-saxonne est de retour. Et avec elle la préservation du modèle sociétal individualiste libéral. Et si Trump était génial ?

La vie, la mort et le cosmos

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L'écrivain français François Cheng, photographié en 2020 © BALTEL/SIPA

Au soir de sa longue vie, l’Académicien né en Chine écrit un beau livre méditatif depuis la pointe occidentale de la France…


La presqu’île de Crozon. La maison est perchée, rustique et accueillante. La soupe de légumes est sur la table, avec la cruche d’eau, un gros pain et du fromage. Un vrai tableau de Chardin. Le voyageur, fatigué du trajet en 2CV depuis Paris, s’est couché. Bientôt le fracas des vagues l’arrache à son sommeil. Il ouvre la fenêtre. La nuit est étincelante, la lune soulève l’Océan. En avançant, droit devant lui, de ce point extrême d’Occident, ne trouverait-il pas l’Extrême Orient ?  Et voilà l’hôte des lieux pris, « en cette nuit inattendue, par l’urgence de dire, avec humilité, ce qu’est un être humain, afin que le sens et la dignité de sa destinée soient, si possible, affirmés. » Au soir de sa longue vie, c’est à une méditation sur la vie et la mort que nous convie François Cheng, dans ce petit livre rouge, paru récemment aux éditions Albin Michel.

« Au-dessus de moi, le Cosmos, devant moi, la Vie en sa pathétique manifestation. » D’un côté, un univers ignorant de lui-même, voué à la répétition, obéissant à des lois, dont celle de la circulation du souffle vital entre les galaxies. De l’autre, une vie, toujours en devenir, soumise au temps, intégrant la communion des êtres, entre eux et avec le transcendant, ainsi que la mort comme processus de renouvellement. Un cosmos organisé, et la vie, « foisonnante et provocante, exaltante, joyeuse et tragique, qui se prolonge au-delà de la mort ». Entre eux, disproportion mais non incompréhension ni frayeur car le cosmos n’est pas illimité et obéit à des lois. La méditation de François Cheng est une synthèse entre une vision taoïste du monde et une vision incarnée née du christianisme, cosmos et vie méritant d’être célébrées. Au poète de le faire.

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Dans la seconde partie, concrète et incarnée, le poète revient sur les événements d’une longue vie – presque un siècle – et son destin exceptionnel qui fut de « (…) parcourir d’un bout à l’autre le vaste continent Eurasie, assimiler les deux grandes cultures qui s’y sont développées. » Destiné à mourir jeune, comme tous ceux de sa génération, c’est à la poésie qu’il doit, dit-il, d’avoir été « sauvé ». Aussi consacre-t-il à cette poésie des pages précieuses. Chinoise, d’abord : on sent la fierté d’appartenir à une très longue tradition. Trois mille ans, ce n’est pas rien ! Connaissions-nous Le livre des odes, qui rassemble des pièces anonymes, datant de 1000 à 600 ans ? Le poète Qu Yuan, premier poète non anonyme, « d’un lyrisme élégiaque impressionnant » ? Ou encore, l’émouvante légende de Mulian, née du bouddhisme ? L’originalité est que cette poésie chinoise dont il est l’héritier, François Cheng la relit sous le signe d’Orphée qui, « par-delà la mort, unit les âmes aimantes et aimantantes » – jetant ainsi un pont inattendu entre le Verbe et la voie taoïste.

Pour François Cheng, la voie orphique s’accomplit dans Rilke qui fut pour lui et demeure le poète par excellence, dont il connaît par cœur et a traduit en chinois Sonnets à Orphée et Elégies. Avec Rilke, « le chant humain gagne son statut sacré en affrontant la mort par la force de l’amour et de l’amitié. » Si, pour François Cheng, le Christ a accompli « le geste absolu, indépassable, le geste décisif qui a changé la nature et le sens de la Mort », il écrit néanmoins : « La voie du Tao et la voie orphique ne font qu’un en moi. » Et de faire une analogie entre l’union des « âmes errantes » – titre d’un de ses livres – et la communion des saints « au sens large ». Entre la transcendance et le souffle vital des âmes.

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Dans toute son œuvre, diverse et nombreuse, Cheng fait réfléchir au caractère singulier de deux civilisations et tisse entre elles des liens. S’ils sont nombreux ceux qui, à notre époque, parlent chinois et français, peu auront fait le chemin de François Cheng, et porté, à ce point, deux langues et deux civilisations, en tant que calligraphe, romancier, essayiste, poète. D’une famille de lettrés, chrétien par le baptême, n’écrivant plus que dans sa langue d’adoption depuis 1977, il demeure néanmoins marqué par la pensée chinoise. Si une partie de sa poésie y trouve sa source, cette poésie célèbre les êtres aimés et rencontrés, les choses d’ici-bas. Je pense à Cantos toscans inspirés par l’émerveillement du poète, découvrant la peinture occidentale. Aux quatrains de Enfin le royaume, célébrant le « cerf qui porte toute la forêt en ses branches » ou les corbeaux picorant « les restes du jour dans l’assiette ébréchée du couchant ». Tant il est vrai que « La lumière n’est belle qu’incarnée / A travers un vitrail ou le verre d’une bouteille de vin ». C’est alors que la poésie a le pouvoir de passer outre à la mort. Cette mort, vue toujours par le poète, comme un ouvert positif. Non comme une fatalité insupportable mais comme « la part la plus intime et personnelle de nous-même. »

80 pages

Une nuit au cap de la chèvre

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Usurpation d’identité: se perdre avec Jack Nicholson

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Profession : Reporter (1975) marque l’un des sommets les plus épurés et les plus méditatifs du cinéma de Michelangelo Antonioni. Restauré en 2017, le film a alors retrouvé le chemin des salles de cinéma, permettant à de nouveaux spectateurs de découvrir toute la puissance charnelle, métaphysique et esthétique de cette œuvre cruciale du cinéma moderne.

Cinéaste majeur du cinéma italien et international, Michelangelo Antonioni a profondément transformé le langage cinématographique en s’éloignant des structures narratives classiques du récit pour explorer l’aliénation, l’incommunicabilité et la crise de l’identité dans le monde contemporain.

Les cycles d’une œuvre

Son œuvre se déploie par cycles. Après la trilogie de l’incommunicabilité — L’Avventura (1960), La Notte (1961), L’Eclisse (1962) — prolongée par Le Désert rouge (1964), son premier film en couleur, Antonioni ouvre son cinéma à une dimension internationale avec Blow-Up (1966), superbe œuvre plastique tournée dans le Swinging London, le Londres psychédélique de la fin des sixties.

Il entame ensuite un cycle plus politique et existentiel avec Zabriskie Point (1970), fiction captivante et critique radicale de la contestation étudiante américaine de la fin des années 1960, et La Chine (1972), imposant documentaire de trois heures et demie sur la Chine maoïste en pleine Révolution culturelle, puis Profession : Reporter, qui en constitue une œuvre dépouillée d’une grande beauté formelle et qui clôt ce cycle des utopies.

