Paul Morand a écrit seul sa légende littéraire. Mais c’est avec Hélène Soutzo qu’il a forgé sa caricature mondaine. David Bonneau retrace la vie de ce couple inséparable dans la grandeur et la décadence.

Paul Morand n’ignorait sans doute pas qu’il deviendrait une caricature malgré lui. On le sait, quelques mots inlassablement répétés par des centaines de journalistes au fil du temps forment souvent une légende facile, quoique tenace. Pour lui, ce furent d’abord vitesse, style, voitures, fêtes, modernité ; avant de se transformer en diplomate, Vichy, rance, antisémite, voire collabo. Aucun n’est tout à fait faux ni entièrement vrai pour peindre cet homme avec justesse. En revanche, il y a un prénom qui n’est pas toujours associé au sien : celui d’Hélène. David Bonneau démontre l’importance de cette dernière dans la vie de l’un de nos plus grands écrivains du XXe siècle.
Amie de Proust
Compagne essentielle de Paul dès leur rencontre en 1916 et jusqu’à sa mort en 1975 (Morand, de dix ans son cadet, ne lui survit que d’un an), Hélène, « dont le prénom est à lui seul un étendard de la civilisation européenne », se marie d’abord en 1903, à 24 ans, avec le prince roumain Dimitri Soutzo. Cette union se fissure vite. Soutzo est volage et Hélène lasse de ses infidélités. Treize ans plus tard, en pleine guerre mondiale, à Londres, elle rencontre le jeune Morand : « Elle est alors riche, elle a 37 ans, un mari parti ailleurs et un amant qui ne la comble pas. Quatre bonnes raisons de prendre feu à la première étincelle. » Si le coup de foudre n’est pas immédiat, la passion qui suit est réelle.
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Amie de Marcel Proust, qui voyait en elle « la personne qui reçoit le mieux, ou plutôt la seule personne qui reçoive bien », elle réunit le Tout-Paris dans son hôtel particulier de l’avenue Charles-Floquet, tandis que Paul parcourt le monde. Quand il est à Paris, il fuit les mondanités d’Hélène et passe ses nuits au Bœuf sur le Toit entouré de Jean Cocteau, Marie Laurencin, Valentine Hugo, Auric, Milhaud, Tzara ou Stravinsky. Et de femmes. « Être physiquement fidèle, je ne l’ai jamais été, je n’imagine même pas ce que c’est. Mais moralement fidèle, personne ne le fut plus que moi », confie Morand dans son Journal inutile. Hélène ne l’ignore pas : « C’est effrayant ce que tu aimes les femmes ; partout, tu ne vois qu’elles. » Jalouse un temps, elle finit par être la confidente des nombreux succès féminins de son époux.
De toutes les réceptions pendant l’Occupation
L’Occupation n’entame en rien la vie mondaine du couple : toute la société collaborationniste se presse chez les Morand. Paul parlera de cette période comme d’un « paradis […] où les femmes avaient dans le métro les plus jolis chapeaux, où les bars-restaurants pullulaient, où la vie n’était pour rien ». Ils sont de toutes les réceptions nazies à Paris. Lors d’un dîner, Hélène est placée à la droite d’Otto Abetz ; une autre fois, c’est en voiture avec Albert Speer qu’elle quitte une soirée. La défaite de la France, son pays de cœur, a libéré ses sentiments progermaniques qu’elle conservera jusqu’à sa mort. David Bonneau note : « Face aux nouveaux empires américain et soviétique qui se dessinent, ils font le choix de l’Europe allemande. » Bravache, fière et terrible, elle déclarera à son mari qu’ils peuvent mourir la tête haute.
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Leur cavalcade luxueuse se lit comme un roman picaresque à la fois chic et tragique. Ainsi, la guerre se termine laissant, comme un écho inversé, l’opprobre prendre la place des splendeurs passées. Jusqu’au bout, les anecdotes pleuvent à chaque page de ce beau livre qui mériterait sans doute un titre moins banal, tant il l’est peu.
Hélène et Paul Morand : Un couple sulfureux, David Bonneau, Plon, 2026, 352 pages.
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