La fin des utopies comme expérience intime

Antonioni ne filme pas la fin des utopies comme un événement historique, mais comme une expérience intérieure. C’est un film sans colère, sans révolte, sans nostalgie. Le politique est devenu une question existentielle: comment habiter un monde auquel on ne croit plus, sans pour autant avoir la force ou la foi de croire à autre chose, d’avoir envie de vivre et de partager des sentiments, des idées ?

Une fuite sans échappatoire

Le film suit David Locke, journaliste de télévision en crise, interprété par Jack Nicholson dans un contre-emploi remarquable, tout en retenue et en intériorité. En Afrique, Locke profite de la mort d’une crise cardiaque de Robertson un globe-trotter rencontré car logeant dans le même hôtel que lui, dans une petite localité du désert tchadien. Ils avaient échangé des idées sur le voyage à travers le monde. Le hasard de cette mort et sa ressemblance physique avec cet homme lui donnent l’idée de prendre son identité et de tenter de recommencer sa vie.

Mais cette fuite se transforme rapidement en errance à travers l’Europe : Londres, Munich, Barcelone, l’Andalousie. L’enjeu du film n’est plus l’intrigue, mais l’impossibilité de se défaire de soi-même. Profession : Reporter interroge ainsi la vacuité du regard médiatique, la perte de repères et l’illusion d’une réinvention qui semble possible.

Figures féminines et identité usurpée

Maria Schneider (sublime dans son plus beau rôle au cinéma) incarne une belle jeune femme lumineuse et énigmatique — dont on ne connaîtra pas le prénom —, étudiante en architecture, figure fragile de liberté et de mouvement, tandis que Jenny Runacre, dans le rôle de Rachel Locke, l’épouse, représente un monde plus rationnel et structuré, auquel Locke ne parvient plus à appartenir.

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Une mise en scène des espaces

Produit par Carlo Ponti, grand nom du cinéma européen, le film bénéficie d’une ampleur internationale sans que jamais Antonioni renonce à sa radicalité artistique.

La lumière et les cadrages de la photographie réalisés par le célèbre chef opérateur Luciano Tovoli sont essentiels: paysages, architectures et mouvements de caméra prolongent l’état intérieur du personnage, dans une mise en scène où les espaces naturels, les lieux et l’architecture des villes et bâtiments — le parc Bloomsbury, modèle du brutalisme à Londres, l’église baroque de Munich, les bâtiments modernes de Gaudí à Barcelone, les petites villes anciennes ou modernes à la blancheur immaculée nichées dans le désert andalou — deviennent mentaux. La musique minimaliste d’Ivan Vandor laisse place aux silences et aux sons du monde, renforçant l’impression de vide et d’attente.

L’ellipse et la béance

Le scénario coécrit par Antonioni et Mark Peploe, privilégie l’ellipse — figure emblématique de la mise en scène antonionienne —, l’ambiguïté et la suggestion, refusant toute explication psychologique. On pense à Feu Mathias Pascal de Luigi Pirandello — un homme apprend sa propre mort et en profite pour changer de vie — ainsi qu’à Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus — même neutralité affective, même incapacité à projeter l’avenir. Mais chez Antonioni, la seconde vie ne peut pas exister, prendre corps face à la béance du monde.

Le plan-séquence final

Cette démarche trouve son aboutissement dans le célèbre plan-séquence final, l’un des plus impressionnants de l’histoire du cinéma, qui condense à lui seul la vision d’Antonioni: un cinéma du temps, de la disparition et du regard, où l’événement importe moins que ce qui se dérobe. Antonioni refuse toute clôture idéologique, toute réponse. Le personnage disparaît non comme un martyr ou un héros, mais comme un homme devenu inutile à lui-même.

Profession : Reporter est ainsi un film profondément politique précisément parce qu’il ne croit plus aux formes traditionnelles du politique. Un film de la fin des utopies, non comme défaite spectaculaire, mais comme lente érosion. Un cinéma métaphysique, une interrogation d’une lucidité radicale sur la noirceur et la désespérance profonde du monde.

Il se regarde ainsi moins comme un récit que comme une expérience sensorielle et existentielle, une traversée du monde moderne marquée par le doute, l’effacement et la solitude — une œuvre dense qui invite le spectateur à partager une errance plutôt qu’à en résoudre le sens.

Visible sur Canal VOD

1975 –  2h06

Quand le luxe devient trop visible, il cesse d’être désirable

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Milan, Italie. Image d'illustration.

Le luxe découvre à son tour une loi assez banale: à force de vouloir occuper tout l’espace, on finit par s’y dissoudre. Pendant des années, le secteur s’est cru intouchable. Il pouvait augmenter les prix, saturer le champ visuel, multiplier les prises de parole, transformer chaque lancement en événement mondial, chaque objet en signe social immédiatement repérable, sans jamais payer la note. Puis le marché a commencé à ralentir…


Bain estime que les biens personnels de luxe sont passés de 364 milliards d’euros en 2024 à 358 milliards en 2025, avec environ 20 millions de clients actifs perdus en un an. Ce n’est pas encore une chute. C’est pire : un début de désenchantement.

Pas assez cher, mon fils

Le contresens habituel consiste à accuser la démocratisation. On entend déjà le refrain : le luxe se serait affaibli parce qu’il serait trop vu, trop partagé, trop commenté, trop désiré par trop de monde. C’est une explication paresseuse, presque consolante. Elle permet au secteur de se raconter qu’il aurait été trahi par le public, alors qu’il s’est souvent trahi lui-même. Le luxe ne meurt pas parce qu’il plaît davantage. Il ne meurt même pas d’être vu. Il commence à mourir quand il devient visible de la mauvaise manière : quand ses recettes se voient, quand ses codes tournent en rond, quand son discours précède l’objet, quand la mécanique du désir devient si apparente qu’elle finit par détruire le désir lui-même. Le problème n’est pas la diffusion. Le problème, c’est la banalisation.

Hermès est là pour rappeler qu’une autre voie existe. En 2025, la maison a dépassé 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance de 8,9% à taux constants et une marge opérationnelle récurrente de 41%. Elle est connue partout, commentée partout, exposée partout. Et pourtant, elle n’a rien d’une marque usée. Pourquoi ? Parce qu’elle ne confond pas visibilité et disponibilité totale. Parce qu’elle continue de tenir une ligne au lieu de flatter la demande à chaque instant. Dans son communiqué annuel, Axel Dumas parle d’un réseau « exclusif et qualitatif » et d’une « communication singulière ». Reuters rappelait aussi en 2025 qu’Hermès continuait à limiter sa hausse de capacité à environ 6 % à 7 % par an. Autrement dit: la maison ne se comporte pas comme une machine affamée de conversion. Dans le luxe, la retenue n’est pas une coquetterie. C’est une preuve de force.

Gucci raconte exactement l’inverse. La marque reste immense, mondiale, identifiable entre toutes. Mais en 2025, son chiffre d’affaires est tombé à 6 milliards d’euros, en baisse de 22 % en publié et de 19 % à comparable, tandis que sa marge opérationnelle récurrente reculait à 16,1 %. Inutile de sombrer dans la caricature et de décréter que Gucci ne serait « plus du luxe ». Ce serait une phrase de réseaux sociaux, pas un diagnostic. Le vrai sujet est plus cruel: une maison peut rester partout présente et cesser progressivement d’aimanter. Elle peut rester célèbre et devenir moins désirable. Elle peut continuer à faire du bruit alors qu’elle ne fait plus le même effet. Voilà la banalisation symbolique: non pas la mort, mais l’affaissement du prestige.

Vieilles recettes

Les maisons ne s’abîment pas seulement en vendant trop. Elles s’abîment en répétant trop. Trop de signes simplifiés. Trop de silhouettes immédiatement décodables. Trop de storytelling. Trop de dépendance à quelques recettes rentables jusqu’à l’écœurement. À la fin, le client ne voit plus seulement un objet ; il voit le procédé. Il ne voit plus une maison ; il voit la méthode commerciale qui l’exploite. Or le luxe a toujours vécu d’un écart. Dès que cet écart se réduit à une formule visible, le prestige commence à fuir.

Bottega Veneta, à l’intérieur même de Kering, donne d’ailleurs la leçon que beaucoup feignent d’ignorer. En 2025, la maison a progressé de 3% à comparable ; son retail a augmenté de 4%, tandis que le wholesale reculait de 6% « en raison de l’approche très sélective de la maison vis-à-vis de ses partenaires », selon Kering. Voilà une phrase qu’une bonne moitié du secteur devrait encadrer. La sélectivité n’est pas un caprice de vieille maison. C’est l’un des derniers instruments de résistance contre la vulgarisation générale des signes. Le luxe ne vit pas de la proximité permanente. Il vit de la bonne distance.

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Les chiffres de Bain disent au fond la même chose, mais avec la froideur des tableaux Excel. Les plus gros clients représentent désormais un peu plus de 46% de la dépense totale en luxe personnel, contre 30% en 2019. Le secteur a donc continué à croître en s’appuyant de plus en plus sur une petite minorité de très grands acheteurs, pendant que sa base aspirante se contractait. Beaucoup de maisons ont cru qu’il suffisait alors de monter les prix, de viser plus haut et de laisser l’inertie du nom faire le reste. C’était une facilité de financiers, pas une stratégie de civilisation. On protège ainsi le chiffre d’affaires. On ne protège pas nécessairement le désir.

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le luxe n’a jamais eu vocation à être aimable ni raisonnable. Le vrai sujet, c’est ce qui continue à justifier le prix. Reuters rapportait fin 2025 que Bain jugeait que plusieurs années de hausses tarifaires agressives avaient aliéné une partie des clients. Là encore, le problème n’est pas de payer cher. Le problème commence quand la hausse devient plus visible que l’objet, quand la stratégie de marge saute davantage aux yeux que la singularité de la forme, du savoir-faire ou de la présence symbolique. À ce moment-là, le client ne paie plus pour entrer dans un monde. Il a le sentiment de financer une mécanique. Et une mécanique, on la compare, on la discute, on la diffère. On ne la désire plus de la même façon.

Le tribunal du marché de la seconde main

L’horlogerie, elle, ne ment jamais très longtemps. En 2025, les exportations horlogères suisses ont reculé de 1,7% en valeur et de 4,8% en volume, à 14,6 millions de pièces. Même le segment supérieur à 3 000 francs export a baissé. Ce n’est pas la fin de la montre mécanique. C’est mieux qu’un épilogue: c’est un révélateur. Dans un univers où l’objet n’est plus nécessaire pour donner l’heure, il ne survit que s’il reste chargé de forme, de tenue, de continuité, bref de densité symbolique. Quand il ne reste qu’un signe extérieur, la fatigue arrive vite. Quand il reste une présence, le désir tient.

Le diable s’habille en Prada 2, bientôt au cinéma. DR.

La seconde main en donne d’ailleurs une confirmation brutale. Bain évalue ce marché autour de 50 milliards d’euros en 2025, avec une croissance encore positive, largement portée par les montres et les bijoux. Ce marché n’est pas seulement un canal de revente. C’est un tribunal. Il distingue les objets qui gardent une valeur au-delà du lancement, de la campagne et du bruit, de ceux qui dépendaient trop étroitement de leur moment marketing. Un produit fort survit à sa communication. Un produit seulement visible, lui, meurt avec elle.

Voilà l’aveuglement d’une partie du luxe contemporain. Il a préféré accuser le regard des autres plutôt que sa propre complaisance. Il a cru que le danger venait du grand public, des réseaux sociaux, de la diffusion, de la démocratisation du regard. C’était commode. C’était faux. Le vrai poison est plus interne. Une maison de luxe ne meurt pas parce qu’elle est regardée. Elle meurt quand elle ne provoque plus qu’une reconnaissance réflexe. Quand ses signes circulent plus vite que sa substance. Quand son récit explique trop bien ce que l’objet n’impose plus tout seul. Quand sa présence devient familière au point de perdre toute tension.

Le luxe supporte très bien le succès. Il supporte beaucoup moins la répétition. Il supporte très bien d’être vu. Il supporte beaucoup moins d’être trop visible.

Comment responsabiliser les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic?

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Des soldats vénézuéliens montent la garde à côté de paquets de cocaïne saisis à Puerto Cabello, au Venezuela, le 18 février 2011. Les autorités vénézuéliennes et françaises viennent alors de saisir 3,6 tonnes de cocaïne à bord d’un navire dans la mer des Caraïbes © HERNANDEZ/CHINE NOUVELLE/SIPA

Après le principe du «pollueur-payeur», ne faudrait-il pas instaurer aussi le principe du «dealer-payeur» ? s’interroge cette analyse.


L’opération d’envergure dans la Sud de la France contre la DZ Mafia et des proches de Mohammed Amra démontre à nouveau que le narcotrafic est un enjeu transnational, le réseau le plus important de drogue sévissant en France opèrant également dans d’autres pays comme le Maroc et l’Algérie.

Depuis le protocole de Kyoto de 1987, un principe s’est imposé dans les relations internationales : les pays du Nord doivent financer la transition écologique mondiale. Responsables historiques du stock des émissions de gaz à effet de serre, ils sont appelés à contribuer financièrement à l’effort climatique global lorsque les pays du Sud en sont exemptés. C’est le principe du « pollueur-payeur ».

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Pourquoi ce principe ne s’appliquerait-il pas à d’autres domaines ? Dans un monde interdépendant, le narcotrafic constitue lui aussi une menace mondiale. Il alimente la violence, déstabilise des États entiers et fait peser un coût sécuritaire considérable sur les sociétés occidentales. Dès lors, appliquons le principe « dealer-payeur » en responsabilisant les pays du Sud dans la guerre contre le narcotrafic.

Un défi transnational Nord-Sud

Le narcotrafic est l’un des marchés criminels les plus puissants de la planète. Selon les estimations de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le commerce international de stupéfiants représente entre 300 et 500 milliards de dollars chaque année. Il s’agit d’un marché aussi important en volume que le marché du café ou des smartphones. Ainsi, il constitue une véritable économie parallèle mondialisée, capable d’échapper largement au contrôle des États et des institutions internationales actuelles.

Cette économie illégale repose sur une division géographique relativement claire : la production est concentrée dans certaines régions du Sud tandis que la consommation se situe majoritairement dans les pays riches. L’Amérique latine demeure ainsi l’épicentre de la production mondiale de cocaïne, notamment en Colombie, en Bolivie et au Pérou, tandis que l’Afghanistan et l’Iran restent des acteurs centraux dans la production d’opiacés. Pire, de nouvelles zones géographiques en Afrique du Nord (Maroc) et subsaharienne (Mali, RDC) sont devenues des lieux de production de drogue (cannabis). Tout cela alimente des enjeux transnationaux préexistants (conflits armés, immigration illégale, terrorisme, etc.) car il offre des revenus conséquents aux organisations criminelles comme les réseaux de passeurs ou les organisations terroristes.

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Une menace pour la stabilité des États

Le narcotrafic constitue une menace pour les États, à tous les niveaux. En Occident, on constate une corrélation entre la multiplication des tentatives d’homicides et la croissance de la drogue. Par exemple, en France, le nombre de victimes d’une tentative d’homicide, selon le SSMSI, passe de 2 259 en 2016 à 4 501 en 2025 soit + 99,24 % atteignant presque la barre de 5 500 homicidités. Or, ces tentatives d’homicide sont exacerbées par le narcotrafic à travers les règlements de comptes, impliquant notamment toujours plus des mineurs. En 2025, 51 homicides ont frappé des mineurs de moins de 15 ans, un record. Ainsi, si la production est souvent localisée dans certaines régions du Sud, les conséquences du narcotrafic sont globales et touchent directement les sociétés occidentales.

Dans les pays du Sud, la situation sécuritaire est désastreuse. Au Mexique, les cartels de Tijuana, de Sinaloa, de Juarez et du Golfe, contrôlent environ un tiers du territoire mexicain et affrontent régulièrement les forces de sécurité. Ces conflits ont provoqué des dizaines de milliers de morts au cours des dernières décennies. En Amérique centrale et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les routes du trafic ont transformé des États fragiles en plateformes logistiques pour les organisations criminelles internationales.

Vers un principe de « dealer-payeur » et une responsabilisation des pays du Sud

Dans ce contexte, la question de la responsabilité internationale ne peut être passée sous silence.  En effet, si les pays industrialisés sont appelés à financer la transition écologique au nom de leur responsabilité historique dans le réchauffement climatique, les autres pays doivent eux aussi assumer leur part de responsabilité. Si les États producteurs de drogue tolèrent ou ne parviennent pas à éradiquer les économies parallèles criminelles qui prospèrent sur leur territoire, les conséquences de leur incapacité à enrayer ces trafics, se déplace vers les zones de consommation que sont les pays d’Europe et les Etats- Unis.

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La lutte contre le narcotrafic ne peut donc reposer uniquement sur les pays consommateurs. Elle suppose une coopération internationale renforcée, mais aussi une mobilisation politique réelle des États concernés pour réduire les cultures illégales, démanteler les réseaux criminels et lutter contre la corruption. Deux instruments pourraient être mis en place à l’échelle internationale : un système de Conférences des Parties (COP) pour créer une instance de dialogue et de collaboration éminemment nécessaire, mais assortie d’instruments de contraintes et de sanctions, à savoir le financement par les pays du Sud ayant des revenus intermédiaires comme la Colombie, le Maroc, ou d’autres, de la guerre contre la drogue, c’est le « dealer-payeur ».

La mondialisation ne peut fonctionner sur un principe de responsabilité à sens unique. Si les pays du Nord doivent contribuer à réparer les conséquences environnementales du développement industriel, les pays du Sud doivent également assumer leur part dans la lutte contre les économies criminelles qui alimentent l’insécurité mondiale.


Sarah Pugliese, Analyste en politiques publiques pour le think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, est l’auteure du rapport « Vers une COP mondiale contre le narco-trafic ? »

D’où je parle

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Femmes voilées porte de la Chapelle à Paris © WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

Si je parle aujourd’hui d’islamisme, de tribalisme solidaire, de narcotrafic et de ce que j’appelle le narco-caïdat, ce n’est pas à partir d’une théorie élaborée dans un bureau ou dans un laboratoire universitaire. Je parle à partir d’une expérience. La mienne.


En 1989, j’ai dix-huit ans. C’est l’année de ce que l’on a appelé l’affaire du voile de Creil. La France découvre alors brutalement la question du voile islamique à l’école et le débat public s’enflamme.

À l’époque, l’analyse dominante est presque toujours la même : le voile serait avant tout l’expression d’une domination patriarcale. Les femmes voilées seraient les victimes d’un système masculin qui les opprime.

Mais ce que je vois autour de moi est très différent.

Dans ma propre famille, ma grand-mère, Fatima, commence à porter le voile à cette époque. Elle ne l’avait jamais porté auparavant. Ce n’était ni une tradition familiale ni une pratique ancienne chez elle.

Personne ne le lui impose. D’ailleurs elle vit séparée de mon grand-père qui ne lui impose plus rien depuis 1975 ! Elle s’aligne simplement sur ce qui devient progressivement la norme autour d’elle. Pour comprendre cela, il faut saisir une dimension que beaucoup d’analyses françaises ont longtemps ignorée : le rôle du regard social dans certaines sociétés structurées par l’honneur, la honte et les solidarités claniques. Chez beaucoup de familles maghrébines, il existe une peur très forte : celle de passer pour un mauvais musulman. C’est une question d’honneur et de réputation. On parle de l’Archouma. La honte. Personne ne vous donne un ordre explicite. Mais chacun comprend très vite ce qui est attendu. Les comportements s’alignent par pression collective. Les femmes qui portent le voile font sentir à celles qui ne le portent pas qu’elles ne sont pas tout à fait dans la norme.

Dans ces sociétés structurées par des logiques claniques, où les solidarités familiales et communautaires sont très fortes, l’alignement comportemental devient un mécanisme puissant. Dévier de la norme expose au jugement du groupe.

C’est ainsi que des pratiques minoritaires peuvent devenir progressivement des obligations sociales.

En 1989, à dix-huit ans, je vois déjà ce mécanisme à l’œuvre.

Et je comprends quelque chose que beaucoup d’intellectuels français ne comprennent pas — ou ne veulent pas voir — et que certains ne comprennent toujours pas aujourd’hui : ces dynamiques ne relèvent pas seulement de la domination masculine, mais aussi de pressions sociales internes, liées à l’honneur, au regard collectif et aux solidarités claniques.

Je me souviens notamment d’un débat entre Élisabeth Badinter et des femmes voilées. Comme beaucoup d’intellectuels à l’époque, elle analyse le voile à travers le prisme du patriarcat et voit dans ces femmes des victimes.

Mais ce que je vois, moi, ce ne sont pas des victimes. Ce sont des femmes qui revendiquent ce signe comme un marqueur identitaire, parfois comme une frontière culturelle.

Au même moment, un autre événement majeur se déroule de l’autre côté de la Méditerranée. En Algérie, le Front islamique du salut remporte le premier tour des élections législatives de 1991. L’arrêt du processus électoral déclenche une guerre civile d’une violence extrême avec le retour des « Afghans », les Algériens partis faire le Djihad contre les soviétiques.

Ma grand-mère se rend régulièrement en Algérie à cette époque parce que son père — mon arrière-grand-père — est en fin de vie et que sa mère est malade. Elle revient avec des récits terrifiants du début de la guerre civile. Pour moi, cette guerre n’est pas une abstraction géopolitique. Elle entre dans notre maison par les histoires qu’elle rapporte.

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Dans le même temps, je vois arriver dans mon quartier des islamistes venus d’Algérie. Certains cherchent à s’implanter, à recruter, à convertir. Je me confronte à ces idéologues de proximité. Très vite, je comprends qu’il ne s’agit pas seulement de religion, mais d’un projet politique et social.

Un autre événement va renforcer cette intuition : l’affaire du gang de Roubaix dans les années 1990. On a souvent présenté ce groupe comme une simple bande de braqueurs. Mais leurs braquages servaient en réalité à financer le djihad, et certains de ses membres avaient combattu en Bosnie dans des réseaux liés à Al-Qaïda.

Je comprends alors que la criminalité peut devenir un instrument stratégique.

Dans les quartiers populaires, une autre évolution se produit également.

Pour une partie des jeunes — pas tous — la police n’est plus perçue comme une institution républicaine. Elle est perçue comme une force d’occupation.

Beaucoup s’identifient aux Palestiniens et regardent les interventions policières à travers ce prisme: celui d’un territoire défendu contre une intrusion. Dans cette grille de lecture, la police devient l’équivalent d’une force coloniale, parfois présentée comme la continuité symbolique de la colonisation de l’Algérie. Le quartier n’est alors plus perçu comme un espace de la République, mais comme un territoire à protéger contre elle.

Dans le même temps, le trafic de drogue se développe. Mais ce trafic ne produit pas seulement de l’argent. Il détruit la méritocratie républicaine, casse les cursus scolaires, empoisonne une partie de la jeunesse, affaiblit notre pays. Il produit du pouvoir territorial. Il installe des hiérarchies locales, des loyautés, des zones où l’autorité de l’État recule.

C’est en observant ces phénomènes que j’ai fini par formuler ce que j’appelle le narco-caïdat: un système dans lequel le narcotrafic permet la constitution de pouvoirs territoriaux capables de contester l’autorité de l’État et parfois d’entrer en résonance avec des logiques islamistes.

Aujourd’hui, lorsque l’on observe certaines recompositions électorales dans des villes comme Roubaix ou Saint-Denis, on voit apparaître des territoires où s’entremêlent narcotrafic, logiques communautaires, ressentiment postcolonial et défiance vis-à-vis des institutions.

Dans ces espaces, certains acteurs politiques ont compris qu’il existait un capital électoral à mobiliser.

On voit ainsi émerger ce que l’on pourrait appeler une phalange tiers-mondiste du “Sud global”, nourrie d’un imaginaire postcolonial et parfois fortement influencée par la matrice idéologique des mouvements de libération nationale, notamment celle du FLN.

À force de chercher un nouveau sujet révolutionnaire, une partie de la gauche radicale semble avoir abandonné le prolétariat. Elle lui a substitué ce que l’on pourrait appeler un prophétariat : un agrégat de revendications identitaires, de ressentiments postcoloniaux et de territoires en rupture avec la République.

Je ne prétends pas détenir une vérité absolue. Mais les analyses que je défends aujourd’hui ne viennent pas d’une abstraction théorique. Elles viennent d’une observation commencée il y a plus de trente-cinq ans, lorsque, à dix-huit ans, j’ai vu apparaître certains mécanismes que beaucoup refusent encore de regarder en face. C’est de là que je parle et malheureusement, j’ai eu le tort de tout comprendre trop tôt.

Paradoxal Jospin

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© FACELLY/SIPA

L’ancien Premier ministre Lionel Jospin, « socialiste au destin foudroyé » selon Le Monde, est mort à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille ce lundi matin.


La disparition de Lionel Jospin n’est pas seulement celle d’un homme. C’est celle d’un style. D’une tenue. D’une époque où la politique prétendait encore s’écrire dans la langue de Paul Valéry — « ce qui est simple est toujours faux ; ce qui ne l’est pas est inutilisable » — et non dans le vacarme des slogans.

Jospin fut de cette race aujourd’hui éteinte : celle des lettrés au pouvoir. Normalien, agrégé de lettres, il portait en lui une certaine idée de la France — exigeante, verticale, presque sévère. Chez lui, pas d’effusion, peu d’effets : une rigueur. Une ligne. Une forme de noblesse sèche.

Mais l’histoire ne s’écrit pas à l’encre des intentions. Elle s’imprime dans les conséquences.

Et c’est là que le paradoxe Jospin surgit, dans toute sa netteté.

Car cet homme formé aux humanités aura été l’un des acteurs d’un moment où la France a commencé à douter d’elle-même. Années 1980 : la gauche au pouvoir engage une série de transformations profondes. Le regroupement familial installe durablement une nouvelle réalité démographique. Le récit national est revisité, souvent à charge, comme si la France devait d’abord se repentir avant de se comprendre. L’héritage devient suspect, la continuité problématique.

« Une nation est une âme », écrivait Ernest Renan. Encore faut-il ne pas en fissurer les fondations.

Ce déplacement intellectuel n’est pas un détail. Il marque un tournant. Une hésitation. Peut-être déjà un renoncement.

Et ce renoncement se lit aussi dans les choix internes de la gauche. Lorsque le Parti socialiste préfère Lionel Jospin à Henri Emmanuelli, ce n’est pas seulement une question d’homme. C’est une orientation qui s’impose : celle d’une gauche gestionnaire, raisonnable, plus encline à accompagner les transformations qu’à affirmer des lignes de force.

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire », rappelait Jean Jaurès. Encore faut-il vouloir trancher.

L’affaire de Creil, en 1989, en est l’illustration la plus éclatante. Ministre de l’Éducation nationale, Jospin choisit de ne pas choisir. Face au voile islamique à l’école, il temporise, nuance, renvoie. Ce qui aurait dû être un principe devient un cas. Ce qui relevait de la règle devient matière à discussion.

La République commence alors à composer là où elle devrait affirmer.

Et puis il y a l’école. Toujours elle.

C’est ici que le paradoxe devient vertigineux. Car cet homme de lettres aura accompagné une époque où l’école française s’est lentement affaiblie. Sous le noble mot de « démocratisation », les exigences se sont atténuées, les savoirs se sont fragmentés, la transmission s’est relâchée.

A relire, Barbara Lefebvre: Creil 1989-2019: du déni à la soumission

« La crise de la culture commence lorsque la tradition n’est plus transmise », écrivait Hannah Arendt. Tout est dit.

Jospin n’est pas seul responsable. Mais il appartient à cette génération qui a laissé s’installer ce mouvement, sans en enrayer la logique. Comme si l’élargissement devait nécessairement conduire à l’affaiblissement.

Un autre élément éclaire, avec le recul, la portée de ce moment historique. Lorsque Jospin est Premier ministre, il nomme Jean-Luc Mélenchon secrétaire d’État. À l’époque, rien que de très classique dans une gauche encore structurée.

Mais la trajectoire ultérieure de Mélenchon dit quelque chose de plus profond. Elle épouse, en la radicalisant, l’évolution d’une partie de la gauche : glissement vers une conflictualité accrue, rapport transformé à la nation, recomposition idéologique qui trouvera son expression dans La France Insoumise.

Ce que Jospin avait engagé sans rupture apparente, d’autres l’ont poursuivi jusqu’à la rupture revendiquée.

Il y a là une forme d’ironie de l’histoire : celui qui incarnait la mesure aura, à son corps défendant, contribué à ouvrir un cycle dont il n’aurait sans doute pas reconnu les aboutissements.

Le choc final survient en 2002. L’élimination de Jospin dès le premier tour de l’élection présidentielle, au profit de Jean-Marie Le Pen, agit comme une déflagration.

Ce n’est pas un accident. C’est une révélation.

Ce jour-là, une fracture profonde apparaît au grand jour : entre une France attachée à ses repères, à sa continuité, et une autre engagée dans une transformation rapide du modèle national. Deux visions du pays qui, jusque-là, coexistaient sans se nommer.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrivait Antonio Gramsci. 2002 fut ce clair-obscur.

Lionel Jospin restera ainsi une figure double. Un homme d’État intègre, un esprit rigoureux — et, dans le même temps, l’un des visages d’un moment où la France a commencé à glisser, presque imperceptiblement, vers autre chose.

Sa disparition n’appelle pas seulement l’hommage. Elle impose un bilan.

Car au fond, Jospin incarne peut-être cette vérité dérangeante : on peut être un grand lettré, servir l’État avec honnêteté, et pourtant accompagner, sans toujours le vouloir, un basculement historique dont les effets dépassent son propre destin.

Et l’histoire, elle, ne retient que cela.

Municipales: la résistance des oubliés prend le maquis

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A Toulon, la RN Laure Lavalette n'est pas parvenue à s'imposer, obtenant 47,65 % des suffrages face à Josée Massi (52.35%), 22 mars 2026 © Philippe Magoni/SIPA

Le RN s’implante dans 70 petites villes de la France profonde, mais échoue à gagner Toulon et Nîmes, faute d’union des droites. Éric Ciotti s’empare de Nice. À l’exception de Nantes, la stratégie d’alliances honteuses des socialistes avec les LFistes échoue un peu partout. Mais la gauche bobo conserve Paris, Lyon et Marseille. Les écologistes perdent Bordeaux, Strasbourg, Poitiers et Besançon. LFI gagne les communes islamisées de Roubaix, Vénissieux et Creil. Notre chroniqueur analyse la carte électorale et ce «progressisme» diversitaire, qui pourrait mettre des bâtons dans les roues de la présidentielle d’une France qui penche pourtant nettement à droite.


La photographie des municipales confirme une donnée démographique essentielle pour l’avenir: le basculement sociologique des villes ouvertes promeut la gauche et l’extrême gauche immigrationistes. Le Parti socialiste s’est durablement installé à Paris, Marseille ou Nantes, dont la maire s’est alliée à LFI. La France Insoumise a gagné Roubaix et Vénissieux en plus de Saint-Denis. Autant de territoires d’où les populations autochtones ont été réduites sous l’effet d’un peuplement extérieur soutenu par un universalisme militant.

Nouvelle France

En 2012, l’électorat musulman, acquis à la gauche, avait donné à François Hollande le million de voix pour battre Nicolas Sarkozy. En 2027, la « nouvelle France », théorisée par Jean-Luc Mélenchon mais défendue aussi par le « progressisme » diversitaire, pèsera plus encore lors de la présidentielle. La France des Oubliés, celle de la périphérie et de la ruralité (60% de la population), saura-t-elle se faire entendre dans cette confrontation civilisationnelle à venir ? Les bons résultats du RN dans 70 communes de la nation profonde font comprendre que le parti sait plutôt bien s’adresser à cette population, souvent désabusée voire démoralisée par l’indifférence portée à son sort par les « élites ». Cependant, la forte abstention du second tour (43%) rappelle l’étendue de la crise démocratique et le dégoût que suscite la politique et ses acteurs pour la plupart des citoyens. Leur dégagisme, qu’ils expriment dans les sondages en rejetant le système, ne s’adresse pas seulement aux dirigeants qui ne les regardent plus. Il désigne aussi ceux qui entendent prendre leur place.

On recherche: union des droites

La résistance au déracinement de la nation a pris le maquis. Les deux France – celle des métropoles, celle des périphéries – vont structurer les enjeux politiques de ces prochains mois. Or si la gauche et l’extrême gauche ont choisi leur même camp électoraliste, la droite ne sait toujours pas parler d’une seule voix aux Français inquiets pour leur survie future. Ceux-ci sont prêts à en finir avec un régime qui les méprise. Hier soir, Bruno Retailleau, patron des LR, a promis de « renverser la table » et d’« assumer une rupture radicale », tout en dénonçant les « démagogues » du RN. Or ce manichéisme, qui a poussé LR à maintenir ses candidats à Nîmes ou à Marseille, a fait perdre ces deux villes qui étaient potentiellement gagnables par le RN. A l’inverse, la nette victoire d’Éric Ciotti à Nice, allié au RN, démontre l’efficacité d’une droite unie. François Fillon puis David Lisnard, qui se sont fait tour à tour photographier avec Ciotti, l’ont suggéré à leur manière. Nicolas Sarkozy a lui-même déjeuné avec Jordan Bardella en février.

Selon l’IFOP, l’union des droites serait réclamée par 82% des LR et 88% des RN. Mais ce lundi matin, sur RTL, Valérie Pécresse (LR) n’en démordait pas : « La droite et le centre doivent s’allier face au chaos des extrêmes ». Elle compte même demander à Retailleau de « clarifier » sa position, jugée ambiguë dans son refus de soutenir Christian Estrosi dans ses salamalecs communautaristes à Nice. « J’ai une bonne expérience des campagnes ratées », a ajouté Pécresse dans un lapsus… Qui veut encore de cette droite qui aime perdre ?

La révolution des oubliés

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L’Amérique pleure Chuck Norris

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1er janvier 2008 – Des Moines – Le candidat républicain à la présidentielle, ancien gouverneur de l’Arkansas Mike Huckabee (à gauche), ainsi que l’acteur Chuck Norris et son épouse Gena, lors d’un rassemblement politique © PURDY/SIPA

La triste disparition d’un inspirant et inspiré héros américain.


Un acteur c’est comme un piano. Il doit être bien accordé, mais il ne faut pas taper dessus trop fort.
Monica Bellucci


Carlos Ray, dit « Chuck » Norris nous a quittés. Ce maître des arts martiaux est une légende patriotique aux Etats-Unis. Il mit ses talents au service d’un certain cinéma pédagogique particulièrement apprécié par l’Américaine profonde, donc authentique. La clarté de son message rendait le spectateur capable de repérer l’ennemi des valeurs traditionnelles sans difficulté. Champion de karaté, il était ceinture noire de tangsudo, de taekwondo, de jiu-jitsu brésilien et de judo. Preuve de son esprit créatif, il fonda sa propre discipline, le Chun Kuk.

C’est Bruce Lee qui lui donna sa chance au cinéma. Il lui permit d’y faire ses premières armes dans « La fureur du dragon » en 1972. Comme disent les anglo-saxons, « and the rest is history » (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes). Le début d’une illustre carrière dans le film d’action. Pas exclusivement : vu son esprit encyclopédique, il publia de nombreux ouvrages touchant des thèmes divers : politique, développement personnel, religion…

Bien sûr, sa carrière n’aura pas été complète, cela est inévitable, même pour les plus grands artistes. Il faut mentionner un côté très méconnu de son bagage culturel. En filigrane, les connaisseurs devinaient qu’il dévorait les œuvres de George Bernard Shaw; il visionnait périodiquement My fair lady, inspirée de « Pygmalion », dont le thème, qui lui était cher, était la transformation de l’humble fleuriste en aristocratique duchesse grâce aux leçons de phonétique du professeur Higgins.

Et Shakespeare… Le grand Will… Il caressait le rêve d’incarner Hamlet sur les planches, sans oublier le roi Lear. Vu son pétillant esprit, il se serait vu glisser dans la peau du Petruchio de « La mégère apprivoisée ». Cependant, il était écrit qu’il n’y aurait que le grand écran pour lui. Il le comprit à la dure quand, en 1971, il vécut comme une trahison son rejet par Roman Polanski pour son « Macbeth ». Mais il sut survivre à cette blessure et rebondir de cet échec. Sa voie était désormais tracée.

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Outre le film Delta Force (au rythme plus soutenu que celui de 2001 : L’odyssée de l’espace), la série télévisée Walker, Texas Ranger constitue l’apogée de sa carrière. Elle puise dans le pur réalisme du western américain classique, avec cependant une touche distinctive, moins fréquente dans les films mettant en vedette John Wayne : son personnage revendique, avec fierté, son héritage cherokee, ce qui reflète d’ailleurs le propre bagage familial de l’acteur-producteur.

Au final, l’ensemble de son œuvre fait mouche en enseignant que, dans la libre et triomphante Amérique, les malfrats n’ont jamais le dernier mot.

Et avec quelle jovialité il appréciait et lisait même parfois en public les aphorismes humoristiques qui lui étaient prêtés sous la rubrique « Chuck Norris Facts » sur Internet, qui lui attribuent des qualités surhumaines. Son préféré : « On a voulu sculpter le visage de Chuck Norris sur le mont Rushmore, mais le granit n’était pas assez dur pour représenter sa barbe ». Ce versatile acteur, héritier d’Alec Guiness, autodidacte qui n’avait jamais fréquenté l’Actors Studio, était confidentiellement surnommé le « caméléon » dans le milieu : son visage savait exprimer toute la palette des émotions humaines.

L’on peut espérer qu’il aura droit à des funérailles nationales. Pour l’oraison funèbre, il n’y a qu’une seule manière de lui rendre un véritable hommage : elle doit être prononcée conjointement par deux autres géants du 7e art cultivant une éloquence raffinée, Sylvester Stallone et Jean-Claude van Damme (dont les propres aphorismes métaphysiques sont légendaires). Plutôt qu’un discours suivi classique, elle pourrait ainsi prendre la forme d’un élégant dialogue socratique, de nature à produire des feux d’artifices et des rafales de fins mots d’esprit, dignes du cher disparu.

Les joyaux audiovisuels et littéraires de Chuck Norris lui confèrent d’ores et déjà l’immortalité. Du nuage que le Lone Ranger chevauche désormais pour l’éternité, lui aussi rend ses disciples pleinement « aware ». Cela dit, laissons ici le dramatique dernier mot à un autre frère d’armes, le mieux placé, évidemment, pour terminer : « Hasta la vista, baby ».

Juan Carlos: les Espagnols ont la mémoire courte

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Juan Carlos Ier, portrait officiel, Madrid, 1981 © EFE/SIPA

Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.


Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.

Mémoire sélective

L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.

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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.

Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.

Aigreur

Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.

Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).

À lire

Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages

Réconciliation: Mémoires

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Qui tient le pétrole tient le monde: les calculs de Donald Trump

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Un Américain fait le plein d'essence à Alexandria, au sud de Washington en Virginie, 9 mars 2026 © Aashish Kiphayet/ZUMA/SIPA

Donald Trump, que nos médias nous présentent volontiers comme un peu plus fou chaque jour, serait-il finalement un redoutable stratège de l’énergie ? En annonçant de «très bonnes discussions» avec l’Iran, au 24e jour de guerre, ainsi que le report de toute action militaire contre les «infrastructures énergétiques iraniennes», l’Américain réjouit les Bourses mondiales et détend le cours du pétrole.


L’énergie est, plus que jamais, au cœur de la civilisation moderne. Tout un chacun a lu ou vu un jour les dystopies littéraires ou cinématographiques mettant en scène ce que, privé d’énergie, deviendrait notre monde, ramené au mieux au Moyen-Age, voire pire, à une sauvagerie cauchemardesque. Il est même des gens, les survivalistes, qui craignent tellement cette occurrence, qu’ils en anticipent l’arrivée.

Vis ma vie d’Amish

Il y a plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré ce qu’on appelait alors un original qui vivait plus ou moins reclus dans une belle maison dont toute source d’énergie était bannie : éclairage à la bougie, eau puisée au puits, chauffage et cuisine au bois, téléphone (filaire à l’époque) absent, comme aussi radio et télévision (l’ordinateur personnel et Internet étaient alors des objets de science-fiction), les déplacements indispensables étaient effectués en vélo… Une triste vie telle que rêvée par nos écologistes les plus radicaux qui projettent leurs frustrations dans un extrémisme rétrograde.

Si l’on veut revenir au réel, force est de constater que, depuis l’avènement de l’ère industrielle – un peu plus de deux siècles – l’énergie a tendu à réaliser le rêve prométhéen de l’Homme : allongement de la durée moyenne de vie, éradication des pires maladies épidémiques, disparition de la famine dans les pays civilisés, amélioration moyenne des conditions de vie (hygiène, chauffage, information, transports) et bien d’autres progrès dont, non en dernier lieu, le développement de la liberté individuelle dans les pays occidentaux. Se souvenir que, dans la mythologie, Prométhée est celui qui déroba le feu aux dieux.

Un symbole très parlant : c’est l’énergie qui a rendu tout cela possible. Et donc celui qui tient l’énergie… tient le monde !

D’où vient l’énergie ? Par-delà sa forme finale consommable, « secondaire » – électricité, carburant, gaz domestique ou industriel – l’énergie provient d’une source « primaire » : bois, charbon, vent (moulins, aujourd’hui éoliennes…), déplacement de l’eau (barrages, marées…) pétrole, gaz naturel, plus récemment fission (demain peut-être fusion) nucléaire, captation de l’énergie solaire, biomasse ; le génie humain ne cesse de chercher – et de trouver – de nouvelles sources « primaires » dont la transformation utile est généralement l’électricité.

La part du lion  

Mais force est de constater que dans le « mix » énergétique, c’est-à-dire l’ensemble des sources primaires dont provient l’énergie consommable par les entreprises et les ménages, le pétrole et le gaz naturel conservent la part du lion. 60% du mix est fourni par eux, auxquels s’ajoutent 25% produits par le charbon. Peu importe que, grâce à sa forêt d’éoliennes, la Deutsche Bahn puisse affirmer que ses trains sont mus par le vent et que les pays européens, sous l’impulsion d’une « Commission » sortie de son lit, s’imposent des normes mutilantes pour leurs économies, les hydrocarbures gardent leur couronne énergétique solidement vissée sur leur chef.

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Sans doute la crainte du « Peak Oil », le moment où la production d’hydrocarbures commencera à décliner, car ces sources « fossiles » d’énergie sont logiquement et inévitablement limitées, a-t-elle conduit au développement, savamment scénographié, de la grande peur du « réchauffement climatique ». Un « réchauffement » difficile à vendre à des populations américaines frigorifiées dans des tempêtes de neige, même en invoquant « l’effet réfrigérateur », et qui a fait place dans les modes de langage codés imposés au monde journalistique, au « changement » ou au « dérèglement » climatique. Un changement ou un dérèglement dont personne n’a démontré, scientifiquement et irréfutablement, la « cause anthropique », comme l’observe l’ancien conseiller du Président Obama, Steven Koonin, dans son best-seller peu commenté en France (2022), Climat, la part d’incertitude.

Drill, baby, drill

Alors comme les faits sont têtus (Mark Twain), il faut bien revenir au réel : la voiture électrique marque le pas et les consommateurs en veulent de moins en moins… sauf si le contribuable en paie une partie, la pompe à chaleur ne chauffe pas, ou chauffe mal, les engins de chantier, les camions, les navires et les avions électriques restent des hypothèses de laboratoire, sans parler des engins de guerre, très ancrés dans l’actualité.

Le peak oil s’éloigne comme un mirage, comme il le fait depuis un siècle. Même si son avènement reste une certitude, la date en reste divinatoire. En attendant, comme l’exhorte le pragmatique 47ème président des Etats-Unis, forez, forez, forez !

Et comme qui tient l’énergie, tient le monde qui tient le pétrole (ou les hydrocarbures) tient le monde. Au moins jusqu’au début du XXIIème siècle.

C’est ce que semble avoir compris le président Trump. Celui dont la folie, souvent sous-entendue, parfois ouvertement alléguée par certains médias en Europe, ne serait que la manifestation du génie — volontairement incompris — d’un homme dont le QI (estimé à 145, selon le site Lanature.ca) ne serait pas très éloigné de celui, estimé aussi, d’Einstein (160)…

Il y a un siècle, l’exploitation pétrolière, dont la phase moderne naît à Titusville (Pennsylvanie) en 1859, se développe mondialement sous l’impulsion de deux entreprises mondiales, la Standard Oil (Esso) de John Davison Rockefeller et la Royal Dutch Shell (Shell) dirigée, pour les couronnes anglaise et néerlandaise à titre principal, par Sir Henry Deterding. C’est l’époque où sont forés les champs pétrolifères arabiques (Aramco), persans (Anglo persian) et bien d’autres.

A l’époque Esso et Shell se livrent une guerre commerciale très rude.

Accord d’Achnacarry et traité du Quincy

Puis vient la paix. Celle-ci est concrétisée dans l’accord d’Achnacarry, un accord dont les répercussions mondiales sont comparables à celles du traité de Versailles. Signé en 1928 dans la propriété de Sir Henry Deterding sur l’île d’Achnacarry en mer d’Irlande, il met fin à la guerre Esso-Shell et, surtout, crée le Grand Cartel, parfois appelé les Seven Sisters : Standard Oil of New Jersey (Esso), Gulf Oil, Mobil Oil, Texaco, Standard Oil of California, Royal Dutch Shell et British Petroleum (ex-Anglopersian).

Pendant plus d’un demi-siècle, les Sept Sœurs ont dominé l’économie et, largement, la politique mondiale. Avec notamment le discret traité du Quincy, assurant, contre l’accès au pétrole, le maintien de la dynastie des Saoud sur leur trône par la force armée des Etats-Unis. Vous aviez dit vassaux ?

Au fil du temps, elles se sont restructurées : la fusion de Mobil dans Esso a donné le géant actuel Exxon-Mobil, Texaco, Gulf et Standard Oil of California ont fusionné dans Chevron, ce qui réduit le club à quatre compagnies.

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Un club dont les compagnies non anglo-saxonnes, contrôlées par des Etats (Petrobras, Petronas, Lukoil et… Totalénergies notamment) ne font pas partie.

Pour rendre les Etats-Unis « grands à nouveau », le président Trump qui, réaliste, ne poursuit pas des plans sur la comète à un ou plusieurs siècles, a compris que l’imperium américain, c’est-à-dire ce qui assure la survie des sociétés individualistes à l’anglo-saxonne, menacées par un mouvement mondial vers l’autoritarisme et le contrôle social (Russie, Chine, Japon et… Commission européenne notamment) se jouait sur le demi-siècle qui vient.

Et sur le demi-siècle qui vient, qui tient le pétrole, tient le monde (bis).

Dans un premier temps, application de la théorie aujourd’hui dite de Donroe (contraction de Donald et de Monroe), savoir le contrôle de l’ensemble du continent américain, expulsion des Chinois du Canal de Panama, prise de contrôle du Venezuela (et, surtout, de ses réserves pétrolières), vassalisation du reste.

La chute du Venezuela appelle celle de Cuba, dernier régime communiste dans cette partie du monde. Mais aussi de l’axe irano-venezuelien au soutien de Moscou et de la Chine, gourmande en pétrole.

La chute du régime des Mollahs, pour le moins dans forme actuelle, entraînera le contrôle par les intérêts anglo-saxons des ressources iraniennes qui, découvertes par eux, n’auraient jamais dû leur échapper.

Le reste des ressources pétrolières est sous hégémonie de ce qui reste des compagnies du Grand Cartel.

La Russie qui s’est piégée toute seule dans le guêpier ukrainien, n’aura de moyen pour en sortir que d’abandonner ses ressources en hydrocarbures pour éviter, par un accord avec les Etats-Unis, une défaite en rase campagne qui invaliderait le sacrifice de plus d’un million d’hommes.

La suprématie pétrolière anglo-saxonne est de retour. Et avec elle la préservation du modèle sociétal individualiste libéral. Et si Trump était génial ?